Histoire sincère de la Nation française, Essai d'une histoire de l'évolution du peuple français

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Histoire sincère de la Nation française, Essai d'une histoire de l'évolution du peuple français
written by Charles Seignobos
1933
  • Historien français, spécialiste de la IIIe République
  • (1937)

[1958]


  • HISTOIRE SINCÈRE DE LA NATION FRANÇAISE.
  • Essai d’une histoire de l’évolution du peuple français.


  • Tome premier.
  • Paris : Éditions Rieder, 1937.
  • Paris : Les Presses universitaires de France, 1958, 307 pp. Collection : Histoire générale des civilisations.


  • Table des matières


  • TOME I
  • Introduction [7]

Chapitre I. Le pays et la population [15]

Le pays ; les populations des temps préhistoriques ; la civilisation préhistorique ; les populations du temps des Gaulois ; organisation politique et sociale des peuples de la Gaule ; genre de vie des habitants de la Gaule ; les ancêtres de la population française.

Chapitre II. L'empire romain [43]

La domination romaine ; gouvernement intérieur des cités ; la civilisation romaine ; origine grecque de la civilisation intellectuelle ; l'architecture romaine et le droit romain ; le Bas-Empire ; le christianisme en Gaule ; le clergé et les moines.

Chapitre III. L'établissement des barbares et la pénétration du christianisme [61]

Le pré-moyen âge ; l'invasion des barbares ; les effets de l'invasion ; les rois des Francs ; Bretons et Basques ; influence des coutumes franques sur la vie du pays ; affaiblissement du pouvoir du roi ; la pénétration du christianisme dans les campagnes ; création des paroisses ; moines et monastères ; effets de la propagation du christianisme.

Chapitre IV. Le rétablissement de l'Empire et la désorganisation de l'autorité centrale [85]

Avènement de la famille carolingienne ; l'empire de Charlemagne ; trans-formation de la société ; le pouvoir officiel du clergé ; renaissance des études ; démembrement de l'Empire carolingien ; formation de l'unité de population ; le morcellement de l'autorité ; les dernières invasions.

Chapitre V. Formation du régime féodal [109]

Vassalité et fiefs ; transformation de la royauté ; le territoire du royaume et le domaine royal ; transformation du clergé ; la réforme du clergé ; la pratique de la religion chez les laïques.

Chapitre VI. Création de la société française et de l'État français [129]

Stabilisation de la société ; effets des événements politiques ; naissance d'une civilisation française ; formation des classes ; les lacunes de nos connaissances sur la société ; le roi et les princes ; accroissement du pouvoir royal ; création de l'administration royale.

Chapitre VII. Les vilains [143]

Nature de nos connaissances ; conditions de l’agriculture ; les deux régimes de culture ; le régime d'habitation et d'exploitation ; condition des paysans ; les charges des vilains ; la justice du seigneur ; l'évolution de la condition des paysans ; le genre de vie des vilains.

Chapitre VIII. Les nobles [161]

Formation de la noblesse ; caractère féodal de la noblesse ; conditions de vie des nobles ; la chevalerie ; extension de la noblesse, la courtoisie ; la galanterie.

Chapitre IX. Les bourgeois [179]

Formation de la bourgeoisie ; l'organisation des villes et les communes ; concession des chartes par le seigneur ; gouvernement intérieur de la ville ; les métiers et les commerce ; l'évolution des villes ; le commerce et les foires ; les changeurs et les banquiers ; la vie dans les villes.

Chapitre X. Les clercs [201]

Renforcement de l'autorité du clergé ; la justice d'Église ; théorie du pouvoir absolu du Pape ; relations des laïques avec le clergé ; les hérésies ; les nouveaux procédés d'action de l'Église ; les nouveaux ordres de moines ; la renaissance de l'enseignement ; les Universités ; formation d'un nouveau système d'enseignement.

Chapitre XI. La fin du moyen âge [221]

Les événements politiques des XIVe et XVe siècles ; accroissement du domaine royal ; création de l'armée permanente ; création des impôts ; tailles et aides ; transformations des Cours de justice royales ; transformation dans la nature du droit ; transformation de la procédure ; la crise de l'Église ; l'évolution de la société ; transformation de la vie économique ; la noblesse et les cours, l'enseignement, les lettres et les arts.

Chapitre XII. L'entrée dans les temps modernes [249]

Inventions et découvertes ; la Renaissance ; la Renaissance en France ; la Renaissance en littérature ; effets de la Renaissance ; le sens de la Réforme ; la question du salut ; la réforme calviniste ; formation de l'Église calviniste ; caractères du calvinisme.

Chapitre XIII. La crise politique et religieuse du XVIe siècle [271]

Effets des guerres d'Italie ; accroissement du pouvoir royal ; les innovations dans la vie publique ; innovations dans la justice ; innovations fiscales ; la vénalité des offices ; pratiques de l'ancien régime ; la crise religieuse ; introduction du calvinisme en France ; effets de la rupture de l'unité religieuse ; formation du parti calviniste ; la Réforme catholique ; guerres de religion ; régime accordé au culte calviniste ; la Ligue ; rétablissement de la paix ; transformations de la société ; noblesses d'épée et de robe ; les roturiers ; caractères de la société française.

[7]

  • Histoire sincère de la nation française.
  • Tome premier


  • INTRODUCTION

Je n'ai pas la folle prétention d'exposer en un petit ouvrage toute l'histoire du peuple français. J'ai voulu seulement expliquer par quelle série de transformations s'est constituée la nation française. J'ai donc essayé de montrer en quel temps, en quel lieu, et par quel motif se sont créé, les usages, les institutions, les conditions de vie, qui m'ont paru former le fondement de la vie française. J'ai indiqué ce qui a été créé en France et ce qui a été imité de l'étranger, de façon à distinguer la tradition indigène des importations du dehors. Ce que j'ai voulu faire n'est qu'une esquisse de l'histoire de l'évolution du peuple français.

Le titre insolite et probablement ridicule donné à cet ouvrage marque le sentiment qui m'a inspiré. Il signifie que j'ai dit sincèrement comment je comprends le passé, sans réticence, sans aucun égard pour les opinions reçues, sans ménagement pour les convenances officielles, sans respect pour les personnages célèbres et les autorités établies.

L'histoire de France, enseignée dans les écoles et [8] connue du public, est surtout l'œuvre des historiens en renom des deux premiers tiers du XIXe siècle ; ils travaillaient dans des conditions qui les empêchaient de se faire une idée juste du passé et même de le décrire avec une complète sincérité.

Les documents dont ils se servaient provenaient tous des classes privilégiées, hommes d'Église, hommes de loi, hommes de guerre, qui s'intéressaient peu à la masse inférieure de la population et connaissaient mal ou comprenaient mal les conditions de sa vie.

Personnellement liés aux ; autorités, clergé, royauté, grands seigneurs, ils étaient enclins à s'exagérer l'importance des grands personnages, et l'efficacité des règles officielles dans la vie réelle de la nation. Cette tendance des documents a passé dans l'histoire, elle est devenue un panégyrique inconscient des autorités officielles où les privilégiés tiennent une place disproportionnée à leur rôle réel, tandis que la vie de la population est laissée dans l'ombre.

La vision des historiens eux-mêmes a souvent été troublée par leur propre tendance ; la plupart, engagés dans les conflits de leur temps, ont porté leurs passions politiques, religieuses ou nationales dans l'histoire du passé ; ils en ont fait un plaidoyer ou un acte d'accusation.

Les documents jusqu'au XVIe siècle ne donnent qu'une connaissance incroyablement incomplète ; sur les points les plus importants pour l'intelligence d'une société, ils nous laissent dans une obscurité totale ou n'apportent qu'une faible lueur. Les historiens du XIXe siècle, plutôt que d'avouer leur ignorance, ont tenu à constituer un exposé complet. Ils ont comblé les lacunes de nos connaissances soit par des légendes, [9] soit par des conjectures sans fondement, soit par des raisonnements fondés sur des généralisations imprudentes.

Une tradition, venue du temps où l'histoire était traitée comme une espèce du genre oratoire, avait donné aux historiens l'habitude de rehausser la médiocrité des faits réels par la solennité de la forme. Ce style, approprié, croyait-on, à la dignité de l'histoire, servait à dissimuler, souvent même à déformer la réalité du passé.

Le travail, fait depuis un demi-siècle sur des documents beaucoup plus abondants, avec une critique beaucoup plus prudente et dans un esprit plus scientifique, permet aujourd'hui de présenter au public une idée plus exacte du passé. C'est ce que j'ai tenté de faire, et voici d'après quels principes.

Je ne suis pas de ceux qui nient l'action des individus sur la société et j'ai parlé de tous les personnages des deux sexes qui, par leurs actes ou leurs œuvres, me paraissent avoir exercé une action durable. Mais j'ai voulu surtout décrire les conditions de vie de la masse de la population et expliquer comment elles se sont transformées, — dans la mesure où le permet l'état défectueux de nos connaissances.

Pour rappeler cette restriction indispensable j'ai eu soin d'indiquer, au moins jusqu'aux temps modernes, la nature de nos documents, le terrain qu'ils éclairent et les lacunes qu'ils laissent, de façon à préciser l'étendue de notre connaissance et aussi de notre ignorance.

J'ai cru que, pour être pleinement sincère, il fallait éviter les formes conventionnelles et pompeuses qui [10] donnent une impression fausse de la réalité. J'ai donc renoncé délibérément à l'usage du style historique et j'ai tenu à exposer toujours les faits dans une langue simple et familière, aussi rapprochée du ton de la conversation que le permettait le souci d'écrire correctement.

J'ai insisté sur les sentiments, les croyances, les habitudes et les idées beaucoup plus qu'il n'est d'usage dans les livres d'histoire, parce qu'il me paraît impossible de comprendre les actes des hommes sans se représenter leurs motifs. Mais c’est choses qui ne peuvent être constatées directement par aucun procédé sûr. Il m'est donc arrivé souvent de proposer une explication des faits fondée sur une impression personnelle que je crois juste, mais dont les documents ne peuvent fournir une preuve indiscutable. Je me suis efforcé en ce cas de prévenir le lecteur en employant une expression dubitative.

Dans la masse écrasante des faits connus, il m'a fallu choisir et par conséquent sacrifier. J'ai pris pour principe de conserver ceux qui m'ont paru les plus caractéristiques de la vie de la nation ou les plus importants par leurs conséquences. Mais aucune règle ne permet d'apprécier sûrement ni l'importance d'un fait, ni sa valeur d'exemple ; le choix reste donc exposé au reproche d'arbitraire.

Comme mon intention était de retracer l'ensemble de l'évolution du peuple de France depuis les origines les plus lointaines, il m'a paru nécessaire de traiter toutes les périodes de son histoire et tous les aspects de sa vie. Mais pour déterminer les proportions à donner à chaque période et à chaque espèce de faits, je n'ai eu d'autre guide que mon jugement personnel ; [11] le parti que j'ai pris dans chaque cas reste donc forcément contestable.

On pourra juger que j'ai fait la part trop large à la politique ; c'est que je suis convaincu que l'autorité politique et les accidents politiques, invasions, guerres, révolutions, changements de souverain, ont de tout temps exercé une action décisive sur l'évolution du peuple français. Mais, si j'ai donné aux faits politiques une place proportionnée à leur rôle, je ne me suis pas astreint à respecter la tradition en matière d'événements dits "historiques" ; je n'ai mentionné qu'en passant, ou même j'ai passé sous silence, les épisodes les plus fameux, quand ils m'ont semblé n'avoir produit aucun effet durable. Je ne redoute aucun reproche pour avoir attribué une action très importante à la religion. Elle a dominé les pensées et dirigé la con-duite pendant près de quinze siècles ; elle a armé l'Église d'un pouvoir de contrainte qui a fortement contribué à façonner la société française.

Je ne m'excuse pas d'avoir relégué à un rang secondaire les lettres, les arts et les sciences ; il est trop certain que leur action ne peut avoir été forte sur la masse de la nation qui en connaissait à peine l'existence ; je crains plutôt d'avoir obéi à la routine en leur laissant trop de place.

J'ai décrit avec quelque détail les usages de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. Cependant les lecteurs habitués à constater l'action très puissante des faits économiques sur la société contemporaine estimeront peut-être que je n'ai pas fait assez de place à la vie économique. Je pourrais alléguer l'insuffisance des documents économiques, si incomplets [12] qu'on en peut rarement tirer une vue d'ensemble sur une région ou sur une époque. Je préfère avouer que l'action des forces économiques me paraît avoir été beaucoup moindre en des temps où n'existaient ni le capital, ni le crédit, ni les grandes entreprises, et où la vie économique consistait surtout dans le travail individuel qui absorbait presque toute la vie de la très grande majorité de la population.

Je regrette de n'avoir pu traiter que d'une façon très incomplète les faits de la vie quotidienne, alimentation, vêtement, habitation, usages de famille, droit privé, divertissements, relations de société, qui ont toujours formé l'intérêt principal de la vie pour l'énorme majorité des individus. C'est la partie la plus faible de ce travail, c'est aussi celle qu'il était le plus difficile de faire entrer dans un exposé sommaire.

Je n'ai pas cherché à présenter des faits nouveaux ; c'est en rapprochant des faits déjà connus, mais restés isolés, que je crois être arrivé à donner des explications nouvelles de l'évolution du peuple français.

J'aurai le sentiment de n'avoir pas travaillé en vain si j'ai pu attirer l'attention sur quelques traits de la vie du peuple français bien connus des spécialistes, mais ignorés encore du public cultivé. Je citerai entre autres pour les temps antiques, l'extrême diversité des peuples et le mélange des races qui ont constitué la population de la France, la très haute antiquité d'une population sédentaire agricole pourvue d'une civilisation élémentaire, l'origine orientale des arts pratiques, l'origine hellénique des lettres et des sciences, l'origine étrangère et le caractère dualiste du christianisme, l'autorité absolue exercée par le clergé. [13] C'est, au moyen âge, la transformation de la vie par l'établissement des peuples barbares, l'action de la renaissance carolingienne, la création d'une civilisation française indigène dans la région parisienne, l'origine française du régime féodal, de la chevalerie, de la galanterie, de la bourgeoisie, des Universités, l'origine italienne du crédit, la formation de l'unité politique par l'armée, les impôts et la justice du roi.

C'est, dans les temps modernes, le conflit entre la tradition française et la Renaissance, l'origine étrangère de la diplomatie et de l'art militaire, la transformation de la vie publique par la vénalité des offices, l'importance croissante de la bourgeoisie et de la noblesse de robe, l'impuissance pratique du pouvoir royal, l'origine anglaise de la libre pensée religieuse et des idées de liberté politique, l'action de la "religion naturelle" sur la vie du XVIIIe siècle, la prépondérance de la bourgeoisie établie par la Révolution, la création récente de la centralisation effective, l'adaptation à la démocratie française du régime parlementaire anglais, On y pourrait joindre, comme un trait propre à la France, l'action exercée à plusieurs reprises, du XIIe au XVIIIe siècle, par les dames sur la vie de la nation.

Comme j'ai toujours suivi la règle de dire sincèrement ce que je pensais sur le passé, je n'ai pu éviter de me trouver en désaccord avec les idées courantes et même avec la version de l'histoire de France reçue dans l'enseignement. Comme j'ai opéré sur une masse énorme de faits, j'ai dû commettre beaucoup d'erreurs de détail. Je dois donc m'attendre à être accusé de présomption et de négligence ; mais le reproche que je suis certain de n'avoir pas mérité, ce serait d'avoir volontairement cherché le paradoxe.

[14]

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Histoire sincère de la nation française.

Tome premier


Chapitre I

LE PAYS ET LA POPULATION

L'évolution d'une nation dépend des conditions matérielles dans lesquelles elle a vécu . Pour comprendre la succession des états par lesquels a passé la nation française, il faut commencer par se représenter le pays ou elle s'est formée et la population d'où elle est issue. L'étude de l'évolution qui est l'œuvre [16] propre de l'histoire a donc pour condition préalable la connaissance au moins sommaire de faits qui ressortissent à d'autres branches de la science : le pays, qui est du domaine de la géographie ; la population, qui est l'objet de l'anthropologie et de l'ethnographie.

Le pays. — Le pays où s'est formée la nation française a agi sur elle à la fois par sa nature, qui a déterminé le genre de vie des habitants, et par sa position, qui a décidé les relations de son peuple avec les autres peuples du monde.

Par la nature du sol, du relief et du climat, le territoire de la France réunit les conditions les plus favorables à l'établissement d'une population nombreuse, aisée et variée. La structure même du pays, avec les grandes différences d'altitude entre les hautes montagnes du Sud-Est (les Alpes), du Sud-Ouest (les Pyrénées), l'épais Massif Central, les collines et les plaines très étendues de l'Ouest, du Nord et du Nord-Est se prête à une très grande variété de cultures et de modes d'habitation. Une grande partie des plaines et des plateaux consiste en sédiments calcaires propres à produire la plus estimée des céréales, le froment. Le sous-sol fournit de l'argent, du plomb, et en grande abondance le métal le plus nécessaire pour les outils et les armes, le fer.

Le climat maritime, exceptionnellement tempéré et doux, excepté dans le Nord-Est, avec sa température très égale, exempt des rigueurs de l'hiver et des sécheresses de l'été, a fait de la France le pays des grands vignobles, des légumes et des fruits de qualité supérieure, Les pluies régulières et la fraîcheur de l'air facilitent la création des prairies naturelles [17] qui ont permis — avant l'invention récente des fourrages artificiels — l'élevage du bétail supérieur : les bœufs et les vaches, et la production du lait, du beurre et du fromage.

Les rivières de débit régulier, navigables sur une grande partie de leur cours, forment des voies naturelles qui pénètrent très avant dans l'intérieur et qui, parties de la côte, convergent en contournant le Massif Central, de façon que du point jusqu'où les barques ont pu remonter il soit facile, par une route de terre assez courte en suivant une dépression naturelle, d'atteindre le cours d'un autre fleuve ; ce qui permet de traverser tout le territoire d'une mer à l'autre. Cette facilité de communications a frappé déjà le géographe grec Strabon ; il y voyait une harmonie créée à dessein par une Providence bienveillants.

Les avantages naturels sont très inégalement répartis entre les diverses régions. Le Massif Central, avec son sol granitique et ses "causses" calcaires arides, le Nord-Est avec son sol pauvre et son climat extrême, sont des régions déshéritées où les habitants n'ont pu vivre qu'au prix d'un dur travail. Les régions favorisées pour l'agriculture et le commerce sont les pays voisins des mers et les plaines fertiles sur les bords des fleuves ; c'est là que se sont formées les plus grandes masses de population et que se sont créés les centres du commerce et de la vie politique, Marseille et Lyon, Paris, Rouen, Bordeaux, Toulouse, Nantes, Lille. La position du pays a agi fortement aussi sur la formation et les destinées de la nation française. La France, assise entre la Manche, l'Océan et la Méditerranée, au croisement des routes naturelles de l'Europe [18] occidentale a pour voisins immédiats quatre pays de natures très différentes : au Sud-Est l'Italie,, au Sud-Ouest l'Espagne, au Nord-Ouest la Grande-Bretagne, au Nord-Est l'Allemagne ; chacun peuplé par une espèce d'habitants d'origine et de civilisation différentes. C'est dans ces pays que se sont constituées les principales nations de l'Europe, la France les a eues toutes pour voisines.

Cette situation devait avoir de graves conséquences. La France, dès les temps préhistoriques, a reçu de plusieurs directions opposées des peuples d'origines diverses, profondément différents les uns des autres par la race, le caractère, les coutumes. Lorsqu'après avoir, pendant des milliers d'années, vécu d'une vie séparée, ces peuples se sont enfin réunis en une seule nation, il est resté de profondes différences de type physique, de tournure d'esprit, d'aptitudes pratiques et même de parlers entre les régions peuplées d'habitants d'origines différentes, le Sud-Ouest, le Sud-Est, l'Ouest, le Nord-Ouest, le Nord-Est. Il en est résulté une très grande variété dans la population française. La variété est plus grande encore dans les grandes villes où la population est formée de mélanges en proportions différentes d'immigrants venus de régions différentes ; elle est au maximum à Paris où les étrangers sont frappés par l'extrême diversité des types. La nation française est plus hétérogène qu'aucune autre nation d'Europe ; c'est en vérité une agglomération internationale de peuples. Ainsi s'expliquent la tournure internationale de l'esprit français et le caractère universel de la littérature française.

Dans cette agglomération de peuples qui n'avaient entre eux rien de commun, l'unité nationale n'a pu [19] se faire par aucune communauté naturelle ni d'origine, ni de coutumes, ni de langue. Il n'y a jamais eu de droit ni de langue communs à toute la population, et il faut une ignorance totale de l'anthropologie pour parler de "race française". La France n'a donc jamais eu de frontières ethnographiques ni linguistiques. Ses frontières n'ont été que géographiques ou politiques ; elles ne se sont formées que très lentement et par une série d'accidents. Là même où la France semblait séparée des pays voisins par la nature, du côté de l'Italie par les Alpes, du côté de l'Espagne par les Pyrénées, du côté de l'Angleterre par la Manche, la population ou l'État voisin a débordé par-dessus ces frontières naturelles, les Espagnols en Navarre et en Roussillon, l'État italien du Piémont jusqu'au Rhône, les Bretons d'Angleterre en Armorique. Sur la face Nord-Est où aucune limite n'est marquée par la géographie, la France n'a jamais eu qu'une frontière artificielle et mouvante que les gouvernements des deux côtés travaillaient toujours à déplacer. La frontière est le résultat de dix siècles de guerres et de négociations et a varié sans cesse au cours de ces dix siècles. La théorie des "frontières naturelles", les Alpes, les Pyrénées et le Rhin, fondée sur la définition de la Gaule donné par César, n'a été soutenue au XVIIe siècle que pour justifier une politique d'agrandissement.

La position de la France au contact des nations les plus puissantes de l'Europe occidentale devait imposer à ses gouvernements une politique extérieure pleine de charges et de dangers. Elle était destinée à vivre avec tous les pays voisins soit en rivalité de puissance, soit en conflits pour la possession des territoires de la frontière. En un temps où tous les conflits [20] et toutes les rivalités se réglaient par des guerres, il lui fallait vivre en état de guerre permanent. Elle a dû combattre alternativement ou successivement sur ses quatre frontières contre l'Italie, l'Espagne, la Grande-Bretagne, l'Allemagne et les Pays-Bas. De tous les États de l'Europe, c'est la France qui a eu la plus grande variété d'adversaires et qui a fait le plus grand nombre de guerres.

La guerre n'a pas seulement dominé la politique extérieure ; c'est elle qui a décidé le sort de la population et la formation de l'État ; ce sont les invasions et les conquêtes, la domination de la classe des guerriers, la force militaire des armées qui ont imposé au pays la structure de la société et la forme du gouvernement. Depuis les guerriers gaulois, César, Clovis, Charlemagne jusqu'à Napoléon, les chefs de guerre ont été les maîtres de la France et ont façonné sa vie sociale et sa vie politique.

Les populations des temps préhistoriques. — Il y avait des hommes sur le territoire de la France, dès les temps très reculés, comme le prouvent les débris fossiles d'ossements humains et les outils en pierre taillée trouvés en grand nombre soit dans les couches profondes du sol, soit dans des cavernes sous un épais dépôt calcaire. Les plus anciens de ces vestiges remontent à une des périodes dites "glaciaires", lorsqu'une partie de la France était recouverte de glaciers et que, sous un climat beaucoup plus froid et plus humide qu'aujourd'hui, vivaient sur le sol de la France plusieurs espèces d'animaux aujourd'hui disparues, l'ours des cavernes, le renne qui ne se trouve plus que dans les pays froids de l'extrême nord, le bison d'Amérique, le mammouth, éléphant à la peau laineuse [21] et aux défenses très recourbées dont l'espèce est éteinte. Les hommes de ce temps ont certainement connu ces animaux puisqu'on a trouvé dans les cavernes des os de renne sculptés et des dessins représentant avec une ressemblance frappante, le renne, le mammouth et le bison. Mais sur ces anciens temps appelés "préhistoriques" parce qu'ils sont antérieurs à l'histoire, nous ne pouvons rien apprendre par l'histoire ; nous ne pouvons tirer de renseignements que des autres branches des sciences de l'homme : l'anthropologie, l'ethnographie ou la linguistique.

L'anthropologie étudie les corps humains pour arriver à classer les hommes en races d'après leurs caractères physiques, la forme, les dimensions, les proportions des différentes parties du corps et de la tête, la couleur et l'aspect de la peau et des cheveux, Elle opère sur les races actuelles en observant et mesurant les individus vivants ; appliquée aux hommes des temps préhistoriques, elle devient l'anthropologie "préhistorique" qui opère sur les squelettes et les crânes découverts dans le sol ou les tombeaux. L'ethnographie étudie les usages de tous genres des groupes d'hommes vivant en société ; appliqué aux sociétés préhistoriques, elle devient l'archéologie préhistorique ; elle procède en examinant les objets fabriqués ou utilisés par les hommes d'autrefois, constructions, outils, armes, parures, débris de cuisine, vestiges d'établissement Elle distingue les populations qui se sont succédé sur le sol et elle les classe d'après la matière qu'elles employaient pour leurs instruments. Ce sont, par ordre d'ancienneté, d'abord la pierre taillée (ou éclatée) qui est surtout du silex (c'est la période "paléolithique" de la pierre ancienne) ; [22] ensuite la pierre polie (c'est la période "néolithique" de la pierre nouvelle). Puis viennent les métaux ; d'abord le cuivre, bientôt allié avec l'était] (c'est la période du "bronze") ; enfin le fer (c'est la période du "fer"). Mais, d'une matière à l'autre, le changement n'est pas brusque, il se fait par une série de transitions ; dans chaque période on continue à employer plusieurs espèces de matières ; il reste des objets en pierre polie dans l'âge du bronze, des objets de bronze dans l'âge du fer.

La linguistique étudie les langues, elle compare les mots et les formes de langues différentes de façon à reconnaître la langue commune d'où elles sont dérivées. Pour les temps préhistoriques, dont aucun écrit ne nous a conservé la langue, il a survécu quelques noms très anciens, noms de lieux, de rivières, de montagnes ; ces "survivances" donnent quelquefois le moyen de reconnaître quelle langue a été parlée dans un pays aux temps antérieurs à l'histoire.

Les renseignements fournis par ces trois sciences — surtout par l'archéologie préhistorique — permettent d'entrevoir quelques traits du genre de vie des populations et l'évolution générale de la civilisation sur le sol de la France avant le temps où commence l'histoire.

Les plus anciens habitants n'employaient pour leurs outils que la pierre taillée, les os et la corne. Ils demeuraient dans des cavernes où se sont conservés leurs débris et se nourrissaient des produits de la chasse et de la pêche ; les restes de leurs repas sont des arêtes de poisson et les os de grands animaux fendus pour en extraire la moelle. Leurs vêtements étaient faits de peaux de bêtes courues avec des aiguilles [23] en os ; leurs parures étaient des coquillages, des griffes ou des dents d'animaux. C'étaient des sauvages vivant en petites bandes comme les peuples chasseurs.

Nous n'avons aucun procédé pour calculer combien de temps ce genre de vie a duré sur le sol de la France. Nous savons cependant que le temps de la pierre taillée a eu une très longue durée qui doit se compter par centaines de siècles (quelques archéologues l'ont même évalué de dix mille à cent mille ans), car nous pouvons suivre le perfectionnement des outils et des ornements depuis les plus anciens dépôts jusqu'aux plus récents, et en ce temps où les progrès étaient très lents, les différences sont si fortes qu'elles ont permis de diviser l'âge de la pierre taillée en une demi-douzaine au moins de périodes dont chacune est désignée par le nom d'une station préhistorique de France (Saint-Acheul, Chelle, Aurignac, Solutré, La Madeleine, Le Mas-d'Azil). Les périodes les plus récentes, qui remontent au moins à quinze mille ou vingt mille ans, sont remarquables par les sculptures, les dessins, les peintures d'animaux d'une ressemblance surprenante.

On n'a trouvé jusqu'ici aucune transition entre l'outillage de la pierre taillée (le paléolithique) et celui de la pierre polie (le néolithique) ; chacun correspond à un genre de vie radicalement différent, ce qui donne à penser que sur le sol de la France se sont succédé deux populations différentes.

La civilisation préhistorique. — L'âge de la pierre polie nous est connu surtout par les trouvailles faites d'une part dans les tombeaux répandus sur toute la France, d'autre part sur les bords de quelques lacs de [24] la Suisse en temps de sécheresse. Les hommes du néolithique se distinguent de ceux du paléolithique non pas seulement par la matière de leurs instruments, mais plus encore par les conditions essentielles de leur vie. Ils ne se nourrissent plus de chasse ou de pêche ; ils cultivent les céréales, le seigle, l'orge, le millet, le froment qu'ils savent réduire en farine, car ils ont des mortiers pour broyer le grain, et il est fort probable qu'ils se nourrissent de bouillie ou de galette sans levain. Us ont tous les animaux domestiques dont la possession est restée jusqu'à nos jours un des caractères essentiels de la vie des peuples civilisés d'Europe, le mouton, la vache, la chèvre, le porc, le cheval, le chien. Ces plantes et ces animaux ne se trouvaient pas avant la période néolithique sur le sol de la France, et comme ils sont originaires de l'Asie occidentale, il paraît certain qu'ils ont été introduits en France par des peuples venus du côté de l'Asie.

Ces peuples savaient filer la laine et le lin, les tisser en étoffes qui leur servaient à faire leurs vêtements ; ils savaient fabriquer des cordes et des filets. Ils faisaient des vases en poterie grossière fabriquée à la main et cuite au four. Leurs habitations ont disparu, sauf les fondations en pierre de quelques huttes rondes, très étroites ; mais il reste, au bord des lacs de Suisse, des milliers de pilotis faits de troncs d'arbres épointés et enfoncés dans le lac qui supportaient des plates-formes en bois sur lesquelles étaient posées les habitations. Us avaient des haches en pierre dure polie qui leur servaient à la fois à couper le bois et à combattre.

Ils ont peu à peu cessé d'employer la pierre polie [25] et, sans transition brusque, l'ont remplacée par des métaux. Dans les dépôts les plus anciens apparaissent d'abord les métaux les plus faciles à extraire et à travailler, l'or qui se trouve à l'état pur dans les sables des rivières et qui sert de parure, puis le cuivre employé pour les outils. Le cuivre est ensuite allié avec une petite quantité d'étain pour former le bronze qui reste pendant la durée de l'âge de bronze la matière employée pour presque tous les objets. C'est en bronze que sont faits les haches, les pointes de lance, les couteaux, les épées, les bracelets, les colliers, les anneaux, les agrafes des vêtements. On les a retrouvés par centaines de milliers dans les tombeaux ou dans les cachettes où le possesseur les avait placés, car il n'existait pas alors de meuble où il eût pu les mettre en sûreté.

Les restes les plus visibles de cette période sont les grandes constructions en blocs de pierre brute désignées par des noms bretons parce que c'est en Bretagne que se sont conservées les plus célèbres, Beaucoup se réduisent à un bloc de pierre unique dressé sur une pointe, le menhir. Les uns sont isolés, les autres sont rangés en une ou plusieurs lignes. Le plus grand de ces "alignements" s'étend au bord de l'Océan dans la plaine de Carnac ; il comptait autrefois plusieurs milliers de blocs, de dimensions différentes. Les monuments les plus importants, appelés dolmens, sont des tombeaux ; le dolmen consiste en une allée en ligne droite formée de deux rangées parallèles de blocs de pierre, couverte de dalles plates et terminée par une chambre qui servait de sépulture. On trouve des tombeaux semblables dans tous les pays voisins de la mer, depuis la Syrie en passant [26] par l'Afrique du Nord, jusqu'en Espagne, en France et en Angleterre. Le dolmen est un monument de même espèce que les Pyramides d'Égypte, qui étaient les tombeaux des rois. C'est donc un usage qui a été commun à toutes les populations au Sud et à l'Ouest de la Méditerranée. Les morts y étaient ensevelis avec leurs armes et leurs parures et des poteries et des ustensiles, comme dans les tombeaux égyptiens, et la tombe était disposée de façon qu'on pouvait y faire pénétrer de la nourriture.

Le soin extrême que ces peuples mettaient à enterrer les cadavres dans des demeures solides et pourvues des objets indispensables à la vie prouve qu'ils jugeaient nécessaire de s'occuper des morts et qu'ils les croyaient capables d'éprouver les mêmes besoins que de leur vivant, comme si les morts continuaient à vivre dans la tombe. On a trouvé en très grand nombre, dans les tombeaux, des phylactères ou amulettes, petits objets symboliques employés contre le mauvais sort ; ces peuples, comme ceux de l'Orient, redoutaient la puissance des esprits malfaisants et espéraient s'en préserver par des objets doués de la vertu d'écarter les influences mauvaises. Le respect craintif des morts et la peur du mauvais sort nous apparaissent ainsi comme les croyances spontanées les plus anciennes ; ce sont celles qui restent encore les plus tenaces dans la masse de la population française. Sur l'organisation sociale des peuples antérieurs à la période du fer, nous n'avons aucun document direct. Mais les traces de leurs travaux nous donnent au moins un renseignement. Pour couper avec des haches de pierre des milliers de troncs d'arbres et les enfoncer solidement dans les lacs, pour amener en [27] place et dresser les énormes blocs des menhirs et des dolmens, il fallait un grand nombre d'hommes opérant de concert sous une forte direction unique. Ces peuples étaient donc déjà groupés en tribus fortement disciplinées obéissant à des chefs pourvus d'une forte autorité ; ce sont ces chefs qu'on trouve ensevelis avec leurs armes et leurs parures.

Aucun procédé sûr n'a permis jusqu'ici d'évaluer la durée des âges antérieurs à l'usage du fer. On n'a pu préciser de date qu'à l'aide d'objets portant le nom d'un roi d'Égypte, et il n'a pas été trouvé en France d'objet de ce genre. En Orient, l'usage du bronze paraît remonter entre trois mille cinq cents et trois mille ans avant notre ère ; il peut avoir commencé en France vers le XXXe siècle avant J.-C. ; il aurait duré environ deux mille ans. Sur la durée de la période néolithique qui doit avoir été plus longue, on n'a aucune donnée et on a pu hésiter entre trente et cinquante siècles, et même davantage. Il y a donc au moins sept mille ans que la France serait habitée par une population agricole, sédentaire, fortement fixée au sol, capable d'exécuter de grands travaux et vivant dans des conditions assez semblables à celles où vivaient encore les gens des campagnes au moyen âge. De cette population déjà à demi civilisée, nous ne connaissons que des objets matériels ; nous ignorons la langue qu'elle parlait, nous ne pouvons même lui donner aucun nom.

L'usage du fer métal beaucoup plus difficile à travailler, commence en Egypte vers le XVe siècle avant J.-C. ; employé d'abord comme métal rare pour les ornements, puis pour les armes, il apparaît en France vers le Xe siècle. Il semble venu de l'Est, par les pays [28] du Danube où l'on a trouvé (à Hallstatt en Autriche) plus d'un millier de sépultures avec des armes de fer. Le fer remplace peu à peu le bronze pendant l'âge du fer qui dure depuis le Xe siècle jusqu'au IIe siècle avant J.-C. En ce temps, les tombeaux construits en pierres recouvertes d'une couche de terre ont la forme ronde d'un tertre ; c'est ce qu'on appelle un tumulus. Ils sont nombreux, surtout dans le Nord-Est de la Francs et semblables à ceux qu'on rencontre parsemés dans l'Est de l'Europe, sur toute l'Allemagne et le Sud de la Russie. On y trouve des épées de fer, des ceinturons en fer, des colliers en fer, quelquefois un char de guerre.

Sur cette période du fer, les trouvailles faites dans les sépultures préhistoriques sont complétées par des connaissances tirées de l'histoire. Nous savons que les armes en fer sont celles du peuple guerrier que les Romains appelaient Gaulois et qui est déjà un peuple historique.

Les populations du temps des Gaulois. — Sur la population de la France au temps des Gaulois, nos plus anciens renseignements historiques nous viennent des Grecs et ne remontent qu'au Ve siècle avant J.-G La plus ancienne ville qui nous soit connue est Marseille (en grec Massalia) fondée vers 600 avant J.-C. par des Grecs d'Asie. D'autres colonies grecques se sont établies plus tard le long de la Méditerranée depuis le pied des Pyrénées jusqu'au pied des Alpes. La France était alors habitée par plusieurs espèces de peuples, désignées par des noms différents, et qui différaient profondément par l'origine, les coutumes et la langue. Au Sud-Ouest, du côté des Pyrénées, habitaient les [29] Ibères qui peuplaient aussi l'Espagne ; autant qu'on peut juger de leur langue dont nous ne connaissons qu'un petit nombre de mots, elle différait radicalement de toutes les langues de l'Europe, ce qui donne à penser qu'ils n'étaient pas arrivés dans le pays par l'Europe.

Au Sud-Est, du côté des Alpes, habitaient les Ligures qui peuplaient aussi le versant italien des Alpes jusqu'à la mer ; les Grecs disaient qu'ils s'étaient étendus autrefois sur le pays de l'autre côté du Rhône. Nous ne connaissons presque rien de leur langue ; nous ne savons même pas si elle appartenait à la famille des langues européennes ; une terminaison qui vient de la langue ligure, uscus (usca au féminin), s'est conservée dans un grand nombre de noms de lieux du pays de Gênes et du Piémont, en Italie ; on la retrouve sous des formes françaises dans quelques noms de Provence (comme Manosque) et jusque vers le Jura (à Mantoche). Des érudits français, invoquant une tradition transmise par les Grecs, ont dit que les Ligures avaient autrefois peuplé tout le pays jusqu'à la Manche, et ils ont cru reconnaître en eux le peuple de l'âge du bronze ; ils ont même parlé d'un "Empire ligure" qui se serait étendu sur presque tout le sol de la France, où la langue commune aurait été celle des Ligures. Les noms des rivières, noms très anciens dont nous ignorons l'origine, seraient dans ce cas des noms ligures. Ce ne sont que des conjectures.

Le fait certain, c'est qu'aux temps historiques la plus grande partie de la France était dominée par les peuples que les Grecs appelaient Keltai et les Romains Galli. Leur langue est morte, mais il s'en est [30] conservé quelques centaines de mots, assez pour affirmer qu'elle était parente des langues parlées en Grande-Bretagne et en Irlande (gallois, gaélique). Elle appartient au groupe de langues, dit celtique, qui se rattache à la grande famille des langues indo-européennes parlées dans presque toute l'Europe, dérivées d'une ancienne langue commune, d'où sont dérivées aussi les anciennes langues de la Perse et de l'Inde. Les linguistes pensent que la séparation doit s'être faite vers le XVIe siècle avant J.-C.

Bien que les Gaulois soient un peuple historique, ils nous sont très mal connus ; nous n'ayons aucun document écrit par eux, sauf quelques inscriptions en langue celtique écrites avec les caractères de l'alphabet grec, et tout à fait insignifiantes. Toute ce que nous savons d'eux nous est parvenu par des étrangers, Grecs ou Romains, et presque tout date des derniers temps de leur vie de peuple indépendant. Nos renseignements consistent en quelques récits de guerre à demi légendaires insérés dans des compilations d'historiens médiocres, quelques indications de géographes grecs, et du naturaliste Pline l'ancien, les fragments d'un voyageur grec Posidonios qui a décrit les usages des peuples guerriers de la région de Marseille vers la fin du IIe siècle avant J.-C, et surtout le récit de la conquête de la Gaule écrit par César. En somme, nous connaissons les Gaulois surtout par le général qui a combattu contre eux.

Le chiffre de la population nous est inconnu. Pour le pays entre les Alpes, les Pyrénées et le Rhin que César embrasse sous le nom commun de Gallia, les évaluations ont varié entre quatre et seize millions [31] d'habitants . Il est certain du moins que la Gaule avait une population sédentaire et agricole beaucoup plus dense que la Germanie au delà du Rhin et qu'elle produisait assez de blé pour que l'armée de César ait toujours pu s'approvisionner dans le pays.

La population n'était pas unie en une nation. Dans l'étendue de ce qu'il appelle Gaule, César distingue trois espèces de peuples : les Aquitains entre les Pyrénées et la Garonne, les Gaulois entre la Garonne et le pays au Nord de la Seine, les Belges entre la Seine et le Rhin. Les Aquitains, divisés en tout petits peuples de montagne, semblent avoir été des Ibères, sans relations avec les Gaulois. Les Belges venus de l'Est vers le III0 siècle avant J.-C, paraissent n'avoir différé des Gaulois ni par les usages, ni par la langue, sauf qu'ils étaient restés plus guerriers.

Les Gaulois qui, au temps de César, occupaient encore la plus grande partie du pays, avaient été l'un des peuples les plus guerriers du monde antique et avaient étendu leur domination sur une grande partie de l'Europe centrale. Des bandes de guerriers, parties suivant la tradition vers le V° siècle avant J.-C. du pays des Bituriges possesseurs des grandes mines de fer de la région de Bourges, avaient conquis toute l'Italie du Nord (que les Romains appelèrent dès lors Gaule cisalpine) et toute l'Allemagne du Sud jusqu'à la Hongrie et à la Serbie ; il y est resté des noms de lieux en leur langue. D'autres bandes au IIIe siècle avaient envahi la presqu'île des Balkans, jusqu'en [32] Grèce et fondé en Asie Mineure le royaume des Galates. — Les Bretons qui, vers le Ve siècle, avaient occupé l'Angleterre et lui avaient donné son nom (Britannia) étaient proches parents des Gaulois par les usages et par la langue et restaient en relations avec eux.

