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Culture et humanités

Culture et humanités
written by Paul Langevin
1944


  • CULTURE ET HUMANITES

Au moment où se pose la question de la réforme de l’enseignement, véritable pierre angulaire dans la reconstruction de notre pays, il importe de voir clairement quels doivent être les buts et les principaux caractères d’une organisation permettant à chaque enfant de développer pleinement sa personnalité, donnant à chacun les moyens d’accéder, pour le plus grand bien de tous, à la forme d’activité où il peut rendre le plus dé services, en raison de ses aptitudes et de son effort personnel. Il s’agit, à un moment décisif de notre histoire, de poser et autant que possible de résoudre au sens le plus large, ce problème des humanités qui préoccupe depuis si longtemps les éducateurs, de définir, dans leur unité et leur diversité, les aspects de la culture et de la formation professionnelle que doit donner l’enseignement universitaire. D’importantes contributions ont été récemment apportées à cette, recherche, témoignant de l’intérêt qu’elle soulève de toutes parts, soit au sein de la commission constituée à Alger par le Gouvernement provisoire, soit en France même, sous l’occupation, par des organisations ou des personnalités qualifiées. Deux de ces travaux ont déjà fait l’objet de publications : le Bulletin officiel du ministère de l’Education nationale a consacré en novembre dernier un numéro spécial à l’avant-projet issu des discussions d’Alger et exposé dans l’excellent rapport de M. Marcel Durry, et la brochure de M. Georges Cogniot, intitulée Esquisse d’une politique française de l’enseignement, reproduit le texte soumis par le parti communiste aux organisations de résistance, à la fin de septembre 1943. J’ai entre les mains de nombreux documents, non encore publiés, en particulier ceux qui m’ont été communiqués par M. Gai, professeur au lycée Janson-de-Sailly, et qui s’inspirent des idées du mouvement d’éducation nouvelle. De cet ensemble se dégage un sentiment commun, que je voudrais essayer de traduire ici, sur la manière dont se pose le problème de la culture et des humanités. Je distinguerai trois aspects, étroitement liés, de ce problème : l’aspect individuel, l’aspect collectif ou humain et l’aspect national tel qu’il se présente aujourd’hui devant nous. Du point de vue individuel, la culture est ce qui permet de former l’être humain à partir de l’enfant, de le préparer et de l’adapter aussi largement que possible à la vie, au contact avec la nature et avec les hommes, à l’action sur les choses d’accord avec les hommes. Sous ses divers aspects, scientifique et technique, littéraire, philosophique et artistique, moral et civique, la culture doit développer, à mesure de leur apparition, les diverses facultés, inégalement présentes chez les divers individus, d’observation, de réflexion abstraite, d’expression verbale ou plastique, et d’action. C’est la prédominance d’une ou de plusieurs de ces facultés, qui déterminera l’orientation, scolaire d’abord, vers les divers types d’humanisme avec prédominance des sciences naturelles, physiques ou mathématiques, de la littérature et des langues, mortes ou vivantes, de la création artistique ou des activités techniques et manuelles, ainsi que le choix de la profession. Celle-ci ne doit pas enfermer l’être humain trop étroitement dans le cadre de sa spécialité. La culture doit être le correctif contre cette tendance. Si la profession isole, la culture doit rapprocher. Elle doit être humaniste en ce sens qu’elle concerne l’homme tout entier, qu’elle cherche à réaliser un équilibre entre ses diverses facultés. La culture est pour l’individu un moyen de rester humain en dépit. des automatismes du métier et des contraintes sociales. Aucune préparation au métier ne saurait prévaloir contre cette obligation de mettre chaque enfant à même d’accéder à la culture. Ce sera la tâche spéciale de la section technique du second degré que de concilier apprentissage et culture pour les enfants chez qui prédomine le goût de l’activité manuelle. Ainsi que le dit M. Cogniot: Notre, peuple voudra tout d’abord une généralisation de la culture, la possibilité pour toutes les intelligences d’accéder au bénéfice des plus hautes études, de la science, qui, trop souvent, furent jusqu’ici le privilège d’une minorité. Notre souci doit être également d’élever à la dignité culturelle toute branche du savoir et toute discipline. Notre désir est de voir le point de vue le plus hautement humaniste présent en tout degré comme en toute section de l’enseignement. Il n’est pas jusqu’au domaine le plus technique, à