Anton Bruckner, documents biographiques et analytiques

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Anton Bruckner, documents biographiques et analytiques
written by Paul-Gilbert Langevin
1958-1961


  • Anton Bruckner, documents biographiques et analytiques
  • Défense et illustration des grands symphonistes post-romantiques
  • 1958-1961


  • Harmonie du Monde (Die Harmonie der Welt, The Harmony of the World, L'Armonia del Mundo)

"Musica Instrumentalis, Musica Humana, Musica Mundana"

  • Société française Anton Bruckner, fondée le 11 Octobre 1957 (Internationale Bruckner-Gesellschaft)

Cercle de culture musicale, Auditions commentées, Centre de documentation

Bulletin périodique (tous les deux mois environ)

88, rue Claude-Bernard, PARIS (5°) POR 60-86.


Présidents d'honneur:

  • Autriche: M. Max AUER; Mgr Leopold HAGER;
  • Allemagne: M. Eugen JOCHUM;
  • Suisse: M. Volkmar ANDREAE.

Principaux collaborateurs:

  • MM. Antoine GOLEA; Eugène BIGOT; Georges SEBASTIAN; Roberto BENZI.

Conseil Artistique:

  • MM. Jacques FESCHOTTE; Armand MACHABEY; Olivier MESSIAEN; Félix RAUGEL; Emile VUILLERMOZ.

Fondateurs:

  • MM. Paul-Gilbert LANGEVIN, secrétaire général; Jack GARNIER, trésorier; Michel LABOLLE; Georges PROCA.

Correspondant permanent I.B.G.:

  • M. Harry HALBREICH.


  • Bulletin spécial d'information (Numéro 1: Automne 1957)

Extraits des statuts:


ART. II: L'association a pour objet d'encourager la connaissance de l'art musical, et en particulier:

  • 1/ de faire comprendre et de diffuser le plus largement possible en France les oeuvres du compositeur Anton BRUCKNER (1824-1896), et d'en obtenir l'exécution régulière dans les concerts publics ;
  • 2/ de réaliser une action similaire en faveur des oeuvres des compositeurs Gustav MAHLER (1860-1911) et Jean SIBELIUS (1865-1957) ;
  • 3/ enfin, de favoriser la connaissance de nombreuses et remarquables compositions inconnues ou trop rarement exécutées d'autres grands musiciens français et étrangers, en vue de préparer la voie à une rénovation profonde du répertoire musical français.


ART. IV: L'association constitue une filiale de l' "Internationale Bruckner-Gesellschaft" (I.B.G.), dont le siège est à Sankt-Florian (Autriche): elle assure la représentation de cet organisme en France.


ART. IX: Les moyens d'action qu'utilisera l'association comprendront notamment:

  • 1/ la constitution d'une documentation complète (bibliothèque, discothèque, partitions musicales), qui pourra être consultée par tous les adhérents;
  • 2/ la création, en province et éventuellement dans les pays de langue et de culture françaises, de groupements affiliés à l'association;
  • 3/ la publication d'un Bulletin périodique;
  • 4/ des concerts enregistrés avec présentation documentaire;
  • 5/ la réalisation de programmes radiodiffusés;
  • 6/ des démarches auprès des Bureaux de concerts en vue de l'éxécution régulière des oeuvres inscrites au programme de diffusion de l'association;
  • 7/ la fourniture, aux étudiants en Musique, des partitions d'étude et des documents relatifs à ces oeuvres;
  • 8/ un concert d'orchestre annuel, symbole de l'activité de l'association. En plus de ce concert fixe, d'autres pourront être organisés suivant les possibilités.

En ce qui concerne spécialement l'oeuvre de Bruckner, l'association prévoit:

  • 1/ des échanges culturels réguliers avec l'I.B.G.;
  • 2/ le service des partitions d'orchestre et du matériel nécessaires aux exécutions des oeuvres de Bruckner en France;
  • 3/ l'exécution d'oeuvres chorales de Bruckner dans les églises françaises;
  • 4/ la possibilité de tenir périodiquement, en liaison avec l'I.B.G., l'un des festivals Bruckner internationaux à Paris ou dans une autre ville française.