Organisation politique et sociale des peuples de la Gaule. — Ni les Gaulois, ni les Belges n'avaient jamais formé une nation. Leur territoire était partagé entre plusieurs petits peuples portant chacun son nom, obéissant à des chefs différents, indépendants l'un de l'autre au point de se faire la guerre entre eux. César, leur appliquant le terme employé en Italie pour désigner le petit État souverain, les appelle populus (peuple) ou civitas (cité). Chaque peuple avait sur son territoire une enceinte fortifiée, le plus souvent sur une hauteur escarpée, qui servait de refuge en temps de guerre. Les murs de l'enceinte étaient faits d'un assemblage de blocs de pierre et de grosses poutres.

Le territoire et la population de ces petits États indépendants étaient de grandeurs très inégales. Sans parler des tout petits peuples des Pyrénées et des Alpes, la plupart avaient à peine l'étendue d'un département actuel ; c'est le cas des peuples des bords de la Loire, de la région de la Manche, et des peuples belges du Nord-Est. Les plus grands avaient été dans le Midi et le Centre. Mais ceux du Midi (Volkes du Languedoc, Salyes de Provence, Allobroges du Dauphiné), soumis par Rome dès le IIe siècle avant J.-C, avaient été remplacés par des colonies romaines. Les plus puissants au temps de César s'étendaient à travers la Gaule depuis l'Est jusqu'à l'Océan (Senons, Lingons, [33] Séquanes, Eduens, Bituriges, Arvernes, Cadurques, Lemovices, Pictons, Santons), chacun avec un territoire de l'étendue de 2 ou 3 départements.

Ici se trouve le fondement le plus ancien de l'organisation de la nation française. C'est le partage du sol de la France entre les peuples gaulois qui a fixé les divisions territoriales dont chacune est devenue une unité permanente. Après avoir traversé vingt siècles sous la forme d'abord de diocèses ecclésiastiques, puis de provinces féodales, ces territoires de peuples gaulois se conservent dans les départements français créés en 1789, avec leurs dimensions et leurs limites presque intactes et l'emplacement de la ville restée le chef-lieu. Les plus grands ont été découpés en trois départements (comme le Poitou et le Limousin) ; les petits ont été réunis en un seul (comme dans les Pyrénées et les Alpes et en Normandie). Une moitié de ces territoires forme aujourd'hui encore un département.

Le peuple et la ville avaient chacun son nom distinct (par exemple Lutetia chef-lieu du peuple des Parisii. Avaricum chef-lieu du peuple des Bituriges), Quelques noms de villes se sont conservés : Rouen (Rotomagus), Bordeaux (Burdigala), Toulouse (Tolosa). Mais le plus souvent le nom de la ville a disparu, le nom du peuple a passé à la ville et y reste encore attaché (par exemple Paris, Bourges, Amiens, Rennes). Excepté dans les régions de grande industrie, et sauf Marseille, colonie grecque, et Lyon, colonie romaine, les plus grandes villes de France, Paris, Rouen, Nantes, Bordeaux, Toulouse, Reims, Amiens, sont d'anciennes villes gauloises.

Il existait déjà, outre la ville chef-lieu, de grosses [34] agglomérations appelées par les Romains du nom latin de vicus ; presque toutes sont devenues de petites villes ou de gros bourgs. Les territoires étendus étaient subdivisés en districts appelés par les Romains du nom latin de pagus, c'est l'origine du mot pays. Quelques-uns se sont conservés à travers le Moyen âge ; mais la plupart des pays dont le souvenir persiste dans la langue populaire ne semblent pas remonter à un pagus gaulois ; beaucoup ne désignent qu'un terroir agricole de même nature (par exemple la Gâtine ou la Beauce).

Chaque peuple formait un petit État indépendant soumis à une autorité unique organisée suivant des régimes politiques différents, soit un chef héréditaire appelé par les Romains du nom latin de rex (roi), soit un conseil de nobles appelé du nom latin de se-natus, soit même un magistrat élu appelé d'un nom gaulois vergobret. Mais quel que fût le personnel de gouvernement, le régime de la société était aristocratique. La classe noble et riche que César appelle equiles (cavaliers) était certainement formée de grands propriétaires, car la seule richesse en ce temps était la terre. La masse du peuple appelée par César plebs (la plèbe), composée de cultivateurs et d'artisans, vivait dans une condition inférieure que César compare à celle des esclaves.

Le pays devait donc être déjà divisé en grands domaines où une famille noble vivait au milieu d'une clientèle de serviteurs et de paysans qui cultivaient la terre au profit du maître. Ces domaines, qui formaient chacun un village entouré d'un territoire enfermé dans les limites fixes, semblent avoir existé avant le temps de la domination romaine où ils apparaissent [35] sous le terme latin de villa et portent le nom du propriétaire suivi de la terminaison celtique ac en latin acum, devenu en français y (par exemple autour de Paris, Clichy, Choisy, Ivry, Neuilly). Ils se sont conservés à travers le Moyen âge en devenant les paroisses que la Révolution de 1789 a transformées en communes. Le domaine du grand propriétaire gaulois serait ainsi le fondement de l'organisation communale de la France, comme le territoire du peuple gaulois est resté le fondement de son organisation dé-partementale.

Genre de vie des habitants de la Gaule. — La vie matérielle des habitants de la Gaule différait de celle des peuples antiques de la Méditerranée par plusieurs traits qui se sont perpétués dans la nation française. Ils cultivaient surtout les blés, le froment dans les bonnes terres, le seigle dans les terrains maigres des régions granitiques, et le pain était leur principale nourriture. Quand la meule à bras fut remplacée par les moulins mus par une chute d'eau (ce qui arriva avant la fin de l'Empire romain), le moulin à eau, devenu l’accessoire nécessaire de tout grand domaine, fut un des traits caractéristiques de la campagne française, et le meunier fut un personnage marquant du village.

Le labourage nécessaire à la culture du blé continuait dans le Midi à se faire avec la petite charrue sans roue, l’arraire (aratrum) des pays de la Méditerranée ; mais dans les terres fortes de la France du Nord, on commençait à employer la charrue à roues munie du coultre pour fendre la terre. Tandis que le bétail des pays chauds consistait surtout en moutons et en chèvres, la Gaule, élevait de préférence la vache, [36] et surtout le porc qui devait jusqu'au XIXe siècle rester la seule viande consommée par la population des campagnes. C'est de Gaule que les Romains recevaient les jambons et la charcuterie. Tandis que la cuisine méditerranéenne se faisait à l'huile, comme elle a continué à se faire en Provence, la Gaule employait de préférence le beurre et la graisse de porc. Tandis que les peuples de la Méditerranée s'habillaient de pièces d'étoffe flottantes ou drapées, l'habillement des hommes en Gaule s'adaptait aux formes du corps ; il se composait de deux vêtements. L'un couvrait le torse depuis le cou jusqu'aux jambes, il était analogue à celui qui s'est conservé jusqu'à nos jours ; mais le nom de blouse (au Moyen âge bliaud) qu'il porte aujourd'hui est d'origine germanique. L'autre qui couvrait le bas du corps était une sorte de pantalon serré au bas dont le nom braies (en latin bracca), s'est conservé jusqu'à nos jours. Les Romains, à qui ce vêtement était étranger, avaient surnommé Gallia braccata le pays de l'autre côté des Alpes, qui est aujourd'hui la France. Tandis que les peuples de la Méditerranée se chaussaient de sandales, les Gaulois portaient des chaussures en bois dont l'usage s'est perpétué sous la forme des sabots qui paraissent encore aujourd'hui aux peuples du Nord un trait caractéristique de la vie française.

La religion des Gaulois nous est très mal connue, par quelques représentations sculptées de divinités accompagnées d'inscriptions qui nous donnent leur nom gaulois ; mais elles datent seulement du temps de la domination romaine. Nous ne voyons aucun culte commun à toute la Gaule. Des divinités dont nous savons le nom, la plus répandue paraît Teutatès que [37] les Romains assimilaient à Mercure ; on l'adorait sur les sommets (par exemple au Puy-de-Dôme où l'on a trouvé les restes d'un sanctuaire). Le culte s'adressait surtout à des divinités locales, vénérées comme des puissances surnaturelles attachées à certains lieux, un sommet de montagne, un bois, une rivière, une source (par exemple Borvo à Bourbon). Ces lieux consacrés par la présence d'une force cachée devenaient des sanctuaires où la population se réunissait à des jours de fête fixés par la tradition. Ces sanctuaires et ces fêtes de-vaient, en s'adaptant plus tard au christianisme, devenir un des fondements permanents de la vie religieuse de la nation française. Cette religion spontanée consistait en rites sans doctrine ni clergé. Les Druides — que nous connaissons surtout par les récits de César — ont été une confrérie très puissante faisant office de sacrificateurs, de devins et de juges, en possession d'une doctrine religieuse secrète ; mais ils n'ont pas fondé une religion commune et ils ont été dès le Ier siècle après J. C., supprimés par le gouvernement romain sans laisser de traces.

Les ancêtres de la population française. — Ici se pose une ques-tion d'une portée capitale pour l'histoire de la nation française. De quelle population descendent les Français ? Ont-ils pour ancêtres les peuples historiques appelés Gaulois qui parlaient une langue celtique ? Ou les peuples préhistoriques de l'âge du bronze, ou même de la période néolithique dont nous ignorons la langue et le nom ? La question ne peut être résolue par l'histoire, pas davantage par la linguistique ni l'ethnographie. — Le nom porté par un peuple ne nous apprend pas de quels ancêtres il est issu ; il ne désigne souvent que les maîtres qui règnent [38] sur ce peuple ; ce n'est qu'un terme politique : l'Empire romain, c'est l'Empire soumis à Rome ; et le royaume des Francs, c'est le domaine des rois francs, — Quant à la langue, elle ne dépend pas de la race, elle est un produit de l'éducation ; un enfant nègre parlera français s'il a été élevé à la Martinique, anglais s'il a été élevé à la Jamaïque, et l'histoire connaît beaucoup de populations qui ont changé de langue. — Même l'ethnographie ne donne pas un indice sûr de l'origine, car les usages d'un peuple peuvent passer à un autre, comme la Gaule a adopté les usages romains. La filiation d'un peuple ne dépend ni de son histoire, ni de sa langue, ni de ses usages ; c'est un fait de nature physiologique ; l'anthropologie seule est en mesure de l'étudier.

Les anthropologistes ont essayé de classer les peuples d'Europe en observant sur les individus vivants les caractères du corps de façon à réunir dans un même groupe et sous un même nom les individus qui présentent le même ensemble de traits physiques. Ils ont constaté d'abord que la très grande majorité des Européens vivants présentent un ensemble incohérent de traits appartenant à des types différents, de sorte qu'on ne sait dans quel groupe classer chaque individu ; il y a dans le même individu un mélange de traits qui paraît provenir de croisements entre des parents de races différentes. Et si haut qu'on remonte par l'archéologie préhistorique, on trouve toujours dans la même sépulture des squelettes de types différents et de types mélangés. D'où l'on peut conclure que, même aux temps préhistoriques, il n'y avait pas en Europe de peuple de race pure.

Pour classer ces peuples, dont la grande majorité [39] est trop mélangée pour pouvoir être rangée dans une catégorie distincte, les anthropologistes ont été réduits à opérer seulement sur la minorité des individus qui présentent un ensemble de traits appartenant tous à un même type distinct ; ils sont arrivés par ce procédé à distinguer en Europe trois principales variétés, appelées aussi races. Pour déterminer comment les races sont distribuées sur le sol de l'Europe, ils ont cherché dans quelles proportions les caractères propres à chaque race se retrouvent dans les habitants des différents pays. Ce travail a abouti à reconnaître que les trois races sont disposées sur trois zones en allant du Sud au Nord. — Au Sud, sur les deux rives de la Méditerranée, s'étend la race "méditerranéenne" petite, au crâne allongé (dolichocéphale) , très brune, aux yeux et aux cheveux noirs. — Le Centre est occupé par la race "alpine", au crâne arrondi (brachycéphale), brune, aux cheveux bruns, aux yeux bruns. — Au Nord seulement se trouve la race "nordique", appelée aussi "européenne", car elle est propre à l'Europe, très grande, à forte charpente, au crâne allongé, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, à la peau blanche.

Il n'existe donc aucun rapport entre les races et les langues de l'Europe, puisqu'elles sont distribuées en sens inverses, les races en trois zones du Nord au Sud, les langues au contraire en trois zones de l'Ouest à l'Est, celtiques à l'Ouest, germaniques au Centre, slaves à l'Est. Mais le plus ancien classement des peuples [40] a été fait en un temps où l'anthropologie n'existait pas, fait d'après les langues par des philologues qui ont employé le terme de race pour distinguer un groupe d'hommes parlant la même langue. Ils ont ainsi introduit dans l'usage les expressions "race celtique, race germanique, race latine", appliquant à la race un nom qui n'a de sens qu'en linguistique.

La population actuelle de la France présente un mélange très hétérogène des trois races de l'Europe ; la plupart des individus présentent à la fois des traits propres à des races différentes, par exemple des yeux bleus avec des cheveux noirs. Les Français sont un peuple de métis ; il n'existe ni une race française, ni un type français. C'est seulement en cherchant dans quelles proportions les caractères des différentes races se retrouvent chez les habitants de chaque pays qu'on est parvenu à distinguer en France trois régions dans chacune desquelles prédominent chez les habitants les caractères d'une des trois races de l'Europe ; — au Sud, la race méditerranéenne ; — au Centre et dans l'Ouest, la race alpine ; — au Nord-Est, se trouvent en assez grand nombre des individus de type nordique ; mais ils ne sont jamais qu'une minorité.

Quel est le rapport entre ces trois types de population de la France actuelle et les peuples de la Gaule ? La population du type méditerranéen peut descendre des Ligures, des Aquitains (Ibères) issus des peuples sans nom de l'âge du bronze auxquels se sont joints les colons parlant latin ; mais ces colons n'étaient pas recrutés dans le pays des Latins en Italie centrale ; l'expression "race latine" est donc un inexcusable abus de langage.

La région plus grande au Centre et à l'Ouest où [41] domine un type plus voisin du type alpin, à cheveux châtains, aux yeux bruns ou gris, à la taille moyenne, est celle où César place les peuples gaulois. Mais les Gaulois, tels que les décrivent les auteurs grecs et latins, étaient des guerriers très grands, blonds, aux yeux bleus, à la peau blanche, batailleurs, grands mangeurs, grands buveurs, aimant à s'enivrer. Ce portrait conviendrait à un peuple nordique ; il s'accorde mal avec les caractères physiques et moraux de la population du Centre et de l'Ouest, très différente des peuples nordiques et qui représente le plus exactement ce que les étrangers considèrent comme le type français. Si les guerriers de type nordique étaient les ancêtres des Français du Centre, c'est que leurs descendants auraient complètement changé de type, ce qui n'est guère croyable. Mais César dit qu'il y avait chez les peuples gaulois une aristocratie de cavaliers et une plèbe de cultivateurs. Il est plus probable que les guerriers de type nordique décrits par les anciens formaient une classe supérieure venue depuis l'âge du fer et superposée à une population de paysans descendue des peuples sans nom de l'âge du bronze, peut-être même du néolithique. Les manuels scolaires français ont donc tort d'enseigner aux élèves : "Les Gaulois, nos ancêtres, étaient grands et blonds", car ces enfants ne descendent pas des guerriers nordiques, mais des paysans établis plus anciennement. Tout ce qu'on a le droit de leur dire, c'est que leurs ancêtres ont parlé la langue celtique introduite par ces guerriers.

Quant à la population de type nordique du Nord-Est de la France, bien qu'elle habite la région occupée par les peuples belges que Strabon dit avoir été très [42] semblables aux Germains, on ne peut cependant la regarder comme descendant des Belges. Car le pays a été dépeuplé par les invasions et la population a été renouvelée par les envahisseurs de langue franque. Ce sont les Barbares venus du Nord depuis le Ve siècle qui ont introduit en France le type nordique ; c'était celui des Francs qui ont occupé tout le Nord-Est ; il s'est conservé chez les Flamands qui ont continué à parler la langue des Francs ; et le type nordique le plus pur apparaît en Normandie où il provient incontestablement des ancêtres Scandinaves appelés les "hommes du Nord" (Normands) venus au IXe siècle.

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Histoire sincère de la nation française.

Tome premier


Chapitre II

L'EMPIRE ROMAIN

La domination romaine. — La partage de la Gaule entre de petits peuples indépendants prit fin par la soumission à une domination unique, celle de Rome, qui s'établit en deux étapes.

Avant la fin du IIe siècle avant J.-C, les Romains soumirent toute la région de la Méditerranée entre les Alpes et les Pyrénées dont ils avaient besoin pour faire communiquer l'Italie avec l'Espagne déjà conquise. Ils organisèrent (vers 120) le pays en une "province" appelée Narbonnaise dont la partie orientale a conservé le nom (la Provence). Ils y fondèrent beaucoup de colonies peuplées de vétérans qui recevaient des lots de terre égaux ; ainsi fut créée une population étrangère de petits propriétaires parlant latin qui fit disparaître dans ce pays la division en peuples et jusqu'au nom des anciens peuples gaulois. Les villes antiques portant un nom grec ou latin y restent si nombreuses que chacun des départements de ce Midi en renferme aujourd'hui plusieurs (celui [44] de Vaucluse en a six : Avignon, Orange, Carpentras, Vaison, Apt, Cavaillon).

La plus grande partie de la Gaule restait indépendante. Elle fut conquise au milieu du Ier siècle avant J.-C, après huit ans de guerres et de massacres. Ce fut l'œuvre personnelle de César qui était venu en Gaule pour créer l'armée dévouée dont il avait besoin pour se rendre maître du pouvoir à Rome. Les petits peuples aquitains se soumirent sans résistance. Les Gaulois et les Belges se défendirent vaillamment ; mais leurs peuples opéraient séparément chacun pour son compte, quelques-uns même étaient alliés de Rome.

Ils furent vaincus l'un après l'autre par les armées romaines opérant sous une direction unique, avec une discipline régulière, des magasins, un matériel de transports et de sièges. La soumission semblait presque achevée quand l'armée romaine, cantonnée au cœur du pays, fut menacée par un soulèvement général, qui réunit la plupart des peuples en une ligue de guerre contre les envahisseurs étrangers. Elle était commandée par un chef arverne qui avait servi dans l'armée romaine, Vercingétorix, dont les historiens français du XIXe siècle, par un patriotisme rétrospectif, ont voulu faire le héros national de la Gaule.

La défaite des Gaulois décida définitivement du sort du pays. Tout le territoire de la France fut, pour cinq siècles, soumis à l'autorité unique de Rome. Ce fut la première forme de l'unité, bien différente encore d'une unité nationale, puisqu'elle n'était qu'une partie d'une unité beaucoup plus vaste, s'étendant sur tout le pourtour de la Méditerranée et commune à tous les peuples du monde civilisé excepté l'Inde et la Chine.

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La nature de l'autorité romaine s'exprimait par son nom, Imperium, qui signifie commandement militaire. C'était un pouvoir illimité, sur le modèle du pouvoir du chef d'armée romain appelé "droit de vie et de mort". Il était exercé, au nom du peuple romain, par l'Empereur qui était non pas un souverain héréditaire, mais un magistrat unique nommé pour toute la durée de sa vie. Pour les Gaulois, il restait un étranger résidant en dehors du pays et représenté seulement par des délégués militaires chargés de gouverner en son nom.

La Gaule, trop grande pour être gouvernée par un seul homme, fut divisée en plusieurs provinces. Il n'y en eut d'abord que quatre, l'ancienne Province Narbonnaise, et trois autres dont chacune correspondait à peu près aux anciens groupes de peuples : l'Aquitaine, la Celtique ou Lyonnaise (du nom de sa capitale), la Belgique. On y ajouta les deux provinces de Germanie (Haute et Basse), formées du pays au bord du Rhin où étaient établies les troupes chargées de défendre cette frontière.

Gouvernement intérieur des cités. — Le pouvoir de l'Empereur était absolu et centralisé, mais il n'avait en Gaule pour l'exercer qu'un très petit nombre d'agents ; chaque gouverneur n'avait auprès de lui qu'un petit groupe d'employés et une cohorte d'un millier de soldats. Les peuples gaulois, soumis et désarmés, conservaient chacun son gouvernement local et son organisation sociale. Tout ce que l'Empire leur demandait, c'était de payer les impôts dus à Rome et de ne pas se faire la guerre entre eux ; il ne s'occupait pas de leurs affaires intérieures. Ce régime avait pour effet de supprimer la guerre entre peuples [46] voisins qui avait été jusque-là l'état normal en Gaule et d'établir dans tout l'Empire la "paix romaine" qui assurait la sécurité de la vie et du travail, facilitait les transports et le commerce et permettait aux étrangers de s'établir dans le pays.

La Gaule ne fut pas colonisée par des vétérans des armées romaines comme l'avait été la Province voisine de la Méditerranée. Mais les chefs de guerre gaulois ayant disparu, la noblesse des grands propriétaires gaulois resta seule pour gouverner sous la surveillance et avec l'aide de Rome, et peu à peu elle organisa le gouvernement sur le modèle de Rome et de ses colonies. Le territoire de chaque peuple fut gouverné, comme Rome, par des magistrats élus pour un an et désignés par des noms latins et par un sénat, appelé d'un nom latin curie, formé des propriétaires de terres. Le gouvernement avait pour centre le chef-lieu appelé d'un nom latin cité où étaient réunis tous les édifices d'usage public. Rome recevait l'argent de ses sujets et ne leur en donnait pas ; les magistrats recrutés dans les familles riches faisaient les frais des bâtiments publics et des fêtes, en témoignage d'amour pour leur patrie locale.

Les riches avaient, à l'exemple des Romains, pris l'habitude de posséder des troupes d'esclaves. C'étaient ou des prisonniers de guerre vendus comme esclaves suivant l'usage des anciens, ou des enfants nés de femmes esclaves ou abandonnés par leurs parents. Les uns étaient employés dans la maison du maître pour son service domestique ou pour fabriquer les objets consommés dans la maison, les autres travaillaient dans les champs comme cultivateurs ou bergers. Ils vivaient à la discrétion des caprices du maître qui [47] pouvait les faire fouetter, enfermer, marquer au fer rouge, et même mettre à mort. Nous n'avons aucun renseignement sur la proportion des esclaves et de la population libre en Gaule.

La civilisation romaine. — La domination romaine changea la langue de la Gaule. Le latin parlé par les Romains fut la seule langue officielle employée dans les actes publics, la seule langue écrite employée pour les livres, la langue du commerce avec les autres pays de l'Empire. Elle devint bientôt la langue des classes supérieures, la seule parlée dans les familles riches et dans les villes. Elle finit par devenir la langue du peuple et c'est du latin populaire (assez différent du latin littéraire des écrivains) qu'une longue évolution a tiré le roman du Moyen âge qui se continue dans le français moderne. De la langue celtique conservée dans les campagnes et qui se parlait au temps de saint Jérôme il n'est passé dans le français qu'un petit nombre de mots (tels que bec et roc).

Les progrès de la vie matérielle avaient été très lents depuis les temps néolithiques. Au moment de la conquête romaine, la masse de la population menait encore une vie très misérable, logée dans des huttes sans cheminées, sans fenêtres, qu'on ne pouvait ni chauffer, ni éclairer, couchant sur des amas de feuillage ou de paille, n'ayant que des ustensiles de bois ou de poterie grossière. La vie des riches ne pouvait guère se distinguer que par l'abondance de la nourriture et le luxe des parures et des armes. Aucun document ne parle de la condition des femmes ; nous ne pouvons qu'imaginer leur vie, confinées dans des huttes étroites, froides ou enfumées, absorbées par le travail long et pénible de broyer le grain et de préparer [48] la nourriture des hommes. Les Gaulois étaient encore à l'état des peuples que les Grecs et les Romains appelaient les Barbares ; ils ne lisaient pas, ils n'avaient ni arts, ni lettres, ni sciences.

Les Romains firent connaître en Gaule les pratiques de la civilisation antique accumulée pendant des milliers d'années par les peuples de la Méditerranée orientale soumis à l'Empire de Rome. C'étaient les arts de la vie matérielle venus des grandes villes des royaumes d'Orient les plus anciennement civilisés, l'Égypte et la Chaldée, où s'était formée la technique des métiers, construction, ameublement, tissage, orfèvrerie, teinture, tannerie, verrerie, mosaïque. C'étaient aussi les inventions pratiques, l'écriture en caractères alphabétiques, la monnaie d'or, d'argent et de bronze ; l'arpentage, la division du cercle en 360 degrés, la division du temps en années et mois et la semaine de 7 jours consacrés chacun à une planète portant le nom d'une divinité. Elle se conserve encore sous les noms de divinités romaines dans les noms de jour français dérivés du latin : lundi, jour de la Lune ; mardi, jour de Mars, etc. De l'Orient venaient aussi l'olivier, qui s'est acclimaté en Provence, et la vigne, qui s'étendit sur la plus grande partie de la Gaule. Il y avait avant la fin de l'Empire des vignobles renommés en Bordelais, au bord du Rhône et même sur les rives de la Moselle.

Origine grecque de la civilisation intellectuelle. — À la civilisation matérielle de l'Orient, les Grecs avaient ajouté les créations de la pensée, la science, la philosophie, les lettres et les arts. L'origine en reste marquée par les noms grecs passés par l'intermédiaire du latin dans le français comme dans la langue de tous [49] les autres peuples d'Europe. Ce sont des noms grecs que portent encore nos sciences : mathématiques, arithmétique, géométrie, mécanique, physique, astronomie, chimie, botanique, anatomie et toutes les études organisées en méthode : philosophie, logique, grammaire, rhétorique, politique, histoire. Ce sont des noms grecs qui désignent les opérations de la médecine : diagnostic, pronostic, chirurgie, autopsie, et les procédés du travail intellectuel : critique, méthode, théorie, pratique, scepticisme. Toute la science moderne reste pénétrée de l'esprit hellénique, esprit d'observation, de raisonnement, de critique, animé de la volonté d'aller jusqu'au fond des choses et d'en découvrir les caractères généraux, sans se laisser arrêter par le respect de l'autorité ou la force de la tradition, même religieuse. C'est de Grèce qu'est venue la pensée indépendante de la religion. Ce sont aussi des noms grecs que portent la musique et la poésie, ainsi que les principaux genres littéraires, épique, lyrique, drame, tragédie, comédie, théâtre. Bien que la peinture, la sculpture, l'architecture soient désignés par des noms latins, ce sont les Grecs qui ont fourni les modèles de tous ces arts et créé les types de beauté de l'art antique. C'est ainsi que les sciences, les lettres et les arts helléniques ont fourni le fondement le plus durable de l'unité intellectuelle de la France.

C'est en traduisant, puis en imitant les œuvres littéraires des Grecs que les auteurs latins d'Italie étaient parvenus à créer une littérature latine, illustrée par les noms de Cicéron, Virgile, Horace, Tacite. Cette [50] littérature n'atteignit jamais la masse de la population de la Gaule qui n'avait aucun moyen d'apprendre à lire et à écrire ; les écoles en Gaule ne furent jamais que des établissements de luxe réservés aux fils des familles riches. Mais l'étude des écrivains latins, devenue l'instrument de l'instruction, forma le fond de la culture de l'aristocratie qui gouvernait les peuples de la Gaule.

L'architecture romaine et le droit romain. — Les Romains introduisirent en Gaule les procédés de leur architecture, le seul art original créé en Italie. Ils employaient, non plus le marbre comme les Grecs, mais la pierre et même la brique cuite reliée par un mortier de chaux et de sable très solide (surnommé ciment romain). Ils connaissaient l'art de faire tenir une voûte et s'en servaient pour faire des arcs et des coupoles qui leur permettaient de construire des édifices énormes et des ponts d'une grande longueur. Les villes de la Gaule se garnirent de monuments faits sur les modèles romains, temples, arcs de triomphe, cirques, théâtres, remparts épais munis de tours carrées. Elles eurent de grands édifices pour les bains chauds (thermes) et de longs aqueducs pour amener les eaux. Les riches propriétaires se firent bâtir de grandes demeures luxueuses ornées de colonnes, de dalles de marbre et de mosaïques, sur le modèle des villas romaines. La Gaule fut sillonnée de routes construites à la façon romaine avec des lits superposés de pierres et de mortier qui franchissaient les cours d'eau sur des ponts à plusieurs arches. Les monuments romains, imposants par leur masse robuste, étaient si solides que quelques-uns se sont conserves à peu près intacts, surtout dans le Midi (la "Maison [51] carrée" de Nîmes, les Arènes d'Arles, le théâtre d'Orange, l'aqueduc appelé Pont du Gard). Beaucoup d'autres subsistent à l'état de ruines majestueuses, et le sol de la France reste parsemé de vesti-ges romains de remparts, de ponts, d'aqueducs, de routes, de villas, de tombeaux. L'architecture romaine s'est perpétuée par l'emploi de la voûte dans l'architecture française romane et gothique, tandis que la fortification romaine se continuait dans le château fort du Moyen âge qui a gardé un nom romain, castellum, diminutif de castrum (ville forte).

L'Empire a donné aussi à la Gaule le droit romain. Ce n'était plus le vieux droit national des anciens Romains, droit traditionnel, grossier et inhumain, constitué par des règles et des symboles appliqués avec un respect rigide pour les formes, sans souci de justice ni d'humanité. C'était un droit formé lentement par les sentences des magistrats chargés des procès entre Romains et étrangers qui jugeaient en s'inspirant des coutumes communes aux peuples de la Méditerranée, perfectionné et réduit en système par les juristes orientaux du IIIe siècle après J.-C, disciples des philosophes grecs. Ce droit, qui n'avait de romain que la langue, était devenu un droit international, fondé sur des principes généraux de raison, d'équité, d'humanité ; il condensait toute la pensée juridique du monde antique au point qu'il a été surnommé "la raison écrite". Il s'est conservé sous le nom de "droit écrit" jusqu'à la Révolution dans toutes les régions méridionales de la France jusqu'à l'Auvergne et il se perpétue en partie dans le Code civil en matière de propriété et de contrats.

Le Bas-Empire. — Ce régime de paix et d'autonomie [52] locale sous la surveillance lointaine de Rome fut bouleversé au IIIe siècle après J.-C, par une crise aiguë dont les causes restent discutées. Nous la connaissons mal par de maigres renseignements de très mauvais historiens ; mais nous savons qu'elle dura près d'un demi-siècle (depuis 235) et que l'Empire en sortit transformé. Les armées des frontières qui défendaient l'Empire centre les Barbares se battaient l'une contre l'autre, chacune voulant faire Empereur son général ; pendant un temps, il y eut même à la fois plusieurs Empereurs. Les Barbares en profitèrent pour entrer dans l'Empire. Des peuples guerriers dont les noms apparaissent alors, les Francs, les Saxons, les Alamans, envahirent la Gaule, ravagèrent les campagnes, détruisirent les villes, massacrèrent les habitants.

L'Empire fut sauvé par les généraux des armées du Danube, anciens soldats parvenus de grade en grade et devenus empereurs, hommes rudes, illettrés, de vie simple, actifs et énergiques. Ils repoussèrent les envahisseurs et rétablirent l'autorité impériale, mais en changeant la nature du régime. L'Empereur cessa d'être un magistrat romain, il devint un monarque héréditaire sur le modèle des anciens rois de l'Orient, entouré d'une cour nombreuse, vénéré avec un cérémonial de soumission servile (tout ce qui touchait à sa personne était appelé sacré). Il gouvernait avec l'aide d'un personnel permanent de fonctionnaires organisés en une hiérarchie, portant des titres de dignité différents suivant leur rang (illustrissime, clarissime, etc.). Les gouverneurs des provinces n'eurent plus de troupes sous leurs ordres, ils ne furent plus que des fonctionnaires civils chargés d'administrer [53] et de juger. Sur les frontières, l'Empereur postait des commandants militaires appelés dux (au pluriel duces). Pour surveiller l'administration des cités, il envoyait des hommes de son entourage appelés cornes (compagnons), au pluriel comités ; c'était aussi le titre des hauts fonctionnaires. C'est l'origine des titres de ducs et de comtes que se sont perpétués à travers quinze siècles.

Les anciennes provinces, ayant paru trop grandes pour un seul gouverneur, avaient été partagées. En Gaule, il y en eut dix-sept à la fin du IVe siècle (la Lyonnaise était coupée en quatre désignées par des numéros). On y comptait en tout cent quinze cités. Mais les villes chefs-lieux de cité avaient diminué de dimensions et de population ; au lieu de s'étendre librement, elles s'étaient resserrées dans une enceinte étroite de remparts pour se mettre à l'abri des attaques. Lutèce, chef-lieu des Parisiens, s'était repliée dans l'île de la Seine qui a conservé le nom de Cité.

L'argent était devenu rare, au III" siècle on était arrivé à faire des pièces d'argent où le cuivre entrait pour 9/10. Pour entretenir son armée et ses fonctionnaires, l'Empereur augmenta fortement les impôts et les fit lever avec plus de rigueur. Il exigea des fournitures en nature, vivres, vêtements, provisions et des réquisitions de logements et de transports dont quelques-unes se perpétuèrent jusqu'au Moyen âge. Les sujets cherchèrent à échapper à ces charges en abandonnant leur maison : pour les retenir le Gouvernement leur défendit de changer de domicile ou de profession. Chacun fut fixé à perpétuité dans sa condition où le fils dut prendre la place du père.

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La société se trouve alors divisée en classes héréditaires, séparées les unes des autres par un fossé presque infranchissable et vivant dans des conditions profondément différentes. En haut l'aristocratie, où se recrutaient les fonctionnaires impériaux, était formée par un petit nombre de grands propriétaires possédant des terres dont l'étendue pouvait aller jusqu'à cinquante mille hectares, vivant dans des villes pourvues de tout le luxe du temps, entourés d'une foule d'esclaves domestiques, Les plus riches avaient le rang de sénateur romain et portaient des titres de la haute noblesse romaine. Au-dessous venait la plèbe des hommes libres, composée surtout d'artisans, de boutiquiers, et de gens sans profession, menant tous une vie pauvre et dépendante dans de misérables logements. Tout au bas, la foule des esclaves restait soumise à la volonté despotique du maître, n'ayant légalement le droit ni de rien posséder, ni d'acheter, ni de se marier, ni d'avoir une famille.

Ce régime, qu'on a surnommé "le Bas-Empire", avait alourdi les charges imposées à la population ; en enfermant, chacun dans sa condition, il avait élargi le fossé entre les classes. Il habituait les sujets à obéir passivement à un pouvoir absolu, il les rendait indifférents aux affaires publiques dont les fonctionnaires seuls avaient le droit de s'occuper.

Le christianisme en Gaule. — C'est dans cette société inerte, ac-coutumée à l'obéissance passive, incapable de résistance, que l'Empire introduisit au IV° siècle une religion étrangère venue de l'Orient. La Gaule, comme tous les autres pays d'Europe, n'avait jamais connu que des religions rudimentaires, faites de pratiques et de croyances transmises par la tradition [55] sans doctrine d'ensemble, sans enseignement religieux, sans commune autorité ; les prêtres n'étaient que des gardiens de sanctuaires chargés d'accomplir les cérémonies.

Il subsistait en Gaule deux espèces de rites d'origines différentes. Les rites suivis pour ensevelir les morts étaient destinés à les empêcher de devenir redoutables aux vivants ; ils sont le fondement de la croyance aux revenants et aux maisons hantées que l'Église a conservée sous la forme des âmes des trépassés. — À un sentiment de crainte analogue se rattachaient les pratiques pour se préserver des mauvais esprits, les amulettes, la croyance aux jours néfastes, au mauvais œil et aux sorts jetés sur les personnes ou sur le bétail. — L'autre espèce de rites s'adressait aux forces de la nature qu'on imaginait fixées dans les lieux sacrés où elles se manifestaient par des effets surnaturels, surtout des guérisons ; on était arrivé, à l'exemple des Grecs, à les représenter par des idoles de forme humaine. Quelques divinités reconnues dans une grande partie de la Gaule étaient adorées sons les noms des dieux latins, Mercure, Jupiter, Vénus.

Toute différente était la religion apparue au I" siècle dans la partie de l'Asie soumise aux Romains, où les idées grecques se combinaient avec les croyances religieuses de l'Orient. Bien qu'elle eût son origine dans le peuple juif, elle s'était organisée dans les pays hellénisés, soumis à des rois d'origine grecque en Syrie, en Asie Mineure, où la langue était le grec. Ses idées essentielles s'exprimaient par des noms grecs, Christ, Chrétien, Sôter (Sauveur), Logos (Verbe, Esprit), Anges, Diable, Apôtres.

C'est en grec [56] qu'étaient écrits ses livres sacrés, Évangiles, Épîtres, Apocalypse. C'étaient des termes grecs qui désignaient le personnel religieux (clergé, évêques, prêtres, diacres, acolytes, exorcistes, moines, cénobites, anachorètes), les assemblées (église, synode), les divisions (diocèse, paroisse), les pratiques du culte (baptême, eucharistie, agapes, hymnes, catéchisme, exorcisme, aumône, ascétisme), les croyances (dogme, orthodoxie, hérésie), les règles (canons). Tous ces mots ont, par l'intermédiaire du latin, passé dans le français. — C'est en pays hellénisés et en langue grecque qu'avaient été tenues les réunions d'évêques qui avaient discuté et fixé la doctrine de l'Église chrétienne. — C'est par les sujets hellénisés de l'Empire établis à Rome, et dans les villes d'Europe que le christianisme fut introduit dans les pays de langue latine où la langue religieuse s'augmenta de mots latins équivalents des termes grecs Sauveur, Incarnation, Verbe, Trinité, Communion, Cène, hostie, sacrements, pénitence, concile, couvent, qui se sont conservés en français.

En Gaule, les plus anciens martyrs, ceux de Lyon et de Vienne, en 178, étaient des Grecs d'Asie comme leur évêque saint Pothin, et le récit de leur supplice a été rédigé en grec. Les personnages vénérés comme saints qui ont prêché l'évangile en Gaule avant le IVe siècle étaient tous des étrangers, et jusqu'au IVe siècle on ne connaît qu'un petit nombre de villes, presque toutes dans le Midi, où il y ait eu une communauté de chrétiens avec un évêque. C'est ce qui ressort de l'étude critique des listes authentiques d'évêques, dégagées des légendes qui se sont formées beaucoup plus tard sur l'origine des églises.

[57]

C'est seulement après que l'Empereur Constantin se fût déclaré chrétien que sa religion, devenue une institution officielle de l'Empire, fut adoptée par ses sujets de Gaule comme une conséquence de la domination impériale. Le christianisme eut donc en Gaule une origine et un caractère tout autres que dans le pays où il était né. En Orient, les chrétiens avaient été d'abord de petites gens des villes, et même des esclaves. Plusieurs passages des Évangiles exaltent la pauvreté, condamnent formellement la richesse et menacent les riches d'une revanche des pauvres dans l'autre monde. La religion chrétienne ainsi comprise a pu atténuer la dureté de l'esclavage en obligeant le maître chrétien à considérer ses esclaves chrétiens comme des frères en Jésus-Christ, à les traiter humainement, à respecter leur mariage consacré par la religion. Elle a pu aussi réhabiliter le travail manuel que les philosophes grecs jugeaient indigne d'un homme libre. En Gaule, au contraire, le christianisme fut imposé par en haut, pour obéir à l'Empereur qui défendit de pratiquer les autres cultes, sous peine de mort ; il fut adopté par les classes supérieures et ne changea rien d'abord aux habitudes d'inégalité sociale.

Le clergé et les moines. — La religion chrétienne pendant long-temps fut pratiquée seulement par les habitants des villes  ; elle s'organisa dans les cadres territoriaux de l'Empire sur le modèle de son [58] gouvernement absolu et de sa société aristocratique. La communauté chrétienne comprenait toute la population de la ville chef-lieu de la cité ; elle avait pour chef l'évêque, dont l'autorité s'étendait sur tout le territoire de la cité. L'évêque, d'ordinaire choisi dans les familles nobles du pays, avait un pouvoir absolu. Il présidait l'assemblée des fidèles, donnait les sacrements, même le baptême et la communion, ordonnait les pénitences et l'excommunication, administrait les biens, dirigeait l'enseignement religieux et représentait la communauté vis-à-vis des autorités civiles. Il était aidé par un personnel employé exclusivement au service de la religion, prêtres, diacres, subalternes, désignés en commun par un nom grec (clergé) qui impliquait une mission spéciale. Nommés par l'évêque qui les consacrait par une cérémonie solennelle, ils formaient une classe nettement séparée de la masse appelée laïque (d'un nom grec qui signifie le peuple). La supériorité des clercs était marquée par une métaphore énergique restée en usage, ils étaient les "pasteurs" (bergers) ; le peuple formait le "troupeau", il n'avait aucune part au gouvernement de l'Église.

Des personnages religieux d'une autre espèce étaient apparus en Gaule avant la fin du IVe siècle ; c'étaient les moines (dont le nom grec signifie "solitaires"). Convaincus que le monde est foncièrement mauvais et que la nature humaine est vouée au mal, ils se retiraient hors du monde pour lutter contre leur propre nature en s'abstenant de tout ce qui semblait alors faire l'agrément de la vie. Ils travaillaient même à "mortifier la chair" en se rendant la vie pénible par des souffrances volontaires, le jeûne, la veille, la flagellation, [59] le cilice, l'immobilité ; ces pratiques s'appelaient d'un nom grec ascétisme (exercice). Les moines se réunissaient en groupes pour mener ensemble la vie de solitaire et d'ascète sous le pouvoir d'un chef appelé d'un nom oriental abbé. Ils juraient d'observer les vœux de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, c'est-à-dire de renoncer à la propriété, la famille et la liberté.