l’activité la plus manuelle, qui ne puisse avoir sa valeur de culture. N’oublions pas que la main de l’homme en a créé le cerveau. La pensée vient de l’action et, dans un être sain, doit retourner à l’action. A côté de l’acquisition, obligatoire pour tous, des techniques fondamentales permettant la communication entre les hommes: langue maternelle et autant que possible une autre langue vivante, lecture, calcul, écriture et dessin, il y aurait lieu de réaliser un équilibre entre le développement des facultés, l’initiation aux méthodes d’observation, d’expérimentation, de raisonnement ou de critique, et l’acquisition de connaissances solides plutôt que brillantes : pas de bourrage, mais pas non plus de dilettantisme : le respect des connaissances nécessaires n’est qu’une forme du sens solide des réalités. Il faudra, tout au long de l’enseignement, s’efforcer d’adapter activités, études, programmes, à l’évolution même de l’esprit de l’enfant en général et de chaque individu en particulier, de façon à en suivre le plus étroitement possible le développement naturel. Qu’on lui permette de marcher à son pas’, en créant au besoin, des cours renouvelés de l’expérience des écoles centrales de la Convention où chacun suivait à son gré. Le système des fiches que j’ai vu employer par M. Dottrens, à Genève, représente dans ce sens un effort particulièrement intéressant. — L’avenir de la culture et de la civilisation dépend essentiellement de la manière dont ce respect de la personnalité de chaque être et cette mise en place des capacités seront assurés. Ainsi se pose le problème des différents modes d’actualisation de la culture en chaque individu. Entreprenons de concevoir et d’organiser une variété de formes de la culture qui, tout en étant communes par l’esprit, adaptées aux exigences sociales et respectueuses de l’intégrité du développement humain, permettent et favorisent la liberté et l’infinie variété des personnes à former. Cela implique la mise au point de combinaisons d’études adaptées à chaque catégorie d’esprits et réservant à chaque élève la possibilité d’un choix très ample et divers, praticable sans hâte et à tout moment de la formation, enfin la notion d’équivalences culturelles très larges. Il y aura lieu d’imaginer, autour du tronc des enseignements communs, toute une série de branches d’activités répondant aux intérêts propres de l’individu. Pour assurer le développement harmonieux des diverses facultés, autant que le permet le tempérament individuel, il faudra constituer des groupes de disciplines complémentaires, de telle façon qu’un sain équilibre en résulte pour l’ensemble de la formation. Cette variété pourra se définir suivant les besoins locaux et les ressources régionales. On serait ainsi conduit à déterminer pour chaque discipline un coefficient d’efficacité dans le développement de chaque faculté, et à développer la formation pédagogique des maîtres à tous les degrés pour qu’ils sachent porter ces coefficients à leur maximum. Pour connaître pleinement l’individualité de l’enfant, pour savoir dans quel sens et jusqu’où elle pourra le mieux et le plus efficacement se développer, il faut lui présenter en grand nombre les activités manuelles et intellectuelles, artistiques et sociales, le monde de la nature et celui de la société, les champs et la ville, le domaine de la matière et celui de l’esprit. Ce sera le rôle des classes d’orientation, en particulier, et de l’enseignement du second degré, en général. Il résulte de là qu’on ne peut parler de culture si celle-ci reste, comme elle le fut trop souvent, étrangère à la vie. Heureux ceux chez qui l’école, par l’exercice à vide, n’a pas tué définitivement le désir du savoir et de la formation humaine. Il ne faut pas qu’au sortir de l’école, à quelque degré que ce soit, les jeunes gens aient l’impression de commencer seulement à entrer dans la vie, à plonger dans la réalité ; il ne faut pas, comme il arrive trop souvent, les voir impatients de quitter l’école. Nous plaidons pour l’unité de l’école et de la vie, du réel et de la pensée, de la matière et de l’idée, de la culture générale et de la formation professionnelle. C’est une liaison organique qu’il faut instituer entre l’école et son milieu, et non des rapports occasionnels sous forme de classes-promenades ou de visites scolaires isolées dans les usines ou sur les chantiers. L’école doit s’unir à la nature et à la vie, quitter souvent les murs de la classe pour y revenir chargée d’observations et d’expériences, s’enrichir de réflexion et de méditation, s’initier à la notation, à l’expression, à la représentation de choses vues, vécues ou senties. Elle doit se