  • Numéro 2 : Hiver 1958 (Sommaire)

Editorial (Paul-Gilbert Langevin)

  • Renaissance d'Anton Bruckner
  • Défense et illustration des grands symphonistes post-romantiques
  • Vers une rénovation de la vie musicale française

Compte-rendu (Georges A. Proca)

  • Notre soirée du 11 décembre 1957 au Centre Culturel Autrichien

Notice analytique (Paul-Gilbert Langevin)

  • La neuvième symphonie d'Anton Bruckner: Feierlich, Misterioso, Scherzo, Adagio, Exemples musicaux.

L'opinion de quelques grands musiciens et critiques sur Bruckner


  • Editorial


  • 1. Renaissance d'Anton Bruckner

C'est le 11 octobre dernier, soixante-et-un ans jour pour jour après la mort d'Anton Bruckner, que pour la première fois en France une société musicale s'est constituée dans le but principal de favoriser la connaissance de son oeuvre et de mettre en lumière la place essentielle qu'il occupe dans l'Histoire de la Musique.

Sa fondation représente à la fois un point d'aboutissement et un départ. Elle est le résultat des efforts entrepris depuis plusieurs années par quelques animateurs soucieux d'élargir leur horizon au-delà du répertoire courant des concerts. Les progrès de l'édition phonographique permettent en effet de constater qu'un nombre insoupçonné de chefs-d'oeuvre qui comptent pourtant parmi les plus hautes inspirations de la musique restent scandaleusement bannis de nos affiches. Il importe de les faire connaître et apprécier, d'abord dans un cercle restreint d'amateurs, puis en public.

Parmi les plus grands noms, le plus injustement méconnu nous a semblé être celui d'Anton Bruckner, musicien humble et mystique, dernier des grands symphonistes autrichiens de l'époque romantique, héritier spirituel de Schubert et de Wagner. Comment un artiste dont l'oeuvre exaltante touche à la fois au plus profond de l'âme humaine et aux limites des possibilités qu'offrait à son époque la création musicale peut-il, plus d'un demi-siècle après sa disparition, non seulement être resté presque ignoré, mais soulever encore l'incompréhension et l'hostilité de certains? Cet exemple suffit à convaincre de la nécessité d'aboutir à une rénovation profonde de notre répertoire; les Neuf Symphonies et l'importante oeuvre chorale de Bruckner méritent d'en être la première étape.

L'accueil chaleureux qu'ont reçu, ces dernières années, nos auditions des chefs-d'oeuvre brucknériens témoigne d'un intérêt sans cesse accru pour cet art jusqu'alors inconnu de la plupart. Nous avons pu constater, soit dans notre entourage, soit parmi l'assistance attentive de ces réunions - parfois animées, d'ailleurs, d'intéressantes controverses - que cette découverte prend souvent les proportions d'une véritable révélation.

La plus mémorable de ces soirées eut lieu le 10 novembre 1956, en Commémoration du Soixantième Anniversaire de la mort du Maître. Elle fut présidée par le célèbre chef d'orchestre Eugen JOCHUM, dont deux récents enregistrements furent écoutés avec recueillement. Prenant la parole en conclusion, M. Jochum exalta la signification spirituelle de l'oeuvre de Bruckner, à laquelle il consacre une part importante de son activité, et offrit d'apporter à notre entreprise un soutien efficace et bienveillant.

La création d'une filiale française de l' "Internationale Bruckner-Gesellschaft" fut alors décidée et recueillit aussitôt cinquante signatures. Depuis ce jour, des chefs d'orchestre, des critiques renommés ont approuvé notre projet et nous ont assurés de leur appui matériel et moral, certains même de leur étroite collaboration. Ainsi l'éminent chef d'orchestre suisse Volkmar ANDREAE, brucknérien actif et convaincu, qui nous réserva l'été dernier à Zürich le plus cordial accueil. Qu'il me soit permis, au moment d'inaugurer l'activité de notre groupement, de leur exprimer notre reconnaissance, ainsi qu'à tous ceux qui, de près ou de loin, ont participé à sa réalisation.