Les moines n'avaient aucune autorité sur les fidèles ; mais l'abnégation surhumaine dont ils faisaient preuve par une vie de privations volontaires leur donnait l'apparence d'êtres d'une espèce supérieure doués du pouvoir surnaturel de faire des miracles. L'exemple de saint Martin montre le prestige que les moines exerçaient en Gaule sur le peuple ; ancien militaire devenu chef d'une communauté de moines, puis évêque de Tours, il faisait, disait-on, des guérisons miraculeuses. Il devint un siècle plus tard le saint le plus populaire de la Gaule et les malades continuèrent pendant des siècles à venir en foule se faire guérir sur son tombeau. Au contraire de l'ancienne religion, la religion chrétienne ne consistait pas seulement en actes rituels ; elle pénétrait beaucoup plus profondément dans la vie des fidèles. Elle leur enseignait, sous la forme d'une doctrine révélée et prouvée par des miracles, une théorie générale sur le monde et la destinée de l'homme. Elle leur inspirait des sentiments nouveaux réunis sous le nom de toi, l'amour de Dieu et de Jésus-Christ, l'attente d'une résurrection, l'espérance d'une vie immortelle, la terreur de peines éternelles. Elle dirigeait leur conduite en leur interdisant un grand nombre d'actes qualifiés de péchés, [60] et en leur inspirant le désir de gagner le ciel par des actes méritoires. Les actes mêmes du culte, le baptême, la communion, la prédication, le chant religieux, excitaient les sentiments de dévotion envers la Divinité.

Jusqu'au IVe siècle, les Empereurs avaient persécuté les chrétiens comme ennemis de la religion de l'Empire ; devenus chrétiens, ils reconnurent l'autorité des évêques sur les fidèles et les traitèrent comme de hauts fonctionnaires, les exemptant des charges publiques et leur accordant des honneurs et des domaines. Ils soutenaient le clergé et lui prêtaient l'appui de la force armée contre ses adversaires. Saint Martin, devenu évêque de Tours, parcourait les campagnes, détruisant les idoles et les arbres sacrés.

Le gouvernement impérial faisait même arrêter et mettre a mort les chrétiens hérétiques. Le clergé obéissait à l'autorité absolue de l'Empereur et conservait les habitudes de l'aristocratie romaine. Il continuait à prendre pour modèles les écrivains latins antérieurs au christianisme (qu'on commençait à appeler "païens"). Il employait dans ses écrits les formes de la rhétorique enseignées dans les écoles des rhéteurs latins, plus occupés de se faire applaudir que d'exprimer des pensées justes. Cette rhétorique n'avait plus la forme précise, claire, concise, naturelle, des orateurs grecs. Elle parlait une langue prétentieuse, ampoulée, vague, obscure, qui pre-nant la forme d'une tradition, allait se transmettre à travers tout le Moyen âge et se perpétuer dans l'éloquence de la chaire.

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Histoire sincère de la nation française.

Tome premier


Chapitre III

L'établissement des barbares et la pénétration du christianisme

Le pré-moyen âge. — Dès le Ve siècle paraissent posés en Gaule les fondements les plus profonds de la nation future. On y trouve une population assez nombreuse, vivant de l'agriculture, fixée au sol très anciennement, pourvue d'une civilisation d'origine orientale et grecque appauvrie, simplifiée et rabaissée sous une forme romaine. Cette civilisation comporte un grand nombre de villes, de monuments et de routes, l'usage général du latin devenu langue commune et un droit privé commun aux peuples antiques exprimé en termes latins. La culture intellectuelle est limitée aux classes privilégiées et constituée surtout par la tradition d'une rhétorique verbeuse et pauvre en connaissances. La religion se réduit à des pratiques et des croyances religieuses très anciennes, en conflit avec une religion étrangère qui n'a pas encore pénétré dans les campagnes.

Ce fondement s'achève du Ve au VIIIe siècle par l'établissement d'une population nouvelle et la pénétration de la religion chrétienne dans les campagnes.

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C'est la période surnommée "Pré-moyen âge". Nous la connaissons très mal. Les Barbares n'écrivaient pas ; nous n'avons aucun document dans leur langue où puissent s'exprimer directement leurs sentiments. Tous les documents sont rédigés en latin, et par des ecclésiastiques. Ce sont des vies de saints destinées à édifier les fidèles, des chroniques presque toutes très maigres, quelques recueils de formules d'actes, quelques recueils de lettres assez vides de faits. Les plus instructifs sont les coutumes des peuples barbares rédigées du VIe au VIII8 siècle, les actes authentiques des rois francs (conservés en petit nombre), les actes des conciles provinciaux, et surtout 1'"Histoire ecclésiastique des Francs" écrite à la fin du VI0 siècle par Grégoire, évêque de Tours.

L'invasion des Barbares. — De l'autre côté de la frontière du Rhin et du Danube, dans le pays qui est devenu l'Allemagne, les peuples que les Romains appelaient Germains étaient restés indépendants, guerriers et barbares. Ils n'avaient pas de villes, ne construisaient pas de maisons en pierre, cultivaient peu la terre et menaient une vie très simple dépourvue de tous les arts de la civilisation. Ils étaient peu attachés au sol et émigraient facilement, emmenant avec eux leurs familles, leurs esclaves et leurs troupeaux pour aller s'établir ailleurs. Us regardaient la guerre comme le seul moyen d'existence honorable pour un homme libre.

[63]

Les Germains de même que tous les autres habitants de l'Europe ne formaient pas une race unique ; c'était un mélange de races, avec une forte proportion de type nordique, grand, blond, aux yeux bleus. Les peuples qui ont joué le principal rôle non seulement en France mais dans les autres pays venaient tous des régions au Nord de l'Europe, quelques-uns, Francs, Saxons, Longobards, Suèves, des confins de l'Allemagne du Nord. D'autres, Goths, Burgondes, Vandales, étaient même partis des pays scandinaves. Pas plus que les Gaulois, les Germains ne formaient une nation ; ils n'avaient de commun que leurs usages et leur langue, dite germanique, d'où est dérivé l'allemand moderne. Us étaient divisés en petits peuples souverains qui se faisaient la guerre entre eux. Ils n'avaient pas, comme les peuples soumis à l'Empire romain, perdu l'habitude de prendre part aux affaires pu-bliques ; les décisions qui intéressaient le peuple étaient prises dans l'assemblée des guerriers.

Ces peuples, très disposés à émigrer, essayaient toujours d'entrer de force dans l'Empire, soit pour piller, soit pour s'y faire donner des terres sous un climat plus doux et avec un sol plus fertile qu'en Germanie. Dès la fin du IIe siècle avant J.-C, deux peuples venus du Nord, les Teutons et les Cimbres, avaient été arrêtés et exterminés en Provence et en Lombardie par les armées romaines. Au IIIe siècle, des peuples portant des noms nouveaux ravagèrent une partie de la Gaule, mais pendant cinq siècles aucun peuple barbare ne réussit à se fixer dans l'Empire.

Au IVe siècle, des Germains furent admis en Gaule, mais avec l'autorisation du gouvernement. Quelques-uns [64] étaient des guerriers entrés isolément dans l'armée impériale ; à la fin du IVe siècle deux Francs, Ricomer, Arbogast, devenus généraux, commandèrent une armée romaine. D'autres s'établirent par groupe : c'étaient ou des bandes d'envahisseurs vaincus et privés de leurs chefs que le gouvernement établissait comme colons sur les grands domaines dépeuplés par l'invasion ou des bandes de guerriers armés entrés au service de l'Empereur et mises en garnison dans l'intérieur du pays. (On croit reconnaître leur trace dans les noms de quelques villages français, par exemple Sermaise, Saumaise indiqueraient une garnison de Sarmates.)

Au Ve siècle, ce furent des peuples entiers qui s'établirent en conservant leur roi, leur armement et leur façon de combattre. Ce n'est pas que les Barbares fussent devenus plus forts ; leurs plus grandes armées ne semblent avoir compté que quelques milliers de guerriers. L'armée des Wisigoths, qui détruisit l'armée romaine à Andrinople en 378, tenait tout entière dans une enceinte formée par ses chariots. Mais le gouvernement impérial n'arrivait plus à recruter, à payer et à entretenir des armées de soldats de profession, et il se défiait des généraux de naissance romaine qui pouvaient être tentés de se faire proclamer empereur pas leurs soldats. Il préférait prendre à son service des peuples barbares qui coûtaient moins cher et dont les chefs ne risquaient pas d'aspirer à devenir empereur. Il vint bientôt un temps où les généraux de l'Empire furent des barbares et où le mot barbare devint synonyme de soldat (miles).

En Gaule s'établirent trois peuples germaniques. Le peuple des Wisigoths, venu des bords de la Mer [65] Noire d'abord dans la péninsule des Balkans, puis ayant passé en Italie et saccagé Rome, fut par un accord avec le gouvernement impérial établi dans les provinces du Midi. — Le petit peuple des Burgondes, venu de la région de la Vistule, après avoir erré longtemps à travers l'Allemagne, fut cantonné d'abord dans la Savoie. — De petits peuples appartenant à la grande confédération des Francs entrèrent par le Nord-Est et s'établirent dans l'ancien pays des Belges vers la Meuse et l'Escaut.

Ces barbares, cantonnés d'abord sur les grands domaines auxquels le gouvernement imposait la charge de les nourrir et de les entretenir, ne trouvèrent aucune autorité romaine assez forte pour leur résister. Ils se conduisirent en maîtres, ravageant le pays, étendant leurs cantonnements, se battant entre eux. Ils finirent par occuper un vaste territoire où leurs chefs appelés rois établirent leur résidence. Les habitants, accoutumés à obéir servilement à l'autorité militaire, ne semblent pas avoir fait de résistance. — Avant la fin du Ve siècle, les Wisigoths, dont le roi résidait à Toulouse, occupaient tout le pays entre les Pyrénées et la Loire et étendaient leur domination sur l'Espagne. — Les Burgondes, dont le roi s'était fixé à Vienne, dominait la région du Rhône jusqu'à Avignon. — Les Francs, partagés entre plusieurs petits rois, s'était avancés jusqu'à la Somme. C'est ce mouvement de peuples qui est appelé en France "l'invasion des Barbares" en Allemagne "la migration des peuples" (Völkerwanderung) : deux termes qui donnent l'impression d'un puissant déplacement de populations et conviennent mal à une succession de petites opérations isolées, sans plan d'ensemble, [66] dues à l'initiative de quelques chefs, facilitée par des accidents et par la désorganisation du gouvernement impérial.

Les effets de l'invasion. — Il y eut désormais en Gaule deux populations différentes vivant côte à côte, les anciens habitants parlant latin et appelés Romains qui conservaient les habitudes pacifiques de la civilisation romaine, mais n'avaient plus d'autre autorité pour les gouverner que celle des évêques — les peuples barbares établis avec leurs familles qui gardaient leur langue, leur costume, leurs usages, leur manière de rendre la justice, et continuaient à mener l'existence de guerriers. Nous n'avons aucune donnée sur les chiffres de ces populations ; il n'est même pas certain que la population "romaine" eût beaucoup diminué dans l'ensemble de la Gaule. Nous ne pouvons apprécier les effets durables de l'invasion que par une méthode indirecte, d'après l'origine des noms de lieux, les usages agricoles et le type de la population actuelle de la France.

Ils apparaissent très différents suivant les pays. Dans le territoire occupé par les Wisigoths, où la population gallo-romaine subsistait au Ve siècle, il n'est resté aucune trace des Barbares ni dans les noms de lieux, ni dans le type des habitants. — Le pays qui a gardé le nom des Burgondes, la Burgondie du VIIe siècle, et qui est devenu le duché et le comté de Bourgogne, présente une assez forte proportion d'habitants d'un type nordique, analogue à celui que les auteurs latins attribuent aux Burgondes ; mais leur origine reste inexpliquée, car ils ne se trouvent pas dans le pays où s'était installé le peuple burgonde, du côté de Vienne. On sait par contre que des bandes [67] de Francs vaincus avaient été au IVe siècle établies en Bourgogne. — Au Nord-Est de la France, le pays avait été dépeuplé par les invasions au point que quelques villes même avaient disparu, et il a été repeuplé par les Francs. Il y reste des noms de lieux d'origine franque mêlés à des noms latins, un procédé de morcellement des terres inconnu aux Romains et pratiqué par les peuples germaniques. On y trouve une proportion d'individus de type nordique d'autant plus fort qu'on avance vers la région d'origine des Francs, sur la basse Meuse et l'Escaut où la langue germanique des Francs subsiste encore chez les Flamands.

On en peut conclure que le peuple franc est entré dans la composition de la population française, où il a apporté la plus grande partie de ce qu'elle a de nordique, sans pouvoir préciser jusqu'où s'est étendue cette action du côté du Sud et de l'Ouest. L'explication probable de cette différence entre les Francs et les autres peuples, c'est que dans les pays restés peuplés les envahisseurs ont été absorbés par la population romaine, tandis que dans les pays dépeuplés le peuplement nouveau s'est fait, comme il se fait dans un pays neuf, par l'excédent des naissances sur les décès, et c'est par les familles des Francs que les pays déserts ont été repeuplés. Il est probable aussi que les Francs, restés en contact avec leur pays d'origine, étaient plus nombreux que les autres peuples barbares.

Avant d'arriver en Gaule, les Wisigoths et les Burgondes étaient devenus chrétiens, mais de la secte arienne qui n'admettait pas le dogme de la Trinité ; ce qui les mettait en conflit avec les évêques [68] de la Gaule, tous orthodoxes. Les Francs restaient païens.

Les rois des Francs. — En 476, le chef barbare qui commandait les guerriers établis en Italie renvoya à l'Empereur de Constantinople les insignes de l'Empereur de Rome, et il n'y eut plus désormais aucun Empereur en Occident. En Gaule, les rois barbares avaient déjà cessé d'obéir aux fonctionnaires impériaux. Chacun était devenu un chef de gouvernement indépendant, et le territoire de la Gaule était morcelé entre plusieurs maîtres. Vers la fin du Ve siècle, il fut réuni presque tout entier sous une domination unique. Ce fut l'œuvre personnelle d'un chef franc, Clovis, que nous ne connaissons guère que par les traditions orales recueillies près d'un siècle plus tard par Grégoire, évêque de Tours. Clovis était roi d'une bande de guerriers francs établie près de Tournai (où l'on a retrouvé le tombeau de son père, Childéric). Bien que resté païen, il fut soutenu par les évêques orthodoxes ennemis des rois ariens, il se fit baptiser chrétien et fut reconnu roi par la population chrétienne et romaine de la Gaule. Il se débarrassa par des meurtres des autres petits rois francs et réunit tout le territoire occupé par les Francs. Il vainquit le peuple germanique des Alamans qui envahissait la Gaule du côté du Rhin, le refoula en Suisse et en Allemagne, et le soumit. Il commença la conquête du pays des Burgondes qui fut achevée par ses fils. Il fit la guerre aux Wisigoths, leur enleva tout ce qu'ils occupaient en Gaule excepté le Languedoc et les repoussa en Espagne. Il gouverna alors presque tout le territoire de la Gaule et établit sa résidence à Paris qui devint désormais la résidence préférée [69] des rois francs et commença à jouer le rôle de capitale.

La famille de Clovis, appelée d'un nom mythique "Mérovingiens", avait une origine sacrée marquée par la longue chevelure que portaient tous ses membres ; elle était la seule où pût naître un roi accepté par les Francs. Mais, suivant la coutume du peuple franc, l'héritage d'un roi appartenait en commun à la famille royale. Lorsqu'un roi avait plusieurs fils, ils se partageaient son trésor, ses guerriers, ses domaines et son territoire ; et si ces rois mouraient sans héritier, leur territoire revenait au survivant. La Gaule, partagée en 511 entre les quatre fils de Clovis, fut réunie sous le dernier survivant, Clotaire, et partagée de nouveau entre les quatre fils de Clotaire, en 560. La domination des rois francs ne fut donc pas semblable à un État gouverné par un souverain ; il n'y eut même jamais un "royaume" franc, mais seulement des "rois des Francs".

Le roi, chef de guerre héréditaire, convoquait les guerriers qui devaient se rendre à l'appel sous peine d'une très forte amende ; il les commandait II avait, en outre, des hommes armés attachés à sa personne qu'il appelait ses gens (leudes) et qui formaient son escorte (truste). Il possédait de très grands domaines qui avaient appartenu au fisc impérial. Mais les Francs étaient trop ignorants et trop violents pour se soumettre à une autorité impersonnelle et lointaine comme le faisaient les sujets habitués par plusieurs siècles de paix et de domination romaine à obéir à des fonctionnaires. Ils ne comprenaient que les relations directes entre les personnes ; ils n'obéissaient qu'à un chef commandant en personne. La province [70] était devenue un territoire trop grand pour ce genre de gouvernement. Dans chaque cité, le roi envoyait pour gouverner à sa place un guerrier pourvu du titre romain de comte. Le comte, soutenu par une escorte armée, faisait la police, jugeait, amenait les guerriers à l'armée du roi et les commandait en guerre ; il levait les impôts quand le roi essayait de les réclamer.

Les érudits de France et d'Allemagne ont discuté si le pouvoir du roi était absolu, ou limité par la coutume, et si ce régime était d'origine romaine ou germanique (c'est la querelle entre l'école romane et l'école germaniste). On a enfin reconnu que sous des noms latins et germaniques c'était un régime nouveau, résultant des conditions nouvelles où s'étaient trouvés les Francs établis en pays romain. Le pouvoir réel du roi dépendait de son énergie personnelle ; il pouvait être absolu sous un roi énergique comme Clovis ou son fils Thierry ; il était très faible sous un roi indolent ou trop jeune. Mais ce n'était pas en raison d'un droit reconnu aux sujets ni parce que les Francs auraient apporté en Gaule l'idée ou le respect de la liberté individuelle ; c'est seulement qu'ils agissaient sous l'impulsion de leurs passions, obéissant quand il leur plaisait et capables dans un accès de colère de menacer le roi ou même de le tuer ; les meurtres ont été fréquents dans l'histoire des rois mérovingiens.

Bretons et Basques. — Les peuples de langue germanique venus du côté de l'Est furent les plus puissants des envahisseurs, mais ils ne furent pas les seuls. Deux autres peuples entrèrent en Gaule par les deux extrémités occidentales et y créèrent de nouvelles [71] populations qui, pendant longtemps, restèrent indépendantes des rois francs.

Au Nord-Ouest, la presqu'île appelée Armorique, dépeuplée complètement, puisque les noms de lieux eux-mêmes y ont disparu, fut occupée du Ve au VIe° siècle par des groupes de familles arrivés par mer de différents points de la côte de Grande-Bretagne et établis d'abord dans plusieurs centres séparés. Ces étrangers gardèrent leur nom de Bretons qui passa ensuite au pays, et leur langue celtique parente de l'ancien gaulois qui s'est conservée dans la partie de la Bretagne surnommée "bretonnante" où les noms de lieux et même la plupart des noms de famille restent encore des noms celtiques. Ils étaient chrétiens, et chacun de leurs établissements devint le siège d'un évêque : il y en eut quatre, sans compter Vannes qui était une ancienne cité gauloise. Leur race était très mélangée, mais leurs descendants en grande majorité présentent à peu près le même type que les populations de l'Ouest de la France.

Au Sud-Ouest, un petit peuple guerrier, que ses voisins appelaient Vascons ou Basques, arrivé d'Espagne par les Pyrénées, se mit au service d'un chef local qui, cessant d'obéir aux rois des Francs, prit au VIIe siècle le titre romain de duc et se rendit maître du pays entre les Pyrénées et la Garonne qui reprit le nom romain d'Aquitaine. La région de la Garonne a gardé le nom de Gascon et de Gascogne, et entre l'Adour et les Pyrénées il reste une population d'un type original caractérisé par une figure longue et un nez très mince qui continue à parler une très vieille langue d'origine inconnue, sans rapport avec aucune autre langue d'Europe. Dans ce pays appelé basque, [72] les habitants qui s'appellent eux-mêmes Eskualdunac (ou Euskariens), conservent les noms de famille et les noms de lieux en leur langue et ils gar-dent le sentiment d'une origine différente.

Influence des coutumes franques sur la vie du pays. — Les Bre-tons et les Basques restèrent des éléments distincts de la population française, mais ils ont mené une vie séparée sans action sur l'ensemble, et c'est le peuple franc qui a joué le rôle décisif dans la formation de la nation française à laquelle il a laissé son nom. C'est lui qui lui a donné un gouvernement central, fondement de son unité politique ; c'est dans la région au Nord de la Loire où s'étaient établis les Francs qu'allait se former au Moyen âge la civilisation française.

Les Francs conservaient en matière de justice des idées et des procédés très différents du droit romain. Comme tous les anciens peuples d'Europe, ils pratiquaient le droit et le devoir de vengeance désigné en français par le nom corse de vendetta parce qu'il s'est conservé en Corse jusqu'aux temps modernes. La famille tout entière était responsable des actes criminels de chacun de ses membres ; elle avait aussi le devoir de venger les crimes commis contre un de ses membres. Les parents de la victime entraient donc en guerre contre les parents du criminel. C'est l'origine de la guerre privée qui a duré jusqu'à la fin du Moyen âge. Comme ces vengeances troublaient la paix du pays, l'autorité, pour faire cesser la guerre, imposait aux deux familles une "composition" : l'offenseur payait à la victime ou à ses parents une somme variable suivant la condition sociale de la victime et la gravité du dommage. La somme due [73] pour un meurtre appelé en latin "le prix de l'homme", en langue franque weregeld, variait de dix-huit cents sous d'or pour un personnage de l'entourage du roi à deux cents pour un homme de condition servile. La coutume fixait de même la valeur de chaque partie du corps, pied, main, œil ; les recueils de coutumes sont remplis de tarifs de dommages.

Pour décider les procès, les Francs employaient aussi le procédé du "jugement de Dieu", fondé sur le sentiment que Dieu intervenait en faveur de l'innocent contre le coupable. Lorsqu'un guerrier en accusait un autre devant le tribunal, le juge les faisait combattre l'un contre l'autre et condamnait le vaincu. C'est l'origine du duel privé, conçu comme une "réparation par les armes" dans le cas d'une offense faite à l'honneur. — Les femmes et les gens de condition inférieure qui ne pouvaient pas combattre devaient subir une épreuve par le fer rouge ou l'eau bouillante, appelée d'un nom germanique ordalie (Urtheil) ; le résultat décidait de la sentence.

Les Francs, à l'exemple de leurs rois, étaient devenus peu à peu chrétiens, mais sans changer leur genre de vie. Les évoques se plaignaient que beaucoup de Francs conservaient les pratiques de leur ancienne religion, les sacrifices et les invocations aux divinités, les sortilèges, la divination. Dans le pays d'origine des Francs sur l'Escaut, la population était encore païenne au VIIe siècle ; elle accueillait avec hostilité les missionnaires venus pour la convertir.

La langue germanique parlée par les Francs resta en usage dans la région du Rhin et dans le pays flamand de l'Escaut où elle a persisté sans interruption. Les Francs établis à l'Ouest, entre la Somme [74] et la Loire, au milieu d'une population de langue romane se mirent à parler latin. Ils le parlaient sans doute en accentuant fortement les syllabes toniques, si bien que les syllabes atones finirent par disparaître. C'est ainsi que le français, n'ayant plus de syllabes atones, semble n'avoir pas d'accent tonique, tandis que l'accent tonique est resté très sensible dans les dialectes romans du Midi.

Les populations réunies sur le sol de la Gaule vécurent pendant quatre siècles sans se fondre, chacune conservant son genre de vie, ses usages, son droit privé. Devant le tribunal chacun était jugé suivant sa loi (franque, romaine, burgonde, wisigothique). Mais tous devaient obéir aux ordres du roi des Francs et il ne semble pas que le roi ait traité de façon différente ses sujets de nations différentes, car beaucoup de comtes étaient pris dans les familles romaines. Les Francs, dont le roi exerçait le pouvoir sur tout le pays, restaient des guerriers ; ils continuaient à aimer la guerre et à la faire. Ils la faisaient aux autres peuples guerriers, leurs voisins, restés en Allemagne ; les rois francs se la faisaient entre eux ; il y avait des guerres entre les familles. La guerre était redevenue l'état habituel du pays comme au temps des peuples gaulois. La paix romaine avait disparu et avec elle la sécurité.

Les rois barbares ne pouvaient pas maintenir les conditions de la civilisation romaine ; ils n'étaient même pas en état de faire rentrer les impôts ni de faire faire des travaux d'intérêt public. Les villes, ruinées par les guerres, restaient petites et misérables. Les édifices romains tombaient en ruines ; les routes romaines si solidement construites subsistaient, [75] mais le commerce par terre était devenu très faible. Les noms des monnaies romaines restaient en usage : la livre d'argent (qui n'était qu'une monnaie de compte), le sou d'or (solidus), de près de trois grammes valant 1/20 de la livre, le denier d'argent valant 1/12 de sou. Mais l'argent manquait et les paiements se faisaient en nature ou en têtes de bétail.

Nous sommes très mal renseignés sur la vie menée par la population romaine, mais quelques indices montrent qu'elle devenait barbare. L'usage du droit romain persistait seulement dans le Midi et le versant sud du Massif Central. Il avait disparu non seulement dans le Nord-Est, où les rois francs avaient leur résidence, mais dans tout l'Ouest et le Nord-Ouest où dès le début du Moyen âge la justice était rendue suivant une coutume semblable à celles des peuples barbares. Il n'y avait plus d'écoles ; les gens d'Église qui, seuls, savaient encore lire, écrivaient en un latin incorrect et barbare ; l'écriture appelée mérovingienne devenait presque illisible. Les usages barbares pénétraient jusque dans le clergé. Les évêques, choisis souvent, sur l'ordre du roi, et dans les familles franques, adoptaient les manières, parfois le costume, des guerriers ; plusieurs prenaient femme et allaient à la chasse et à la guerre. La Gaule, retombée dans l'état de guerre, retournait à la vie barbare.

Quand les Francs étaient entrés en Gaule, ils n'avaient pas de familles nobles par naissance, sauf les Mérovingiens. Le roi et son escorte allaient à cheval ; la plupart des guerriers combattaient à pied avec la [76] pique et la hache de jet (francisque), défendus seulement par un bouclier en bois, sans être protégés par une armure. Dans les régions du Nord et de l'Est, du côté de l'Escaut, de la Meuse et de la Moselle où les Francs formaient la masse de la population, tous les hommes libres restaient des guerriers établis par familles dans des villages, possédant chacun assez de terre pour vivre d'une vie simple et à peu près en égaux. Mais tout le reste de la Gaule conservait le régime des très grands domaines cultivés par des colons ou des esclaves, et le propriétaire était souvent un guerrier franc qui avait reçu le domaine de la faveur du roi en récompense de ses services ; son domaine lui donnait les moyens de posséder un équipement coûteux. De plus en plus, l'armée du roi consista en une troupe de cavaliers revêtus d'une forte armure défensive.

Affaiblissement du pouvoir du roi. — Dès la fin du VIe siècle, on vit se détacher de la masse de la population les grands propriétaires romains ou francs, les familiers du roi, les comtes ses lieutenants, qui, joints aux évêques, commencèrent à former une noblesse de richesse et de fonctions. Cette aristocratie nouvelle que les chroniqueurs du temps appellent en latin optimates (les grands) obéissait de moins en moins au roi devenu de moins en moins puissant à mesure qu'il avait diminué son domaine en le distribuant à son entourage.

Le roi des Francs n'était plus reconnu au VII0 siècle ni par les Bretons, ni par le pays roman au Sud de la Loire passé sous la domination d'un duc maître de l'Aquitaine. Le reste de la Gaule s'était consolidé en trois royaumes : la Burgondie, sur la Saône et le [77] Rhône jusqu'en Champagne ; le royaume de l'Ouest (Neustrie), entre la Loire et la Meuse ; le royaume de l'Est (Austrasie). Les rois mérovingiens, la plupart jeunes enfants choisis à cause de leur âge, avaient complètement cessé de commander. A leur place, dans chacun des royaumes, le maître du pouvoir était le chef du personnel royal chargé de commander ses serviteurs et d'approvisionner sa maison. C'est ce personnage, appelé en latin le major domus (le plus grand de la maison), que les modernes désignent par le terme impropre de "maire du palais". Tout le VIIe siècle a été rempli par les conflits et les guerres entre ces maires et les grands dans chaque royaume et entre les maires des différents royaumes.

La pénétration du christianisme dans les campagnes. — En même temps que la population se renouvelait en partie par les invasions et que la civilisation impériale s'affaiblissait par le retour à l'état de guerre, la religion chrétienne se fortifiait et s'étendait sur la Gaule. Elle y était entrée comme une religion étrangère, fortement marquée du caractère romain, absolutiste, aristocratique et juridique. Les Romains s'intéressaient peu aux questions de théologie métaphysique sur la nature du Christ et de la Vierge pour lesquelles s'étaient passionnés les chrétiens grecs d'Orient. Ils tenaient surtout à la pratique du culte et à l'observation des règles de conduite. Suivant l'esprit juridique de Rome, ils posaient des règles précises sur le repos du dimanche, la célébration des fêtes, les abstinences, la confession des pèches, les pénitences, les interdictions de mariage entre parents, et ils voulaient les faire appliquer par tous les chrétiens d'une façon uniforme. Pour satis-faire ce besoin [78] d'unité, ils réclamaient une autorité unique et absolue et, suivant le modèle romain, ils la concentraient en un personnage unique, le Pape, évêque de Rome, devenu en fait au VIIe siècle un chef de gouvernement presque indépendant. Sous l'autorité suprême du Pape romain, l'Église de Gaule fut organisée par l'autorité absolue du corps aristocratique des évêques. Sous leur direction et avec l'aide des moines, la religion chrétienne, née dans les villes, se propagea lentement dans les campagnes.

Au temps où il n'y avait de chrétiens que dans les villes, l'évêque était le chef de la communauté chrétienne ; il y en avait un dans chaque chef-lieu de cité (et dans quelques villes fortes et quelques ports). Dès le VIe siècle, la liste des évêchés était arrêtée et elle resta invariable jusqu'aux créations faites par les papes d'Avignon au XIVe siècle. L'évêque était lié à sa ville par un lien mystique, il ne pouvait être transféré sur un autre siège. C'était d'ordinaire un homme d'une famille romaine riche et noble du pays. Il exerçait sur son clergé et ses fidèles tous les pouvoirs de l'autorité religieuse (décrits plus haut) et quand les fonctionnaires impériaux eurent disparu, il resta le seul chef de la population civile, à côté du comte, délégué militaire du roi.

Les évêques d'une même province continuaient à tenir des assemblées (conciles) présidées par l'évêque du chef-lieu (métropole) de la province appelé métropolitain. On y décidait les règles à imposer, on y jugeait les conflits, on y prenait les mesures pour maintenir la communion et l'unité de doctrine avec les évêques des autres provinces et avec le Pape, chef de l'Église universelle. Le sentiment de l'unité [79] romaine survivait dans l'idée mystique de l'unité de l'Église.

Création des paroisses. — Ce régime se transforma à mesure que les habitants du territoire des cités devinrent chrétiens, dès le IVe siècle dans le Midi où les cités étaient plus nombreuses et leur territoire plus petit, au VIe siècle dans le Centre et l'Ouest ; l'opération ne fut achevée qu'au IXe siècle dans le Nord et l'Est. L'évêque envoya hors de la ville des prêtres chargés de le remplacer dans les lieux où une église était bâtie pour rassembler les fidèles. Les églises furent créées d'abord dans les bourgades (vici) où il restait une population de petits propriétaires et d'artisans ; Grégoire de Tours en cite une quinzaine dans son diocèse. Les grands propriétaires créèrent pour eux et les habitants de leur domaine un oratoire et obtinrent que l'évêque y envoyât un prêtre. Après quatre siècles de ce travail lent, toute la campagne finit par être garnie d'églises desservies chacune par un prêtre. Le territoire attribué à chaque prêtre prit depuis le VIIe siècle le nom grec de paroisse, attribué jusque-là au territoire de l'évêque qui désormais s'appela d'un autre nom grec diocèse.

Pour entretenir les cultes et faire vivre le prêtre, le fondateur de l'église lui faisait don d'une terre garnie de cultivateurs qui restait la propriété inaliénable de cette église. Les Conciles avaient décidé qu'une église ne pouvait être créée qu'avec une dot. L'église tirait aussi des ressources des offrandes (oblations) faites en nature ou en argent par les fidèles et des redevances payées pour recevoir les sacrements ou peur être enterré en terre bénite dans le cimetière auprès de l'église.

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L'église, centre de la paroisse, avait été édifiée sous l'invocation d'un saint, quelquefois même sur son tombeau ; on y conservait parfois comme relique un reste de son corps ou de ses vêtements ; elle avait un caractère sacré. Le saint n'était pas pour les fidèles un pur symbole, il était vénéré comme un être réel, toujours présent, doué d'une puissance surnaturelle, appelé patron, c'est-à-dire protecteur parce qu'il protégeait son église et sa paroisse. Il en écartait les dangers, les épidémies, la guerre, la famine, la sécheresse ; il faisait des miracles et des guérisons, L'anniversaire de sa mort était — et il est resté au XXe siècle — le jour de la fête patronale du village. Le culte du saint faisait de la paroisse une communauté mystique réunie sous un chef divin ; il décentralisait un peu l'autorité religieuse et donnait une autonomie à la paroisse.

Le prêtre établi à la campagne devenait aussi autonome. Il n'avait été d'abord chargé que des fonctions subalternes. L'évêque seul conférait les sacrements, il obligeait tous les fidèles à venir à la ville pour célébrer les fêtes et recevoir le baptême ; il gardait l'administration de tous les biens de l'église et prenait la plus grande part de ses revenus. Au VIIe siècle, l'évêque ne se réservait plus que deux sacrements : l'ordination des clercs et la confirmation (qu'il a conservés jusqu'à nos jours). Désormais le prêtre eut le pouvoir de donner les sacrements dont les fidèles avaient besoin ; il baptisait dans le baptistère de l'église, donnait la communion, l'extrême-onction aux mourants, l'absolution aux pénitents ; il bénissait les mariages. Il avait le pouvoir d'enseigner la doctrine, il prêchait dans la chaire de l'église, il [81] catéchisait. Il avait qualité pour bénir les maisons et les champs et pour exorciser, pouvoir important car les fidèles attribuaient à ces cérémonies une puissance surnaturelle. Sa fonction était perpétuelle, il était attaché pour la vie à sa paroisse comme l'évêque l'était à sa ville. Il était souvent assisté par de jeunes clercs auxquels il apprenait à lire, à chanter, à comprendre l'Écriture sainte ; c'est parmi eux que se recrutaient les prêtres.

Le prêtre, né dans le pays, passant toute sa vie dans sa paroisse, en contact personnel constant avec tous les fidèles, initié à toutes leurs affaires privées, investi d'un pouvoir considéré comme surhumain et d'une autorité officielle absolue, devenait le chef local auquel obéissaient tous les habitants. Cette autorité locale s'est perpétuée à travers les siècles ; elle persiste dans les pays montagneux, d'accès difficile, où elle se manifeste par l'influence du curé sur les électeurs.

Moines et monastères. — La religion pénétrait aussi dans les campagnes par les moines. La vie monastique, d'origine orientale, avait été au VIe siècle adaptée aux habitudes de l'Europe par un Italien, saint Benoît. Diminuant la part faite aux pratiques ascétiques, il avait donné à ses moines une règle qui leur prescrivait un emploi du temps plus conforme aux conditions normales de la vie humaine. Une partie seulement de la journée était prise par les pratiques de dévotion, prières et chants. Le reste était occupé par un travail manuel, la culture des champs, les métiers d'artisans, quelquefois même par la copie des manuscrits. Presque tous les couvents de Gaule adoptèrent la règle de saint Benoît, d'où leur vint le nom de Bénédictins.

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Leurs communautés, appelées d'un nom latin monastères ou couvents (réunions), devinrent des établissements de piété et de travail. Quelques-uns avaient été établis dans des déserts incultes, où les moines, n'ayant d'autre moyen d'existence que leur travail, avaient défriché la terre . Mais on a exagéré l'étendue de ce travail de défrichement. La plupart" des couvents étaient fondés par des bienfaiteurs, roi ou grands propriétaires, qui leur avaient fait don d'un domaine complet garni de cultivateurs ; l'œuvre des moines se réduisait à surveiller et à améliorer la culture.

Comme les monastères étaient toujours établis hors des villes, chacun avait pour annexe une église où les habitants des environs venaient assister au culte. Il devenait ainsi un centre de dévotion qui attirait les grands propriétaires et leurs femmes ; car les moines frappaient l'imagination par leur genre de vie exceptionnel qui leur donnait le renom d'un pouvoir surnaturel. Leurs églises devenaient des centres de paroisses, parfois très importants ; elles contribuaient à créer le réseau de paroisses qui finit au IXe siècle par s'étendre sur tout le territoire.

Effets de la propagation du christianisme. — Nous ne savons pas comment fut accueillie par la population des campagnes cette religion nouvelle qui bouleversait ses croyances et ses habitudes. Elle n'a pas déraciné les croyances les plus anciennes, le culte [83] des morts, les sortilèges, la divination, puisqu'elles restent vivantes encore aujourd'hui. Elle n'a pas eu besoin de détruire la croyance aux divinités de la nature ; il lui a suffi de changer le sentiment qu'elles inspiraient. Le clergé chrétien lui-même croyait au Diable et aux démons malfaisants ; il se borna à transformer les dieux anciens en démons puissants auxquels il fut interdit sévèrement de rendre aucun culte. Le peuple tenait surtout aux lieux sacrés auxquels était attachée la force surnaturelle qui faisait les guérisons ; le clergé, suivant la méthode recommandée par le pape saint Grégoire, laissa subsister les anciens lieux sacrés en les plaçant sous l'invocation d'un saint. Les fontaines, les pierres restèrent sacrées en devenant chrétiennes ; les pèlerinages aux reliques des saints remplacèrent les visites aux sanctuaires traditionnels.

La population résista surtout aux prescriptions qui bouleversaient ses habitudes de nourriture, de travail, de relations entre les sexes : à l'obligation du jeûne et du maigre, à l'interdiction du travail le dimanche et les jours de fête, à la prohibition du mariage entre parents. Il faut croire qu'elles étaient mal observées, car les conciles les renouvelaient souvent.

Le christianisme reposait non sur des croyances ou des traditions populaires, mais sur la révélation d'une vérité absolue contenue dans des livres saints destinés à l'humanité entière. Sous sa forme régulière, il dépassait le niveau de la population de ce temps, incapable de s'élever aux hautes conceptions du christianisme hellénique. Dans cette société inculte et grossière, la vie religieuse, même chez les hommes les plus cultivés, prenait une forme naïve et puérile ; [84] le chrétien vivait dans un monde imaginaire de miracles, de démons, d'anges et de saints. Mais du moins la présence de l'église et du prêtre faisait pénétrer dans les campagnes un peu de vie publique. Elle donnait au paysan le sentiment d'un intérêt commun sous la forme d'une solidarité religieuse entre les fidèles d'une même paroisse. Elle l'attachait à son village par un lien d'une nature surhumaine. L'église devenait le lieu d'assemblée où tous se sentaient unis. Le clocher, où la cloche sonnait pour appeler les fidèles à l'église ou à la prière, allait devenir le symbole du patriotisme local. La paroisse formait le cadre où devait plus tard se créer la commune rurale.

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Histoire sincère de la nation française.

Tome premier


Chapitre IV

LE RÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE ET LA DÉSORGANISATION DE L'AUTORITÉ CENTRALE

Les Francs établis sous les rois mérovingiens, au milieu de la population romane, n'avaient guère fait d'autre œuvre durable que détruire le gouvernement régulier, ramener le pays à l'état de guerre et ruiner les conditions de la civilisation romaine. La domination des rois mérovingiens s'écroula au bout de deux siècles sans laisser d'effet positif. Au VII° siècle, les peuples germaniques d'Allemagne, Alamans, Bavarois, Thuringiens, soumis par Clovis et ses fils, avaient cessé d'obéir. Les ducs devenus indépendants en Aquitaine avaient étendu leur domination depuis les Pyrénées jusqu'à la Loire ; ils finirent même par prendre le titre de roi. Les Musulmans, Arabes et Berbères, venus d'Afrique conquirent toute l'Espagne au début du VIIIe siècle et occupèrent la région méditerranéenne entre les Pyrénées et le Rhône jusqu'à Arles.

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Avènement de la famille carolingienne. — Les Francs restés dans la région orientale (Austrasie), où ils formaient le fond de la population, prirent au VIIe siècle la domination à la place des Francs de l'Ouest (Neustrie). On peut supposer qu'ils étaient plus disciplinés, plus énergiques, ou plus nombreux ; mais l'histoire de ce temps est trop mal connue pour qu'on puisse voir sûrement d'où leur est venue la pré-éminence. C'est une famille de chefs austrasiens qui rétablit en Gaule une autorité unique et y fonda un régime nouveau, où les traditions pacifiques de la population romane se combinèrent avec les conditions nouvelles créées par les habitudes des guerriers francs. Cette famille, que les historiens appellent carolingienne du nom latin (Carolus) de son membre le plus illustre Charles, possédait de grands domaines dans la région de la Moselle près de Metz. Ses chefs, appelés par les chroniqueurs latins "ducs des Francs", furent presque tous pendant le VIIe siècle majordomes des rois d'Austrasie. Avant la fin du siècle, ils firent la guerre aux Francs de l'Ouest, les vainquirent et devinrent aussi majordomes en Neustrie. Ils gouvernèrent dès lors au nom du roi mérovingien ; mais leur pouvoir resta d'abord limité aux pays peuplés par les Francs, et même contesté en Neustrie.