sentir constamment solidaire de ce monde extérieur dont elle prépare l’accès. Ainsi s’élargira progressivement le champ de vision de l’enfant, sa découverte de l’univers qui l’entoure, pour lui permettre de se situer lui-même, ainsi que son milieu de moins en moins immédiat, dans un cercle de plus en plus large, suivant ainsi le vrai chemin de la culture, qui va du proche au lointain, du particulier au général, du concret à l’abstrait, de l’individualité à la généralité, de l’intérêt égocentriste à l’intérêt altruiste. Cela est vrai du contact avec les hommes autant que du contact avec les choses. Ici apparaît l’aspect collectif de la culture dans l’étape où l’enfant passe du groupe familial au groupe scolaire. L’école fait faire à l’enfant l’apprentissage de la vie sociale et, singulièrement, de la vie démocratique. L’école est une véritable « entreprise de culture » dont l’individu ne profite pleinement que s’il est entraîné et soutenu par le milieu scolaire. Ainsi se dégage la notion du groupe scolaire à structure démocratique, auquel l’enfant participe comme futur citoyen et où peuvent se former en lui, non par les cours et les discours, mais par la vie et l’expérience, les vertus civiques fondamentales: sens de la responsabilité, discipline consentie, sacrifice à l’intérêt général, activités concertées et où on utilisera les diverses expériences de self-government dans la vie scolaire. Noter que cet apprentissage de la vie sociale, essentiellement laïque, n’engage aucune idéologie, n’exige aucune mystique, métaphysique ou religieuse. L’expérience prouve que la prise en charge du milieu scolaire par les élèves eux-mêmes suscite de leur part un intérêt qui se suffit à lui-même. L’école peut donc remplir sa fonction éducatrice, morale et civique, sans rompre son statut de neutralité politique et religieuse. C’est aux familles qu’il revient d’orienter éventuellement leurs enfants vers l’Eglise ou vers le Parti. Au point de vue de la formation du caractère et de l’éducation morale, il sera utile de recourir à un système d’alternance qui mettra en jeu tour, à tour, dans la vie scolaire, le travail individuel et le travail collectif ou d’équipe, afin de constituer en chacun une personnalité autonome, mais capable aussi de s’ordonner à l’action commune et de se soumettre à un but collectif. Puis, le contact humain s’élargissant, on pourra tendre vers le véritable sens de la culture, et des humanités, qui est de donner à chacun une conscience aussi claire que possible de l’effort humain, dans le passé comme dans le présent, sous tous ses aspects accessibles aux différents âges du développement de l’enfant. L’homme cultivé doit être capable de situer son temps et de se situer lui-même dans la perspective de cet effort. L’enseignement prendra donc pour maxime de rattacher systématiquement les connaissances à leurs origines humaines, donc de les dépouiller de leur caractère abstrait ou spécialisé pour les faire apparaître comme événements humains répondant à des exigences humaines. A cet effet, dès que l’élargissement du contact de l’enfant avec le monde le rendra possible, on donnera une place privilégiée à un enseignement historique de la civilisation qui servira de toile de fond et de constante référence aux divers enseignements entre lesquels il établira un lien profond. Dans l’enseignement scientifique en particulier, l’histoire des idées doit, selon moi, jouer un rôle essentiel, comparable à celui du contact avec la réalité. L’objet dernier sera de mettre l’individu, à tous points de vue, à sa place dans l’humanité. Celle-ci lui apparaîtra ainsi comme un être vivant au sein duquel chacun de nous représente, pour un moment, le dépositaire d’un trésor de civilisation acquis par ses ancêtres au prix de douleurs sans nombre et qu’il a le devoir de transmettre en l’enrichissant dans la mesure de ses forces. De ce point de vue, la vraie culture générale est celle qui fait l’homme ouvert à tout ce qui n’est pas lui-même, à tout ce qui dépasse le cercle étroit de sa spécialité. Ce à quoi nous aspirons sous le nom de culture vivante et humaine, c’est la conscience des liens réciproques entre les diverses activités passées et présentes pour préparer l’avenir, de la parenté des esprits et de la fraternité des œuvres; c’est ce qui donne un sens aussi large que la société elle-même au moindre des efforts, une portée humaine à la plus humble des activités. Comprendre autrui, savoir sortir de soi et de son égoïsme pour se mettre au point de vue des autres, saisir leurs besoins, leurs raisons d’agir, leurs façons de voir, les tolérer et les aider, collaborer à leur tâche comme à une tâche