  • 2. Défense et illustration des grands symphonistes post-romantiques

Il était naturel, après Bruckner, de penser en tout premier lieu à son compatriote Gustav MAHLER. Ses nombreux cycles de Lieder avec orchestre, d'une intensité d'expression inégalée, et surtout ses dix Symphonies réservent, à côté de leur conception monumentale et de leur philosophie un peu austère, bien des échappées d'une émouvante et poétique sérénité. Sur le plan morphologique, il constitue le lien indispensable entre le chromatisme romantique et les premiers essais d'atonalisme de Schönberg et de son école, qui sans lui restent incompréhensibles.

D'étroites affinités nous conduiront ensuite à Jean SIBELIUS, le vénérable chantre des légendes et des vastes horizons scandinaves, en faveur duquel un courant d'intérêt s'est manifesté ces derniers temps, et s'intensifie depuis sa mort récente ; puis à son contemporain exact Carl NIELSEN, également remarquable symphoniste et promoteur d'un art national danois, au même titre que Sibelius l'est pour la Finlande.

Si Bruckner et Mahler sont liés par leurs origines et leurs relations de maître à disciple - bien qu'ils diffèrent dans l'essence de leur pensée musicale -, Mahler et Sibelius, qui appartiennent à la même génération, s'opposent totalement mais se complètent en une synthèse des tendances esthétiques de leur époque, l'une des moins connues et des moins appréciées de l'histoire de la Musique. A côté d'eux, combien d'admirables musiciens restent encore dans l'ombre, de Franz Berwald à Hugo Wolf, de Janacek à Vaughan-Williams, et en France même de Fauré aux derniers représentants de l'école franckiste.

Situés, dans la perspective de révolution des styles, au point de transition entre le Romantisme et la période moderne, ils ne bénéficient ni de l'attachement sentimental de nombreux auditeurs, ni de la curiosité systématique de certains, et ne peuvent s'imposer à l'attention du public en raison de la réticence des Bureaux de concerts. Faire comprendre et aimer leur message, en montrer la richesse et l'originalité, tel est notre but essentiel.


  • 3. Vers une rénovation de la vie musicale française

Certes, de louables initiatives viennent parfois rompre la monotonie des programmes. Nous leur devons d'intéressantes découvertes, et nous nous efforcerons de leur apporter notre concours et de compléter leur action.

En mettant à la disposition de nos adhérents le moyen de se documenter, par le disque, par des auditions commentées, par la publication d'un Bulletin périodique comportant des analyses d'oeuvres, nous souhaitons créer un courant d'intérêt qui nous aidera à obtenir des exécutions publiques et à leur assurer une audience aussi large et enthousiaste que possible. De plus, le Référendum qui sera proposé à chaque nouvel adhérent lui permettra de nous faire connaître ses préférences. Notre Société pourra ainsi devenir, comme l'exprime son titre, un véritable "cercle de culture musicale", auquel chacun collabore par des initiatives nouvelles.

Nous sommes convaincus que le prestige de l'activité musicale française n'est ni dans la routine, ni dans un chauvinisme trop étroit, mais qu'il dépend pour une grande part du souci d'élargir constamment notre répertoire afin d'offrir au public un aperçu fidèle de la richesse et de la diversité de l'art musical. C'est pourquoi nous demandons:

  • aux organisateurs de concerts et aux personnalités influentes, d'accueillir avec bienveillance nos suggestions en faveur d'oeuvres rares;
  • aux grands interprètes, d'user de leur notoriété pour imposer des programmes nouveaux et variés;
  • et surtout au public, de ne pas limiter son intérêt à un petit nombre de compositeurs et d'oeuvres universellement célèbres, qui ne représentent qu'une minime partie de ce que la Musique a produit de plus remarquable, mais au contraire d'assister nombreux à tout concert, à toute audition commentée dont le programme attire son attention par des titres nouveaux, mais pas uniquement "modernes"!