Le rétablissement d'une domination unique sur toute la Gaule fut commencé au VIII" siècle par Charles, surnommé plus tard Martel, et achevé par son fils Pépin. — Charles, qui passa toute sa vie en expéditions guerrières, fit rentrer dans l'obéissance d'abord le royaume de Neustrie, puis les peuples d'Allemagne. Il fit la guerre aux Musulmans qui étaient [87] venus piller jusqu'aux bords de la Loire , puis il chassa ceux qui s'étaient établis entre les Pyrénées et le Rhône. Pour se procurer une armée, il avait donné à ses guerriers les domaines des évêchés et des couvents.

Son fils Pépin se concilia le clergé en lui rendant la propriété des domaines dont les guerriers gardèrent la jouissance, et il profita de ce que le Pape avait demandé l'aide des Francs contre le roi des Lombards. Il désirait prendre complètement la place du roi mérovingien ; le Pape, consulté sur cette intention, répondit que celui qui exerçait le pouvoir devait en porter aussi le titre. Pépin se fit alors proclamer roi par les Francs et consacrer par les évêques. Un nouveau Pape vint ensuite en Gaule et, prenant modèle sur les rois juifs de l'Écriture sainte, il oignit avec une huile consacrée, Pépin, sa femme et ses fils. Cette cérémonie, faite pour donner un caractère sacré à la nouvelle famille de rois, se conserva, sous le nom de sacre, jusqu'au sacre de Charles X en 1824. En récompense Pépin conquit sur le roi des Lombards et rendit à Saint-Pierre les villes qui formèrent les États de l'Église et assurèrent le pouvoir temporel du Pape. Cette alliance entre le Pape, chef suprême de l'Église, et le roi le plus puissant de l'Europe, préparait le rétablissement de l'unité par l'union [88] entre les deux autorités, spirituelle et guerrière. Pépin acheva l'unité en détruisant la famille des rois d'Aquitaine ; il fit rentrer sous la domination du roi franc tout le pays entre les Pyrénées et la Loire et réunit ainsi sous une autorité unique toute la Gaule.

L'Empire de Charlemagne. — Un des deux fils de Pépin, Charles, surnommé le Grand (en français latinisé Charlemagne), devenu par la mort de son frère maître de la Gaule et de la plus grande partie de la Germanie, passa plus de trente ans en expéditions pour agrandir le territoire de sa domination. — Il détruisit la puissance des Lombards et prit le titre de "roi des Lombards". — Il soumit le seul peuple germanique resté indépendant, les Saxons, et les força à se convertir au christianisme. — Il conquit sur les Musulmans d'Espagne le pays entre les Pyrénées et l'Ebre, qui resta longtemps une dépendance du" royaume de France, et qui devint plus tard la Catalogne. Les guerres ne se faisaient qu'aux frontières, dans l'intérieur la guerre ayant cessé ; la paix était rétablie comme au temps des Romains.

Quand Charlemagne eut réuni sous sa domination tous les peuples chrétiens de l'Occident, le titre de roi parut insuffisant pour un souverain si puissant. Il était toujours resté un Empereur à Constantinople, mais cet Empereur ayant été supprimé par une femme, Irène, qui avait pris le pouvoir, on eut à Rome l'idée de conférer au roi des Francs ce titre qui semblait vacant. Le Pape proclama Charles Empereur. Charlemagne ne changea rien du reste à sa façon de vivre ; il continua à résider en pays franc, à Aix-la-Chapelle, à parler la langue franque, à porter le costume [89] des Francs. La seule image que nous ayons de lui (une mosaïque de Rome) le représente le menton rasé avec les longues moustaches des Francs. A la fin du XIe siècle seulement apparaît l'idée d'un Charlemagne à longue barbe.

Charlemagne ne fut pas seulement un guerrier ; il chercha à mettre de l'ordre dans le gouvernement de ses peuples en réunissant sous une direction unique toutes les autorités. Son œuvre nous est mieux connue que celles de rois francs, grâce au recueil appelé Capitulaires où sont rassemblés les ordonnances, les instructions, les projets de son règne. Son pouvoir était sans limites comme celui des Empereurs romains, mais il n'aurait pu l'exercer par la même méthode. Ses sujets n'avaient pas, comme ceux de l'Empereur, l'habitude d'obéir à des fonctionnaires opérant au nom d'un pouvoir impersonnel et lointain. Ils n'acceptaient d'obéir qu'à un chef donnant des ordres en personne et peut-être Charlemagne lui-même ne concevait-il pas d'autre obéissance. Il établit tout le gouvernement sur des relations personnelles entre lui et ses sujets.

Tous les hommes libres devaient lui jurer fidélité, ils devenaient ses fidèles, attachés à lui par un serment qui créait un lien personnel de sentiment. Le centre de toute la vie publique était sa maison (appelée le palais) d'où il donnait ses ordres, avec l'aide de sa famille et de ses serviteurs, Au contraire des Romains qui méprisaient le service de la personne regardé comme un travail d'esclave dégradant (service est dérivé de servus, esclave), les guerriers francs recherchaient comme un honneur le service du chef. C'est aux plus grands personnages que le roi confiait [90] ses fonctions domestiques. L'énorme personnel de serviteurs nourris et entretenus par Charlemagne était partagé entre quatre chefs de service, le sénéchal chargé de la table, le bouteillier (ou échanson) chargé de la cave, le camérier chargé des vêtements et des provisions, le cornes stabuli (comte de l'écurie, connétable) chargé des chevaux. C'est sur ce modèle qu'ont été constitués les quatre grands offices dans toutes les cours des princes jusqu'à la fin du Moyen âge. Pour les écritures dont les guerriers n'auraient ni voulu ni pu se charger, il y avait un personnel d'ecclésiastiques ayant pour chef le chancelier ; c'est l'origine de la Chancellerie, dont le nom d'origine latine, s'est perpétué jusqu'à nos jours.

Charlemagne, avant de prendre les décisions importantes, réunissait ses hommes de confiance appelés conseillers pour leur demander conseil ; cette réunion, dont l'idée avait peut-être pour origine le concile des évêques, a servi de modèle aux conseils de gouvernement des princes dans tous les pays chrétiens. Pour faire exécuter ses ordres, Charlemagne, comme les rois mérovingiens, avait dans chaque cité un comte chargé de toutes les opérations, faire la police, diriger le tribunal, administrer les domaines du roi, rassembler et commander les guerriers.

Transformation de la société. — La principale affaire restait la guerre. Pour ses expéditions lointaines, Charles avait besoin de cavaliers pourvus d'une forte armure défensive et possédant les moyens de s'équiper, car ils devaient amener leurs charrois, leurs outils et leurs vivres. La plupart des hommes libres n'étaient pas en État de supporter cette dépense ; ils cessèrent de venir à la guerre. Aucun document ne [91] nous fait connaître la composition de l'armée, mais il semble qu'il n'y restait plus que des cavaliers. C'étaient les grands personnages, comtes, évêques, abbés, grands propriétaires qui amenaient chacun son escorte de serviteurs armés. Ces guerriers étaient liés à leur chef par un engagement personnel ; il les appelait ses hommes ; ils l'appelaient d'un nom latin populaire senior (le vieux). Charlemagne accepta cet usage et s'en servit pour renforcer son autorité. Il ordonna aux seigneurs d'amener à l'armée leurs hommes et de les commander, et il les obligea à devenir eux-mêmes ses hommes. Tous les grands personnages durent le reconnaître pour leur seigneur ; tous les chefs de guerre se trouvèrent liés au roi par un lien personnel de dévouement. Ainsi fut consolidé l'usage de l'hommage et de la seigneurie qui allait devenir le fondement du régime féodal.

En même temps que l'armée, la société se transformait par différents procédés que nous connaissons par des exemples, sans pouvoir préciser dans quelles proportions chacun a agi ; le résultat seul nous est connu. Nous voyons qu'au IXe siècle les guerriers indépendants, petits propriétaires, ont disparu de l'armée, malgré les efforts du roi pour les retenir ; il semble que le service de guerre est alors devenu inconciliable avec la petite propriété. Or, la coutume des Francs exigeait que tout homme libre allât à la guerre ; celui qui cessait d'aller à la guerre n'était plus considéré comme un homme libre. Il cessait aussi d'être pleinement propriétaire ; ou bien sa propriété avait été confisquée pour payer l'amende énorme imposée à quiconque ne se rendait pas à l'armée; ou bien pour échapper au service de guerre et pour [92] avoir un protecteur, il avait cédé sa propriété à un grand propriétaire puissant et n'en avait gardé que la possession à titre précaire , il n'était plus qu'un tenancier dépendant du grand propriétaire devenu son protecteur. Même dans la région du Nord-Est de la France peuplée de Francs, la population de petits propriétaires libres avait été remplacée par une population de tenanciers dépendants.

La différence entre les hommes de guerre et la masse du peuple changea de caractère. Depuis l'invasion, les guerriers étaient les Francs de condition libre répartis en nombre très inégal sur le pays, beaucoup plus nombreux dans le Nord-Est. Depuis le IX8 siècle, il ne reste partout qu'une petite minorité de guerriers de profession et une grande masse de tenanciers désarmés et dépendants, cultivateurs sur les grands domaines.

La guerre restait toujours l'occupation la plus honorable, la seule vraiment digne d'un homme libre. Tous les personnages importants, le roi, les comtes, les dignitaires, les grands propriétaires étaient des hommes de guerre ; quiconque voulait rester dans la classe supérieure devait être un homme de guerre. Pour équiper et entretenir des cavaliers, il fallait de grands domaines ; c'étaient ceux du roi et des grands personnages ; eux-mêmes étaient chefs de guerre. Chacun avait son escorte de guerriers de profession dont il était le "seigneur" ; il les équipait et les nourrissait. [93] Parfois même, pour retenir un homme de guerre à son service, le roi ou le seigneur lui donnait un domaine destiné à l'entretenir. Ce don, appelé dès le VIIIe siècle du nom latin beneficium (bienfait), n'était encore au IXe siècle qu'une possession à vie.

La grande masse des habitants était formée de paysans fixés sur les grands domaines qu'ils cultivaient de père en fils sans être propriétaires de la terre. Pour nous représenter comment ils étaient répartis, nous n'avons qu'un seul document  ; c'est un registre incomplet des domaines de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés rédigé en 818 qui indique pour chaque domaine les noms des tenanciers, de leur femme et de leurs enfants, la contenance de leur terre, les redevances et les corvées dues au propriétaire. La terre de chaque domaine (villa) est divisée en deux parties. La plus petite, moins d'un tiers, forme la réserve, appelée indominicata (part du maître), que le propriétaire fait cultiver pour son compte par ses domestiques et au moyen des corvées des tenanciers. Le reste est partagé en unités appelées manse, comprenant une maison, des terres, des prés, chacune exploitée par une famille de cultivateurs. Le terme de manse est un mot latin qui a changé de sens ; il signifiait au VIIe siècle une maison isolée dans la campagne et attenant à un petit domaine ; c'est le sens que conserve encore dans le Midi le nom de [94] mas ou de mazel. Au IXe siècle, il est employé comme synonyme du mot germanique hufe (en latin hu-ba), qui désigne une tenure sur le territoire d'un village constitué en grand domaine. Il a pris le sens d'une unité de valeur, reconnue au moins dans tous les pays au nord de la Loire, car Charlemagne es-sayait de régler le service militaire d'après le nombre des manses et les conciles décidaient que pour fonder une Église on devait lui donner un "manse entier".

Les tenanciers sont qualifiés du nom les uns de colonus, les autres de servus (serf) ; les manses aussi sont de deux sortes : les plus grands sont dits ingénuiles (manses d'hommes libres) ; les autres sont appelés serviles. Sur les domaines de Saint-Germain, les colons libres sont beaucoup plus nombreux que les serfs ; sur un total de deux mille sept cent quatre-vingt-huit manses, on ne compte que trois cent vingt-cinq familles de serfs ; et en comptant les individus : huit mille six cent quarante-trois libres et mille cent vingt-six serfs. Mais nous ignorons si cette proportion était habituelle ou exceptionnelle. Les obligations des tenanciers sont des redevances presque toutes en nature, blé, bétail, poules, œufs, et des corvées indiquées en journées de travail pour faucher, moissonner, engranger la récolte, réparer les bâtiments, faire les charrois.

Les renseignements donnés par ce registre sur les tenanciers d'une quinzaine de domaines, qui sont devenus des villages des environs de Paris, ont servi à calculer la densité de la population sur l'étendue du territoire de ces villages. On l'a évaluée de trente-quatre à trente-huit habitants par kilomètre carré au moins, car il est douteux que les enfants, en bas âge [95] aient été portés sur le registre puisque le total ne donnerait qu'une moyenne de moins de deux enfants par ménage, qui n'est guère probable pour ce temps. Cette densité égale presque celle de la population rurale actuelle de ces villages. Mais un document unique ne permet pas de conclure que les campagnes de France fussent aussi peuplées qu'aujourd'hui. Il montre du moins une organisation en grands domaines divisés en tenures héréditaires et prouve que, dès le IXe siècle, était fixé le régime domanial, qui allait devenir l'un des fondements du régime féodal.

Les artisans n'apparaissent guère dans les documents. Presque tous, charpentiers, forgerons, armuriers, tisserands, selliers, cordonniers, boulangers, bouchers, étaient, comme les paysans, des hommes de condition inférieure, ou même des serfs, au service d'un grand propriétaire qui les entretenait et les faisait travailler pour lui. Mais il y avait aussi des artisans travaillant pour leur propre compte dans les villes, surtout dans le Midi.

Le pouvoir officiel du clergé. — Charlemagne transforma le rôle du clergé par des innovations qui eurent des conséquences durables. Avant lui, deux personnels, opérant séparément, exerçaient deux espèces d'autorité radicalement différentes : les comtes chefs des guerriers commandaient les sujets du roi ; les évêques chefs du clergé commandaient les fidèles de l'Église. Il voulut les faire collaborer, et leur ordonna de se soutenir mutuellement pour faire obéir tous les sujets et tous les fidèles. Pour surveiller les agents du pouvoir, il envoyait ensemble en tournée d'inspection un comte et un évêque appelés d'un nom latin "envoyés du maître".

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Pour assurer l'entretien des prêtres, Charlemagne, prenant modèle sur un usage juif de l'Écriture sainte, ordonna à tous les sujets de payer au prêtre la dîme (le dixième) de toutes les récoltes et du croît des troupeaux. Cette obligation devait se conserver en France jusqu'à la Révolution. L'organisation des paroisses, commencée depuis plusieurs siècles, s'acheva alors sur tout le territoire ; tous les habitants furent placés sous l'autorité et la surveillance d'un prêtre et obligés de l'entretenir.

Ainsi fut établi un régime dont les conséquences ont duré jusqu'au XIX0 siècle. Le roi mettait sa force matérielle au service du clergé pour forcer ses sujets à obéir aux règles de l'Église ; le clergé mettait son pouvoir spirituel au service du roi pour obliger ses fidèles à obéir aux ordres du roi. Les devoirs du sujet se confondaient avec ceux du fidèle ; ils étaient imposés par les mêmes autorités et sous les mêmes sanctions : l'excommunication religieuse et le châtiment matériel. Les règles de l'Église et les ordres du clergé devenaient obligatoires au même degré que les lois de l'État, et les ordres du gouvernement. C'est l'origine de la confusion des pouvoirs de l'Église et de l'État devenue sous une forme moderne "l'union du trône et de l'autel".

Renaissance des études. — Charlemagne se servit aussi du clergé pour renouer la tradition antique de la culture intellectuelle abandonnée sous les Mérovingiens. Il fit venir à sa court les hommes de tous pays réputés pour leur instruction ; il en vint surtout d'Angleterre et d'Italie. Ils rétablirent l'usage de lire le latin, de composer des écrits, et même des poèmes en latin. Leurs œuvres nous paraissent puériles [97] et vides, ce sont surtout des imitations de l'antique écrites dans le latin emphatique, prétentieux et obscur qui était à la mode à la fin de l'Empire. Mais ils ont remis en usage les pratiques indispensables à la restauration des études.

Le fondement fut la réforme de l'écriture devenue informe et illi-sible. Sur le modèle des écritures antiques, on créa la minuscule carolingienne, admirablement régulière et lisible, qui fut vite adoptée dans tout l'Empire, et qui s'est perpétuée depuis le XV ° siècle sous la forme des caractères d'imprimerie. Les œuvres des auteurs antiques écrites sur des livres en parchemin étaient devenues très rares, beaucoup même se sont perdues. Charlemagne fit rechercher les exemplaires qui subsistaient ; il les fit emprunter et copier ; les abbayes suivirent cet exemple. Ainsi furent constituées dans quelques couvents et quelques églises des bibliothèques de manuscrits, et c'est par les exemplaires copiés depuis le IX° siècle que nous ont été conservés presque tous les écrivains latins.

Des écoles furent créées dans plusieurs abbayes et la plupart des églises cathédrales (celles des évêques) pour enseigner au clergé le latin et la musique, nécessaires à la célébration du culte. L'enseignement y fut donné suivant les méthodes des écoles du IVe siècle ; il consistait surtout en grammaire et en rhétorique ; on y étudiait surtout les auteurs chrétiens du VIe siècle, tels que Boèce. On y joignait l'enseignement du chant d'Église et un peu d'astronomie pour calculer la fête de Pâques. Ainsi se maintint dans le clergé la tradition du latin de la décadence à la mode au temps du Bas-Empire. Du moins le latin [98] redevint correct et il le resta, non seulement dans les écrits littéraires, mais dans les actes officiels. Ce fut une œuvre très importante, car l'usage du latin était indispensable alors non seulement pour la pratique de la religion, mais pour les opérations du gouvernement. C'est ce retour à la tradition antique qui a été surnommé "la renaissance carolingienne" ; ce ne fut qu'une renaissance des formes et elle resta restreinte à une petite partie du clergé. Elle ne fit faire d'ailleurs de progrès que dans le Nord et l'Est de l'Empire carolingien. Pendant plusieurs siècles, c'est dans ces pays que furent composées presque toutes les œuvres intéressantes, ce sont aussi les seuls dont l'histoire nous soit un peu connu. Les pays au Sud de la Loire restèrent beaucoup plus arriérés ; les chroniques et les actes y ont été beaucoup plus rares et rédigés dans une langue beaucoup moins correcte.

Démembrement de l'Empire carolingien. — Le territoire soumis à Charlemagne était beaucoup trop vaste pour être gouverné par un seul homme commandant en personne. Le clergé, habitué à l'unité romaine, pouvait s'attacher à l'unité de l'Empire, les guerriers ne s'y intéressaient pas. Charlemagne lui-même, dominé par la coutume de son peuple, traita son empire comme un domaine de famille ; il voulait, comme les rois mérovingiens, le partager entre ses fils. L'Empire fut maintenu parce qu'un seul fils, Louis, lui survécut. Mais à la mort de Louis, ses trois fils se partagèrent son héritage (par le traité de Verdun en 843). Les deux cadets reçurent chacun un territoire formé en gros du pays où l'on parlait la même langue ; tous deux s'appelaient du même nom [99] latin populaire Francia, qui signifiait seulement pays soumis au roi des Francs. Louis avait la Francia "orientale", à l'Est du Rhin, où l'on parlait des langues germaniques. Charles avait la Francia "occidentale" dont la langue était dérivée du latin ; c'était le pays qui s'étendait depuis les Pyrénées jusqu'aux environs du Rhône, de la Saône et de la Meuse. Pour la première fois apparaissait le cadre géographique où allaient se former deux grands États, l'Allemagne et la France. Entre les deux, le fils aîné Lothaire, qui prenait le titre d'Empereur et de roi des Lombards, recevait, outre l'Italie du Nord, une zone allant depuis la mer du Nord jusqu'à la Méditerranée, formée de tout le territoire compris entre les parts de ses deux frères.

Cette région intermédiaire, dont les habitants n'avaient rien de commun, s'est brisée bientôt entre plusieurs dominations où aucune dynastie durable ne s'est constituée. Elle est restée disputée entre les deux grands royaumes voisins et, pendant dix siècles, est devenue le champ de bataille entre la France et l'Allemagne. Le roi de France a fini par en acquérir la plus grande partie, au Sud et au Centre ; l'Allemagne a gardé la rive gauche du Rhin. Les fragments restés indépendants ont formé la Suisse romande, la Belgique et les Pays-Bas.

Formation de l'unité de population. — Les deux populations, romane et franque, de la France occidentale qui depuis quatre siècles vivaient séparées, finirent par se fondre au IX0 siècle ; la langue et les coutumes devinrent communes. Ce fut une langue romane dérivée du latin ; le plus ancien texte qui nous en soit parvenu est le "serment de Strasbourg" prononcé [100] en 842 devant l'armée des Francs de l'Ouest. Ce n'est plus du latin, et ce n'est pas encore du français ; mais, bien que plus voisin du latin par la syntaxe, c'est une langue différente des parlers du Midi de la France. La langue germanique des Francs a laissé des traces dans le français ; il y reste plusieurs centaines de mots, relatifs surtout à la guerre (guerre, haubert, harnais, halte) ou à la justice (gage, garant), les noms des quatre points cardinaux, même des noms de couleurs (blanc, bleu, brun, blond).

La trace du franc est encore plus marquée dans les noms de per-sonnes, appelés aussi noms de baptême ; il n'y en eut pas d'autres jusqu'au XIe siècle où commencèrent à se former les noms de famille. Dès le VIIe siècle, la mode s'était établie de donner des noms germaniques, même aux enfants de famille romane. Il reste aujourd'hui encore en usage, à côté des noms en hébreu (Jean, Jacques, Joseph), des noms grecs (Philippe, Georges, Théophile), des noms latins (Emile, Paul, Maurice), beaucoup de noms germaniques, tels que Louis, Charles, Henri, Albert, Guillaume (la plupart des noms des rois de France). Un très grand nombre qui ont cessé d'être donnés comme noms de baptême se conservent comme noms de famille, même dans le Midi (Gautier, Garnier, Ratier, Girard, Godemar, Joubert, Norbert, Durand, Geoffroy). Il s'est maintenu aussi quelques noms de femme (Mathilde, Berthe, Geneviève) bien que la plupart soient sortis de l'usage.

Des coutumes des Francs, il est resté des traces dans la vie de la France. Dans la procédure française du Moyen âge ont passé l'ordalie, le duel, le gage de bataille. Dans le droit privé sont entrés le partage [101] égal des successions entre les enfants, l'usage du douaire, la communauté des biens entre époux. La conception même de l'honneur, malgré son nom latin, n'a plus été celle des Romains qui voyaient dans l'honneur surtout une distinction sociale ; c'est désormais le sentiment intense que le guerrier a de sa valeur personnelle et qui lui fait un devoir de réprimer par les armes toute offense au péril de sa vie. L'obligation de "venger son honneur" restera jusqu'au bout une des règles de vie essentielles de la noblesse française.

Le système des mesures et des monnaies avait une origine romaine marquée par les noms dérivés du latin : aune, coudée, perche, muid, lieue, livre, sou, denier. Charlemagne avait remanié le système des monnaies en prenant pour base non plus l'or, mais l'argent et en fixant un rapport nouveau entre la valeur de l'or et de l'argent. Le point de départ fut la livre augmentée de poids (à quatre cent cinquante grammes) ; la livre d'argent valait vingt sous d'or ; le sou d'or douze deniers d'argent ; le denier valait deux oboles. Ce rapport entre les monnaies devait persister jusqu'à la Révolution en France où le nom de sou a même survécu dans l'usage ; il se conserve encore en Angleterre.

L'unité de régime qui finit par unir en un seul corps tous les sujets des rois francs n'entama jamais la différence profonde entre la population gallo-romane du pays au sud de la Loire et la population mélangée de Francs du pays au nord de la Loire, différence de parlers, d'usages, de sentiments qui est restée le caractère fondamental de la nation française. C'est dans la région du Nord, la seule qui ait été le [102] pays des Francs, qu'allait au Moyen âge se créer la civilisation française.

Le morcellement de l'autorité. — Pendant que le territoire de l'Empire se démembrait entre plusieurs rois, l'autorité elle-même se morcelait sur toute l'étendue de la France. L'armée, qui était l'instrument indispensable pour maintenir l'unité du gouvernement, se fractionnait en petites bandes d'hommes de guerre combattant à cheval. La guerre se morcelait en petites guerres privées entre des chefs faisant la guerre chacun pour son compte et à sa convenance. Le chef formait sa bande avec des hommes pris sur les terres de ses domaines ou engagés à son service, liés à lui par le serment d'hommage qui faisait de lui leur seigneur. Légalement, le seigneur était un maître, sa femme s'appelait d'un nom latin domina (féminin du mot dominus, maître), qui s'est conservé dans la français dame ; les hommes n'étaient que des valets, c'est le diminutif du mot vassal. Mais ces serviteurs étaient unis à leur seigneur par le sentiment de camaraderie naturel entre compagnons d'armes qui ont vécu ensemble et partagé les aventures et les dangers de la guerre.

Avant la fin du IX" siècle, le seigneur cédait à ses hommes, pour s'équiper et pour se nourrir, une terre garnie de paysans où le vassal venait s'établir. Ce procédé était facilité par le grand nombre de grands domaines peuplés de cultivateurs qui appartenaient au roi, aux prélats et aux grands. C'est ce qu'on appelait d'un nom latin casamentum qui signifiait établissement, ou d'un nom nouveau d'origine germanique qui apparaît à la fin du IXe siècle sous la forme latine fevum d'où vient le substantif français fief) [103] ou feodum (d'où vient l'adjectif français féodal). Cet usage augmentait beaucoup le morcellement de l'autorité, car il partageait entre plusieurs guerriers vassaux le pouvoir du seigneur sur les tenanciers de ses domaines, chaque fief devenait un nouveau centre d'autorité.

Les rois eux-mêmes activèrent le morcellement. Non seulement ils avaient morcelé leurs pouvoirs de propriétaire en donnant peu à peu leurs domaines soit à des Églises, soit à des chefs de guerre. Mais ils avaient renoncé aussi à exercer leur autorité de roi en accordant aux évêques, aux abbés, et à beaucoup de seigneurs le privilège appelé immunité, inscrit dans une charte officielle. Par cet acte, le roi interdisait à ses propres agents de pénétrer sur le domaine pourvu de l'immunité pour y faire aucune opération de justice, aucune arrestation, aucune réquisition. À l'origine, l'immunité avait interdit seulement de pénétrer sur le domaine pour y lever aucun impôt. Le propriétaire, soustrait ainsi à toute autorité publique et à tout contrôle, devenait le maître de tous les habitants de son domaine ; il pouvait les faire arrêter, emprisonner, juger, exécuter, leur imposer des taxes et des tra-vaux. Son pouvoir de propriétaire devenait en fait pareil au pouvoir politique d'un souverain. C'est pourquoi Guizot a défini la féodalité une confusion entre la propriété et la souveraineté ; il serait plus exact de l'appeler une paralysie de la souveraineté qui ne laissait plus subsister que le pouvoir de la propriété.

La France, réunie au temps de Charlemagne sous une autorité unique, était désormais partagée entre un très grand nombre de centres d'autorité constitués [104] chacun par un propriétaire de grand domaine, guerrier ou ecclésiastique.

Les dernières invasions. — La désorganisation fut activée par des invasions nouvelles qui, aux IXe et Xe siècles, épouvantèrent les habitants de l'Europe. Ce n'étaient plus, comme au Ve siècle, des peuples cherchant à s'établir ; c'étaient des bandes armées qui venaient seulement pour piller et remporter leur butin. Il en venait des trois extrémités opposés de l'Europe et les envahisseurs appartenaient à trois peuples profondément différents ; mais ils avaient un trait commun. Ils n'étaient pas chrétiens et attaquaient sans scrupule les Églises et les couvents où l'or et l'argent s'accumulaient depuis des siècles dans les bijoux, les chasses de saints, les ornements d'Église ; ils massacraient les prêtres, les moines et les religieuses.

Des pays Scandinaves de l'extrême-Nord venaient ceux qu'on appelait Northman (hommes du Nord). C'étaient des guerriers réunis sous des chefs de grande famille surnommés "rois de mer" ; ils combattaient à pied avec l'épée et la hache de guerre. Ce n'étaient pas des marins ni des pirates, mais ils arrivaient sur des barques manœuvrées avec des rames et pourvues d'une voile qu'ils hissaient seulement par vent favorable. Ceux qui opéraient en France venaient surtout du Danemark, réunis en petites flottes longeant la côte. Ils remontaient les fleuves, pillaient les Églises et détruisaient les villes ou, pour épargner le pays, se faisaient payer une rançon calculée en livres d'argent. Les premières bandes étaient apparues avant la fin du règne de Charlemagne. Après le milieu du IXe siècle, les envahisseurs s'établirent avec leurs familles [105] dans des camps retranchés près de l'embouchure des fleuves, de là ils partaient chaque printemps pour opérer dans l'intérieur.

En même temps, les Bretons, établis depuis le Ve siècle sur les côtes de la péninsule d'Armorique, avaient fini par peupler aussi l'intérieur et avaient été tous réunis sous une famille de chefs qui, au IXe siècle, prirent le titre de roi et firent la guerre aux rois des Francs. Ces rois bretons, qui portaient des noms bretons (Nomenoe, Judicael), résidaient en pays de langue bretonne. Ils étendirent leur domination jusqu'à la rivière du Couesnon sur la région de langue romane qui a conservé le nom de Haute-Bretagne, bien qu'en n'y parle pas breton. Mais leurs descendants, chassés du pays breton par les incursions des guerriers du Nord, se réfugièrent à Nantes en pays de langue française où ils se reconnurent vassaux du roi de France ; ils ne portèrent plus que le titre de duc et devinrent des princes français entourés d'une cour qui parlait français. Dans le pays de langue bretonne, il ne resta plus ni résidence, ni cour princière où pût se former une littérature ou une civilisation bretonne. Les habitants de la Bretagne bretonnante (ou Basse-Bretagne) restèrent des paysans et passèrent désormais pour un peuple à demi sauvage.

Les hommes du Nord établis sur la Seine se fixèrent dans le pays qui prit leur nom, la Normandie. Leur chef Rollon, qui résidait à Rouen, se fit chrétien et se reconnut vassal du roi avec le titre de duc qui devint héréditaire dans sa famille. Il distribua des terres à ses guerriers qui devinrent ses vassaux et il organisa une forte autorité ; il interdit les guerres privées et obligea tous ses sujets à reconnaître le [106] tribunal du duc. Aucun prince ne fut aussi bien obéi que le duc normand.

Les Normands, devenus chrétiens, et mélangés aux anciens habitants de langue romane, parlèrent français et adoptèrent en grande partie les usages français (en gardant quelques habitudes différentes de droit privé) ; mais ils transformèrent la population. Il y eut désormais en Normandie un peuple nouveau dont l'origine Scandinave est restée marquée par un certain nombre de noms de lieux Scandinaves et par une notable proportion d'individus de type nordique fortement accentué, grands, solidement charpentés, aux yeux bleus et aux cheveux blonds qui se trouve jusqu'aujourd'hui, surtout dans la région voisine de la mer. Ce peuple gardait une activité, un esprit d'entreprise, un goût d'aventures en pays lointain qui le distingue nettement de toutes les populations de l'Ouest de la France. Le pays où il s'est formé ne s'était jamais fait remarquer en aucune façon ; un siècle et demi plus tard, la Normandie était célèbre dans toute l'Europe. Elle allait jouer un rôle capital au Moyen âge dans la création de la civilisation française.

Dans le Midi, les envahisseurs étaient les Sarrazins ; c'était le nom donné aux Musulmans de langue arabe (appelés aussi Maures). Établis en Sardaigne, en Corse, en Sicile, ils vinrent par mer au IXe siècle piller les côtes de la Méditerranée ; ils remontèrent le Rhône et pénétrèrent même jusqu'en Savoie. Leur nom est resté aux Monts des Maures, où ils avaient une forteresse à La Garde-Freinet qui ne fut prise qu'au Xe siècle.

La troisième espèce d'envahisseurs fut un peuple [107] de race jaune venu d'Asie, les Hongrois ; c'étaient des cavaliers armés d'un arc. Après avoir ravagé toute l'Allemagne du Sud, ils firent au X° siècle des incursions en Lorraine, en Bourgogne et même dans le Midi jusqu'à Toulouse ; ils donnèrent l'impression de monstres fé-roces. Ils ne laissèrent d'autre trace que leur nom donné aux ogres, êtres surnaturels qui mangent les enfants.

Le succès de ces expéditions renouvelées pendant un siècle et demi montrait l'extrême faiblesse militaire de la population devenue incapable de se réunir en troupes assez bien organisées et commandées pour repousser des bandes, même peu nombreuses. Ces invasions, les dernières qu'ait subies la France, eurent pour résultat immédiat de détruire les villes et les monastères et d'appauvrir le pays en argent. Elles amenèrent une panique si générale que tous les grands propriétaires voulurent avoir une demeure fortifiée. Ce fut d'abord une tour en bois dans une enceinte entourée d'une palissade en bois et d'un fossé. Puis on construisit une forteresse en pierre qui conserva le nom latin de castellum, en français château. Elle était d'ordinaire bâtie sur un sommet isolé par un fossé ; dans les pays plats elle s'élevait sur une butte artificielle en terre appelée motte. Le roi essaya en vain d'interdire la construction de ces enceintes fortifiées qui donnaient à leur possesseur la tentation de désobéir. Le château fort devint un instrument de destruction de l'autorité royale et de l'unité d'obéissance.

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Histoire sincère de la nation française.

Tome premier


Chapitre V

FORMATION DU RÉGIME FÉODAL

La désorganisation du gouvernement et de la société, amenée par l'affaiblissement du pouvoir royal et activée par les invasions, fut suivie aux Xe et XIe siècles par un travail très lent de réorganisation qui transforma à la fois la condition des hommes de guerre, le pouvoir du roi et la vie du clergé.

Vassalité et fiefs. — Nous connaissons très mal ce qui s'est passé alors dans le monde des hommes de guerre ; ils n'écrivaient pas et les actes faits pour leur compte ne se sont pas conservés comme ceux des rois et des prélats. Nous ne voyons guère que les résultats d'une transformation qui a mis deux siècles à s'accomplir.

La bande de guerriers vassaux au service d'un seigneur chef de guerre avait vécu d'abord dans la maison du seigneur ; mais ce régime, qui s'est conservé en Allemagne jusqu'au XIIe siècle, n'apparaît plus guère en France après le IX8 siècle. Les guerriers vassaux ne vivaient plus avec le seigneur, chacun était établi sur un domaine dont le seigneur restait propriétaire [110] légal, mais que le vassal possédait à titre de fief ; il en percevait tous les produits et gouvernait tous les habitants de la même façon qu'un propriétaire.

On entrevoit pourtant dans de très rares documents qu'il devait, rester des hommes de guerre vivant auprès du seigneur ; il semble que c'étaient surtout des jeunes gens et des célibataires qui, n'ayant pas de famille à entretenir, n'avaient pas besoin d'un établissement séparé. Ils sont appelés bacheliers . Mais le seigneur devait préférer ne pas garder dans sa maison des guerriers qui avaient pris femme. Il paraît donc que l'usage de donner une terre en fief a été adopté pour fournir à un vassal marié le moyen de fonder une famille.

Au Xe siècle, l'usage s'établit que le fils d'un vassal avait le droit, à la mort de son père, de prendre sa place et de garder la terre que le père possédait, à condition de se reconnaître le vassal du seigneur. Désormais, la qualité de vassal et la possession d'un fief étaient liées définitivement. Ainsi fut constitué le régime féodal, combinaison de deux usages d'époque différente, la vassalité plus ancienne, le fief plus récent. Il avait pour fondement nécessaire le régime domanial, d'origine beaucoup plus ancienne, qui attachait les cultivateurs à la terre et les soumettait au pouvoir du grand propriétaire.

La pratique montra dès le XIe siècle que les deux usages devenus inséparables étaient à la longue inconciliables. Aussi longtemps que le vassal vivait dans la maison de son seigneur, il se sentait son serviteur, [111] obligé à servir l'homme qui le faisait vivre ; le lien principal entre eux était la qualité de vassal. Mais quand le vassal vécut loin du seigneur sur un domaine où il se conduisait en maître, il se sentit avant tout possesseur du domaine où il se voyait à l'abri dans une maison forte, obéi par les tenanciers qui travaillaient pour lui. L'attachement à la personne du seigneur créé par la vie en commun s'évanouit, l'obligation de servir le seigneur ne fut plus ressentie que comme une charge incommode ; le fief était devenu l'essentiel.

Ce qui devint héréditaire, ce ne fut jamais la terre elle-même donnée en fief, ce fut seulement le droit de l'héritier du vassal à se faire conférer le fief par le seigneur. Le lien personnel entre le vassal et le seigneur ne fut jamais supprimé, l'hommage dû au seigneur rappelait toujours que le lien unissait deux personnes, et qu'il tombait à la mort de chacun des deux. A la mort du vassal, son héritier devait faire hommage au seigneur avant de reprendre (on disait relever) le fief ; à la mort du seigneur, le vassal devait renouveler l'hommage à l'héritier du seigneur. L'acte d'hommage qui rappelait la vassalité précédait l'acte d'investiture ; le seigneur transmettait au vassal la possession du fief par une cérémonie symbolique, en lui remettant un objet qui représentait le fief.

Il vint un temps où le fief fut considéré plutôt comme la possession d'un domaine que comme la récompense d'un service ; il parut naturel alors de posséder plusieurs fiefs acquis par héritage, mariage ou achat. Quand ces fiefs dépendaient de plusieurs seigneurs différents, le même homme se trouva vassal de plusieurs seigneurs différents. Quand ces seigneurs se [112] faisaient la guerre, il aurait dû combattre à la fois dans les deux camps ; aussi arrivait-il qu'en prêtant serment de combattre les ennemis du seigneur, un vassal exceptât un autre seigneur de qui il était déjà vassal. Il pouvait même arriver d'être à la fois le vassal d'un homme à cause d'un fief et son seigneur à cause d'un autre. Dans ces deux cas, le devoir du vassal devenait inconciliable avec la possession du fief. L'hommage du vassal avait été l'origine du régime créé par le seigneur pour s'assurer une escorte de guerriers. Mais il avait été peu à peu affaibli par la féodalité devenue héréditaire, au point de se réduire à une vaine cérémonie.

C'est en France que le régime féodal avait commencé à se former et qu'il fut le plus fortement organisé. Non seulement toutes les hautes fonctions du gouvernement et de l’Église et tous les grands domaines finirent par être constitués en fiefs ; mais sur un même domaine il se fit plusieurs constitutions de fief. Le chef de guerre qui avait reçu d'un comte une terre en fief en cédait une partie (ou même la totalité) à un autre chef qui, à son tour, la cédait à un autre guerrier à titre de fief. Cette opération pouvait se renouveler pour d'autres vassaux ; on les appelait "arrière-vassaux" et leurs fiefs "arrière-fiefs". Ainsi fut créée une succession de fiefs dépendant l'un de l'autre qui pouvait aller depuis le roi en passant par le comte, puis par les grands seigneurs jusqu'au simple chevalier, de sorte qu'un même homme possesseur de plusieurs fiefs pouvait se trouver placé à la fois à des degrés différents de la série des vassaux. On l'a appelée "la hiérarchie féodale", nom ambitieux pour un régime formé sans plan d'ensemble, [113] au hasard des accidents de famille.

La dépendance des fiefs était en partie d'origine fictive, car ils étaient tous réputés avoir été donnés au vassal par le seigneur propriétaire ; mais le roi, de qui tous les pays de France étaient tenus en fief, n'avait jamais été propriétaire de toutes les terres du royaume. Il faut donc admettre que les véritables propriétaires, en se déclarant vassaux du roi (ou d'un comte), lui avaient fait fictivement abandon de leur domaine et que le roi (ou le comte) le leur avait rendu en fief.

Le régime féodal bouleversait les habitudes établies par le droit romain en matière de propriété. En droit romain, la propriété était un pouvoir absolu exercé par un seul individu et transmis tout entier par héritage, testament ou contrat. Elle se conservait encore au temps des rois francs et l'on distinguait la propriété venue d'héritage par un mot d'origine inconnue (peut-être franque) alod, en opposition aux acquêts ; pour indiquer l'ensemble de la propriété d'un homme, on disait : tam de alode quam de comparato (soit en alleu soit en acquêts). Mais déjà sur les grands domaines les cultivateurs, colons ou serfs, étaient fixés de père en fils sans que le propriétaire eût le droit de leur enlever leur terre ; il s'y était créé un droit de possession perpétuel du tenancier, droit qui limitait le pouvoir du propriétaire. L'usage du fief créa une autre espèce de droit, celui du possesseur investi du fief.

Quand presque toutes les terres eurent été constituées en fief, il ne resta presque plus de propriété héréditaire. L'alleu, c'est-à-dire la propriété à la façon romaine, devint une exception si rare dans la France au Nord de la Loire que toute [114] terre y était considérée comme un fief à moins de prouver par un titre formel qu'elle était une propriété. C'est le sens de la règle : "Pas d'alleu, sans titre." Le droit de propriété, qui était la règle du régime romain, était devenu l'exception dans le régime féodal, et sur presque toutes les terres plusieurs individus à la fois avaient un droit de possession héréditaire.

Transformation de la royauté. — Bien que les documents soient rares sur les Xe et XIe siècles, nous sommes à peu près renseignés sur la royauté ; il y a toujours eu des chroniqueurs pour raconter les aventures du roi et de tous les rois il s'est conservé quelques actes authentiques. Mais leur histoire a longtemps été mal comprise parce que les historiens, habitués à voir la royauté héréditaire, s'imaginaient que la France avait passé successivement sous trois familles royales, appelées aussi "races" ; les Mérovingiens, jusqu'en 753, les Carolingiens jusqu'en 987, les Capétiens. C'est cette succession de trois "dynasties" qui s'enseignait dans les écoles. En fait, le titre de roi jusqu'au XIe siècle est resté personnel sans être attaché à aucun territoire fixe. Le pouvoir réel du roi a dépendu de son caractère personnel et des conditions toujours variables d'où il tirait les moyens pratiques de se faire obéir. Charlemagne était tout autrement puissant que son petit-fils Charles le Chauve.