commune, n’est-ce pas un des aspects essentiels de la vie sociale et morale ? Cette vertu d’humanité ne devrait-elle, pas être le produit naturel et principal des « humanités » si elles veulent mériter leur nom ? Par le développement aussi complet que possible des aptitudes individuelles, et par la mise de l’être ainsi enrichi au service de la grande collectivité humaine, se trouverait rempli le double devoir de personnalité et de solidarité dans lequel je vois, pour ma part, l’essentiel de toute morale humaine. Ainsi, au cours de la lente et douloureuse évolution de la vie, commencée il y a plus de deux milliards d’années et dont notre espèce est issue, lés formes vivantes se sont progressivement développées et enrichies par le double processus de différenciation et de symbiose. Puisse chacun des enfants formés par notre école de demain en sortir convaincu qu’au double devoir de personnalité et de solidarité s’opposent les deux péchés mortels de conformisme et d’égoïsme ! Je voudrais enfin, en examinant l’aspect national du problème de l’enseignement, montrer comment celui-ci peut servir à là fois les intérêts particuliers de notre pays et ceux, plus généraux, de l’humanité. Quelle que doive être l’organisation du monde au lendemain de la guerre actuelle, et la manière dont l’activité de notre pays se conjuguera avec celle des autres nations, il est certain que nous devons résoudre le problème de l’enseignement dans le cadre national, tout en suivant ce qui se fait dans le même sens à l’étranger pour profiter des-expériences acquises, et y trouver au besoin des exemples et des leçons. Nous devons chercher ici la solution qui mette le mieux en valeur les richesses, toutes les richesses spirituelles et matérielles dont dispose la France. En ce qui concerne les premières, nous savons que l’intérêt général et l’intérêt individuel sont d’accord dans le sens d’un épanouissement aussi large que possible des aptitudes de tous pour y faire éclore et se développer les divers types d’humanités. Les aptitudes exceptionnelles, celles qui font les grands savants, les grands écrivains ou les grands artistes, devront pouvoir mûrir en toute liberté. Le passé nous est un sûr garant que de tels fleurons ne manqueront jamais à la couronne de notre pays. Pour les autres jeunes gens dont les aptitudes seront moins évidentes, l’effort d’orientation devra tenir compte, nationalement ou régionalement, des besoins en personnel créés par la nécessité d’exploiter nos richesses naturelles et par notre situation générale à l’égard des autres pays, par les possibilités d’échanges internationaux qui ne peuvent manquer d’aller en s’accroissant constamment. Il est à souhaiter que la symbiose la plus effective et la plus pacifique entre les nations permette à notre pays, , comme à tous les autres, de développer au maximum sa personnalité, c’est-à-dire permette aux enfants de choisir leur voie le plus librement possible. C’est l’autarcie, la fermeture de chaque nation sur elle-même, qui représente à ce point de vue, le maximum de contrainte. Plus la collectivité est large et plus devient facile, par la division du travail, la mise en valeur des aptitudes individuelles. Il sera évidemment nécessaire que le nombre et l’importance des établissements spécialisés, aux degrés secondaire et supérieur, soient déterminés en fonction des besoins, et que les services d’orientation puissent tenir compte de ceux-ci dans les conseils qu’ils donnent aux familles et aux jeunes gens. Il faudrait pouvoir fournir aux intéressés tous les renseignements nécessaires sur les débouchés professionnels qui s’ouvrent dans chaque branche de l’activité et dans chaque région. Ce serait là l’œuvre à longue échéance d'un "institut ou office de statistique professionnelle". La mise en œuvre des principes qui viennent d’être rappelés et sur lesquels la majorité de nos éducateurs semblent être d’accord, demandera un gros effort, de réflexion et d’organisation d’abord, puis, pour les maîtres de plus en plus nombreux qui seront nécessaires, de formation et d’initiation aux méthodes nouvelles. Ensuite viendra l’effort financier considérable, qui comportera une partie immédiate exigée par la gratuité de l’enseignement à tous les degrés et par l’octroi de subventions qui lui est lié, ainsi que par le relèvement de la situation matérielle du personnel enseignant, condition indispensable du relèvement de son autorité et du maintien de son recrutement. Pour faciliter ces efforts si gros de conséquences, nous devons faire appel, à l’intérêt, à la compréhension et même à la collaboration de tous.

  • Source: Revue la Pensée, édition numérique sur Gallica