Pour mener à bien une telle rénovation, malgré les obstacles qui s'y opposeront nécessairement, aucun effort n'est superflu, aucune participation, même modeste, n'est inutile. Les difficultés que soulève cette entreprise, en particulier pour réaliser des exécutions d'oeuvres peu populaires, ou qui nécessitent un matériel considérable, sont nombreuses; elles ne sont pas insurmontables. Et nous sommes certains que notre action sera comprise et soutenue, car elle entend finalement contribuer pour une part certes limitée, mais dont nul ne mésestimera l'importance, au rayonnement de la culture française dans le monde!


  • Paris, Février/Octobre 1957

Paul-Gilbert LANGEVIN, Secrétaire Général.


  • Au sommaire de notre prochain numéro: "Anton Bruckner, l'homme et l'artiste", une introduction à la connaissance de son oeuvre, Bibliographie et discographie, la Neuvième Symphonie en Ut mineur, une notice analytique de Harry Halbreich.


  • Notre soirée du 11 décembre 1957 au "Centre Culturel Autrichien", par Georges A. PROCA

Le Mercredi 11 décembre dernier a eu lieu, au "Centre Culturel Autrichien en France" (3, rue Rossini, dans le 9ème), une soirée musicale consacrée à la présentation et l'audition d'oeuvres d'Anton BRUCKNER, et à laquelle étaient conviés les adhérents et amis de notre Société. Nous remercions chaleureusement M. le Dr. Friedrich COCRON, directeur du Centre, d'avoir bien voulu, à cette occasion, mettre ses salons à notre disposition et de nous avoir tant facilité la préparation de cette soirée.

Devant un auditoire très attentif où l'on pouvait reconnaître MM. Jacques FESCHOTTE, directeur de l'École Normale de Musique, et l'éminent musicologue et chef d'orchestre Félix RAUGEL, tous deux membres de notre Conseil Artistique, notre très actif et dynamique collègue Paul-Gilbert LANGEVIN a brièvement rappelé l'interdépendance étroite entre la vie d'Anton BRUCKNER et son oeuvre, ainsi que les caractéristiques essentielles de celle-ci. L'audition de trois "Choeurs a capella", et une analyse succinte de la Septième Symphonie permirent de préparer l'auditoire à goûter l'interprétation que donne de cette dernière l'Orchestre Philharmonique de Berlin sous la direction d'Eugen JOCHUM.

C'est avec beaucoup de joie que nous avons constaté le recueillement, on serait presque tenté d'écrire la ferveur, avec lequel fut écoutée cette oeuvre monumentale. L'intérêt suscité par cette soirée fut manifeste aussitôt éteint le dernier accord. De nombreuses questions, demandes de références bibliographiques ou discographiques, nous ont été adressées, qui nous ont prouvé une fois de plus l'accessibilité aisée de l'oeuvre brucknérienne à la sensibilité de l'auditeur, pour peu que celui-ci veuille bien l'écouter avec attention.

A la suite de l'audition musicale s'est tenue, dans la bibliothèque du Centre, une réunion plus restreinte groupant, outre la direction du Centre, des membres du Conseil Artistique et le Bureau de la Société Française "Anton Bruckner". Ce fut l'occasion d'un examen poussé des éléments dont dispose la Société pour mener à bien sa mission, et des différents concours d'artistes ou d'organismes culturels qu'elle est en mesure de s'assurer. On y envisagea la possibilité d'exécution d'oeuvres chorales dans les églises, ainsi que la préparation d'un concert pour l'an prochain. Notre correspondant Harry HALBREICH fit état d'une récente et encourageante missive du siège de l'Internationale Bruckner-Gesellschaft à Vienne, qui nous reçoit au titre de "filiale nationale indépendante", met d'ores et déjà à notre disposition le matériel d'orchestre nécessaire à toute exécution d'oeuvres de Bruckner en France, et prend contact avec le Maître Eugen Jochum en vue d'organiser notre concert d'inauguration.