Quand les chefs de guerre, investis par le roi des fonctions qui leur donnaient le pouvoir de commander, eurent cessé d'obéir au roi, le pays se divisa en territoires gouvernés chacun par un duc, un comte, un seigneur, pratiquement indépendant qui se conduisait [115] en souverain ; ce sont ces chefs indépendants que les chroniqueurs appellent "les grands". La seule différence entre eux et le roi, c'est que le roi était officiellement leur supérieur, ce qui se marquait par un symbole féodal : les grands prêtaient le serment d'hommage au roi comme étant leur seigneur.

Les princes de la famille carolingienne devinrent si faibles, vers la fin du IXe siècle que les grands de France, en 888, portèrent leur hommage à un grand d'une autre famille, Eudes, comte de Paris. Cet acte était contraire à l'usage ; les grands avaient l'habitude de reconnaître pour roi un membre de la famille royale. Comme ce nouveau venu n'avait aucune qualité héréditaire, on a dit qu'il avait été élu roi par les grands ; mais ce n'était pas une élection faite dans la forme régulière d'un vote ; les guerriers ne connaissaient pas ce genre de pratique. Pendant plus d'un siècle, le titre de roi était resté disputé entre l'ancienne famille carolingienne et une famille nouvelle issue de Robert, comte de frontière, chargé de défendre le pays d'Angers contre les Bretons. Son fils Eudes, qui avait défendu Paris contre les Normands, fut le premier de la famille qui porta le titre de roi. Entre 888 et 987, il y eut quatre rois de la famille de Charlemagne et trois rois de celle de Robert. Les descendants de Robert, qui ne furent pas rois, sont appelés par les chroniqueurs ducs des Francs. Le plus puissant, Hugues, possédait les territoires de cinq comtes. On a dit plus tard qu'il possédait le duché de France ; ce duché n'a jamais existé ; les titres étaient encore personnels.

La date (987) adoptée par les historiens comme l'avènement de la troisième dynastie des rois de [116] France, qu'ils appelaient capétienne, marque seulement le moment à partir duquel le titre de roi fut porté sans interruption par les descendants de Robert. Ce ne fut pas une révolution ; la seule nouveauté, c'est que, depuis Hugues, devenu roi en 987, le titre resta toujours dans la même famille. Le nom même de Capétiens ne fut inventé que plus tard ; il paraît avoir été un surnom donné au duc Hugues (cappatus, l'homme à la chape), à cause de la chape de saint Martin. C'est l'origine de la maison de France, la plus ancienne famille d'Europe, la seule dont la généalogie remonte jusqu'au IX° siècle.

Le roi conserva les deux caractères qui élevaient le roi carolingien au-dessus des autres hommes : 1°. Il était le chef de guerre de tout le pays et à ce titre le seigneur de tous les grands ; tous étaient obligés de venir faire l'hommage dû par le vassal et reconnaître qu'ils tenaient de lui en fief leur dignité et leur territoire ; 2°. Il était sacré par un évêque avec l'huile sainte et considéré comme doué d'un pouvoir surnaturel qui se marquait par le miracle des écrouelles, le roi touchait les scrofuleux pour les guérir.

La qualité de roi resta d'abord personnelle, comme toutes les relations entre les guerriers ; elle dérivait de l'hommage fait par les grands à sa personne et de la cérémonie du sacre accomplie sur sa personne. Mais en ces temps où toutes les conditions devenaient héréditaires, il était plus facile de faire reconnaître aux "grands" comme roi le fils du roi. Les premiers rois de la nouvelle dynastie prirent la précaution de désigner leur fils de leur vivant en lui faisant prêter hommage par les grands et le faisant sacrer. Philippe fut sacré à sept ans. L'usage de la [117] France ne différait pas, en principe, de celui de l'Allemagne ; dans les deux pays on peut dire que le titre de roi était électif dans une famille. En Allemagne, le titre resta électif parce que les familles royales s'éteignirent ; en France, le titre se transmit en ligne directe de mâle en mâle de 987 à 1316 jusqu'à ce que l'hérédité fût devenue un usage indiscutable. Le succès de la famille de France tint à ce que le roi eut des fils pendant plus de trois siècles.

Le titre de roi était indivisible ; il ne se partageait plus entre les fils du roi comme au temps des rois francs ; le royaume n'était donc plus exposé à être démembré. Mais de l'ancienne coutume du partage se conserva l'usage de donner aux cadets du roi une portion de son domaine comme apanage (moyen de subsistance), usage qui devait aboutir à retarder de deux siècles la constitution définitive du territoire français.

Le territoire du royaume et le domaine royal. — Le roi capétien, issu d'une famille de grands, tenait de cette double origine deux pouvoirs d'espèce différente. Comme roi il était le seigneur de tous les grands du royaume ; comme grand il gardait dans son domaine une portion du royaume où les grands propriétaires du pays étaient ses vassaux. Les érudits modernes ont essayé de distinguer entre les "grands vassaux" du royaume et les vassaux du domaine du roi ; mais cette distinction était trop subtile pour les hommes de ce temps, car les simples vassaux du domaine faisaient hommage au roi dans la même forme que les grands vassaux du royaume. La distinction entre le territoire du royaume où le roi n'était que le seigneur d'un prince et le territoire du domaine [118] royal où le roi était le seul prince ne pouvait même pas se faire.

Il serait difficile de préciser sur quels pays s'étendait le royaume, encore plus le domaine royal. Le territoire du royaume a varié, constitué en 843 par le partage de Verdun, agrandi en 870 par le traité de Mersen, diminué au Xe siècle au profit des rois allemands, il était beaucoup plus petit que la France actuelle. Il ne comprenait pas la région à l'Est du Rhône, dépassait à peine la Saône et n'atteignait pas la Meuse. Il s'étendait par contre un peu en dehors de la France aux deux extrémités, au Nord sur la Flandre, au Sud sur le comté de Barcelone. Il n'avait pas de frontières naturelles ; ses frontières chevauchaient sur les Pyrénées, le Rhône et la Saône. Il se composait de deux parties qui avaient porté longtemps des noms différents, la France (pays des Francs) au Nord de la Loire, l'Aquitaine entre la Loire et les Pyrénées, dont les populations d'origine différente se sentaient encore étrangères.

Le domaine royal ne formait pas un territoire continu ; ce n'était qu'un ensemble de domaines dispersés entre la Loire et la Somme. Il n'avait pas de limites précises et il a fallu aux érudits un long travail pour en connaître l'étendue. Il ne comprenait plus les cinq comtés qu'avait possédés au Xe siècle le duc Hugues ; il n'en restait que deux, Orléans et Etampes (d'où sont datés la plupart des actes du roi au XIe siècle), un petit morceau du comté de Senlis et, dans quelques villes, une tour et des maisons. Le tout a été évalué à six mille huit cent seize kilomètres carrés, divisés en cinq morceaux, outre les petites enclaves. Ce domaine n'avait pas pour centre Paris, [119] comme on l'a cru longtemps. Le comté de Paris était un fief de l'évêque, et pour sortir de l'île de la Cité, il n'y avait que deux ponts, chacun fermé par une forteresse (Châtelet) appartenant à un seigneur. Le roi résidait de préférence à Orléans.

Le roi continuait à mener la vie d'un seigneur guerrier, allant de l'un à l'autre de ses domaines avec son escorte qui vivait sur les produits du domaine où il séjournait et faisant la guerre aux seigneurs de son voisinage. Comme tous les seigneurs puissants, il vivait au milieu d'un entourage appelé la cour, d'un nom populaire qui désignait à la fois la maison et le domaine. C'était, comme au temps des rois francs, un assemblage confus de serviteurs permanents, de familiers, de visiteurs logés et nourris par lui, se déplaçant avec lui, car le roi n'avait pas de résidence fixe. Cette vie ambulante est restée jusqu'au XVIe siècle la tradition de la Cour de France.

Le roi n'avait guère d'autres revenus que les produits de ses domaines perçus surtout en nature, et la regale (droit du roi) sur quelques évêchés, qui consistait à en percevoir les revenus quand le siège était vacant. Les opérations du gouvernement étaient rudimentaires. Le roi rendait la justice à la façon des seigneurs en ordonnant la bataille entre les plaideurs. La justice sur les paysans et les gens du peuple de ses domaines était affermée à des régisseurs qui levaient les amendes. Le roi allait en guerre contre ses voisins avec son escorte de cavaliers et les vassaux de son domaine.

Jusqu'à la fin du XIe siècle, le roi resta très faible, sans aucun pouvoir réel sur les grands du royaume, impuissant même à se faire obéir dans le pays où il [120] vivait ; le seigneur de Montlhéry avec sa tour fortifiée lui barrait la route entre Paris et Orléans. La plus grande partie de ses forces se composait des guerriers recrutés par les évêques du Nord de la France qui obéissaient encore au roi resté le seul représentant de l'unité. Le territoire du royaume était partagé entre des grands qui, presque tous, portaient le titre d'une ancienne fonction devenue héréditaire, duc, comte, vicomte (lieutenant du comte) ; quelques-uns restés sans titre s'appelaient sire (seigneur), le sire de Bourbon, le sire de Beaujeu.

Transformation du clergé. — Le clergé, organisé à la façon ro-maine, sous une autorité centrale opérant suivant des règles écrites, fut contraint peu à peu de s'adapter aux habitudes d'une société où toute autorité était morcelée, toute activité dirigée par la coutume. Son genre de vie devint semblable à celui de la société laïque que le cierge appelait saeculum (siècle) ; on disait qu'il se "sécularisait". La transformation résulta des conditions de vie du clergé qui le rendaient dépendant des laïques par trois procédés.

1°. Les clercs, occupés par leurs fonctions, ne produisaient pas ce qui leur était nécessaire pour se nourrir. Il leur fallait posséder des moyens de subsister ; en ce temps où la seule richesse était la terre, tout établissement ecclésiastique avait besoin de terres cultivées par des paysans et dont les clercs percevaient les produits. Tout évêché, abbaye, ou Église, ayant ce qu'on appelait cura (charge) d'âmes (de là les noms de curé et cure) était propriétaire d'un domaine inaliénable puisqu'il appartenait non au clergé, mais au saint, patron de l'Église. Ce domaine s'augmentait indéfiniment par des donations nouvelles ; [121] car l'usage exigeait que tout fidèle, en faisant son testament, léguât au saint, "pour le salut de son âme", était-il dit dans l'acte, une terre grande ou petite, afin que le saint intercédât en sa faveur auprès de Dieu. Une partie du domaine des couvents consistait en pièces de terre de toutes dimensions acquises par des legs. Le clergé était entré ainsi, par la propriété, dans le régime domanial. La propriété du domaine appartenait à l'Église, mais l'évêque, l'abbé, le curé jouis-saient des revenus. Le domaine était appelé bénéfice et lié à la fonction appelée office, tout comme au IXe siècle le bénéfice concédé au vassal avait été lié au service dû au seigneur. Mais de même que le vassal avait fini par regarder le service comme un accessoire et le fief comme l'essentiel, le clerc en vint à considérer comme l'essentiel le bénéfice qui lui fournissait ses moyens de vivre et à sentir l'office comme une charge incommode. Il chercha à se dispenser de sa fonction en la déléguant à un suppléant (c'est le sens du mot vicaire) chargé de faire le travail, tandis que lui-même gardait pour lui la plus grande part des revenus du domaine. Les clercs privilégiés, débarrassés de la fonction qui les aurait obligés à résider au lieu où elle devait être exercée, parvinrent à cumuler plusieurs bénéfices, de même que les vassaux cumulaient plusieurs fiefs. Ils cessèrent de remplir une fonction religieuse pour devenir des propriétaires oisifs.

2°. Les prélats, possesseurs de grands domaines et depuis Charlemagne investis de hautes fonctions de gouvernement, avaient été obligés de faire hommage au roi et de devenir ses vassaux. Astreints en cette qualité à fournir au roi une troupe d'hommes de guerre, [122] ils avaient eu besoin d'une escorte armée et l'avaient formée soit en prenant des hommes sur les domaines de leur Église, soit en engageant des guerriers qu'ils entretenaient en leur donnant des terres en fief. Les évêques et les abbés étaient ainsi entrés dans le régime féodal à la fois comme vassaux du roi et comme seigneurs de vassaux pourvus d'un fief pris sur un domaine d'Église.

3°. Dans cette société où toute condition sociale tendait à se transmettre de père en fils, le clergé seul, voué au célibat, ne pouvait, comme les autres classes, se recruter par hérédité ; à chaque génération, il se renouvelait par des recrues nées dans les familles laïques et qui entraient dans le clergé par des voies différentes. L'évêque entretenait dans sa maison des jeunes gens auxquels il faisait donner l'instruction nécessaire pour les fonctions d'Église ; il recrutait parmi eux les prêtres et les clercs pour les emplois les plus recherchés, auprès de l'évêque. Dans les campagnes, il nommait d'ordinaire comme prêtre de la paroisse le clerc désigné par le seigneur propriétaire du village, pris souvent parmi ses domestiques.

Les moines se recrutaient de deux façons. Les uns avaient été donnés tout enfants par leurs parents au couvent ; ils y avaient vécu dès leur jeune âge au milieu des moines et avaient été dressés à obéir à la règle. Les autres, entrés adultes et volontairement au couvent, y avaient été amenés par des motifs très divers. Il y avait des laïques, même de grands seigneurs dégoûtés de la vie du monde, venus pour travailler en paix au salut de leur âme, des pécheurs repentis obsédés par la crainte de l'Enfer, des indigents, [123] des vagabonds, même des criminels qui trouvaient au couvent un refuge et un moyen d'existence.

Suivant les règles de l'Église, l'évêque devait être élu par les prêtres de l'Église cathédrale (celle du chef-lieu du diocèse) organisés depuis le IXe siècle sur le modèle des couvents en une communauté de chanoines (ce terme signifie soumis à la règle). L'abbé devait être élu par les moines de son couvent. Mais les dignités d'évêque et d'abbé qui donnaient la possession d'un énorme domaine étaient devenues pour les hommes laïques puissants un moyen commode de pourvoir leurs fils cadets d'un bénéfice qui leur assurait une grande richesse et un rang supérieur dans la société ; ils obligeaient les chanoines ou les moines à élire évêque ou abbé leurs fils, souvent même encore enfants.

Ces laïques entrés dans le clergé y apportaient les habitudes d'une société ignorante et grossière ; ils restaient incultes, indifférents aux règles de l'Église ou incapables de s'y conformer. Les prélats de famille guerrière continuaient à mener la même vie que leurs parents ; ils allaient à la guerre et à la chasse, s'enivraient dans les banquets, vivaient avec des femmes et négligeaient leurs fonctions d'évêque ou d'abbé. Les prêtres et les clercs n'étant ni instruits ni surveillés, ne se distinguaient plus guère des laïques ; -ils portaient le même costume, prenaient part aux mêmes divertissements, allaient dans les tavernes, jouaient à des jeux d'argent et prenaient une femme, légitime ou non. Les moines, indociles à leur règle, cessaient d'obéir à leur abbé, de travailler, de prier et d'observer les jeûnes et les abstinences.

Dans quelle mesure le clergé en France s'était-il [124] "sécularisé", les documents ne permettent pas de le préciser, mais ils donnent l'impression qu'au Xe siècle, la très grande majorité des prélats et des prêtres vivaient en dehors de la règle. La plupart des récits se rapportent au clergé régulier ; ils donnent des exemples nombreux de couvents déréglés ; parfois les moines ont chassé l'abbé quand il a essayé de les soumettre à la règle. Les abbés qui ont réussi à la rétablir dans leur monastère sont comblés d'éloges qui font penser qu'ils ont paru en leur temps de rares exceptions.

La réforme du clergé. — Le clergé s'était écarté de la tradition romaine d'unité et d'ordre ; il se rapprochait de la société féodale laïque, morcelée et désordonnée. Ce genre de vie, contraire aux lois de l'Église, affligeait les ecclésiastiques restés fidèles à la tradition. Dès le Xe siècle, il s'en trouva quelques-uns résolus à rétablir la discipline en obligeant les clercs à obéir aux règles. L'initiative fut prise par les moines qui vivaient séparés du monde laïque, habitués à une discipline plus sévère que les clercs séculiers, réunis dans des couvents, où il était plus facile d'organiser la vie régulière et de la surveiller.

Quelques abbés entreprirent de rétablir la règle ancienne de saint Benoît ; c'est ce qu'on appelait réformer, ce qui voulait dire seulement restaurer (rétablir la forme). L'exemple fut donné par l'abbaye de Cluny en Bourgogne où la réforme fut faite par un grand seigneur laïque devenu abbé. Il fut suivi peu à peu par un nombre de plus en plus grand de couvents. On en peut conclure que le sentiment de la population en France était devenu favorable aux partisans de la réforme.

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Dans les abbayes réformées, la discipline fut restaurée suivant la règle de saint Benoît et renforcée par une nouvelle organisation des couvents. Jusque là, chaque monastère avait eu son abbé pleinement indépendant, sans lien avec les autres monastères, bien que soumis à la même règle. Les abbayes réformées se soumirent à l'abbaye de Cluny et se transformèrent en simple prieuré, dont le chef (le prieur) ne fut plus qu'un délégué de l'abbé de Cluny. Toutes ensembles formèrent une communauté puissante, possédant des couvents et des domaines dans toute la France, et même au dehors, soumise directement au Pape ; elle s'appela l'Ordre de Cluny.

Après avoir réformé le clergé régulier, les réformateurs entrepri-rent au XIe siècle de forcer le clergé séculier à renoncer aux usages qui rendaient sa vie semblable à celle des laïques. Ils empêchèrent les prêtres de prendre femme et les prélats d'aller à la guerre ; ils voulurent même les empêcher de recevoir du roi en fief un évêché ou une abbaye. Ce fut l'occasion d'un conflit qui dura jusqu'au XII° siècle et prit, en Allemagne et en Italie, la forme d'une guerre entre le Pape et l'Empereur ; il fut moins violent en France où le roi était faible. Il se termina par un compromis, proposé par un pape français, Calixte II, qui avait été évêque de Vienne.

La pratique de la religion chez les laïques. — Les documents de ce temps, œuvres des gens d'Église, nous renseignent très mal sur les relations entre le clergé et les laïques, et nous laissent à peine entrevoir ce qu'était la religion réelle de la population. Les laïques ne recevaient alors aucune instruction religieuse ; ils n'avaient de la doctrine chrétienne qu'une [126] connaissance rudimentaire réduite à quelques formules de la confession de foi, la toute puissance de Dieu, l'Incarnation du Christ, la Trinité, la résurrection des morts. Les croyances capables d'agir sur la conduite étaient en ces temps surtout la crainte d'un Dieu impitoyable et la peur du Jugement dernier et de l'Enfer rendus sensibles par les images sculptées ou peintes dans les Églises.

La religion active consistait surtout en rites matériels que le peuple avait de tout temps pratiqués comme doués d'une puissance matérielle effective, en particulier comme des procédés de guérison. C'étaient l'assistance à la messe, miracle renouvelé chaque jour qui transformait la nature de l'hostie, la communion à laquelle s'attachait un pouvoir magique capable d'opérer une guérison, les processions où la châsse d'un saint portée en cérémonie devait écarter d'un pays les fléaux de tout genre, épidémie, famine, sécheresse ; les pèlerinages aux sanctuaires pourvus de forces surnaturelles pour guérir les malades ou faire naître les enfants. Les sacrements, outre leur vertu surnaturelle, répondaient au besoin traditionnel de solenniser les moments décisifs de la vie ; ils s'étaient adaptés à ce rôle. Le baptême, devenu le baptême des enfants, marquait l'entrée dans la vie plutôt que l'admission dans l'assemblée des chrétiens. Le mariage avait obtenu la dignité de sacrement. L'extrême-onction préparait à la mort.

Les cérémonies du culte frappaient l'imagination et plaisaient aux fidèles par le déploiement des costumes et des ornements d'Église en étoffes brillantes, par les objets du culte en or et en argent enrichis de pierreries, par la puissance des chœurs et l'accent [127] solennel de la musique sacrée. Ils s'étaient accoutumés aux formes orientales de la vénération, les génuflexions et même le prosternement, contraire aux usages et aux sentiments de l'Occident.

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Histoire sincère de la nation française.

Tome premier


Chapitre VI

Création de la société française et de l'État français

Stabilisation de la société. — La population de la France, plongée depuis le V° siècle dans la confusion de régimes désordonnés et instables qui ne laissaient rien créer de durable, commence vers la fin du XIe siècle à se fixer dans des conditions de vie permanente qui, par une évolution lente, se consolident au cours du XIIe et du XIIIe siècle.

Cette fixité se marque dans les noms même des hommes et la désignation des pays. Jusqu'au XIe siècle, chaque individu ne portait qu'un nom, celui qui lui avait été donné à sa naissance, le nom de "baptême" (Jean, Paul, Louis). Désormais, à ce nom, devenu un prénom, s'ajoute un nom qui se transmet du père aux enfants et se perpétue de génération en génération, en devenant le "nom de famille". Il a des origines variées. C'est un nom de qualité personnelle (Legrand, Petit, Lenoir, Lebeau, Legros), ou bien un nom de profession (Meunier, Charron, Masson), parfois de forme variée (suivant les dialectes le forgeron [130] s'appelle Fèvre, Favre, Faure, Haury) — ou bien un nom de lieu (Dumont, Dubois, Dulac), ou de plante (Fougère) ou d'animal (Lebœuf). C'est souvent un ancien prénom germanique tombé en désuétude (Gautier, Durand, Arnaud, Ratier, Gibert, Gosselin). On n'a pas suivi en France l'usage fréquent dans les pays du Nord de former le nom de famille en ajoutant un suffixe au nom du père, le son anglais, le sen Scandinave — le vitch slave.

La vie repose désormais sur le respect de la coutume ancienne, admise comme le fondement de tout droit, et sur la transmission héréditaire de toute possession et de toute condition sociale. Comme la coutume diffère à l'infini suivant les lieux, il en résulte une variété extrême de régimes même dans le clergé, car les règles uniformes que lui imposait l'Église ne parvinrent pas à le priver de toute originalité locale. Aussi ne peut-on connaître vraiment la vie du Moyen âge que par de longues études de détail. Il ne s'agit donc ici que d'en décrire les traits généraux, résultant de conditions communes. Ces conditions ont été de deux sortes ; d'une part une série d'événements importants ; d'autre part, la structure nouvelle de la société.

Effets des événements politiques. — Depuis la dissolution de l'Empire de Charlemagne pendant deux siècles, l'évolution de la société en France se faisait par des milliers de petites opérations locales sans lien ni direction. Mais depuis la fin du XI° siècle commencent des opérations faites par une masse d'hommes agissant sous une direction commune en vue d'un but commun qui aboutissent à un événement général dont l'action se fait sentir sur toute la population. [131] Il ne peut être question de raconter en détail ces événements ; il faut du moins les rappeler dans une revue sommaire.

Le premier en date est la conquête de l'Angleterre par le duc de Normandie qui prépare le partage du territoire du royaume français entre les rois de France et d'Angleterre, d'où va naître un État de guerre continu entre les deux rois.

À la fin du XIe siècle commence la croisade prêchée dans une ville française (Clermont) par un pape français (Urbain), exécutée par des chevaliers de tous les pays de France. C'est un pèlerinage en armes pour conquérir le sanctuaire le plus vénéré, le tombeau du Christ. Il aboutit à créer en Syrie de petits États dominés par des princes et des chevaliers français parlant la langue française, vivant à la française, suivant les usages du régime féodal français. Les croisades, sous !a forme d'expéditions au secours des principautés de Syrie, se prolongent pendant plus d'un siècle et demi. Elles ont mis en contact personnel les guerriers de toute la France et de tous les pays chrétiens d'Occident. Elles leur ont fait connaître les pays byzantins et musulmans ; ils y ont vu de plus grandes villes, de plus beaux monuments, des industries d'art plus avancées, une vie plus raffinée que dans leur patrie.

L'action des croisades sur la société reste matière à discussion. On voit bien les produits et les arts d'origine orientale introduits en France, les soieries, les étoffes de luxe, le papier, le sucre, l'alcool, les médicaments qui ont enrichi la civilisation matérielle. Mais il est difficile de distinguer s'ils ont été introduits en France directement par les croisés de Terre [132] sainte ou indirectement par l'intermédiaire des pays en contact avec la civilisation orientale, l'Espagne, la Sicile, Venise. Ce qui paraît bien provenir directement des croisades, c'est la mode de porter la barbe qui se maintiendra pendant des siècles et l'usage des bains chauds qui durera dans les villes jusqu'à la fin du XV0 siècle. C'est aussi dans les croisades que s'est créé l'usage des armoiries comme signes distinctifs ; ce que prouvent les figures orientales (lion, léopard, besant) et les termes arabes (gueule, azur, sinople), employés dans le blason.

Depuis le milieu du XIIe siècle, les grands événements sont la guerre entre les rois de France et d'Angleterre qui aboutit, au début du XIIIe siècle, à l'agrandissement du domaine royal par les conquêtes de Philippe-Auguste et à la victoire du roi de France sur les princes coalisés, puis la croisade contre les Albigeois exécutée par les chevaliers du Nord de la France qui aboutit à rattacher au royaume les populations du Midi en faisant entrer dans le domaine royal le Languedoc, pays de langue et de civilisation méridionales.

Naissance d'une civilisation française. — Le XIIe siècle est la période la plus féconde du Moyen âge. On voit apparaître à la fois toutes les créations originales, la chevalerie et la courtoisie — les communes, la bourgeoisie, les corps de ville et les métiers — le droit coutumier et la résurrection du droit romain — la renaissance des écoles qui va aboutir à l'Université — l'architecture gothique appelée alors "ouvrage français" — la langue française et la langue romane du Midi appelée improprement provençal — la poésie lyrique des troubadours du Midi, les chansons de [133] geste et les fabliaux du Nord. C'est par une floraison spontanée sans précédent, comparable à ce qu'on a appelé "le miracle grec", que se produit la civilisation française radicalement différente des civilisations antiques orientales ou méditerranéenne.

Elle s'est formée sur un territoire restreint autour de Paris, limité à la Normandie, la région parisienne, la Picardie et la Champagne, peut-être avec l'aide de quelques personnages "aquitains" venus de l'Ouest. Il ne faut pas se laisser prendre aux termes de "roman" et de "latin". Le roman n'a plus de romain que le nom ; et bien que le français soit qualifié de langue latine, il n'a de latin que le vocabulaire, encore est-ce celui de la langue parlée par le peuple. Il diffère radicalement du latin par la phonétique, par la morphologie qui a laissé tomber les cas, par la syntaxe devenue analytique par l'allure de la phrase courte, claire, simple. De même que la langue, la poésie française repose sur des procédés inconnus du vers latin classique, sur le nombre des syllabes et sur la rime ou l'assonance à la fin de chaque vers.

Formation des classes. — C'est sous l'action de cette civilisation fondée sur des sentiments et des usages tout à fait étrangers au monde antique que s'est organisée la société d'où, par une évolution désormais continue, est sortie la nation française contemporaine. Cette société, fixée depuis le XIIe siècle dans des cadres solides, se divise en classes nettement séparées par leurs occupations, leur genre de vie et leur rang dans l'opinion ; les paysans réunis sous le nom commun de vilains, les hommes de guerre qui deviennent les nobles, la classe nouvelle des bourgeois qui se crée dans les villes, centres du commerce et [134] de l'industrie renaissants, la classe des clercs (gens d'Église) qui se transforme en s'adaptant à de nouveaux genres d'activité. Cette structure de la société va devenir le fondement permanent de la nation ; son importance est si décisive dans l'évolution du peuple de France qu'il ne paraîtra pas disproportionné de consacrer une étude séparée à chacune de ces classes, de façon à en préciser les caractères et à en décrire l'évolution pendant cette période décisive des XIIe et XIIIe siècles où naît la civilisation française.

Les lacunes de nos connaissances sur la société. — Mais avant d'aborder cette description, il faut avertir que nous sommes très inégalement renseignés sur les différentes classes de la société et les différentes régions de la France. Les archives des seigneurs laïques ont disparu ; il ne s'est conservé qu'une partie des archives du roi, de quelques grands princes et de quelques corps de ville. La très grande majorité des documents conservés se rapporte seulement aux domaines et à la vie du clergé. D'ailleurs, les paysans et les nobles n'écrivaient pas. Les documents, les récits, les actes pratiques sont l'œuvre de gens d'Église vivant en dehors de la vie laïque qu'ils comprenaient mal et qu'ils méprisaient. Ils écrivaient en un latin souvent prétentieux, imité du latin classique qui déforme les usages et les sentiments réels de leurs temps ; nous voyons le Moyen âge au travers d'une gigantesque composition scolaire en latin. Les détails de la vie réelle nous sont connus surtout par les œuvres d'imagination en langue vulgaire, les chansons de geste où est décrite la vie des nobles, les fabliaux qui représentent surtout la vie bourgeoise.

Les documents sont très inégalement répartis sur [135] le territoire. Presque tous les récits, les œuvres littéraires et les actes officiels proviennent des régions du Nord, depuis la Loire jusqu'à la Belgique, la Normandie et la Champagne, ou de la Bourgogne, ou de la région Sud-Ouest (Aquitaine et Languedoc). Sur les régions de l'Ouest et du Massif Central, nous n'avons que des renseignements épars et très sommaires. Il ne nous reste presque rien sur tout le Sud-Est au delà du Rhône qui ne faisait pas partie du royaume. Nous devons donc nous garder de la tentation de généraliser et nous efforcer de ne pas vouloir savoir ce que les documents ne nous apprennent pas.

Le roi et les princes. — Jusqu'à la fin du XIIe siècle, le roi en France ne s'est distingué des autres grands seigneurs que par un titre supérieur de dignité. Il n'exerçait sur le royaume aucun pouvoir effectif et il n'a pris part à aucune des créations originales qui ont constitué la civilisation française, les communes, les métiers, les Universités, la chevalerie, la courtoisie. Il n'a participé ni à la première, ni à la quatrième croisade, les seules qui aient abouti à une création d'État.

Le territoire du royaume était partagé entre des princes héréditaires établis chacun dans une région, devenu un véritable petit État. Le prince portait son titre de duc ou de comte "par la grâce de Dieu", battait monnaie en son nom, et se conduisait en souverain indépendant ; il faisait parfois la guerre au roi lui-même. Il n'existait aucun nom officiel pour désigner ces principautés que les historiens ont parfois qualifiées de "grands fiefs". L'habitude s'est établie de les appeler du nom ecclésiastique de provinces qui s'est perpétué dans la langue (bien qu'aucune ne [136] corresponde exactement à une province ecclésiastique). Les domaines des princes ont pris des noms nouveaux, quelques-uns dérivés du nom d'un peuple barbare (Normandie, Bretagne, Gascogne, Bourgogne), la plupart dérivés du nom de la ville chef-lieu qui perpétuait le nom d'un ancien peuple gaulois (Anjou, Touraine, Poitou, Limousin).

Le nombre de ces petits États a varié avec les aventures de la fa-mille qui les possédait, suivant qu'un domaine a été partagé entre plusieurs héritiers ou réuni à d'autres par mariage ou conquête. En général, les principautés ont tendu plutôt à s'agrandir par des réunions de territoires nouveaux dans le Nord et l'Est et à se morceler par des partages dans le Sud et l'Ouest. Ainsi s'est opérée au Nord de la Loire une concentration en grandes "provinces" dont les noms se perpétuent dans l'usage bien qu'elles aient été découpées chacune en plusieurs départements. Au contraire, au Sud-Ouest, la grande région, appelée depuis l'antiquité Aquitaine, s'est morcelée en fragments dont un seul, le pays autour de Bordeaux, a conservé le nom d'Aquitaine (sous la forme "Guyenne"). La plus grande partie avait passé avec le titre de duc au comte de Poitiers ; il possédait en domaine direct le comté de Poitou et avait pour vassaux plusieurs grands seigneurs titrés devenus des princes indépendants en fait dans les pays montagneux du Massif Central (Limousin, Auvergne). Le pays entre la Gironde et les Pyrénées, appelé Gascogne, avait été démembré en petites seigneuries par des partages entre des fils de princes dont quelques-uns avaient pris le titre de comte. Le seul grand État au Sud-Ouest était celui du comte de Toulouse ; son domaine [137] s'étendait sur une partie du pays de la Garonne et il avait pour vassaux tous les seigneurs indépendants jusqu'au Rhône. Cette région prit alors dans l'usage populaire le nom de Languedoc parce qu'on y parlait une langue différente du français du Nord.

Le domaine royal, le seul territoire gouverné réellement par le roi (on l'appelait parfois "pays de l'obéissance du roi"), était donc entouré de véritables États où les vassaux du roi avaient autant de pouvoir que lui dans son domaine. C'étaient au Nord le comté de Flandre qui s'étendait jusqu'à la Somme avant que l'Artois en eût été détaché, — à l'Est le comté de Champagne dont le comte possédait aussi le comté de Blois sur la Loire, — au Sud le duché de Bourgogne, — à l'Ouest le duché de Normandie où le duc était si puissant qu'il interdisait à ses sujets de se faire la guerre entre eux et se réservait le droit de juger seul tous les procès criminels. C'était le seul État pourvu d'un pouvoir central régulier ; le prince déléguait ses pouvoirs a des lieutenants (vicomtes ou baillis) chargés de rendre la justice et d'administrer à sa place.

Les deux grands États du Midi, Aquitaine et comté de Toulouse, dont la population avait toujours eu des coutumes et une langue différente de celles du Nord, restèrent d'abord presque étrangers au royaume. Lorsque l'héritière du duc d'Aquitaine Aliénor, ayant épousé le roi Louis VII, amena avec elle à la cour du roi les nobles de son pays, ces "Aquitains" firent scandale par leur costume et leurs manières et parurent aux Français comme des étrangers.

Accroissement du pouvoir royal. - Le pouvoir du roi, très faible et très peu étendu jusque vers la fin [138] du XIIe siècle, avait pris à la fin du XIIIe siècle la force d'une domination assez puissante pour devenir le fondement de ce qu'on a appelé "l'unité française". Comment s'est opérée cette évolution d'une si grande portée ? Est-ce que le roi a étendu son pouvoir royal à tout le royaume ? Où est-ce qu'il a fait entrer dans son domaine tout le territoire du royaume ?

L'explication suggérée aux historiens modernes par la puissance de la monarchie dans les siècles suivants, c'était que l'autorité du roi sur tout le royaume, paralysée d'abord par la résistance des princes ses vassaux, mais survivant obscurément dans les sentiments du peuple, avait été peu à peu rétablie par les agents du roi, avec l'aide du clergé et de la bourgeoisie en lutte contre l'anarchie féodale et animés par le désir de l'unité et l'amour de l'ordre.

Cette théorie si spécieuse ne peut se maintenir quand on compare les territoires du royaume et du domaine royal au XIe siècle et à la fin du XVIe. Dans le royaume du XIe siècle, c'est-à-dire le territoire sur lequel le roi exerçait son pouvoir en tant que roi, étaient compris deux pays, la Flandre et le comté de Barcelone, dont le prince se reconnaissait vassal du roi ; tous deux se sont détachés du royaume et le roi n'y a conservé aucun droit, même nominal. — En sens inverse, tous les pays à l'Est du Rhône, de la Saône et de la Meuse, la Provence, le Dauphiné, Lyon, étrangers au royaume au XIe siècle, mais entrés dans le domaine royal, sont devenus partie intégrante du royaume, comme l'ont fait plus tard la Franche-Comté, l'Alsace et la Lorraine. Ce n'est pas l'extension du pouvoir royal sur tout le royaume qui a crée la monarchie, c'est l'extension sur tout le territoire [139] de la France du domaine personnel du roi où le roi dominait en tant que seigneur. Ce n'est donc pas le vieux royaume d'origine carolingienne, c'est le domaine propre de la famille capétienne qui est devenu le cadre de l'unité française, de même que le domaine des Hohenzollern est devenu le royaume de Prusse. Le pouvoir du roi sur la France lui est venu, non de son titre de roi, mais da son domaine de prince féodal.

Le territoire du domaine royal a varié en deux sens, agrandi par les annexions opérées par conquête, mariage ou succession, diminué par les donations à titre d'apanages, aux fils cadets. Il s'accrut très faiblement pendant deux siècles, tandis que le duc de Normandie, roi d'Angleterre, arrivait à posséder la moitié du royaume, en réunissant les héritages des trois grandes familles de l'Ouest : la Normandie, l'Anjou (domaine des Plantagenet), l'Aquitaine par le mariage avec Aliénor, divorcée du roi Louis VII.

Le domaine royal s'agrandit brusquement au début du XIIIe siècle par les conquêtes de Philippe-Auguste qui enleva au roi d'Angleterre ses domaines de Normandie et d'Anjou et devint assez puissant pour vaincre à Bouvines la coalition des princes du Nord et de l'Empereur allemand Otton. L'examen des comptes du domaine royal semble démontrer que Philippe-Auguste était au moins aussi riche que Jean, roi d'Angleterre. Les recettes de son domaine lui fournissaient assez d'argent pour payer des bandes de soldats de profession appelés routiers ; Cadoc qui les commandait est mentionné dans les comptes. — La croisade contre les Albigeois, faite par les seigneurs de la France du Nord, sans l'intervention du roi, [140] aboutit à faire entrer dans le domaine royal tout le domaine du comte de Toulouse, appelé Languedoc. Avant la fin du XIIIe siècle, Philippe IV fit entrer par mariage dans le domaine le comté de Champagne. Le domaine royal s'étendit alors sur la plus grande partie du royaume de France.

Création de l'administration royale. — En même temps que son domaine, le roi augmentait son pouvoir. Philippe-Auguste, prenant modèle sur la Normandie, créa dans quatre endroits de son domaine des baillis chargés d'exercer les pouvoirs du roi sur une région. Des agents de même espèce créés plus tard dans l'Ouest et le Midi s'appelèrent sénéchaux. C'est l'origine des bailliages et des sénéchaussées qui ont duré jusqu'en 1789. Ces agents, pris parmi les nobles chevaliers, exerçaient au nom du roi toutes les fonctions comme autrefois les comtes carolingiens ; ils jugeaient, administraient, faisaient rentrer l'argent ; mais, à la différence des comtes devenus héréditaires, ils restèrent de simples fonctionnaires que le roi nommait et révoquait à volonté. Louis IX rehaussa le prestige de la famille royale par sa vaillance, sa loyauté et sa piété qui le fit mettre officiellement au rang des saints ; il interdit le duel judiciaire dans son domaine comme contraire à la justice. À la fin du XIIIe siècle, le roi de France était devenu le souverain le plus puissant de l'Europe.

Les affaires étaient devenues trop compliquées pour être décidées par la cour du roi qui servait au roi de conseil. De la cour se détachèrent au XIII° siècle des agents chargés de fonctions spéciales organisés en corps séparés, dont chacun conserva le nom de cour. La cour des comptes vérifiait les comptes des [141] agents du domaine. La cour de Parlement était chargée de juger, saint Louis lui céda son palais de la Cité qui prit le nom, de Palais de Justice resté en usage jusqu'aujourd'hui. Les membres de ces cours gardèrent le nom de conseiller qu'ils portent encore.

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Histoire sincère de la nation française.

Tome premier


Chapitre VII

LES VILAINS

Nature de nos connaissances. — Sur les paysans, les documents, bien qu'ils soient abondants à partir du XIIe siècle, nous renseignent très mal ; aucun n'est l'œuvre d'un paysan. Ce sont surtout des actes pratiques relatifs à un domaine d'Église, œuvres d'ecclésiastiques qui ne parlent des paysans que dans leurs rapports avec le propriétaire du domaine. Il ne nous est même pas resté un tableau d'ensemble de la population d'un domaine, comparable à celui du Polyptique de Saint-Germain-des-Prés. Ce que nous connaissons le mieux, c'est la condition juridique des paysans et les procédés du travail agricole. Nous avons quelques renseignements sur la vie matérielle des paysans, nous ne savons presque rien de leurs sentiments.

Conditions de l'agriculture. — Quelques-unes des conditions du travail, transmises par la tradition depuis l'antiquité, sont communes aux paysans de toute la France. Elles dérivent de la très ancienne combinaison de la culture du blé (froment, seigle, orge ou [144] avoine) avec l'élevage du gros bétail, bœufs et vaches. L'occupation principale du paysan est de labourer (le terme vient du latin labor qui signifie travail) ; le laboureur doit posséder un attelage de bœufs pour traîner la charrue. Dans les terres légères du Midi il opère avec la vieille araire romaine sans roue ; dans les terres fortes qui exigent des labours profonds, on réunit les attelages de plusieurs laboureurs. Le gros bétail fournit non seulement le travail, mais le fumier nécessaire à la culture et le laitage qui forme une partie de l'alimentation. Mais le fumier du bétail ne suffit pas pour toute la terre arable ; on n'en cultive à la fois qu'une partie ; le reste est laissé "en jachère", c'est-à-dire que la terre est labourée sans être semée, en attendant d'être remise en culture. Les prés naturels ne fournissent pas assez d'herbes pour nourrir tout le bétail ; on y supplée, en l'envoyant pâturer sur toutes les terres qui ne portent pas de récoltes. Le labourage, l'élève du gros bétail, le pâturage sur les terres incultes sont des pratiques communes à toute la France.