N.D.L.R.: Est-il besoin d'ajouter que, si nous disposons dès maintenant de la plupart des accords de principe nécessaires à la réalisation de ce projet, il nous reste à en obtenir un, à vrai dire le plus important: celui du public? Aucune manifestation de quelque envergure ne peut être envisagée tant que nous n'aurons pas réuni un minimum de mille souscriptions. Nous faisons appel à tous les amis de la Musique, à tous ceux qui approuvent notre effort et désirent contribuer à son succès.


  • Notice Analytique


  • Anton Bruckner (1824-1896): "Neuvième Symphonie, en Ré Mineur", opus 124, composée de 1891 à 1896.

La IXème Symphonie, telle qu'elle est révélée par les plus récents enregistrements, et par l'édition définitive publiée par les soins de la Bruckner-Verlag et expurgée de toutes les dégradations que lui avaient fait subir divers adaptateurs, comporte seulement trois parties, le scherzo prenant place, comme dans la VIIIème symphonie, avant l'adagio. Le Finale, dont il existe des esquisses presque complètes, mais qui ne peut être exécuté faute d'une conclusion, devait couronner ce monument, que Bruckner savait être sa dernière oeuvre, par une immense double fugue. L'instrumentation comprend les bois par trois, huit cors dont les quatre derniers alternent avec quatre Tubas, trois trompettes, trois trombones, un Kontrabasstuba, trois timbales et un quintette à cordes augmenté, qui comprend des contrebasses à cinq cordes.


  • 1. "Feierlich (solennel), Misterioso", ré mineur, 567 mesures, durée 22 min.

Sur le murmure prolongé des cordes graves, très particulier à Bruckner, apparaît dans les huit cors à l'unisson un premier élément thématique (A), qui affirme la tonalité de Ré mineur. Il s'élève bientôt, passe en Ut bémol, forme une vaste ligne mélodique (B) soutenue par de profondes harmonies d'orgue. Un second sujet qui apparaît aux violons (C) puis aux bois (D), ouvre l'un des plus immenses crescendos qui ait jamais été écrit pour l'orchestre: mesures 27 à 62. Dès maintenant, on se rend compte que l'abondance de matière musicale exige un développement qui excède de beaucoup la durée habituelle d'une symphonie classique. En fait, si le Scherzo et l'Adagio sont légèrement plus brefs que ceux de la 8ème Symphonie, cette première partie est, de toutes, la plus longue et la plus complexe. Au sommet de ce prodigieux tremplin surgit, dans un triple fortissimo ponctué par les timbales, l'envol du grand thème à l'unisson (E), élément essentiel de cette partie, auquel répond le contre-sujet (F), le tout présentant des rythmes abrupts et un orchestre d'une violence inouïe. Une accalmie (mesures 76 à 96) constitue la transition vers la seconde phase de l'exposition. C'est le thème lyrique ou "groupe du chant", que l'on trouve dans toutes les Symphonies. Celui-ci présente une ample mélodie (G) soutenue par une riche polyphonie des cordes. L'orchestre s'amplifie, une phrase chantante (H) passe dans les violons, suivie d'une formule de transition (I) "mit grösstem Ausdruck" (mesure 126), que l'on trouvait déjà dans l'Adagio du Quintette à cordes et dans celui de la 7ème Symphonie. La mélodie reparaît sous sa forme initiale (mesure 131) et conduit, par un "ritenuto", au troisième groupe de l'exposition. L'élément essentiel de celui-ci (J) présente avec le groupe précédent un contraste moins accusé que dans les autres Symphonies. Cependant une vague montante s'élève par une ligne ondulante (K) vers la reprise "ff" de (H) sous une forme plus affirmative. L'exposition se conclut sur une accalmie (mesures 215 à 226), où des échos rythmiques se profilent dans le lointain, au son de deux cors.