Mais sur l'étendue de la France, la possession de la terre était répartie entre les cultivateurs et la culture était organisée suivant des régimes très différents, dont les proportions exactes ne nous sont pas connues. Il existait certainement, bien qu'ils n'apparaissent guère dans nos documents, des petits propriétaires cultivateurs, surtout dans les environs des villes, dans les régions du Midi et probablement dans les pays de montagne. II. paraît même certain qu'il y en avait même, parfois en assez grand nombre, disséminés sur les grands domaines parmi les tenanciers des grands propriétaires. Mais la plus grande partie du [145] sol de la France restait organisée en très grands domaines dont le propriétaire légal, seigneur ou prélat, conservait une portion mise en réserve qu'il faisait cultiver par ses domestiques ou au moyen des corvées dues par les tenanciers. La plus grande partie du domaine était cultivée par les paysans installés sur des terres dont ils n'étaient que les tenanciers héréditaires.

Les deux régimes de culture. — Entre les paysans, la terre est répartie suivant deux régimes radicalement différents d'où résultent des différences profondes dans le mode de culture, dans le pâturage, dans la forme des champs, dont quelques traces subsistent encore aujourd'hui.

Dans toutes les régions du Midi et du Centre, qui ont gardé les usages romains (ce sont d'ordinaire les pays où s'est conservé le droit écrit), la terre est cultivée, comme au temps des Romains, suivant l'assolement biennal, une année en céréales, l'autre année en jachère. On laisse même les terres maigres "se reposer" pendant plusieurs années c'est-à-dire rester en friches et se couvrir de végétation sauvage. La terre de chaque tenancier peut avoir les formes les plus variées. Elle est souvent d'un seul tenant auprès de sa maison ; c'est le régime habituel dans les pays de montagnes où les habitations sont dispersées, isolées ou en petits hameaux ; c'est aussi encore aujourd'hui le régime des régions de l'Ouest à maisons dispersées qu'on appelle "le bocage". La tenure peut aussi être composée de plusieurs parcelles ; mais chaque parcelle à une surface et une forme différentes qui peuvent changer indéfiniment suivant la volonté des propriétaires successifs. Le tenancier peut choisir la [146] culture qu'il fera sur sa terre et il a seul le droit d'y faire pâturer son bétail.

Tous les pays du Nord-Est, depuis les environs de la Loire jusqu'en Bourgogne, vivaient sous un régime agricole qui s'étendait aussi sur l'Angleterre, l'Allemagne et l'Europe orientale jusqu'à la Russie. Il a été encore trop peu étudié en France pour qu'on puisse préciser les limites du territoire français sur lequel il a été établi. Mais les traces en restent encore aujourd'hui visibles sur le sol lui-même et sur les cadastres où la forme des parcelles témoigne qu'il a été pratiqué autrefois suivant les mêmes règles que dans les pays de l'Europe du Nord où il a été mieux étudié. Les études faites en Angleterre et en Allemagne le font connaître avec précision dans le détail. Il consiste en plusieurs usages invariables [147] pratiqués durant des siècles sans changement parce qu'ils forment un système cohérent et rigide.

L'ensemble des terres arables de chaque village est partagé en plusieurs quartiers appelés soles, formés chacun d'une portion du territoire dont le sol est à peu près de même nature et de même valeur. Chaque sole est partagée en parcelles en forme de rectangle beaucoup plus longues que larges, très souvent deux cents mètres de long sur vingt mètres de large (c'est la contenance de l'acre anglais). La longueur est celle du sillon tracé en ligne droite depuis le bord de la parcelle jusqu'à l'endroit où l'on fait tourner les bœufs.

La terre cultivée par chaque tenancier n'est jamais formée d'un morceau d'un seul tenant ; elle se compose toujours d'un grand nombre de parcelles disséminées sur tout le territoire du village non pas au hasard, mais suivant un système qui attribue à chaque tenancier un nombre à peu près égal de parcelles sur chacune des soles. Le tenancier n'a pas le droit de décider la récolte qu'il demandera à sa terre ; la culture de chaque parcelle est rigoureusement imposée par la coutume. Chaque sole doit être cultivée à la fois de la même façon sur toutes les parcelles, suivant une succession invariable : une année de "blé d'hiver", surtout du froment, qui est semé en automne, une année, de l'orge ou de l'avoine semés au printemps, la troisième année en jachère labourée ; c'est la règle de l'assolement triennal. Toutes les [148] terres, quand la récolte a été levée ou qu'elles sont restées en jachère, sont livrées au bétail de tous les tenanciers ; c'est un procédé pour suppléer à l'insuffisance des prairies naturelles. Pour ne pas faire obstacle à la pâture du bétail, il est interdit d'élever aucune clôture. Les prés et les vignes restent en dehors de cet arrangement, le possesseur peut leur donner la forme qu'il veut et les cultiver à son gré.

Ce régime, même après que la contrainte des cultures a été abolie et que le souvenir même s'en est perdu, a laissé des traces durables dans la forme allongée et l'enchevêtrement des parcelles. Il en subsiste même une partie dans l'usage de la vaine pâture, aboli par la loi depuis la Révolution, mais qui se maintient encore dans quelques départements du Nord-Est.

Le régime d'habitation et d'exploitation. — La distribution des habitations rurales au Moyen âge nous est connue par les anciens noms de lieux et par l'examen de l'État actuel, car les changements ont été faibles à la campagne. Les habitations en France sont distribuées suivant deux systèmes différents dont l'origine est un sujet de discussion entre historiens et géographes. Dans les régions de plaines du Midi, du Nord et de l'Est, les maisons sont agglomérées en un village d'où les paysans sortent chaque matin pour aller cultiver leurs terres situées loin de leurs maisons ; les habitants vivent en un groupe compact dans des logements en bordure sur une rue comme dans les villes. — Dans les pays de montagnes et les régions de "bocage" de l'Ouest, les habitations sont isolées ou réunies en petits hameaux ; les paysans vivent disséminés avec leur famille et cultivent des terres [149] d'ordinaire voisines de leur maison. Cette différence a persisté jusqu'à nos jours et a donné aux populations des habitudes de vie différentes. Le régime de l'assolement triennal n'a pu s'établir que dans les pays où la population est agglomérée.

Dans ces régions qui nous sont les mieux connues par les documents, le tenancier normal possédait à titre perpétuel une maison dans le village à laquelle était joint d'ordinaire un petit jardin potager où il cultivait surtout les légumes cultivés depuis l'antiquité, les choux, les raves, les fèves. Il possédait des parcelles de terre arable disséminées méthodiquement sur tout le territoire du village, et le plus souvent un morceau de pré, souvent aussi une pièce de vigne. Il avait des bœufs de labour et du bétail qu'il envoyait paître sur les terres du village quand la récolte avait été enlevée. Les forêts et les pacages incultes étaient restés d'ordinaire la propriété du seigneur, mais l'usage permettait aux tenanciers de prendre dans la forêt du bois pour construire leurs maisons et faire du feu et de faire paître leurs bêtes dans les pacages. Ces terres sans valeur semblent avoir été la principale origine des communaux, devenus plus tard propriété de la commune.

Les tenanciers pourvus de ces droits formaient la population régulière de la campagne au Moyen âge. Mais les documents signalent sur les grands domaines des paysans appelés hôtes ; ce nom indique qu'ils sont venus d'ailleurs et ont été installés dans une condition différente des tenanciers. Il semble qu'ils demeurent dans des logements séparés, peut-être plus petits, qu'ils n'ont pas d'attelage, ne labourent pas et cultivent avec des outils à la main. Il est possible [150] que leurs terres aient été à l'origine défrichées dans la forêt. On trouve aussi dans les documents la mention de paysans appelés bordiers ou cottiers ; ils ont probablement une habitation et un genre de travail pareils à ceux des hôtes. Il est possible qu'il y ait eu déjà des journaliers travaillant pour un salaire sur les terres des paysans.

Condition des paysans. — Tous les paysans étaient réunis sous le nom commun de vilains, qui signifie gens du domaine {villa). Mais de la différence de leurs conditions d'origine remontant au temps des Romains, il restait une différence juridique qui subsista jusqu'à la fin du Moyen âge. Les descendants des anciens colons, qualifiés d'hommes libres, ou francs, avaient le droit de quitter le domaine, de prendre femme où ils voulaient et de léguer leur tenure à leurs héritiers. Les descendants des anciens esclaves (servi) qui conservaient le nom de serfs étaient attachés au domaine ; ils ne pouvaient ni le quitter, ni prendre femme au dehors qu'avec l'autorisation du propriétaire. Leurs charges, redevances et corvées, étaient plus lourdes que celles des hommes francs.

Nous n'avons aucun moyen d'évaluer même approximativement le nombre des paysans ni francs, ni serfs ; mais nous voyons que la proportion entre les francs et les serfs était très différente suivant les régions. Il y avait très peu de serfs dans tout le Midi et peut-être dans la plus grande partie de l'Ouest ; en Normandie il n'en restait presque plus au XIIe siècle. Ils étaient beaucoup plus nombreux dans le Nord-Est et en Bourgogne, surtout sur les domaines d'Église. Dans l'ensemble de la France, le petit nombre [151] de journées de corvées dû chaque année par le tenancier au seigneur semble un indice que la condition habituelle des tenanciers était celle d'hommes francs. La corvée des serfs était beaucoup plus lourde ; on la trouve dans quelques documents fixée à la moitié du temps de travail, trois jours par semaine ; c'est la proportion qui s'est conservée en Europe orientale dans les pays de servage.

Les vilains restaient dépendants du propriétaire du domaine désigné désormais par le nom féodal de seigneur, donné d'abord seulement par des hommes de guerre à leur chef. Le droit du propriétaire du grand domaine sur ses tenanciers paysans, issu de son pouvoir domanial, avait fini par se confondre avec le droit du seigneur sur ses vassaux guerriers issu de son pouvoir féodal. On en vint même plus tard à appeler le tenancier un vassal, bien qu'il n'y ait jamais eu entre lui et le seigneur aucun lien féodal, excepté en Normandie où il y avait des paysans de condition supérieure, appelés vavasseurs, qui tenaient leur terre en fief.

Les charges des vilains. — Les vilains devaient au seigneur des redevances fixées par la coutume. Quelques-unes étaient payées en argent. Le cens, dû chaque année par chaque tenure libre, consistait en une somme fixe, la charge devint de plus en plus légère à mesure que diminua la valeur de l'argent. La taille, dont le nom n'apparaît qu'à la fin du XIe siècle, avait pris la forme d'une taxe levée à la fois sur toutes les familles et variable suivant la volonté du seigneur, ce qui a fait penser qu'elle avait à l'origine été imposée seulement aux serfs.

Les redevances les plus importantes étaient [152] acquittées en nature, suivant l'usage d'un temps où l'argent était si rare que les échanges se faisaient d'ordinaire en nature. C'était parfois une partie de la récolte (le champart) dont la valeur variait suivant la récolte, mais le plus souvent une quantité fixe de grains, de vin, d'œufs, de poules, qui devait être portée chez le seigneur. Les vilains devaient au seigneur des corvées, c'est-à-dire des journées de travail sur les terres de sa réserve, pour faucher et faner ses prés, moissonner, battre et engranger ses blés, curer les fossés et réparer les remparts de son château.

Les vilains étaient obligés de se servir des bâtiments d'exploitation du seigneur ; ils devaient faire moudre leur blé à son moulin, cuire leur pain à son four, presser leur vendange à son pressoir, le tout moyennant redevance. Ils devaient attendre un ordre public donné par le seigneur pour moissonner ou vendanger ; de cet ordre appelé ban dérivent le mot banal appliqué au moulin, au four, au pressoir, et le nom de banalité pour désigner les obligations de cette espèce.

Les vilains restaient soumis à d'anciennes charges, des droits de péage dont le nom ! (tonlieu) est d'origine romaine, le droit de gîte qui les obligeait à loger et à nourrir le seigneur et les gens de son escorte. Ils devaient laisser le seigneur chasser sur leurs terres et il leur était défendu de toucher au gibier qui dévorait leurs récoltes.

Les tenures étaient héréditaires et l'usage permettait de vendre les tenures libres ; mais le seigneur levait une forte somme (lods et ventes) pour laisser faire le transfert. Il avait le droit de reprendre la tenure du serf quand il mourait sans laisser d'enfant [153] demeurant avec lui ; c'était le droit de mainmorte.

La justice du seigneur. — Le seigneur avait gardé le pouvoir de juger les habitants de son domaine ; mais il ne le considérait pas comme le devoir de rendre la justice à ses sujets. Il n'y voyait qu'une source de revenus, le droit de lever des amendes et de confisquer les biens des condamnés a mort. Dans les actes qui énuméraient les revenus d'un domaine, la justice était indiquée après les terres et les moulins. Une justice de cette espèce ne comportait pas de peine de détention ; il n'existait de prison pour détenus que la chartre (du latin carcer) réservée à la justice d'Église. La répression consistait, soit en amendes et confiscations au profit du seigneur, soit en peines corporelles : le fouet, la mutilation, la pendaison.

Le seigneur ne se donnait pas la peine de juger ; il affermait sa justice comme son moulin à un entrepreneur appelé des noms latins de prévôt (préposé) dans le Nord, baile (chargé de pouvoir) clans le Midi. Dans chaque domaine, le seigneur avait un régisseur, souvent appelé maire (major) recruté à l'origine parmi les paysans ; mais la fonction avait fini par devenir héréditaire. Le maire faisait la police avec l'aide de sergents (serviteurs) armés.

Il est facile d'imaginer quelle sorte de justice pouvait attendre le vilain d'agents intéressés directement à condamner et à quels abus pouvaient se livrer les fermiers de justice et les maires. Les documents ne les décrivent pas ; on les entrevoit seulement dans une enquête faite au XIIIe siècle sur les anciens domaines du comte de Toulouse. Les paysans n'avaient pas seulement à supporter les charges fixées par la [154] coutume ; le seigneur ou ses agents usaient de leur pouvoir discrétionnaire pour imposer des charges nouvelles ; c'est ce qu'on appelait une "mauvaise coutume".

Contre les abus du seigneur et de ses agents, le paysan n'avait aucun recours effectif ; il ne pouvait même porter sa plainte devant aucun tribunal. Un jurisconsulte du XIIIe siècle le dit expressément : "Entre toi et ton vilain, il n'y a juge fors Dieu."

L'évolution de la condition des paysans. — Ce régime fondé sur la coutume et l'hérédité était difficile à modifier. L'hérédité des tenures qui fixait la part de chaque famille laissait peu de place à de nouveaux venus et s'il se produisait un vide dans un village, l'étranger qui le comblait entrait dans la condition de son prédécesseur. Les paysans n'avaient ni l'idée, ni le pouvoir de changer le régime de culture ; ils n'avaient aucun moyen de résister au pouvoir du seigneur. Aucune autorité supérieure n'intervenait pour améliorer les rapports des paysans avec les agents du seigneur. L'évolution a donc été très lente et n'a presque pas changé les conditions générales de la vie des paysans.

Ce régime ne pouvait être modifié que du consentement du seigneur ; il n'a changé que dans la mesure où le seigneur a pensé trouver avantage à remplacer le travail forcé des paysans par un paiement en argent. La condition préalable était que le paysan pût se procurer de l'argent ; elle n'a été réalisée que lorsque l'argent, à partir du XIIe siècle, s'est remis à circuler en plus grande quantité et qu'il s'est créé dans les villes un marché où les paysans pouvaient vendre leurs denrées. Le changement s'est opéré de [155] deux façons, ou par une longue série de petits accords entre le seigneur et chaque paysan ou par un contrat conclu à la fois avec tous les paysans d'un domaine.

1°. Le seigneur a renoncé peu à peu à exploiter directement ses terres avec ses domestiques et les corvées dues par ses tenanciers. Il a partagé la plus grande partie des terres de sa réserve et les a cédées à des paysans pour les cultiver à leur compte moyennant un paiement en argent, sous différentes formes. Tantôt il a créé des tenures héréditaires nouvelles pour des tenanciers nouveaux, tantôt il a loué une terre à un paysan avec la faculté de la reprendre, ou même il l'a affermée pour plusieurs années par un contrat appelé d'un nom latin fermage qui marque la fixité. (Il y a déjà au XIIe siècle des fermiers en Normandie.) Comme le seigneur, n'ayant presque plus de terres de réserve à exploiter n'avait plus besoin de corvées, il a laissé les paysans les racheter en les remplaçant par une redevance en argent. Cette transformation de la réserve et des corvées n'apparaît pas dans les documents ; le résultat seul nous est connu. Au XIIIe siècle, la réserve est réduite à une petite quantité de terre et les corvées sont devenues rares ou même ont disparu. Le revenu d'un domaine seigneurial est formé beaucoup moins par les produits de la terre exploitée par le seigneur que par les paiements en argent et les redevances des paysans ;

2°. Quand les vilains d'un domaine ont pu réunir une somme assez forte, ils ont obtenu du seigneur un contrat consigné par écrit sur une charte, rédigée sur le modèle des chartes déjà accordées par les seigneurs aux habitants des villes (voir chapitre IX) car les paysans n'ont fait que suivre l'exemple des bourgeois. [156] Par cette charte, le seigneur s'engageait à ne plus imposer aux tenanciers du village que des charges limitées par écrit. La charte fixait exactement les redevances en nature, la taille en argent, les corvées de tout genre. Elle énumérait en détail le tarif des amendes pour chaque délit et les cas qui donnaient lieu à confiscation. Les tenanciers avaient acheté en bloc le pouvoir arbitraire du seigneur qui désormais se réduisait à un droit limité ; c'était le sens du terme abornement ou abonnement (limitation).

Quand il était accordé à des serfs, l'abonnement transformait leur condition juridique, car en tant qu'ils descendaient d'anciens esclaves, ils étaient soumis au pouvoir discrétionnaire du maître qui décidait arbitrairement leur taille, leurs corvées, leurs amendes ; on les disait "taillables, corvéables, exploitables à merci", c'est-à-dire suivant la miséricorde du seigneur. Dès que leurs charges étaient fixées par la charte, ils devenaient des hommes francs, l'acte qui les libérait était appelé charte de franchise ; ils acquéraient le droit de quitter le domaine et de se marier hors de leur village sans autorisation. Ainsi la population des serfs diminuait.

La limitation du droit légal du seigneur ne portait que sur les biens des tenanciers ; elle ne diminuait guère son pouvoir effectif sur leurs personnes. Il ne leur était guère possible de refuser de lui envoyer leurs enfants s'il voulait les prendre comme domestiques. Il eut été difficile à leurs filles et à leurs femmes de se refuser à la fantaisie du seigneur, si même elles en avaient la pensée, sans qu'il fût besoin d'invoquer un "droit du seigneur" formel.

Le genre de vie des vilains. — Les documents nous [157] renseignent très peu sur la vie matérielle des vilains. Il y avait des paysans aisés, parfois même riches, surtout dans le Midi, où la dépendance envers le seigneur était moins étroite et où le régime très irrégulier de la culture et de la possession leur laissait les moyens d'acquérir et de cultiver des terres à leur gré. Il y en avait probablement dans les régions d'habitations dispersées où les tenures étaient de valeurs très différentes. Il y en avait même dans les légions du Nord-Est, puisque les fabliaux mettent en scène un riche vilain qui a épousé la fille d'un noble. Mais c'étaient des exceptions.

La grande masse des paysans restait dans les conditions de vie matérielle qui se sont perpétuées en France jusqu'au XVIIIe siècle. Il n'y a aucun indice qu'elles aient pu être meilleures au Moyen Age. Sauf les régions du Midi, où les maisons étaient en pierres et couvertes de tuiles suivant l'usage des pays méditerranéens, le paysan habitait d'ordinaire une chaumière petite, humide, sombre, froide ou enfumée, construite le plus souvent en lattes de bois et en argile, et couverte de chaume, éclairée seulement par la porte ou par des fenêtres sans vitres qu'on bouchait en hiver avec du foin. Le sol était fait de terre battue. Il n'y avait d'ordinaire pas de cheminée, le feu était allumé au milieu et emplissait la pièce de fumée. La maison ne se composait guère que d'un rez-de-chaussée, où les gens vivaient souvent sous le même toit que le bétail. Le mobilier ne comprenait guère qu'une table, des bancs, des huches, un lit unique pour toute la famille ; les pauvres couchaient sur la paille.

Le paysan se nourrissait surtout de bouillie, de [158] pain noir de seigle, de légumes très peu variés, de lard et de fromage. Il ne mangeait presque jamais de viande ; il ne buvait guère que de l'eau ; les femmes ne buvaient jamais de vin.

Le paysan menait une vie misérable, monotone et bornée, enfermé dans l'horizon de son village, dépourvu de tout moyen de changer sa condition, n'ayant ni argent ni connaissances pour améliorer ses cultures. Il n'avait pas d'école et ne recevait même pas d'instruction religieuse, le prêtre de campagne étant presque aussi ignorant que lui. Tout ce qu'il savait, il l'avait appris de tradition orale; il ne travaillait que par routine.

Le mouvement de la population ne nous est pas connu. Si nous pouvons le conjecturer d'après l'expérience des siècles plus récents, il semble que l'État de misère et de promiscuité devait produire une forte natalité. Plusieurs indices montrent que la population s'est accrue entre le XIe et le XIIIe siècle. Des villages nouveaux ont été créés, beaucoup de tenures ont été partagées entre deux ou plusieurs possesseurs, des forêts ont été défrichées, des marais ont été desséchés. Les ressources de l'agriculture peuvent avoir suffi en temps normal à faire vivre à un niveau de vie très bas une population habituée à se nourrir de peu. Il se peut, comme on a cru l'établir par des calculs à base de conjectures, que la densité de la population ait été au XIIIe siècle dans les villages des environs de Paris aussi forte qu'au XIXe siècle.

Mais l'accroissement résultant de la natalité était arrêté par des crises de mortalité qui ramenaient brusquement la population à un chiffre plus faible. C'était l'effet des trois fléaux que les prières de [159] l'Église suppliaient Dieu d'épargner aux peuples. L'un était la peste, la plus redoutée des épidémies, qui arrivait de temps en temps de l'Orient. — La famine se produisait quand la récolte avait manqué en un temps où chaque village ne vivait guère que des produits de sa dernière récolte ; les habitants mouraient alors de faim comme ou l'a vu de nos jours en Extrême-Orient. — La troisième était la guerre que les hommes de guerre faisaient en détruisant les récoltes des paysans, emmenant leurs troupeaux, brûlant leurs maisons, parfois en massacrant les habitants.

Les paysans n'ont laissé aucun document où l'on puisse voir ce qu'ils pensaient de leur condition. Sur le rang qu'ils tenaient dans l'estime publique, il est resté une trace dans la langue. Le nom même du paysan, vilain, a pris le sens de grossier, bas, laid, méprisable, en opposition au mot noble qui désigne les sentiments élevés et généreux, et la dignité des manières.

[160]

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Histoire sincère de la nation française.

Tome premier


Chapitre VIII

LES NOBLES

Formation de la noblesse. — Les hommes de guerre, issus d'origine très différentes depuis les rois jusqu'aux serfs armés par leur maître, avaient fini au XIIe siècle par se fondre, en une classe unique devenue héréditaire. Cette classe, unie dans un sentiment commun par un puissant esprit de corps, tenait le premier rang dans la société. Elle s'était constituée en combinant deux usages, imposés par la technique de la guerre de ce temps, le combat à cheval et le régime des fiefs.

L'homme de guerre était celui qui combattait à cheval ; lui seul était désigné par le nom latin de miles. Les fantassins, armés de l'arc et de l'épée, appelés sergents (serviteurs), ne jouaient que le rôle d'auxiliaires méprisés. Le cavalier combattait avec l'épée et la lance longue en bois de frêne terminée par une pointe de fer. Mais, comme la guerre s'était fragmentée en petits combats singuliers et que le guerrier s'équipait lui-même, il pensait avant tout à garantir son corps et l'essentiel était l'armure défensive [162] (c'est le sens du mot armes). Elle se composait de plusieurs pièces, l'écu (bouclier) long et pointu, suspendu au cou, destiné à parer les coups de lance ; le heaume (casque) qui ne se bornait plus à protéger le crâne et le nez, mais emboîtait toute la tête ; le haubert ou cotte de mailles, la pièce principale, chemise en mailles de fer qui couvrait le corps entier depuis le cou jusqu'aux pieds. Les cavaliers pourvus de la lance et de l'épée, mais défendus seulement par un pourpoint ou un gambison, c'est-à-dire une cuirasse rembourrée, n'étaient plus regardés comme de véritables hommes d'armes ; ils n'apparaissent plus dans les documents.

L'équipement de l'homme d'armes était très pesant et très coûteux. Le cavalier ne le revêtait qu'au moment de combattre ; il lui fallait un valet d'armes pour porter son armure et son écu, mener le cheval de bataille et aider son maître à revêtir le haubert avant le combat. Ce valet s'appelait en latin armiger (porteur d'armes), en français écuyer (porteur d'écu). Il fallait à l'homme d'armes deux chevaux pour sa personne, le palefroi pour la marche, le cheval de bataille monté seulement au moment du combat, appelé destrier parce qu'il était mené à droite par l'écuyer pendant la marche. Il fallait aussi un cheval de service (roncin) pour l'écuyer, sans compter les chevaux de bât pour porter les provisions et les tentes.

Caractère féodal de la noblesse. — Cet équipement imposait de lourdes dépenses. L'entretien des armes, des chevaux et des valets, en un temps où la terre était la seule source de revenus, ne pouvait être supporté que par le possesseur d'un grand domaine. [163] Aussi n'est-il resté de chevaliers que les seigneurs très grands propriétaires et leurs vassaux possesseurs d'un fief formé d'un domaine important, ce qu'on appelait en Normandie un "fief de haubert". Ainsi tous les hommes d'armes sont entrés dans le régime féodal devenu la condition matérielle de la chevalerie.

Au XIIe siècle, les devoirs du vassal sont précisés par la coutume, en attendant d'être érigés en un système juridique à la fin du Moyen âge par les feudistes, juristes de la féodalité. Le vassal, avant d'entrer en possession du fief, doit prêter le serment d'hommage suivant la forme traditionnelle, à genoux, les mains dans les mains du seigneur ; il se reconnaît l'homme du seigneur, et s'engage à le servir "contre tout homme ou femme qui puisse vivre ou mourir". Cette cérémonie orale fut complétée plus tard et remplacée par un acte écrit, "l'aveu et dénombrement du fief", qui devait énumérer en détail tous lés objets tenus en fief. Elle était renouvelée à chaque changement de vassal ou de seigneur. Pour entrer en possession (ce qu'on appelait relever le fief), le vassal payait un droit de relief qui, dans le Midi, se réduisait parfois à un cadeau symbolique, mais dans le Nord pouvait aller jusqu'à la valeur d'une année de revenu.

Les devoirs du vassal, en se précisant, se sont limités à quelques obligations exprimées dans tous les pays par les mêmes termes, service, conseil, aide.

Le service, qui a été le devoir primitif essentiel, oblige le vassal à suivre le seigneur à la guerre ; illimité à l'origine, il a été réduit par la coutume à un nombre fixe de jours par an, quarante jours dans les régions du Midi et de l'Est, aux frais du vassal. [164] La coutume a limité aussi le territoire sur lequel est dû ; le service et pour les grands personnages vassaux du roi le nombre de chevaliers qu'ils sont tenus d'amener.

Le conseil, appelé aussi plaid (assemblée de justice) est le devoir de venir à la Cour du seigneur l'aider à tenir sa Cour où sont jugés les différends entre les vassaux du seigneur. Les vassaux convoqués à la Cour doivent assister au procès entre l'accusateur et l'accusé qui prend d'ordinaire la forme d'un duel, et rendre la sentence. Ils doivent au besoin la défendre par les armes si le perdant "fausse" le jugement, c'est-à-dire le déclare mal rendu.

L'aide est le devoir de donner un secours en argent au seigneur gêné par une dépense extraordinaire. La coutume a limité les cas où est due l'aide ; la rançon du seigneur fait prisonnier, l'entrée en chevalerie de son fils aîné, le mariage de sa fille, parfois la croisade.

Moyennant ces obligations, le vassal a acquis une possession perpétuelle qui ne se distingue plus de la propriété. Le droit héréditaire sur les fiefs est si fortement établi qu'il subsiste même quand l'héritier du vassal est hors d'état d'accomplir le service du fief ; il passe au fils encore enfant et même à défaut de fils, à la fille du vassal. Le seigneur n'a que le droit de garde-noble sur le fief pendant la minorité du fils et le droit de donner à la fille un mari capable de faire le service. Quand le vassal laissait plusieurs fils, il fut admis que le fief pouvait être partagé entre eux, l'aîné ayant le privilège d'une part plus grande. Le droit de possession se consolida même au point que le vassal acquit la liberté de vendre le fief, moyennant un droit à payer au seigneur.

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La famille de l'homme d'armes fut désormais si solidement liée à son domaine qu'elle en prit le nom. Depuis le XIe siècle, le possesseur d'un fief joignit à son nom personnel le nom de sa terre (par exemple Bouchard de Montmorency) ; de là est venue l'opinion erronée que le de (appelé plus tard la particule) est le signe de la noblesse.

Les hommes d'armes consolidés dans leur possession ont fini par former une classe supérieure que les chroniqueurs désignent par différents noms du latin littéraire et de sens vague, les meilleurs, les grands, les nobles. C'est le terme noble qui a prévalu dans le langage.

Conditions de vie des nobles. — Le genre de vie du noble répondait à sa double condition d'homme de guerre et de possesseur d'un grand domaine peuplé de paysans. Comme possesseur investi des droits du propriétaire, il percevait tous les revenus du domaine et exerçait tous les pouvoirs de commandement sur les habitants. Mais aucun document ne permet de se le représenter comme un agriculteur occupé à faire valoir directement ses terres ni comme un gouverneur occupé à administrer et juger des sujets. Il ne s'intéressait à son domaine que comme source de revenus, à ses tenanciers que comme matière à exploiter par des corvées, des redevances et des amendes. Il ne se chargeait d'aucune opération sur son domaine ; il les abandonnait toutes, même la justice, à des régisseurs (comme le maire) ou même à des fermiers, et, s'il tenait à entretenir la potence élevée dans son domaine, c'était comme signe de son droit de confisquer les biens des condamnés à mort.

Le noble habitait à la campagne. Sa demeure, disposée [166] en vue de la guerre, était une forteresse, un château, bâti soit sur un promontoire naturel, soit sur un tertre artificiel (morte) placé de façon à dominer les environs, entouré de remparts en pierre hauts et épais, séparé de la campagne par un large fossé qu'on ne pouvait franchir que par un pont-levis. L'entrée était défendue par une porte fortifiée, protégée par une herse en fer. Le bâtiment, le plus solide, le plus élevé, le plus facile à défendre était le donjon (ce nom signifie demeure du maître) où il avait sa famille, son trésor, ses archives et la prison, d'ordinaire souterraine, où il tenait enfermés non des condamnés, mais des "prisonniers", qu'il voulait forcer à lui payer une rançon. Auprès du donjon, dans l'enceinte fortifiée, se trouvaient les dépendances, logements des gens de service, écuries, magasins et les cours où les paysans du domaine se réfugiaient avec leurs troupeaux en temps de guerre .

Le noble restait un homme de guerre. Il faisait la guerre au service de son seigneur ; on l'appelait chevauchée quand l'opération se faisait aux environs, ost si c'était une expédition lointaine. Mais il faisait surtout la guerre pour son compte. Excepté en Normandie, tous les hommes d'armes avaient conservé le droit de guerre. Le roi lui-même n'a pas essayé de l'abolir sur son domaine avant la fin du XIIIe siècle. Au milieu de ce siècle, le juriste Beaumanoir le [167] reconnaît comme un droit appartenant à tous les gentilshommes du pays de Beauvais. Il y était même renforcé par les liens d'une solidarité ancienne entre les membres d'une même famille : lorsqu'un noble avait lancé un défi à un autre, tous les nobles parents de l'un des deux adversaires étaient engagés, même malgré eux, dans la guerre et exposés à être attaqués.

La chevalerie. — Les chevaliers, unis par le sentiment d'une profession commune et la plus honorable de toutes, sont arrivés au XIIe siècle à constituer un corps fermé. C'est la chevalerie, une des créations les plus caractéristiques de la civilisation française du Moyen âge ; elle nous est assez bien connue, surtout par les poèmes appelés "chansons de gestes".

La chevalerie était un compagnonnage de tous les hommes d'armes qui s'étendait sur toute la chrétienté. Nul ne pouvait en être membre qu'après y avoir été admis par un membre du corps, et depuis le XIIe siècle, l'usage ne permettait d'admettre que des fils de chevalier. Personne ne naît chevalier, pas plus que personne ne naît vassal ; mais pour devenir chevalier il faut être fils de chevalier. L'aptitude à devenir chevalier est devenue un privilège héréditaire. Il a même été interdit formellement d'armer chevalier quiconque n'est pas de naissance libre ; un seigneur ne doit plus prendre un serf pour en faire un homme d'armes. L'entrée dans la chevalerie se faisait d'abord dans une forme très simple. Quand un fils de chevalier avait fait son apprentissage d'homme d'armes, appris à se tenir solidement à cheval et à manier les armes, son parrain, d'ordinaire son père ou un parent, lui donnait la colée, un coup de poing sur la nuque qui [168] fut plus tard remplacé par un coup du plat de l'épée. Puis venait l'adoubement qui consistait à le revêtir de l'armure, après quoi il montait à cheval et faisait une charge avec la lance contre un mannequin. Le parrain lui adressait alors une parole qui résumait la morale de la chevalerie : "Sois preux", ce qui voulait dire à la fois être brave et loyal, observer les règles du jeu de la guerre.

À cet usage du compagnonnage guerrier, l'Église ajouta plus tard une cérémonie religieuse, la veillée d'armes dans une Église, la messe, un sermon et l'engagement de défendre les protégés de l'Église, les clercs, les pèlerins, les veuves et les orphelins. Dans la chevalerie, tous les membres étaient réputés égaux. Mais la différence de richesse et de pouvoir réel créait une inégalité pratique qui se marquait par une différence de rang et de titre. En tête venaient le roi et les princes de sa famille ; puis les grands vassaux du roi pourvus d'un titre ancien de fonction devenu héréditaire, duc, comte, vicomte, possesseurs d'une province sur laquelle leur titre s'était fixé (duché de Bourgogne, comté de Champagne). Au-dessous venaient les grands seigneurs sans titre officiel, qualifiés d'ordinaire du nom de sire ou baron joint au nom de leur domaine d'origine (sire de Coucy). Au dernier rang, venaient les simples chevaliers, possesseurs d'un fief suffisant pour soutenir les dépenses d'un train de chevalier.

Les plus grands seigneurs, les comtes, les ducs, le roi lui-même restaient tous des hommes de guerre ; ils faisaient la guerre en personne, commandaient leurs troupes et allaient à la bataille équipée en chevaliers. Le roi lui-même chargeait à cheval. Philippe-Auguste, [169] à la bataille de Bouvines, fut jeté à bas de son cheval, et en danger d'être tué ou pris. Saint-Louis fut capturé en Égypte par les Musulmans et forcé de payer rançon.

La guerre n'était pas seulement pour les chevaliers une obligation : elle était un divertissement dans une vie oisive et monotone. Parfois elle devenait une opération lucrative, elle donnait l'occasion de ravager les domaines de l'adversaire, de piller ses paysans, d'emmener leurs troupeaux et de faire des prisonniers qu'on mettait à rançon. Le danger de mort n'était pas très grand pour un homme protégé par une armure complète ; il risquait surtout d'être jeté à bas de son cheval et fait prisonnier.

À défaut de guerre, les chevaliers d'un pays arrangeaient un tournoi ; ce fut jusqu'au XIVe siècle une véritable bataille où il y avait des morts. Le vainqueur devenait maître du cheval et des armes du vaincu et parfois lui faisait payer rançon.

L'habitude de se battre entre compagnons d'armes amena les chevaliers à adopter les règles de conduite d'où sortit la morale appelée plus tard chevaleresque. Elle était fondée sur un sentiment nouveau, l'honneur personnel ; c'était la conscience de n'avoir pas manqué aux règles de la chevalerie. Elle faisait au chevalier un devoir de se battre avec courage, de tenir sa parole et de ne pas mentir. C'est l'origine du "point d'honneur" qui oblige le noble à considérer comme une offense qu'on paraisse mettre en doute son courage, sa loyauté ou même sa parole, et à demander à l'offenseur une réparation par les armes. Il en est resté une trace dans l'expression "parole d'honneur".

Extension de la noblesse. — La classe des hommes [170] de guerre nobles ne comprenait d'abord que les chevaliers. Les valets, chargés de porter leur armure et leur écu (d'où leur vint le nom d'écuyer), n'étaient encore considérés que comme des domestiques, la Chanson de Roland à la fin du XIe siècle traite les écuyers avec mépris. Au XIIIe siècle, les écuyers ont monté dans l'estime au point qu'ils sont qualifiés gentilshommes, c'est-à-dire hommes de naissance supérieure et leur qualité se transmet de père en fils ; ils sont entrés dans le corps de la noblesse.

L'usage de la chevalerie exige encore, pour être admis chevalier, un acte formel ; mais l'adoubement par lequel se fait l'entrée en chevalerie ne s'opère plus dans une forme simple et en famille. Il est devenu une cérémonie compliquée qui ne se passe plus guère qu'à la cour d'un prince ; c'est une fête coûteuse réservée pour les événements importants de la vie du prince. Les occasions sont donc rares de se faire "armer chevalier", et surtout la plupart des gentilshommes n'on pas un domaine suffisant pour acquérir l'équipement et entretenir le train de vie d'un chevalier. Il y a ainsi deux espèces d'écuyers, le jeune homme de famille riche qui n'a pas fini son apprentissage de guerre ou n'a pas encore eu l'occasion d'être armé en chevalier (on l'appelle parfois damoiseau, ce qui signifie jeune maître), et l'homme fait qui restera toute sa vie écuyer parce qu'il n'a pas le moyen ou le désir de se faire recevoir chevalier.

Les chevaliers sont ainsi devenus des nobles d'un rang supérieur. L'écuyer a des ressources moindres et un train de vie plus modeste. Il possède bien en fief une terre cultivée par quelques tenanciers, ses sujets ; mais ce n'est pas un très grand domaine de [171] la dimension d'un village. Sa demeure est fortifiée ; mais ce n'est pas un château pourvu d'un donjon, ce n'est qu'un manoir, une maison forte, trop faible pour soutenir un siège.

Les documents ne nous apprennent pas comment se sont formés ces fiefs d'écuyers ; c'est probablement par une concession des seigneurs qui ont démembré leur domaine pour établir les familles des écuyers. Nous n'avons aucun moyen de calculer, même approximativement, le nombre des écuyers, ni la proportion entre eux et les chevaliers. Mais il est certain que la très grande majorité des gentilshommes possesseurs de fiefs se composait d'écuyers ; on a même dit qu'ils formaient au XVIe siècle les neuf dixièmes de la noblesse. Cependant, tous les hommes de guerre, si différents que soient leur rang et leur richesse, forment ensemble une même classe héréditaire et fermée supérieure à toutes les autres, où leurs enfants seuls ont en principe le droit d'entrer et dont les membres ne doivent se marier qu'entre eux. Tout mariage avec un homme ou une femme d'une autre condition est réprouvé comme une mésalliance, les enfants qui en naissent sont méprisés comme n'étant pas de naissance régulière.

Ainsi la noblesse en France s'est élargie au point d'embrasser tous les hommes de guerre, même du rang le plus inférieur, sous le nom de gentilshommes qui se rapporte à la naissance et se traduit en anglais par gentlemen, tandis qu'en Angleterre la nobility s'est restreinte aux seigneurs (lords) et ne comprend ni les écuyers (squire) ni même les chevaliers (knight).

Les gentilshommes, vivant à la campagne au milieu [172] des paysans, gardent des manières et un langage rustiques. Ils n'apprennent pas à lire et à écrire ; ils mènent une vie oisive, monotone et grossière, occupée surtout par la chasse. Mais ils ont remis en honneur les exercices du corps et créé, sur toute l'étendue de la France, des familles robustes habituées à la vie naturelle des champs.

La courtoisie. — Au milieu de cette noblesse guerrière disséminée dans les campagnes, les cours des très grands seigneurs titrés, ducs ou comtes, sont devenues des centres où se réunissent les nobles de toute une province. C'est là que le prince, à l'occasion d'un événement de sa vie, son avènement, son mariage, l'entrée en chevalerie de son fils, donne les fêtes qui sont le principal divertissement de la vie des nobles, une réception de chevaliers, un tournoi. Dans ces réunions qui attirent la noblesse de tout un pays, il se crée un cérémonial qui règle les relations entre les assistants. La Cour devient un centre où se forme la mode en matière de langage, de costume, de divertissement, de manières, de littérature et même de morale ; de là elle se répand parmi les nobles du pays. Ceux qui la suivent en sont fiers comme d'une marque de distinction, la preuve qu'ils appartiennent aux rangs les plus élevés de la société.

Cette mode se propage aussi grâce à une vieille tradition qui re-monte jusqu'aux guerriers barbares. Les nobles continuent à regarder comme un honneur le service domestique autour de la personne d'un chef. Ils envoient leurs fils à la Cour faire le service de la table et de la chambre du prince et de sa femme en qualité de page et y apprendre les manières de [173] cour ; plus tard, comme écuyers, ils y apprennent les exercices de la chevalerie.

Cette mode de cour, appelée courtoisie, se forma en France avant d'être adoptée par la noblesse de tous les pays d'Europe. Il en sortit une civilisation nouvelle, antérieure à la civilisation qui se créa dans la bourgeoisie des villes. Elle apparaît dès le XIIe siècle, après le contact entre les nobles des Cours du Nord et les nobles de l'Ouest appelés Aquitains venus dans la suite de la reine Aliénor. Le Sud-Ouest était alors le pays des poètes de langue méridionale appelés troubadours. C'est plus tard par une confusion de termes qu'on a appelé leur dialecte le provençal, à l'imitation des Italiens qui appelaient "provençaux" tous les Français du Midi. La Provence dépendait de l'Empire et n'avait alors aucune relation avec le royaume de France ; aucun troubadour n'a été provençal, tous étaient du Limousin ou du Languedoc. C'est dans les cours que se forma la poésie lyrique des troubadours et plus tard la poésie épique du "cycle breton", faite d'aventures merveilleuses et bien différente des épopées de guerre appelées chansons de geste.