Le développement débute, "pp", sur le rappel de (A) que suit bientôt, par deux fois, le grandiose thème (B) de l'introduction, annoncé par les bois, mais renforcé par l'imposant groupe des cuivres. Après un point d'orgue reparaît (K); les cordes accompagnent en pizzicati, Une pause générale prépare la rentrée, sur l'élément (C), du grand crescendo de l'exposition, au sommet duquel éclate à nouveau le thème principal (E). L'immense "tuttt" qui s'engage alors déchaîne toutes les forces que ce thème monumental contenait en puissance; un instant tenu en haleine par une accalmie soudaine (mesure 354), et un minutieux thématique basé sur l'élément (E1), il reprend, avec une violence accrue, par l'affirmation du triolet (b) et culmine (mesure 392) sur le saut d'octave (a). Cet épisode, d'une intensité féroce, peut être considéré aussi bien comme le pivot dynamique du développement, que comme la première partie de la réexposition, qui se trouvent ainsi organiquement liés. A un admirable dégradé où le triolet (b) est repris par les cordes en valeurs augmentées, fait suite la réexposition du groupe du chant, orné de nouvelles variations. Le retour de la figure de transition (I), jouée cette fois par le quintette à l'unisson, amène la reprise du troisième groupe. Celui-ci donne lieu (mesures 479 à 492) à une montée dynamique sur une série de septièmes qui n'est pas sans rappeler l'un des épisodes les plus étranges de l'Adagio de la 5ème Symphonie, mais crée ici une impression de combat désespéré. Un terrible "fff" puis, brusquement, comme du fond d'un abîme de solitude, six cors à découvert reprennent un appel bientôt suivi, aux bois puis aux cuivres, d'un profond choral qui, dans un sublime apaisement, semble apporter la réponse de la foi. Sur un silence presque total, débute maintenant la Coda, qui va élever cette aspiratien vers l'éternité à la hauteur d'une affirmation titanesque. Les violons reprennent, pp, la cellule (b) sous son rythme primitif; bientôt surgit aux trois clarinettes un appel qui n'est autre que l'élément initial (c) du thème de cors de l'introduction, suivi de son renversement. Le crescendo s'amplifie; le choral passe aux cuivres. Et c'est, après deux immenses unissons verticaux: sur Sol (mesure 549) et sur La (mesure 550), le tutti final, où participent toutes les forces de l'orchestre déchaîné, où les frottements de seconde, dûs à la superposition de deux tonalités à un demi-ton d'intervalle, remplissent l'espace de leur terrible dissonance, pour se résoudre enfin, sans précision modale, sur de puissantes quintes à vide affirmant le ton de Ré.


  • 2. Scherzo: "Bewegt, lebhaft" (animé), 247 mesures trois quarts, Ré mineur; Trio: 264 mesures trois huitièmes, fa dièse, 10 minutes.

La vivacité de ce Scherzo, relativement bref, forme un contraste saisissant avec la gravité des parties extrêmes. La forme en est classique: scherzo avec reprise développée/Trio/Scherzo da capo. Mais déjà le rythme initial est marqué par le hautbois, sur un accord altéré où l'on peut voir un souvenir de Tristan (L). Autour de cette trame persistante, les violons lancent, tels des lutins jouant à cache-cache, un subtil dessin en pizzicati (M) suivi de son renversement (M'). "Marcatissimo", timbales et basses grondantes martèlent bientôt l'obsédant rythme ternaire; l'orchestre, tout en martèlements, évolue dans une atmosphère démoniaque que n'aurait pas désavouée le Stravinsky du "Sacre du Printemps". Comme dans maint autre Scherzo brucknérien, le début du développement est ponctué par une timbale. Mais ici, par ses dansants triolets de croches, le très folklorique ländler (N) qui forme le second thème s'apparente étroitement à Mahler. Après cet intermède, les pizzicati reparaissent et, un instant tenu en suspens sur un point d'orgue, le furieux Marcatissimo reprend et conclut.

Les esquisses montrent que Bruckner écrivit trois versions successives du Trio. Celui qu'il adopta en définitive présente la particularité, à l'opposé des autres Symphonies, d'accélérer encore la tension rythmique du Scherzo. Il débute sur un léger "spiccato" des violons (O); le second thème, plus mélodique (P) apporte un apaisant mais éphémère contraste. Au cours du divertissement qui suit, une figure alerte (Q) s'élance aux violons, qui n'est autre qu'une variation du thème de pizzicati du Scherzo, sous la forme renversée M'. De spirituels traits de flûte accompagnent le retour du thème mélodique (P), et le "spiccato" conclut, amenant la reprise complète du Scherzo.


  • 3. Adagio: "Langsam, feierlich" (Lent, solennel), 243 mesures, mi majeur, 22 à 26 minutes.

Large et profonde, débute la méditation de l'Adagio. Telle une ogive de cathédrale, monte vers la lumière la vaste mélodie (R) dont les cinq premières forment un motif quasi-atonal (d), qui va dominer le mouvement tout entier. L'orchestre s'unit pour énoncer le second élément S qui, interrompu par un intense trémolo des violons, reprend pour amener un épisode que Bruckner qualifia lui-même d' "Abschied vom Leben" (Adieu à la vie): sur une tenue des violons dans l'aigu, descend un choral où, comme à la fin de l'Adaglo de la 7ème Symphonie, se relayent les cors et les tubas (mesures 29 à 44). Par cette musique, qui semble être celle d'un rêve, nous nous sentons transportés dans un monde irréel d'où toute lutte et toute douleur semblent bannies. Les deux thèmes de violons qui suivent, (U) et (V), d'un lyrisme tout autrichien, sont comme un souvenir de la patrie. Une ligne de flûte (W) qui descend sur un accord des cuivres, rompant - si ce n'était déjà fait - toutes les assises de la tonalité, ménage la transition vers la reprise du thème initial (mesure 77). Au cours du développement où le contrepoint se fait de plus en plus riche, la polyphonie de plus en plus profonde, alternent les épisodes de conflit surhumain et de rêve immatériel. Des réminiscences intentionnelles d'oeuvres antérieures: le "Miserere" de la Messe en Ré mineur; le fugato du Finale de la 5ème Symphonie, qui, renversé, restitue l'élément de cinq notes (d) ; l'un des plus beaux thèmes du Finale de la Huitième, dont l'intervention saisissante aux cordes s'éteint dans une accalmie qui prépare l'épisode peut-être le plus prodigieux de toute l'oeuvre. Sur une trame serrée des cordes, reparaît en valeurs doublées la mélodie (U): mesure 173, qui cède bientôt la place à l'un de ces crescendos chromatiques qui, chez Bruckner, traduisent toujours un intense drame interieur. Le drame que nous vivons ici n'est autre que celui de l'agonie. Un dernier et immense sursaut et, après l'épouvantable déchirement d'un fff dont l'affreuse dissonance superpose presque tous les demi-tons de la gamme, c'est brusquement le néant. Tout ce qui suit n'est plus alors qu'une voix d'outre-tombe, l'ultime voix du créateur entré vivant dans l'éternité, un adieu qu'aucune parole humaine ne saurait plus décrire. Et, au terme d'une sublime phrase descendante des violons (Y) reprise en mouvement contraire par la flûte, une dernière réminiscence, celle du thème initial (Z) de la 7ème Symphonie, qui d'après Bruckner lui fut dicté en rêve, monte vers la sereine résolution majeure.