La galanterie. — Le trait le plus original de la vie de Cour est le rôle de la femme, désignée par un nom d'honneur, la dame (domina), maîtresse, la femme du prince maître de la Cour. La dame vit entourée des nobles venus à la Cour de son mari, en contact continuel avec les fils des nobles du pays qui la servent à table et dans sa chambre comme pages et lui font escorte comme écuyers. Son rang et son âge imposent à ces jeunes gens une obéissance et un respect qui se mêle confusément au sentiment inspiré [174] par son sexe. La dame se sent supérieure à ces adolescents placés sous ses ordres, et si elle vient à s'intéresser à l'un d'eux, elle prend naturellement le rôle d'éducatrice et de guide, auquel se peut mêler parfois une tendresse féminine d'une autre nature. Ainsi s'est créé un sentiment sans précédent dans l'histoire du monde, l'amour courtois, profondément différent de tout ce qui avait figuré sous le nom d'amour dans les littératures des peuples antiques, de l'Orient musulman, de l'Inde et de l'Extrême-Orient.

L'amour chez la femme y était un humble dévouement fait de respect et de reconnaissance envers l'homme maître et protecteur ; chez l'homme, il se confondait d'ordinaire avec le désir (c'est le sens du mot grec Eros et du mot latin Cupido). Lors même qu'il prenait une forme plus délicate dans quelques poèmes arabes, persans ou hindous, ce n'était encore que l'indulgence tendre de l'être fort pour un être faible. L'amour du chevalier pour sa dame est au contraire fait de respect et d'obéissance. Le "service d'amour", conçu sur le modèle du service du vassal, consiste à courir les dangers et à subir les épreuves qu'impose la dame. Elle reste la "maîtresse" au sens primitif, même quand elle récompense son chevalier en lui accordant ses faveurs.

L'amour courtois, étranger aux Chansons de geste, esquissé peut-être dans les chants lyriques des troubadours, apparaît avant la fin du XIIe siècle sous sa forme définitive dans un poème épique français de Chrétien de Troyes, poète au service de la comtesse de Champagne, Marie, fille d'Aliénor qui paraît en avoir elle-même fourni l'inspiration. C'est le récit des amours de Lancelot du Lac et de la reine Guenièvre, [175] femme du roi de Bretagne Arthur. L'amour courtois y est célébré comme la vertu idéale du chevalier. La théorie en a été faite un peu plus tard dans les réunions de dames et de nobles (improprement appelées "cours d'amour") tenues à la Cour des princes. Les assistants y ont discuté les devoirs réciproques des amants et formulé des règles qui ont été rédigées en latin par un chapelain au service d'un prince.

L'amour ainsi compris devint bientôt le thème favori et l'attrait principal des poèmes du cycle breton qui, transposés en prose, prirent la forme du roman d'aventures fantastiques dont la vogue, très grande dès le XIIIe siècle, se perpétua et s'affermit dans les romans de chevalerie. Cette littérature fit pénétrer l'idéal de l'amour courtois dans la mode des Cours de prince ; de là il passa parmi les nobles en attendant de devenir, au XVIIe siècle, le thème obligatoire du roman et du théâtre.

De cette mode est née la galanterie qui devint une des obligations du savoir-vivre des nobles. C'est l'affectation de traiter les dames comme des êtres supérieurs, de les entourer de marques extérieures de respect, de leur baiser la main, de s'incliner devant elles, de les mettre aux places d'honneur, de leur donner la préséance dans les réunions de société.

Ce procédé tout nouveau de conduite a bouleversé les relations extérieures entre les sexes qui jusque-là, [176] dans tous les pays, avaient été fondées sur la préséance, des hommes et le rang inférieur des femmes. Il a donné aux femmes un rôle actif dans les réunions de société, en leur inspirant une assurance qui leur a permis de prendre part en égales à la conversation et aux divertissements. Il a habitué les hommes à témoigner aux femmes des égards qui, d'abord réservés aux dames de la Cour, se sont étendus peu à peu aux femmes des gentilshommes et ont fini par être accordés aux femmes de la bourgeoisie.

Cette révolution dans les manières, propagée par la littérature, a abouti à relever la condition sociale de la femme, du moins dans les classes privilégiées. Elle a donné aux sociétés européennes une allure qui les distingue de toutes les autres et a peut-être contribué à rendre le progrès social plus rapide. On a pu croire que c'était le christianisme qui avait relevé la condition de la femme. Mais si ce relèvement était l'effet naturel de la religion chrétienne, il se serait produit dans tous les pays, tous les temps et toutes les classes. Cependant on ne le constate ni en Orient où les femmes chrétiennes sont restées au même niveau inférieur que les Juives et les Musulmanes, ni en Occident pendant les huit siècles qui ont suivi la conversion au christianisme, et même en France la galanterie est restée limitée aux dames, et rien n'a été changé dans les relations des hommes avec les femmes du peuple chrétiennes. De son origine orientale et ascétique, le christianisme conservait la défiance envers la femme ; et si l'Église a pu honorer les vierges et les veuves devenues religieuses, elle n'a jamais témoigné d'égards pour la femme mariée.

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La chevalerie a disparu, la courtoisie n'est plus guère qu'un souvenir ; la galanterie a survécu ; c'est la création la plus durable de la noblesse française au Moyen âge.

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Histoire sincère de la nation française.

Tome premier


Chapitre IX

LES BOURGEOIS

Formation de la bourgeoisie. — Jusqu'au XIe siècle, la population laïque de la France vivait presque tout entière à la campagne et ne comprenait guère que deux classes, les vilains et les hommes de guerre. Depuis la fin du XIe siècle se forme une classe nouvelle, sans précédent dans l'histoire du monde, désignée par un nouveau nom latin, burgenses (habitants d'une forteresse).

Son origine nous est mal connue ; les récits du temps parlent très peu des habitants des villes et les actes conservés par les couvents ne se rapportent guère qu'à la campagne. Il y avait cependant des villes en France ; les anciennes cités romaines subsistaient encore puisqu'il y restait un évêque et presque toujours un comte. Il y avait même des comtes dans des villes (comme Melun, Etampes) qui n'avaient été que des bourgs (vici) romains. En outre, plusieurs abbayes propriétaires d'un très grand domaine formaient le centre d'une forte agglomération (comme Saint-Omer, la Réole). Ces villes nouvelles étaient [180] même beaucoup plus nombreuses que les anciennes cités ; c'est ce que prouve le nom même qui en français désigne toutes les villes ; villa était le terme latin appliqué au grand domaine rural ; le nom ro-main de cité n'est resté qu'au vieux quartier où résidait l'évêque.

Mais il est évident qu'au Xe siècle, il ne reste guère, sauf dans le Midi, que de très petites villes resserrées dans une enceinte très étroite et formée d'habitations misérables. Les habitants sont presque tous des domestiques ou des artisans au service du personnage puissant, maître de l'enceinte, roi, comte, évêque ou abbé ; ils vivent dans une dépendance analogue à celle des serfs de la campagne, soumis au pouvoir absolu du seigneur et de ses agents ; la preuve c'est qu'il leur faudra obtenir une charte du seigneur pour limiter son pouvoir.

À partir de la fin du XIe siècle les villes paraissent plus peuplées, les habitants moins pauvres et moins dépendants. Ce progrès coïncide avec une transformation de la vie économique ; l'argent rentre dans la circulation, les paiements en nature sont remplacés par des achats en numéraire, le commerce renaît. En un temps où la campagne était exposée sans cesse aux ravages des gens de guerre, le travail et le commerce avaient besoin d'être défendus par des fortifications ; toute ville était une forteresse ; c'est le sens du mot germanique bourg d'où est dérivé le nom de bourgeois. Tant que, faute d'argent, les transactions se faisaient en nature, le seigneur laïque ou prélat, maître de la ville, n'avait rien à acheter que quelques objets de luxe venus de l'Orient. Les paysans de ses domaines lui apportaient les denrées alimentaires et [181] les matières premières pour entretenir le personnel de sa maison ; il avait à son service assez de serviteurs pour fabriquer les objets nécessaires, préparer le pain et la viande, tisser les étoffes, coudre les vêtements, tanner le cuir, forger le fer et les armes, travailler le bois. Quand l'argent fut rentré dans la circulation, le seigneur trouva avantage à laisser les artisans, moyennant redevance, vendre leurs produits à des clients et à permettre à des marchands d'apporter et de vendre leurs marchandises. La ville devint, à la fois, un établissement de défense et un centre de commerce, une forteresse et un marché.

Toute ville était entourée d'une enceinte fortifiée, formée par un rempart d'ordinaire renforcé par des tours et percée de portes fortifiées qui en défendaient les entrées. L'enceinte assurait la sécurité contre les ennemis du dehors. Elle assurait aussi la paix au dedans, une paix comparable au régime d'une ville assiégée, car il était défendu de se battre dans l'intérieur sous des peines très sévères, la mutilation ou la mort, exécutées sans délai. La garantie s'étendit ensuite au delà de l'enceinte sur les quartiers bâtis en dehors dans un rayon évalué à une lieue (d'où le nom de banlieue, lieue de commandement) ou dans les limites marquées par des poteaux d'où le terme germanique Pfahlburg qui est peut-être l'origine du mot faubourg.

Toute ville était un marché où les opérations de [182] vente se faisaient en deux sens, car les habitants avaient besoin d'acheter et de vendre. Ils achetaient les denrées que la ville ne produisait pas et que venaient apporter les gens de la campagne, les vivres pour se nourrir, le bois pour faire le feu et construire, la laine, le lin, les peaux. Ils vendaient aux acheteurs du dehors les objets fabriqués par les artisans.

Les habitants réunis dans la ville avaient des origines très différentes marquées par la différence de leur condition juridique, des domestiques du seigneur, des gens de guerre formant la garnison de l'enceinte, des artisans, les uns libres, les autres de condition servile, des hommes libres propriétaires de maisons dans l'enceinte ou dans la banlieue, des étrangers, des marchands, des Juifs, et même des tenanciers d'un autre seigneur réfugiés dans la ville. Ils exerçaient des professions différentes. La majorité fut de plus en plus formée d'artisans et de petits marchands. Mais il resta toujours des cultivateurs qui avaient dans l'enceinte même de la ville leurs granges et leurs étables et laissaient leurs porcs et leurs vaches errer dans les rues. Il y avait aussi dans la ville des clercs tonsurés et sans fonctions ecclésiastiques ; mais les prêtres et les moines n'étaient pas considérés comme des bourgeois et n'en avaient pas les obligations. Il paraît bien que dans beaucoup de villes, surtout du Midi, quelques propriétaires de maisons, et même des chevaliers, vivaient de leurs revenus sans travailler.

La vie en commun dans une même enceinte, qui assurait à tous les habitants les mêmes avantages et les obligeait à participer aux mêmes charges, finit par les fondre tous en une même classe. Ce fut une classe nouvelle d'hommes libres, d'une liberté pacifique et [183] urbaine, bien différente de la liberté guerrière et rurale des nobles.

L'organisation des villes et les communes. — Les habitants d'une même ville, réunis par des intérêts communs, cherchèrent à s'organiser pour diriger leurs affaires communes. Ce travail se fit lentement, à des époques différentes suivant les régions et par des procédés différents. Le régime ainsi établi apparaît dans de très rares documents ; les plus anciens dans les villes de Provence, Marseille, Arles, dépendant de l'Empire, ou les villes du Languedoc, Nîmes, Carcassonne. Ce n'est pas du tout le prolongement de la curie de l'ancienne cité romaine, disparue depuis des siècles. C'est un régime nouveau établi dans des villes où vivent des hommes libres qualifiés cives (citoyens) ou même milites (chevaliers). Un acte de 1107 relatif aux habitants de Carcassonne énumère "les chevaliers, les bourgeois (burgenses) et tout le reste du peuple et des gens des faubourgs". Les notables, d'accord avec le seigneur de la ville, ont pris le pouvoir et formé un corps qui dirige les affaires communes. Le détail de cette organisation ne nous est pas connu ; elle est parfois reconnue officiellement par un acte formel du seigneur qui la déclare conforme aux "coutumes antiques".

Dans la plus grande partie de la France, l'organisation de la ville s'est faite par un acte formel des habitants ou du seigneur, sans qu'on puisse affirmer qu'elle avait été préparée par la coutume. Dans le Nord, surtout en Picardie, ce sont les habitants qui s'associent entre eux au moyen d'un usage déjà condamné par Charlemagne sous le nom de conjuration ; c'est le serment prêté par tous de se défendre mutuellement ; [184] il constitue la commune jurée qui apparaît aux contemporains comme une invention récente "Commune, nom nouveau et détestable", dit le clerc Guibert de Nogent racontant les débuts de la commune de Laon. Elle est créée sur un sentiment inconnu au monde romain. Au contraire de la cité antique fondée sur l'obéissance à l'autorité impersonnelle de la cité, elle est créée par une association volontaire entre des personnes établies, comme le lier, entre vassal et seigneur, par un serment personnel de fidélité destiné à assurer une aide personnelle, au besoin par la force. Mais, au lieu d'unir seulement deux hommes de condition inégale, en vue d'un intérêt individuel, le serment unit un grand nombre d'hommes égaux pour la défense d'un intérêt collectif.

Presque toutes les communes jurées dont nous connaissons l'origine ont commencé par une révolte des habitants contre leur seigneur, d'ordinaire un évêque on un abbé, la plupart dans la région appelée Picardie (Laon, Beauvais, Amiens). Les insurgés ont massacré l'évêque à Laon, l'abbé à Vézelay ; on a compté à Vézelay cinq révoltes en un siècle et demi. La répression a été parfois féroce ; à Cambrai l'évêque a fait mettre à mort, couper les mains, crever les yeux. On connaît aussi, dans les villes du Midi, des révoltes à Toulouse, à Nîmes, à Montpellier, une à Béziers où le seigneur a été tué. Mais la plupart des documents où est mentionnée la création d'une commune sont des actes officiels qui ne conservent pas le souvenir des actes de violence. Les révoltes ne nous sont connues que par quelques récits conservés par hasard ; nous n'en pouvons déterminer ni le nombre, [185] ni la proportion avec les communes établies par accord pacifique.

Concession des chartes par le seigneur. — Dans un très grand nombre de villes, l'organisation nouvelle a été créée par un contrat entre le seigneur de la ville et les habitants, sous la forme d'une charte, analogue à la charte qui affranchissait les vilains d'un domaine, et il se peut que l'accord ait été imposé au seigneur par une émeute. Mais très souvent la charte qui a organisé la ville lui donne le nom de commune, bien qu'il n'y ait pas eu d'association jurée entre les habitants. Souvent même le seigneur a pris pour modèle une commune déjà organisée ; ainsi le duc de Bourgogne déclare qu'il accorde à ses villes de Dijon et de Beaune une commune "sur le modèle de la commune de Soissons". La même charte a servi ainsi à plusieurs villes qui ont eu exactement le même régime. Le roi d'Angleterre a donné à des villes de son domaine en France le régime de Rouen. Le nom de commune s'est étendu ainsi à un grand nombre de villes et même à des villages. Quand le seigneur leur a accordé une charte qui les constituait en commune, les vilains de son domaine ont été transformés en bourgeois.

La charte limitait le pouvoir arbitraire du seigneur sur les habitants par un engagement écrit qui précisait ses droits. Guibert de Nogent, racontant la fondation de la commune de Laon, définit la commune une invention "par laquelle les sujets ne paient plus que des redevances fixées et des amendes déterminées". C'est probablement le trait qui frappait le plus le seigneur parce qu'il y perdait une source illimitée de revenus et les habitants parce qu'ils y gagnaient [186] une sécurité pour leurs biens. Le seigneur renonçait aux procédés arbitraires pour tirer de l'argent de la ville. Il s'engageait à ne plus lever que des taxes en argent, tailles et cens, fixés à une somme invariable et uniforme. Il promettait de ne plus imposer que des amendes précisées dans un tarif détaillé qui énumérait tous les actes, injures, coups de bâton, blessures de tout genre, avec le montant de l'amende, et tous les crimes qui donnaient le droit de confisquer les biens. C'est exactement ce que le seigneur promettait à ses tenanciers vilains quand il les affranchissait, et sur ce point les chartes de communes ne se distinguaient pas des chartes d'affranchissement.

La charte est une innovation venue des villes ; elle est contraire à l'habitude prise depuis le temps des Barbares de laisser dans le vague les relations entre les hommes et de s'en remettre à la tradition orale pour les régler. La charte met par écrit et précise les droits et les devoirs de chacun ; c'est le signe d'une civilisation nouvelle née dans les villes et qui sait se servir de l'écriture.

Gouvernement intérieur de la ville. — Outre la limitation de ses pouvoirs, le seigneur accordait souvent aux habitants le droit de former un corps dirigé par des chefs chargés de maintenir l'ordre et de régler les affaires communes. Ce gouvernement était organisé suivant des régimes différents selon le degré d'indépendance qu'ils donnaient au corps de ville.

Dans les régions de l'Est, situées hors du royaume et nominalement dépendantes de l'Empereur, les villes les plus importantes avaient fini par se soustraire à toute autorité et formaient de véritables républiques gouvernées par les notables de la ville ; c'était le cas [187] de Marseille dans le Midi, de Metz et de Strasbourg dans le Nord.

Dans le royaume de France, toutes les villes restaient sous l'autorité nominale d'un seigneur. Mais un grand nombre étaient devenues indépendantes de fait. C'étaient dans le Midi les anciennes villes du Languedoc et dans le Nord-Est les villes constituées en communes. La ville conservait des devoirs envers le seigneur analogues à ceux d'un vassal noble (on a défini la commune "un noble collectif"). Elle lui devait la fidélité qui comportait le service en guerre et l'aide. Elle avait, comme un noble, le droit de faire la guerre, de s'entourer d'une enceinte fortifiée, de rendre la justice. Elle possédait les signes matériels de la noblesse, des armoiries, un sceau (qui représentait un rempart ou un chevalier en armes), une potence, un pilori. Elle avait son hôtel de ville, parfois (dans le Nord) surmonté d'un donjon appelé beffroi ; c'est là qu'elle gardait ses archives et sa caisse, là que se tenaient les réunions des chefs de la ville, là qu'on sonnait la cloche pour rassembler les bourgeois.

La ville avait ses chefs, pris parmi les habitants, désignés par des noms différents et recrutés par des procédés différents. Dans le Midi, ils prenaient le nom romain de consuls ; ailleurs, il y avait d'ordinaire un chef supérieur appelé maïeur ou maire (c'est le nom qui, depuis la Révolution, s'est étendu au chef de toutes les municipalités), assisté d'un petit groupe d'adjoints appelés dans le Nord échevins, dans l'Ouest jurats. Ces chefs étaient choisis parmi les notables, dans les villes du Midi, suivant des procédés compliqués qui combinaient l'élection avec le tirage au sort ; ailleurs ils étaient ou désignés par les chefs sortant [188] de charge, ou élus dans des formes irrégulières, ou nommés par le seigneur. Ils exerçaient tous les pouvoirs possédés par la ville ; ils rendaient la justice civile et criminelle, levaient les taxes, dirigeaient la police, commandaient la milice formée par les bourgeois, mettaient en défense l'enceinte. Ils gardaient le trésor, les archives, les clefs des portes de la ville.

Le régime qui donnait à une ville le moins d'indépendance s'était établi là où le seigneur n'avait voulu accorder aux habitants que des garanties contre une exploitation arbitraire sans leur donner le pouvoir de se constituer en un corps. Leur droit ne différait guère de celui d'un village pourvu d'une charte de franchise ; on les appelait ville franche parce que tous les habitants y avaient acquis la condition d'hommes francs, c'est-à-dire le droit de n'être soumis qu'à des taxes et des amendes fixes et uniformes. La ville n'avait ni insignes, ni trésor, ni chef ; elle restait soumise à un agent du seigneur qui jugeait, surveillait l'enceinte, commandait la milice.

La condition de chaque ville avait été réglée suivant les relations personnelles entre les habitants et le seigneur ; elle avait donc dépendu des moyens d'action, des sentiments, des besoins, des parties en présence. En général, le clergé fut hostile à toute organisation de laïques formée en dehors de l'autorité traditionnelle. Dès 1109, un prélat très estimé, Ives de Chartres, déclarait de "tels pactes nuls comme contraires aux lois évangéliques", et en 1213 un synode d'évêques à Paris condamna "ces associations vulgairement appelées communes qui ont établi des usages diaboliques tendant à la destruction de la juridiction de l'Église". Les communes ont été imposées aux prélats [189] parce qu'ils n'avaient pas la force de résister. Les seigneurs laïques ont été plus disposés à de larges concessions, probablement parce qu'ils avaient de plus grands besoins d'argent. Les rois de France ont parfois confirmé moyennant finances des chartes accordées par des seigneurs, mais ils n'ont laissé établir aucune commune dans leur domaine.

Aussi le régime de chaque ville n'a-t-il jamais été en rapport, avec son importance. De petites villes, de simples bourgs ont eu un gouvernement pleinement autonome dirigé par leurs notables. Les villes du domaine du roi d'Angleterre avaient des chefs nommés par le roi. Les villes considérables du domaine royal n'ont jamais eu même un corps de ville. La plus grande ville de France, Paris, restait soumise aux agents du roi ; c'était le prévôt de Paris qui rendait la justice au Châtelet.

Les métiers et le commerce. — Dans les villes autres que des bourgades, les "bourgeois" étaient en grande majorité des artisans et des marchands. Ils travaillaient suivant des règles fixées par la coutume, très différentes dans les différentes régions et qui nous sont très inégalement connues. Nous ne savons presque rien des villes de la plus grande partie de la France. Dans le Midi, l'Ouest et le Centre, les artisans ne paraissent pas constitués en corporations ; ils travaillent et vendent sinon librement, du moins en n'obéissant qu'aux règlements établis par le seigneur ou les chefs de la ville. Le seul régime du travail que nous voyions décrit dans les documents ne s'est appliqué en France que dans les villes de la région parisienne, celle où s'est créée la civilisation française. Il était analogue à celui des villes de l'Angleterre, de [190] l'Allemagne et de l'Italie du Nord ; mais il n'a pas été le régime le plus répandu en France, comme on serait porté à le croire d'après l'exemple très connu de Paris.

Dans la région française soumise à ce régime, tous les habitants qui exerçaient dans la ville une même profession formaient un corps dont il fallait être membre pour avoir le droit de fabriquer ou de vendre les marchandises de cette profession. Le corps s'appelait un métier, en latin ministerium (service) . Les membres d'un métier formaient aussi d'ordinaire une confrérie religieuse qui prenait part en corps aux cérémonies et célébrait la fête du saint, patron du métier (saint Crépin pour les cordonniers, saint Eloi pour les orfèvres).

Le nombre de métiers variait beaucoup suivant les villes, il était très petit dans les petites villes où plusieurs professions analogues étaient réunies en un seul métier, beaucoup plus grand dans les villes où un même genre de travail était divisé entre plusieurs métiers. A Paris, dès 1160, le travail du cuir était partagé entre cinq métiers, cordonniers, mégissiers, savetiers, fabricants de baudriers, fabricants de bourses ; et dans un rôle d'impôt de 1291 sont énumérés plus de trois cents métiers. Chaque métier suivait les règles de travail fixées par une coutume ancienne. Quelques membres du [191] métier, appelés de noms différents, jurés, gardes, prudhommes (dans le Midi bailes) élus suivant des procédés différents, étaient chargés d'exercer l'autorité. Ils devaient réunir et diriger l'assemblée, juger les différends entre les membres, lever les taxes et les amendes, faire les dépenses, surveiller le travail et apposer la marque du métier, sur les objets reconnus conformes aux règles. Les travailleurs devaient passer successivement par trois degrés. L’apprenti était un jeune garçon engagé par ses parents pour plusieurs années au service du patron qui devait le loger, et le nourrir, et lui apprendre le métier. Le compagnon était un homme fait, sachant le métier, travaillant dans l'atelier avec le patron qui le nourrissait et lui payait un salaire. — Le maître (appelé aussi patron) possédait l'atelier, dirigeait le travail et vendait les produits pour son compte. L'assemblée du métier ne se composait que des maîtres.

Les règlements du métier prescrivaient en grand détail toutes les conditions du travail, toutes les opérations de la fabrication et de la vente, le nombre des apprentis et la durée de l'apprentissage, la durée de la journée de travail qui variait suivant la saison, de huit à seize heures car elle allait du lever au coucher du soleil. Le travail devait être fait dans l'atelier (appelé ouvroir) qui donnait sur la rue, de façon à pouvoir être vu du dehors. Les produits devaient être fabriqués avec les matières, de la qualité, et suivant les formes et les dimensions fixées par la coutume. Les maîtres du métier seuls avaient le droit de vendre, et ils ne devaient vendre que des objets approuvés par les jurés du métier, chargés de surveiller [192] les produits. La concurrence entre les vendeurs était soumise aussi à la coutume. Il était interdit à un maître d'appeler un client arrêté devant la boutique d'un autre maître. Chaque métier avait le monopole de la vente des objets propres à ce métier ; il empêchait les maîtres d'un métier analogue de vendre les mêmes articles que lui. Les tailleurs défendaient aux fripiers de vendre des habits neufs, les cordonniers défendaient aux savetiers de vendre des souliers neufs.

Les artisans d'un même métier étaient d'ordinaire groupés en un même endroit, suivant une pratique qui persiste dans les bazars d'Orient, et il reste dans beaucoup de ville de France des rues qui gardent encore le nom d'un métier (rue des Boulangers, rue Chaudronnerie).

Le plus grand nombre des gens de métiers étaient des artisans qui fabriquaient eux-mêmes les produits qu'ils vendaient ; ils travaillaient surtout pour les clients qui leur faisaient une commande ou pour le marché de la ville où ils étalaient leurs marchandises. Mais quelques métiers étaient composés de marchands qui vendaient des produits achetés au dehors, les merciers (dont le nom, dérivé du latin, signifie marchands), les épiciers, les drapiers, les apothicaires qui vendaient les drogues médicinales, les orfèvres qui vendaient les bijoux. Une corporation puissante était celle des armateurs (appelés à Paris marchands de l'eau) propriétaires des navires qui transportaient les marchandises sur les fleuves. Ces métiers étaient regardés comme supérieurs parce qu'ils n'imposaient pas de travail manuel pénible et pou-vaient rapporter de plus gros bénéfices. Ceux qui les exerçaient formèrent [193] une classe supérieure et finirent par garder seuls le titre de bourgeois.

L'évolution des villes. — Le nombre des habitants des villes, très faible en France à la fin du XIe siècle, augmenta très fortement aux XIIe et XIIIe siècles, par deux procédés. 1°. La population des villes anciennes s'accrut par l'excédent des naissances et l'immigration ; la ville s'agrandit de quartiers nouveaux et de faubourgs qui parfois furent entourés d'une nouvelle enceinte ; 2°. Des villages furent érigés en ville par leur seigneur et en si grand nombre que le nom français ville a pour origine le nom du domaine rural (villa).

Depuis la fin du XIIe siècle, quelques princes créèrent des villes sur un emplacement désert ; on les appelait ville neuve dans le Nord, bastide dans le Sud-Ouest. Pour y attirer des habitants, le fondateur donnait à chacun un lot de terrain à bâtir dans la ville et des terres aux environs. Au contraire des villes anciennes formées à la longue, de maisons de formes différentes disposées irrégulièrement, la ville neuve, bâtie suivant un plan d'ensemble d'une forme géométrique, avait une enceinte en rectangle, des rues alignées régulièrement se coupant à angle droit ; au milieu une place carrée où se tenait le marché et sur un côté de la place, l'Hôtel de Ville.

Avec l'accroissement de la population et de la richesse il se créa une différence de conditions de plus en plus tranchée entre les habitants. Les marchands devinrent supérieurs aux artisans. Il se forma ainsi dans les villes une nouvelle espèce de privilégiés qui se rendirent maîtres du gouvernement de la ville. Déjà dans le Midi les consuls, dès l'origine, avaient [194] été de riches propriétaires ou même des chevaliers. Dans les villes du Nord, les documents ne nous montrent pas où se recrutaient au XIIe siècle les membres du corps de ville ; mais, au XIIIe siècle, c'est une oligarchie urbaine de quelques familles de notables, propriétaires et marchands, qui se transmettent de l'un à l'autre les fonctions de la ville et ne se rendent de comptes qu'entre eux. On les accusait de s'approprier les deniers publics, de contracter des emprunts trop lourds et d'opprimer les "gens du commun".

Le commerce et les foires. — Les marchands continuèrent tous à vendre au détail. Mais il s'était créé un commerce en gros qui opérait sur des marchandises venues de loin. Les transports étaient entravés par l'état de guerre habituel ; sur les cours d'eau et les routes, les convois de marchandises étaient pillées par les hommes de guerre ou rançonnés par les seigneurs qui exigeaient un droit de péage pour les laisser passer ; il fallait une escorte armée pour les accompagner. Les risques et les frais étaient si lourds qu'on ne pouvait guère transporter que des marchandises légères et de grand prix. Le commerce se réduisait donc à quelques articles de luxe, venus d'Orient ; les étoffes de soie, de coton de l'Inde, les étoffes de fils d'or et d'argent, les bijoux, les perles, les pierreries, l'ivoire les parfums, les drogues et surtout le poivre, la cannelle, les épices (clous de girofle, noix muscade, gingembre) très recherchés pour la cuisine et les vins aromatisés des riches. Ce commerce se faisait surtout par mer dans les ports d'Italie et de Flandre ou par les villes allemandes du Rhin. En France, la principale voie de commerce remontait le Rhône et la Saône, traversait les collines et descendait par la Seine sur la Champagne [195] qui devint au XIIIe siècle le principal centre français du commerce en gros.

Ce commerce était facilité par des pratiques devenues générales en Europe au XIIIe siècle. Quelques princes, pour attirer les marchands étrangers, avaient créé dans leur domaine des rendez-vous de commerce à l'occasion de certaines fêtes, d'où leur vint le nom de foires (du latin feria, fête). Aux marchands qui venaient à la foire, ils accordaient un sauf-conduit qui les garantissait contre les attaques et le privilège d'être jugés suivant une procédure rapide et des règles d'équité. Les plus grandes foires en France étaient celle de Beaucaire dans le Midi, et surtout les foires de Champagne tenues dans quatre villes, où les marchands venus d'Italie et d'Espagne se rencontraient avec ceux de Flandre et d'Allemagne. On y vendait successivement les draps, les soieries, les cotonnades, les fourrures, les chevaux et le bétail. Il s'y faisait aussi des opérations de change et des ventes en gros.

Les changeurs et les banquiers. — En un temps où chaque seigneur et chaque ville pouvaient avoir sa monnaie différente de nom, de poids, d'alliage, tout achat en argent exigeait une vérification de la valeur d'échange de la monnaie. Il s'était créé un métier des changeurs dont la profession consista d'abord à peser et éprouver les pièces de monnaie. Puis ils reçurent des sommes d'argent en dépôt et se chargèrent de les transmettre d'une ville dans une autre.

Vers la fin du XIIIe siècle, s'introduisirent en France des innovations venues des villes d'Italie plus riches et plus peuplées qui bouleversèrent la nature du commerce en créant les procédés du crédit qui devait [196] plus tard devenir le fondement du régime moderne. Le transfert des pièces d'argent, incommode et exposé à de grands risques, fut remplacé par une lettre adressée à un correspondant dans une autre ville pour le charger de payer la somme convenue au client porteur de cette lettre ; c'était la lettre de change.

Les sommes déposées chez les changeurs furent employées à faire des avances d'argent, des paiements et des encaissements pour le compte de clients, des virements de comptes entre des clients, puis l'escompte sur des créances dont le terme n'était pas encore échu. C'est l'origine des opérations de banque ; le mot est italien, les banquiers venaient d'Italie et furent d'abord appelées lombards. Il y eut aussi parmi eux des Juifs ; mais ils furent exterminés ou expulsés du domaine royal par le roi à la fin du XIIIe siècle.

Le prêt à intérêt était interdit par l'Église ; pour éluder cette défense, le commençant qui faisait une entreprise, d'ordinaire sur mer, recevait l'argent du prêteur et partageait avec lui les bénéfices ; c'est l'origine de la commandite. Dans les villes étrangères où était établie une colonie de marchands d'un même pays, ils choisissaient des consuls chargés, comme les consuls d'une ville italienne, de les gouverner et de les juger, et aussi de les représenter auprès du souverain de la ville où ils vivaient ; c'est l'origine du consulat.

Pour juger les contestations entre marchands, il fallait leur appliquer un droit et une procédure adaptée aux besoins du commerce, cette justice fut rendue par des juges consulaires ; c'est l'origine de nos tribunaux de commerce. Pour toutes ces créations, banque, lettres de change, [197] escompte, commandite, consulat, justice commerciale, les Français n'ont été que les élèves des Italiens.

La vie dans les villes. — C'est au XIIIe siècle qu'achèvent de se fixer les conditions de la vie dans les villes ; c'est du moins le moment où elles commencent à apparaître dans les documents. Les renseignements restent d'ailleurs insuffisants pour connaître la vie quotidienne et, comme d'ordinaire, ils sont très inégalement répartis et se rapportent surtout à la région du Nord-Est. C'est là que les villes apparaissent comme des foyers d'activité qui ont joué un grand rôle dans l'évolution de la civilisation française.

La vie urbaine de ce temps diffère profondément de la vie à la campagne. L'enceinte qui défend les habitants contre le dehors les force à vivre entassés dans un espace très étroit où l'on ne peut entrer que par quelques portes fermées dès le soir. Ils en sortent peu, la campagne n'a rien qui les attire, elle a été dégarnie de maisons et d'arbres pour pouvoir surveiller les environs ; ils ne s'y sentiraient pas en sécurité ; aucun indice ne montre qu'ils aillent s'y promener. Les maisons sont petites, hautes et serrés ; les pièces sont étroites, obscures, mal aérées, et la place y est si mesurée qu'on couche dans les soupentes ou sous les escaliers. Les rues sont étroites, tortueuses, sombres, encombrées par les habitants qui débordent sur la rue, remplies de détritus et d'ordures, car il n'y a ni égouts, ni latrines, ni balayage.

La vie y est dangereuse. La plupart des maisons sont en bois et, comme il faut longtemps pour allumer du feu avec le briquet, on garde le feu sous la cendre toute la nuit après qu'a été sonné le "couvre-feu" ; on s'éclaire avec des torches de résine à feu découvert. [198] Aussi les incendies sont-ils très fréquents, en l'absence de pompes ils détruisent souvent tout un quartier. L'entassement, la saleté, la misère rendent l'hygiène impossible. Les épidémies sont fréquentes et meurtrières. Les documents les désignent d'ordinaire sous un nom vague, tel que pestilentia. La peste qui vient d'Orient est la plus redoutée, mais il est douteux qu'elle soit la plus fréquente ; il se peut que les mortalités signalées dans les documents soient l'effet de l'influenza. La lèpre est assez répandue pour obliger à créer des hospices spéciaux et à prendre des mesures pour y reléguer les lépreux. Nos renseignements ne permettent d'évaluer ni la mortalité, ni la durée de la vie moyenne, il est bien probable que la mortalité était grande et la vie courte.

La vie matérielle est donc pauvre et pénible ; mais la vie sociale est intense entre gens vivant continuellement ensemble, travaillant en public, très souvent oisifs, car l'oisiveté leur est imposée par les longues nuits sans éclairage et par les dimanches et les fêtes obligatoires, une centaine de jours par an. Ils vivent beaucoup dans la rue, souvent rassemblés et incités à parler par beaucoup d'occasions. Comme ils vivent sous les yeux des voisins, ils se sentent surveillés à tout instant, et en sens inverse leur attention est attirée par les travers du voisin et les abus de l'autorité. Us s'occupent à observer les actes, les paroles, les attitudes, les ridicules ; ils s'amusent à les commenter ; ils aiguisent ainsi leurs facultés d'observation et de parole. Ainsi se forment les habitudes d'esprit et les sentiments des Français des villes, grands parleurs et beaux parleurs, enclins à la vanité, moqueurs et frondeurs, fiers de leur honnêteté professionnelle, très [199] sensibles à l'opinion publique de leurs pareils, mais prêts à exercer leur esprit critique sur l'autorité.

La tendance de cet esprit des bourgeois se marque dans la littérature faite à leur usage, les contes et les fabliaux, œuvres satiriques, souvent cyniques, émaillées de plaisanteries grossières et d'allusions aux fonctions inférieures du corps, aux mésaventures des maris, à l'inconduite des femmes. C'est ce qu'on a appelé plus tard gauloiseries , bien qu'aucun indice ne montre chez les Gaulois un goût pour ce genre de plaisanterie ; il paraît correspondre plutôt au goût de la population picarde, normande, bourguignonne, qui a créé la civilisation française. Cette littérature des villes est en contraste frappant avec la littérature des nobles de Cour, le roman de chevalerie que dominent le sentiment chevaleresque et le culte de la dame. La tradition bourgeoise d'observation clairvoyante et d'esprit satirique, parfois licencieux, se prolongera dans les écrivains les plus caractéristiques de l'esprit français, Rabelais, Molière, La Fontaine et Voltaire.

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Histoire sincère de la nation française.

Tome premier


Chapitre X

LES CLERCS

Les hommes de profession ecclésiastique, désignés par le nom général de clercs, continuent à former une classe nettement séparée de la masse des laïques. C'est la partie de la société qui nous est la mieux connue. Presque tous les documents de ce temps, règlements, actes pratiques, chroniques, biographies, sermons, écrits de polémique, sont l'œuvre de clercs et ont pour sujet principal les affaires, les actions ou les idées des clercs. Mais ils sont très inégalement répartis, beaucoup plus rares pour le Midi et le Centre que pour la région du Nord-Est, beaucoup plus abondants pour le clergé régulier que pour le clergé séculier ; presque tous les écrivains ont été des moines.

Renforcement de l'autorité du clergé. — Le mouvement de réforme, c'est-à-dire de restauration de la règle, commencé au Xe siècle (voir chapitre V) s'achève au XIIe. De nouveaux ordres de moines sont fondés par des hommes que l'Église a mis au rang des saints : saint Bruno a fondé les Chartreux, saint Norbert l'ordre des Prémontrés, saint Bernard [202] l'abbaye de Clairvaux. Ils sont encore établis à la campagne, mais soumis à une règle plus sévère que celle de saint Benoît. Ils restaurent la pratique du travail manuel, les Prémontrés et les Cisterciens cultivent la terre et leurs domaines deviennent des modèles d'agriculture et d'élevage pour la France et les pays voisins. Les moines, devenus plus zélés et plus disciplinés, deviennent plus respectés et plus puissants ; ils prennent une part active à la prédication de la croisade.

La réforme, bien que plus lente et moins générale, a pénétré aussi dans le clergé séculier ; nous ne savons presque rien des prêtres des paroisses, mais il semble que les évêques élus par les chanoines, d'ordinaire parmi les fils de nobles, ont cessé d'aller à la guerre. Quelques-uns même sont renommés par leur instruction théologique, leur zèle et leurs vertus.

Une nouvelle espèce de clercs s'était formée et devenait de plus en plus nombreuse. C'étaient les clercs pourvus seulement des ordres mineurs et si peu engagés dans la vie religieuse qu'ils pouvaient être mariés et n'avaient d'autre marque de leur état que la tonsure. Ces clercs tonsurés étaient employés aux écritures de tous les actes publics et privés. Le nom de clerc est resté en France aux employés des notaires, avoués, greffiers ; il s'est étendu en Angleterre même aux employés de commerce et de banque.

La puissance du clergé s'accrut au XIIe siècle, surtout par le renforcement de l'autorité du Pape, chef de l'Église. Le conflit entre le Pape et l'Empereur engagé dès le XIe siècle avait amené les clercs à préciser la doctrine des pouvoirs du Saint-Siège sur les chrétiens. Ils la tiraient surtout des décisions attribuées [203] aux anciens Papes depuis les premiers siècles de l'Église. Les décisions des Papes, jusque-là dispersées, furent au milieu du XIIe siècle rassemblées par un moine italien Gratien. Son recueil, appelé Decretum, d'un usage commode, servit de manuel aux juges des tribunaux d'Église chargés d'appliquer le droit canon (du mot grec qui signifie règles) et aux professeurs chargés de l'enseigner. Le Pape le rendit officiel en 1234.

La justice d'Église. — Le pouvoir reconnu à l'évêque de juger les fidèles fut organisé fortement au XIIe siècle. Chaque évêque nomma un juge spécial appelé official chargé de juger les procès ecclésiastiques dans son diocèse. L'officialité devint un tribunal opérant avec l'aide d'un personnel auxiliaire, de procureurs, greffiers, avocats, notaires. Cette justice d'Église étendit sa compétence en deux sens, indiqués par deux formules :

1°. "À raison de la personne", elle réclamait le droit d'être seule à juger tous les clercs, non seulement les prêtres, les moines et les auxiliaires chargés d'une fonction ecclésiastique, mais aussi les clercs tonsurés. L'officialité réclamait aussi les procès des personnes que l'Église avait déclaré prendre sous sa protection ; les pèlerins, les croisés, même les veuves et les orphelins comme "personnes misérables" ;

2°. "À raison de la matière", la justice d'Église prétendait juger au civil même les procès des laïques dont l'objet touchait à l'un des sacrements administrés par le pouvoir spirituel, les affaires de mariage et de séparation de corps, les sépultures et les testaments, les affaires d'état civil, car l'état des personnes n'était constaté que par l'acte de baptême. Au criminel, [204] l'official poursuivait tous les actes interdits par l'Église, l'hérésie et la sorcellerie, la violation de serment, le blasphème, l'adultère et les attentats aux mœurs, l'usure, le fait de travailler le dimanche ou de ne pas observer les jeûnes ou le carême.