Ainsi s'achève une page qui restera l'une des créations les plus exceptionnelles et les plus troublantes de l'esprit humain, et dont rien dans toute l'histoire de la Musique n'approche le profond et émouvant mystère. Avoir resumé, en l'espace d'une heure, l'oeuvre de toute une vie; avoir du même coup jeté, à soixante-douze ans, les bases d'une esthétique musicale qui ne devait trouver son plein épanouissement qu'après deux générations; avoir, avec des moyens aussi simples, exprimé l'inexprimable, l'aspiration intemporelle de l'homme vers son idéal: tel est l'ultime prodige que lègue à la postérité Anton Bruckner, l'humble organiste de Saint-Florian qui dans la pureté de son âme a peut-être entrevu de son vivant la béatitude d'une éternité en laquelle il avait réussi à conserver, malgré les vicissitudes de son existence terrestre, une foi indéfectible.

"Mort et Transfiguration", cette devise est traduite dans l'Adagio de la Neuvième avec une intensité infiniment plus poignante que dans la partition que Richard Strauss écrivit sous ce titre. A la place du Finale inachevé, on exécute parfois le TE DEUM, d'après un voeu que Bruckner aurait lui-même formulé. Mais en vérité quelle autre conclusion ajouter à un tel "Adieu à la Vie"? Peut-être, comme le croit un musicologue anglais, est-ce "une omnisciente puissance qui fit tomber la plume des mains du compositeur avant qu'il ait achevé le Finale"? Et nous comprenons aussi tout le sens d'une pensée selon laquelle, au-dessus de toute Musique s'élèvent deux sonnets d'une égale grandeur: la Messe en si mineur de Bach et la Neuvième de Bruckner, l'une point de départ, et l'autre aboutissement ultime de l'art tonal.

Paul-Gilbert Langevin.


  • L'opinion de quelques grands musiciens et critiques sur Anton BRUCKNER


A l'encontre du mépris que la plupart des musicologues français affectent à l'égard de Bruckner, quand ils ne l'ignorent pas purement et simplement, voici quelques citations significatives :

  • "Je ne connais qu'un homme qui atteigne à Beethoven: c'est Bruckner!"

Richard WAGNER.

  • "Plus je lis et joue Bruckner, plus je m'attache à lui et reconnais sa grandeur... Aucun autre compositeur du XIXème siècle n'a cette profondeur d'émotion, et ces vastes déroulements de la pensée."

Romain ROLLAND, 1929.

  • "Anton Bruckner reste jusqu'à maintenant inégalé en tant que symphoniste: il était à tel point en avance sur son temps que nous pouvons aujourd'hui encore le considérer comme moderne."

Mgr Leopold HAGER, Saint-Florian, 1957.

  • "Nous avons besoin de son message pour préserver notre santé morale et spirituelle, si menacée actuellement!"

Eugen JOCHUM, 1956.

  • "J'ai consacré ma vie à Anton Bruckner!"

Volkmar ANDREAE.

  • "Notre éducation musicale sera boiteuse tant que nous n'aurons pas su y faire entrer le chapitre "Bruckner", qui au point de vue de l'évolution logique de l'harmonie moderne apporte des exemples d'une rare valeur. Beaucoup de malentendus sont nés de l'ignorance où notre public se trouve de ces oeuvres capitales."

Emile VUILLERMOZ, "Histoire de la Musique".

  • "Le même complot qui, à Vienne, évinçait le Sud-Autrichien au profit du Nordique favorise la diffusion des oeuvres de Brahms qui, depuis quarante ans et plus, conquièrent progressivement notre public tandis que les Neuf Symphonies piétinent encore à la porte des grandes associations et ne peut atteindre un auditoire peu curieux, prévenu, et trop jeune par rapport à cette esthétique demi-séculaire avec laquelle il n'a pas eu de contact. Lorsque les auditeurs apprendront à connaître ce grand musicien sous un jour plus favorable, ils conviendront que sa production considérable mérite mieux que la conspiration du silence, et doit leur être révélée dans son intégralité."

Armand MACHABEY, "La vie et l'oeuvre d'Anton Bruckner", 1945.


(mise en page en cours)


  • Source: Archives Paul-Gilbert Langevin


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