Le tribunal d'église n'avait pas de force armée pour exécuter ses sentences criminelles ; mais il avait le pouvoir de requérir les autorités laïques et de les obliger à employer leur force armée au service du clergé et de faire mettre à mort les condamnés. C'est ce qu'on appelait les "livrer au bras séculier". L'usage s'était établi dès le XIe siècle de brûler vifs les hérétiques.

L'autorité ecclésiastique, pour contraindre les laïques à l'obéissance, continuait aussi à user du pouvoir d'excommunier qu'elle exerçait depuis l'établissement de la religion chrétienne. L'excommunions, appelée "arme spirituelle", servait aux prélats contre les nobles qui usurpaient un domaine d'Église ou contre les princes en conflit de pouvoir avec le clergé. Elle était prononcée dans une cérémonie solennelle en des termes calculés pour effrayer les croyants, car elle annonçait que le coupable irait en enfer. L'excommunié n'était pas seulement privé de tous les sacrements ; mais il était défendu à tous les fidèles d'avoir aucun rapport avec lui. Depuis le XIe siècle, le clergé employait contre les seigneurs un nouveau procédé, l'interdit. II consistait à suspendre toute cérémonie religieuse sur tout le domaine du seigneur en lutte contre l'Église, afin d'obliger ses sujets à faire pression sur lui pour l'amener à se soumettre.

Les prélats avaient essayé dès le XIe siècle, surtout dans la région du Rhône, d'empêcher les guerres [205] privées en imposant la "paix de Dieu", réduite ensuite à la trêve de Dieu, de trois jours par semaine. Mais les récits contemporains ne donnent pas d'exemple qui la montre appliquée en pratique (il y est fait allusion en Normandie à propos du droit de justice du duc).

Théorie du pouvoir absolu du Pape. — L'extension du droit canon et de la justice d'Église inculqua au clergé une doctrine qui acheva de se formuler au XIIe siècle dans les déclarations de deux Papes, Innocent III au début du siècle, Boniface VIII à la fin. Elle se résumait en deux formules :

1°. L'Église est "une société parfaite", c'est-à-dire complète et indépendante. Elle doit donc posséder tous les organes nécessaires à la vie d'une société, des domaines, des revenus, des tribunaux, des prisons. Elle ne doit être soumise ni à un impôt, ni à un tribunal, ni à un service militaire, ni à un ordre, ni à une loi émanant d'une autorité laïque.

2°. L'autre formule "Le Pape est pasteur de l'Église universelle" signifiait que le Pape devait avoir le pouvoir absolu d'un monarque sur tous les chrétiens, y compris les princes et le roi possesseurs de "l'autorité temporelle" ; car eux aussi, en tant que fidèles, étaient ses sujets "à raison de la foi", et devaient lui obéir en "matière spirituelle". Le Pape avait donc le pouvoir de leur imposer une pénitence, de les excommunier, d'interdire à leurs sujets de leur obéir, et par conséquent de les déposer.

Cette doctrine extrême, appliquée dès le XIe siècle à l'Empereur, reparut à la fin du XIIIe dans le conflit entre le roi de France Philippe le Bel et Boniface VIII sous la forme de deux métaphores. Le pouvoir [206] du Pape est comparé au soleil ; celui du roi à la lune qui n'a qu'une lumière empruntée au soleil. Le pape et le roi ont chacun un glaive, mais celui du roi n'est tenu par lui qu'à la discrétion du pape. Les deux théories de "l'Église société parfaite" et du pape pasteur universel achevaient de construire le système logique des rapports entre l'Église et l'État. Il est resté, jusqu'au XIX° siècle, la doctrine immuable du Saint-Siège, enseignée dans les livres officiels du droit canon et proclamée dans les encycliques des Papes.

Relations des laïques avec le clergé. — Si convaincu que le clergé fût de son autorité sur les fidèles, il avait besoin d'eux pour se faire obéir. Sa vie matérielle et son pouvoir pratique dépendaient du bon vouloir des laïques et, par, conséquent, de leurs sentiments en matière de religion.

Nous sommes mal renseignés sur la religion réelle des laïques ; presque tous les documents viennent de moines qui vivaient entre eux, et écrivaient surtout pour leurs pareils isolés de la société laïque. Les prêtres séculiers que leur fonction mettait en relations fréquentes avec les laïques ont laissé très peu d'écrits. Ils ne s'occupaient guère que d'accomplir les cérémonies du culte et ne faisaient d'ordinaire ni sermons, ni catéchisme. Les laïques, ne recevant du clergé aucune instruction religieuse, se faisaient une religion qui pouvait différer beaucoup de celle des clercs. Si l'on veut essayer de la comprendre, il faut distinguer leurs sentiments envers la religion de leurs sentiments envers le clergé.

Toutes les œuvres d'imagination composées pour des laïques, les chansons de geste, les romans de chevalerie, [207] même les fabliaux montrent les laïques pieux, dévots, attentifs à observer les pratiques et à célébrer les cérémonies religieuses, zélés pour le culte des saints. Souvent, ils poussent le zèle jusqu'à s'infliger des pénitences très dures et même jusqu'à entrer au couvent. On ne voit pas d'incroyants. Tous se sentent les humbles sujets de l'Église ; ils acceptent sans discuter tous ses enseignements. La preuve en est leur ardeur à combattre les Infidèles et l'horreur que leur inspirent les hérétiques.

Leur religion est vivante, sincère, fondée sur une foi naïve. Le christianisme ascétique et théologique, dur et sec, importé d'Orient, a fini au XIIe siècle par s'adapter aux sentiments d'un peuple indifférent à la métaphysique et animé du besoin d'aimer et de sentir proches de lui les objets de son adoration. Tandis que les clercs instruits, interprétant par la méthode allégorique l'Écriture sainte et les Pères, achèvent de construire le dogme théologique, les fidèles, aidés de quelques moines ou prêtres en communion de sentiments avec le peuple, ont pris dans la masse de la tradition et des légendes chrétiennes les récits, assez rares d'ailleurs, imprégnés d'un sentiment humain. Ils ont transposé naïvement dans la vie quotidienne du Moyen âge, en les embellissant de traits fournis par leur imagination d'Occidentaux, la naissance et l'enfance du Christ, les scènes de sa vie et de sa Passion, les légendes des saints et des saintes. La Vierge, sous le nom de Notre-Dame, occupe une place d'honneur comme la Dame dans l'idéal de l'amour courtois ; elle repousse à l'arrière-plan l'adoration de Dieu, inaccessible à une imagination naïve. Ainsi s'est créé un christianisme populaire naïf, tendre, [208] gracieux, féminin, profondément différent de la religion dogmatique, ascétique et farouche de l'Orient.

C'est lui qui va inspirer les œuvres des sculpteurs et des peintres, en opposition aux figures hiératiques, monotones et rigides de l'art byzantin resté fidèle à la tradition orientale. Une inspiration analogue transforme la musique, bouleversée par l'invention du chant en parties ; elle anime les hymnes latins du XIIIe siècle, le Dies irae, le Stabat mater (venus tous deux d'Italie). Elle se retrouve dans les noëls en langue populaire et dans les représentations de la vie du Christ et des Saints, appelés mystères, qui sont à l'origine du théâtre en France.

Mais si la foi religieuse des laïques s'affirme dans leurs actes et leurs manifestations, elle ne leur inspire pas d'affection pour les représentants officiels de la religion. Les documents donnent l'impression que les laïques n'aimaient pas les clercs. Leurs manifestations d'hostilité sont si fréquentes, les conflits sont si violents que les érudits les plus intelligents ont pu attribuer aux hommes du Moyen âge un sentiment anticlérical. Il y avait sans doute dans cette aversion une part d'envie contre la richesse et la puissance des clercs, les laïques leur reprochaient de mener uns vie oisive à leurs dépens. Il y avait aussi de l'indignation contre les religieux que leur profession destinait à donner l'exemple d'une vie plus sévère et qui faisaient scandale en ne se conduisant pas mieux que les laïques.

Les hérésies. — Dès la seconde moitié du XIIe siècle, l'opposition contre le clergé' devint une révolte ouverte contre l'Église. Elle prit deux formes très différentes, toutes deux condamnées comme hérésies.

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L'hérésie la plus puissante n'était ni d'origine française, ni de création récente ; c'était une vieille hérésie orientale, issue du manichéisme du IIIe siècle qui enseignait la lutte entre deux Dieux, un dieu bon de la lumière, un dieu mauvais des ténèbres. Importée en Bulgarie au IXe siècle, elle s'était répandue au XIIe siècle dans le Sud-Ouest de la France. Ses adhérents, protégés par les seigneurs du pays, étaient devenus assez forts pour, avoir des évêques et réunir un concile en 1167. On les surnomma Albigeois parce qu'ils étaient très nombreux dans le pays autour d'Albi. Ils considéraient comme les seuls vrais chrétiens ceux qui menaient une vie ascétique en lutte continuelle contre les impulsions de la nature ; ils les appelaient d'un nom latin les parfaits ou d'un nom grec Cathares (les purs) ; ces "purs" tenaient la place d'un clergé et dirigeaient les cérémonies. Les fidèles restés dans la vie naturelle s'appelaient "les croyants". Pour détruire ces hérétiques, le Pape employa le procédé inventé contre les Musulmans ; il fit prêcher la croisade. Une armée de croisés venue du Nord prit les villes qui résistèrent, massacra les hérétiques et enleva leurs domaines aux princes qui les protégeaient.

Une hérésie nouvelle d'origine française eut pour fondateur un riche marchand de Lyon, Pierre Valdès, que la lecture de l'Évangile avait détourné de l'Église. Appliquant à la lettre la parole du Christ, il avait distribué sa fortune aux pauvres. Il fit traduire l'Évangile en langue vulgaire pour le rendre accessible à tous et voulut enseigner aux chrétiens à imiter la vie pauvre du Christ, leur maître. Ses disciples appelés "Pauvres de Lyon", et surnommés de son [210] nom Valdenses (en français Vaudois) se répandirent dans le Sud-Est de la France, prêchant l'Évangile de la pauvreté, pauvrement vêtus et nourris, chaussés de sabots. Ils reprochaient au clergé sa richesse et sa puissance comme contraires aux enseignements du Christ. Ils firent des adeptes surtout dans les villes, parmi les artisans et les marchands. Leur secte, poursuivie par le clergé, fut exterminée partout, sauf dans les Alpes où quelques débris se sont conservés en Piémont sous le nom de Vaudois.

Les nouveaux procédés d'action de l'Église. — Le clergé, pénétré du devoir de maintenir l'unité de la foi, employa pour détruire l'hérésie les anciens moyens de compression, puis il en inventa de nouveaux. Le Concile de Latran en 1215 ordonna à tout prince ou seigneur, au moment de prendre possession de son pouvoir, de jurer d'exterminer tous les hérétiques de son domaine. Ce fut l'origine du serment du sacre qui fut prêté par tous les rois de France jusqu'à Louis XVI. Le Concile ordonna à tout fidèle de se confesser au moins une fois par an au prêtre de sa paroisse et à tout médecin de faire venir un prêtre au lit d'un malade en danger de mort.

Ainsi fut créé un instrument de police ecclésiastique qui permettait de surveiller les sentiments secrets de tous les laïques. Pour découvrir plus facilement les hérétiques albigeois, le Pape créa une justice spéciale appelée "Inquisitio (enquête) de la perversité hérétique". Cette Commission, nommée par le Saint-Siège avec la mission de rechercher les hérétiques, avait le pouvoir de dessaisir tous les tribunaux laïques ou ecclésiastiques. Elle employait une procédure d'inquisition (c'est-à-dire d'enquête) contraire à la coutume du [211] temps qui ne permettait de juger un homme que s'il se présentait contre lui un accusateur. Elle poursuivait d'office quiconque était dénoncé comme suspect et le jugeait en secret. Elle condamnait à la pénitence publique, ou à la prison perpétuelle dans une cellule ou à la mort par le bûcher. Établie d'abord dans le Sud-Ouest de la France, cette justice s'étendit à presque tous les pays catholiques ; elle est restée célèbre sous les noms de Saint-Office, et d'Inquisition.

Les nouveaux ordres de moines. — Pour renforcer son action sur les laïques, le clergé employa les procédés qui avaient réussi aux hérétiques vaudois, la prédication et la pauvreté de la vie. Deux ordres nouveaux furent introduits en France, tous deux créés dans un pays du Midi. Les frères mineurs ou mendiants appelés aussi Franciscains, du nom de leur fondateur italien, saint François d'Assise, les frères prédicateurs appelés Dominicains, fondés par un Espagnol, saint Dominique. — Les Franciscains portaient le costume des gens du peuple, une robe de bure retenue par une corde (ce qui les fit appeler Cordeliers) et pourvue d'un capuchon (d'où le nom de Capucins) ; ils n'avaient aux pieds que des sandales et ils vivaient d'aumônes. Ils prêchaient dans une langue familière et s'adressaient surtout aux gens du peuple. — Les Dominicains prêchaient, étudiaient la théologie, professaient dans les Universités, remplissaient des missions au service du Pape ; c'est à eux qu'il confia les fonctions d'inquisiteurs contre les hérétiques.

Ces deux ordres furent organisés de même, chacun sous un chef unique appelé général, élu par les frères, qui gouvernait toutes les maisons de l'ordre disséminées [212] dans tout le monde chrétien. Ils étaient indépendants des évêques et obéissaient directement au Pape dont ils restèrent toujours les serviteurs dévoués. C'étaient des moines d'une espèce nouvelle adaptée à la société nouvelle qui venait de se créer dans les villes. Les anciens moines bénédictins se retiraient hors du monde pour faire leur propre salut et vivaient à la campagne sans se soucier des laïques. Les Frères mendiants et prédicateurs s'établirent dans les villes pour faire le salut des laïques en vivant au milieu d'eux, pour leur prêcher la doctrine chrétienne et leur donner l'exemple d'une vie chrétienne consacrée à la religion. Il leur suffisait pour vivre d'une maison modeste de la ville et des aumônes des fidèles. Ils prirent vite le rôle, très mal rempli alors par les prêtres séculiers, de prédicateurs, de confesseurs et de conseillers. Ils éveillèrent la foi des fidèles par des sermons en langue familière et acquirent sur le peuple des villes une influence très supérieure à celle du clergé séculier.

La renaissance de l'enseignement. — Pendant que ces clercs ré-guliers d'une espèce nouvelle aidaient l'Église à rétablir son autorité sur les laïques, une espèce nouvelle de clercs séculiers créait un enseignement où se formait la vie intellectuelle de la France et de l'Europe. Ce fut l'œuvre des clercs des écoles, placés dans des conditions diverses, prêtres, moines, clercs tonsurés sans fonctions ecclésiastiques.

Il n'était resté d'enseignement au XIe siècle que dans les écoles destinées à former des prêtres ou des moines auprès de l'église cathédrale d'un évêque ou dans quelques grandes abbayes. Il consistait (suivant une division établie au IVe siècle dans les écoles romaines) [213]en sept arts libéraux réunis en deux groupes. — Le premier et le plus important, le trivium (trois voies) comprenait trois branches, la grammaire qui consistait à expliquer quelques auteurs latins, la rhétorique qui enseignait à composer en prose latine et en vers latins, la dialectique qui se bornait à étudier quelques bribes de Platon et d'Aristote en traduction latine. — Le deuxième groupe, le quadrivium (quatre voies) ne se composait que de connaissances rudimentaires, la musique, c'est-à-dire le chant d'église, l'arithmétique employée pour tenir les comptes, la géométrie réduite à quelques notions sur les herbes employées en médecine, l'astronomie réduite au calcul des fêtes de Pâques. Il n'existait, même à la fin du XIe siècle, que très peu d'écoles où l'on pût apprendre le latin.

Le XIIe siècle fut le temps de la renaissance intellectuelle ; on vit alors las hommes de tout âge avides de s'instruire affluer là où ils entendaient dire qu'un maître donnait un enseignement. Le maître et les élèves, livrés à eux-mêmes, se portaient avec ardeur sur le génère de connaissances où ils pouvaient exercer leur intelligence. Mais le respect illimité inspiré alors par les anciens réduisait toute étude à apprendre ce qu'avaient dit les maîtres antiques. Tout le travail de l'esprit se bornait donc à lire et à interpréter les œuvres des Grecs et des Romains regardés comme la source de toute science. Les instruments de l'instruction furent donc les textes latins originaux et les traductions en latin des textes grecs, car personne presque ne savait le grec. Les livres de droit du temps de Justinien, étudiés surtout en Italie, devinrent le fondement des études [214] de droit. En France, l'enseignement eut pour instrument quelques œuvres des philosophes grecs, surtout la Logique d'Aristote, passées en latin par l'intermédiaire de traductions arabes ; ce fut le texte principal des interprétations et des discussions. La polémique la plus passionnée se porta sur une question de métaphysique logique, la querelle des universaux, entre les nominalistes qui soutenaient que l'espèce n'est qu'un nom désignant une abstraction, et les réalistes qui prétendaient qu'elle est une réalité. La méthode de discussion fut renouvelée au milieu du XIIe siècle par un Français breton, Abélard qui enseigna à Paris sur la montagne Sainte-Geneviève en plein air parce qu'il n'y avait pas de salle assez grande pour contenir ses auditeurs. Il osa appliquer la logique d'Aristote à la théologie ; aussi fut-il combattu par saint Bernard resté fidèle à l'autorité de l'Église qui fit condamner sa doctrine.

Les Universités. — Jusqu'au XIIIe siècle, les maîtres et les élèves de tout âge, réunis à Paris pour s'instruire, restèrent de petits groupes sans direction d'ensemble. Ils s'organisèrent lentement sous la forme d'une association analogue à une corporation de métier, soumise à l'autorité du chancelier chargé par l'évêque de Paris de diriger son école cathédrale. Elle s'appela d'abord d'un nom vague Studium générale (l'ensemble des études) puis Universités scolarum, ce qui signifiait seulement la corporation des gens des écoles ; elle comprenait à la fois les maîtres et les écoliers de tout âge.

L'Université de Paris était un établissement d'Église ; elle n'enseignait aucune science d'intérêt laïque, ni le droit comme à Bologne, ni la médecine comme [215] à Salerne ; rien que des matières ecclésiastiques, la théologie et le droit canon. Mais pour comprendre les textes de l'Écriture sainte et du droit romain, tous rédigés en latin, il fallait un enseignement préparatoire ; c'était l'enseignement du latin auquel l'usage des écoles avait depuis des siècles lié l'étude de la philosophie. La grande majorité des maîtres était donc occupée à enseigner le latin aux débutants ; ce n'étaient que des professeurs privés, sans fonction officielle, ne recevant aucun traitement, vivant misérablement des rétributions payées par leurs élèves. Ils enseignaient où ils pouvaient, souvent dans des salles d'auberge dépourvues de sièges, où les élèves s'asseyaient à terre sur la paille. Mais il leur fallait une autorisation du Chancelier de l'Université qui n'était accordée qu'après un examen de capacité ; elle s'appelait licentia docendi (permission d'enseigner), d'où est venu le nom de licencié, synonyme de magister (maître).

La corporation des maîtres n'avait ni propriété, ni revenus, pas même de domicile fixe, et si elle faisait payer quelques écus à un candidat reçu licencié, on allait boire l'argent dans une taverne, suivant l'usage des compagnons de métier. Cette pauvreté eut pour effet de rendre l'Université indépendante des autorités ; elle ne possédait rien qu'on pût la menacer de saisir, et n'ayant pas de domicile, elle restait libre de se transporter dans une autre ville.

L'Université s'organisa au XIIIe siècle suivant deux procédés différents, l'un d'après l'origine des élèves, l'autre d'après la nature des études.

Elle réunissait des maîtres et des élèves de tous les pays chrétiens, sans avoir à tenir compte de la [216] différence des langues puisqu'on n'y parlait que latin. Elle se divisa en quatre nations : française pour les gens de langue romane y compris les Italiens et les Espagnols, normande pour les gens du Nord-Ouest, anglaise pour les natifs d'Angleterre et d'Allemagne, picarde où entraient les gens des Pays-Bas.

D'après la nature des études, l'Université se divisait en Facultés, théologie, droit canon, arts ; on y ajouta une Faculté de médecine. La Faculté des arts enseignait le latin et la philosophie, elle réunissait la très grande majorité des maîtres et des écoliers ; bien qu'elle eût un rôle accessoire, étant surtout l'école préparatoire du latin, elle devint la plus importante ; elle nommait le recteur représentant de toute l'Université.

Les étudiants et les élèves de tout âge, de toutes les nations et de toutes les Facultés étaient tous appelés écoliers. Ils demeuraient sur la rive gauche de la Seine entre la Cité et la Montagne Sainte-Geneviève dans la partie de la ville qui conserve encore le nom de quartier latin, soumise à la juridiction spéciale de l'Université et exempte de la justice royale. C'était un monde turbulent et batailleur, en conflit continuel avec la police. La plupart étaient de familles pauvres et vivaient misérablement dans les auberges du quartier.

Des bienfaiteurs fondèrent des hospices où les écoliers pauvres étaient logés et nourris et placés sous la surveillance d'un maître. Ils furent organisés sous le nom ecclésiastique de collèges, sur le modèle des maisons du clergé, et soumis à une discipline analogue à celle des couvents. Les nouveaux ordres de moines, Franciscains et Dominicains, créèrent pour [217] leurs membres des maisons pourvues de salles de réunion et même de bibliothèques qui devinrent des modèles pour les autres collèges. Robert Sorbon fonda, pour entretenir les étudiants en théologie, un collège appelé de son nom, la Sorbonne, qui devint plus tard le centre de la Faculté de théologie.

Presque tous les collèges étaient peuplés d'élèves de la Faculté des arts, adolescents ou enfants, occupés à apprendre le latin. C'est là que se forma l'enseignement appelé plus tard secondaire, intermédiaire entre l'école élémentaire des enfants du peuple et l'enseignement supérieur des Facultés destiné aux professions spéciales. Le nom de collège est resté en France jusqu'au XIXe siècle aux établissements où le latin est resté le fondement des études.

L'Université de Paris fut, au XIIIe siècle, le centre international d'études le plus peuplé et le plus renommé de toute l'Europe. Maîtres et écoliers y venaient de tous les pays et ses docteurs les plus célèbres furent des moines étrangers : un Anglais Roger Bacon, un Écossais Duns Scott, tous deux Franciscains, un Allemand Albert surnommé le Grand, un Italien saint Thomas d'Aquin, tous deux Dominicains. L'Université de Paris devint le modèle sur lequel furent créées les deux Universités anglaises, Oxford et Cambridge, et plus tard toutes les Universités allemandes ; elles gardèrent le caractère essentiel d'écoles de latin et de théologie.

Formation d'un nouveau système d'enseignement. — L'enseignement — après l'apprentissage du latin — consistait en deux études de caractère abstrait, la théologie organisée en doctrine par un système d'interprétation des textes sacrés, la philosophie réduite [218] à une dialectique et une métaphysique. Théologie et philosophie avaient commencé par entrer en conflit ; l'Église, en possession de l'autorité, condamna d'abord les disciples d'Aristote. Au XIIIe siècle fut créée la scolastique (science de l'école) qui donna à l'enseignement sa forme définitive. Elle concilia les deux grandes autorités, l'Église et Aristote, en maintenant les données de la foi fournies par la Révélation chrétienne, et en démontrant par la logique qu'elles s'accordaient avec les données de la raison humaine. Ce système, qui fut surtout l'œuvre des docteurs Dominicains, fut exposé sous forme d'une encyclopédie dans la Summa theologica de saint Thomas d'Aquin. Il est resté le fonde-ment de l'enseignement philosophique dans les séminaires et il a reçu à la fin du XIXe siècle, sous le nom de thomisme, la consécration officielle du Saint-Siège. C'est seulement au XVIe siècle que l'enseignement donné aux laïques commença à se dégager de la scolastique qui fut remplacée peu à peu par les sciences. Mais il en conserva des traces durables dans l'habitude des procédés logiques d'analyse et d'exposition et dans l'usage de termes abstraits créés par les docteurs de la scolastique et définitivement entrés dans la langue française.

Les maîtres se réunissaient souvent entre eux pour discuter des questions de scolastique. Cet exercice, appelé disputatio, formait une part importante de leur activité et contribuait à faire leur réputation ; il consistait à poser des thèses et à les démontrer par des procédés logiques. Le nom a survécu jusqu'à nos jours pour désigner les épreuves de doctorat dans les Facultés.

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Le droit d'être admis parmi les membres d'une Faculté était acquis après des épreuves appelées examen, d'un nom latin qui est resté en usage. Elles se divisaient en deux séries appelées d'un nom latin gradus (degrés) en français grade ; l'une après l'étude préparatoire du latin pour acquérir la qualité de bachelier , l'autre après les études spéciales à chaque Faculté pour être reçu maître (magister), c'est-à-dire apte à la profession. Le titre de docteur pouvait être conféré sans examen nouveau après une cérémonie d'admission ; il est devenu plus tard un grade distinct de la licence et il est resté le seul grade dans la Faculté de médecine.

Ce système d'enseignement avec les collèges, les Facultés, les Universités, les chaires, les examens, les grades, avec les titres de recteur, doyen, professeur, licencié, docteur, ne ressemblait en rien ni aux écoles de l'antiquité, ni aux établissements musulmans. C'est l'œuvre propre du Moyen âge ; il a son origine en France où il s'est organisé et il s'est perpétué dans tous les pays de civilisation européenne

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CHAPITRE XI

LA FIN DU MOYEN ÂGE

Les événements politiques des XIVe et XVe siècles. — La civilisation caractéristique de la nation française est fixée dans ses traits essentiels dès la fin du XIIIe siècle. Les deux siècles suivants ont été surnommés "l'automne du Moyen âge". Ils forment une période de transition, en ce sens que le régime féodal se désorganise, tandis que le régime monarchique n'est pas encore constitué. La société continue à vivre sur les créations des deux siècles précédents ; il ne se fait guère que des innovations d'un caractère politique, l'armée, les impôts, les assemblées, la procédure judiciaire.

Les rois sont presque tous encore des hommes de guerre combattant en personne depuis Philippe le Bel jusqu'à Charles VIII. Mais déjà apparaît à deux reprises un type nouveau de roi vêtu en bourgeois, entouré de bourgeois, s'occupant des comptes et ayant des idées de gouvernement, (Charles V au XIVe siècle, Louis XI au XVe. La série des rois succédant directement à leur père, ininterrompue depuis la fin [222] du Xe siècle, s'arrête avec la mort du fils de Louis X, en 1316. Son frère Philippe V, écartant la fille de son prédécesseur, se fait reconnaître roi ; il pose ainsi la règle de la succession masculine qui, sous le nom impropre de loi salique , restera la loi fondamentale de la famille royale de France et préservera le royaume de passer par mariage à un prince étranger. Les fils de Philippe IV étant tous morts sans héritier mâle, la couronne a passé à la branche de Valois qui se continuera jusqu'à la fin du XVIe siècle.

La vie politique est dominée jusqu'au milieu du XVe siècle d'abord par les guerres faites par le roi contre les sujets du comte de Flandre, son vassal, révoltés à quatre reprises, puis et surtout par les guerres contre le roi d'Angleterre réunies sous le nom de Guerre de Cent ans, bien qu'il y ait eu deux séries de guerres séparées par un intervalle de près de quarante ans. Ce fut pour le peuple français un temps d'invasions, de ravages, de défaites. Au XIVe siècle, c'est Crécy et Poitiers où le roi fut pris (pour se faire relâcher, il dut céder au roi d'Angleterre la moitié de son domaine). Au XVe siècle, c'est Azincourt qui eut pour conséquence de faire reconnaître le roi d'Angleterre comme roi de France à Paris et dans tout le pays au Nord de la Loire et de refouler le roi Charles VII jusqu'à Bourges.

Ce fut aussi un temps de révoltes et de guerres civiles marqué par la tentative du prévôt des marchands de Paris, Etienne Marcel, pour s'emparer du [223] gouvernement pendant la captivité du roi Jean (1356) ; par la révolte de Paris et de plusieurs villes en 1382, par l'insurrection des Cabochiens à Paris en 1413.

Ce fut le temps des épidémies les plus meurtrières du Moyen âge. La grande peste de 1348 donna l'impression d'avoir emporté le tiers ou même la moitié de la population ; on a compté cinq autres pestes avant la fin du XIVe siècle.

Tous ces événements, si graves pour les contemporains, semblent n'avoir pas eu d'action sur l'évolution de la nation. Les révoltes ont été éphémères. La guerre, faite par des aventuriers sans caractère national, était plutôt une guerre entre deux familles royales qu'entre deux nations. Il est possible que la lutte contre les bandes au service du roi d'Angleterre, qu'on appelait "les Anglais", ait fait naître un sentiment national français. Mais cela même n'est pas sûr. Les manifestations d'hostilité contre les Anglais pouvaient provenir d'un sentiment de patriotisme local. Le poète Alain Chartier était de Rouen, et son pays natal avait particulièrement souffert de l'invasion anglaise. Jeanne d'Arc, si admirable que nous paraisse sa conduite, appartenait au parti des Armagnac en guerre contre le parti Bourguignon allié des Anglais ; son loyalisme s'adressait au roi de son parti plutôt qu'au roi de la nation française.

Accroissement du domaine royal — Le domaine royal continuait à s'accroître ; au début du XIVe siècle, il commençait à s'étendre hors du royaume sur les terres françaises dépendant nominalement de l'Empire : Lyon, le Lyonnais, le Dauphiné (le nom de dauphin devait désormais être porté par l'héritier [224] présomptif du roi de France). La guerre contre le roi d'Angleterre mit en danger le domaine royal ; mais les victoires qui terminèrent la guerre acquirent au roi de France la Guyenne avec Bordeaux, ne laissant au roi d'Angleterre que la ville de Calais.

L'accroissement du domaine fut arrêté longtemps aussi par l'usage de donner une province en apanage aux fils puînés du roi. Ces princes de famille royale, bien que vassaux du roi, devinrent des souverains indépendants, ayant chacun sa Cour, son gouvernement, son Parlement, son armée, et faisant même la guerre au roi. Cette nouvelle féodalité, qu'on a surnommée apanagée, fut assez puissante pour former contre Louis XI à son avènement la "Ligue du bien public", et réunir une armée qui vint battre l'armée royale jusque près de Paris.

Louis XI, qui a laissé le renom d'un roi rusé et habile, commença son règne par une série d'échecs graves qui le mirent un moment à la merci du plus puissant des princes français, le duc de Bourgogne, souverain des Pays-Bas. Il dut les acquisitions très importantes de la fin de son règne à des accidents de personnes, la mort du prince d'Anjou qui fit entrer dans le domaine royal l'Anjou et la Provence, la mort de Charles, duc de Bourgogne, qui lui donna l'occasion de conquérir le duché de Bourgogne. — La révolte des princes pendant la minorité de Charles VIII fut l'occasion d'une guerre terminée par le mariage du roi avec l'héritière du duché de Bretagne qui prépara l'annexion de ce duché.

Création de l'armée permanente. — L'armée du régime féodal n'était qu'un rassemblement de vassaux astreints à faire avec un équipement qu'ils se [225] procuraient à leurs frais un service de guerre de courte durée. Le prince ne pouvait donc faire qu'une guerre à courte distance. Pour les guerres lointaines et prolongées du XIVe siècle, le roi prit à son service des hommes qu'il pouvait garder jusqu'à la fin de la guerre ; il leur payait une solde fixée par la coutume ; de là leur vint le nom de soldats (dans le Midi soudard) qui désignait des guerriers de profession.

Les soldats combattaient à cheval, mais ils se divisaient. Les hommes armés de toutes pièces, appelés gendarmes, continuaient la tradition des chevaliers. Ils combattaient avec la lance, montés sur un cheval défendu par un lourd harnais, revêtus non plus du haubert collant en mailles de fer, mais d'une armure faite de pièces de métal articulées de façon à protéger toutes les parties du corps, le corselet pour le buste les ailettes pour les épaules, les brassards, les cuissards, les jambières pour les bras, les cuisses, les jambes ; sur la tête le bassinet pourvu d'une visière. Ils recevaient une solde plus forte et tenaient un rang plus élevé. Les cavaliers, équipés plus légèrement, appelés chevau-légers, combattaient avec l'épée et l'arc, protégés seulement par une cuirasse en cuir ou en étoffe rembourrée et par un casque.

Les soldats n'étaient pas engagés un par un, le roi traitait avec un chef qui amenait ses compagnons, recevait la solde et se chargeait de payer et d'entretenir ses hommes ; de là est venu le nom de compagnie pour désigner un corps de soldats. Le chef était d'ordinaire un véritable chevalier ; pour recruter sa compagnie il prenait de préférence des écuyers [226] nobles disposés à faire de la guerre un métier, mais il engageait aussi des aventuriers de naissance plus basse.

Les fantassins tenaient peu de place dans l'armée du roi de France. L'essai fait sous Louis XI de créer une infanterie armée de l'arc (les francs archers) avorta très vite ; il n'y eut jusqu'au XVIe siècle d'autre infanterie française que les fantassins gascons. Le nom même d'infanterie n'est pas français, il vient de l'espagnol ; le nom français sergent s'est restreint aux agents de la police. Le roi employait des corps de mercenaires étrangers, au XIVe siècle les arbalétriers génois, au XVe siècle les régiments de Suisses combattant avec une longue pique.

Les soldats ne recevaient la solde que d'une façon irrégulière ; ils continuaient, à la façon des chevaliers du XIIe siècle, à considérer la guerre comme une entreprise dont l'attrait consistait à faire du butin en pillant la campagne et à capturer des prisonniers pour leur faire payer une rançon. Il n'existait pas alors d'intendance pour nourrir et approvisionner les troupes ; les soldats s'arrangeaient à "vivre sur le pays", aux dépens de la population. Ils enlevaient aux paysans leur récolte, leur bétail, leur mobilier ; ils les mettaient à la torture pour leur faire dire où était caché leur argent. Ils arrêtaient les marchands pour prendre leurs marchandises et les rançonner. Ils traitaient avec les villes et se faisaient payer pour les épargner. Ces pratiques se continuèrent pendant toute la guerre de Cent ans, au XIVe siècle avec les "grandes compagnies" du temps de Charles V, au XVe avec "les Écorcheurs" du temps de Charles VII. La langue en a conservé [227] une trace ; le mot brigand, employé au XIVe siècle pour désigner le fantassin combattant en troupe, a pris le sens de voleur.

Ces guerriers de profession se mettaient au service de quiconque les payait ; ils passaient sans scrupule d'une armée dans l'autre. Quand la guerre s'arrêtait, ils se trouvaient sans emploi et sans ressources et continuaient à opérer pour leur compte, en pillant la campagne. Ce fut seulement au milieu du XVe siècle que Charles VII, s'étant procuré par un impôt un revenu permanent, retint à son service pendant la paix une petite armée permanente. Elle se composait de quinze compagnies formées chacune d'un mélange de gendarmes et de chevau-légers. L'armée du roi fut depuis le début du XVe siècle pourvue d'une artillerie, la plus forte de ce temps, formée de canons montés sur des affûts et lançant des boulets de fer. C'est la seule arme où les Français aient été alors supérieurs aux autres peuples.

En ce temps, la tactique se transforma. Ce ne fut pas, comme on l'a cru longtemps, l'effet de l'invention de la poudre, connue dès le milieu du XIVe siècle, car l'arme principale resta jusqu'au XVIe siècle la cavalerie lourde. L'arquebuse était encore allumée par une mèche et les arquebusiers ne commencèrent à jouer un rôle important qu'au XVIe siècle. Les villes continuèrent à s'entourer de remparts, que les boulets ne parvenaient pas à démolir.

La révolution de la tactique résulta des progrès de l'infanterie. La tradition des chevaliers était de se former en batailles, c'est-à-dire en masses compactes sur plusieurs rangs qui chargeaient la lance en avant. Cette tactique avait suffi pour des combats [228] entre chevaliers ou contre des fantassins mal armés et sans discipline. Quand les armées de gendarmes français l'employèrent contre des infanteries exercées, elle leur attira pendant un siècle et demi des défaites éclatantes à Crécy, à Poitiers, à Azincourt contre les archers anglais encadrés par des chevaliers démontés, à Nicopolis contre les janissaires turcs, à Granson et à Morat contre les piquiers et les hallebardiers suisses.

Création des impôts. — Pour payer la solde, le roi de France eut besoin de beaucoup plus d'argent que n'en pouvaient fournir les revenus de son domaine ; il se mit à en tirer de ses sujets par des procédés nouveaux, contraires à la coutume. Les deux rois en guerre, Edouard Ier en Angleterre, Philippe IV en France, entrèrent en même temps dans cette voie.

Les conseillers de Philippe le Bel qui gouvernaient sous son nom employèrent des expédients variés. — Ils levèrent d'abord une taxe sur les ventes ; le peuple la surnomma maltôte (levée à tort), et fit une émeute. — Ils diminuèrent la valeur des monnaies. — Ils expulsèrent les Juifs du royaume et s'emparèrent de leur fortune ; ils firent supprimer l'ordre des Templiers et confisquèrent ses domaines et son trésor. — Ils demandèrent un subside au clergé et une aide aux laïques. — Ils convoquèrent les bourgeois des milices et les firent payer pour les exempter du service. — Ils réclamèrent aux sujets du roi une portion de leur revenu ; puis une portion de leur capital. Ces exigences étaient déclarées provisoires, imposées par la nécessité de la guerre et devaient cesser avec elle.

[229]

Les assemblées d'États. — Quand la guerre recommença sous Philippe VI, le procédé fut repris et cette fois se prolongea jusqu'à devenir permanent, Mais pour faire accepter par ses sujets une pratique ouvertement contraire à la coutume, le roi adopta l'usage de consulter une assemblée des sujets les plus notables. Les conseillers de Philippe le Bel avaient déjà donné l'exemple de réunir une assemblée, mais seulement pour rendre plus solennelle une décision prise par le roi dans une affaire exceptionnelle, en 1302 pour le conflit avec le Pape au sujet de l'impôt sur le clergé, en 1308 pour la condamnation des Templiers. Le roi convoquait trois espèces de notables : les prélats chefs du clergé, les seigneurs représentants de la noblesse, les bourgeois représentés par deux procureurs pour chaque ville. C'est ce qu'on appelait les trois ordres ou les trois États, ces mots avaient le sens de classe ou de condition sociale.

À ces assemblées des États, c'est-à-dire des classes supérieures de la société, le roi s'adressa pour leur demander de l'argent. L'assemblée de 1308 avait réuni les notables de presque tout le domaine royal ; mais le roi préféra ne réunir à la fois que les États d'une partie de son domaine ; ceux du Languedoc furent toujours convoqués à part. Les princes indépendants, à l'exemple du roi, convoquèrent l'assemblée des États de leur province. Ainsi fut créée l'institution des États provinciaux qui subsista dans une partie de la France jusqu'à la Révolution. L'assemblée de tout le royaume, appelée États généraux, fut réunie pour la première fois en 1484 à l'occasion de la minorité de Charles VIII.

[230]

L'assemblée se réunissait pour obéir à un ordre du roi, non pour exercer un droit. Les membres y allaient à leurs frais ou aux frais de leur ville, à contrecœur, pour discuter avec les commissaires du roi qui venaient leur demander de l'argent au nom du devoir féodal d'aide. Les prélats et les nobles consentaient à laisser faire une levée d'argent non pas sur leurs propres biens, mais sur ceux des vilains de leur domaine ; les procureurs des villes consentaient à laisser lever des taxes sur les habitants.

Tailles et aides. — Ces levées portèrent d'abord les anciens noms des taxes levées par les seigneurs, aides et tailles ; on les appela plus tard impôts parce qu'elles était imposées par le roi.

Sur la façon d'établir et de percevoir l'impôt, le gouvernement discuta avec les assemblées d'États, essaya de deux systèmes et finit par les employer tous les deux. Les États du Languedoc préférèrent promettre une somme fixe qu'ils se chargeaient de répartir entre les villes et les villages, d'après le nombre des feux, c'est-à-dire des ménages (on l'appela d'abord louage). Les États de langue française établirent en 1355 sous le nom d'aides un droit sur la vente des objets de consommation, surtout les boissons. Ils créèrent un personnel chargé d'encaisser les fonds, de les verser pour la solde, et de juger les procès avec les contribuables. Le droit de lever les taxes sur les ventes était affermé à des fermiers.

Le même procédé fut employé pour le monopole du sel établi depuis 1345 sous le nom arabe de gabelle ; il était affermé à une compagnie qui vendait le sel aux particuliers.

[231]

Le roi enleva bientôt aux États le pouvoir de choisir les hommes chargés d'administrer les aides ; il nomma lui-même les chefs de service appelés "généraux pour le fait des aides" entre lesquels était partagé le territoire et les subalternes qu'on continua à appeler élus, bien qu'ils ne fussent plus élus. Ce fut l'origine des généralités et des élections.

Lorsque Charles VII demanda aux États des fonds nouveaux pour solder l'armée permanente, les pays au Sud de la Loire acceptèrent un fouage payé directement par tous les chefs de famille, il fut établi sous le nom de taille et étendu à tout le royaume comme un impôt de répartition. Le roi se mit, sans demander désormais le consentement des États, à lever la taille et à en fixer le montant. Louis XI, l'augmenta au point qu'elle monta de un million deux cent mille à quatre millions quatre cent mille livres.

L'impôt n'était consenti qu'à titre provisoire et limité expressément à quelques années. Le roi reconnaissait qu'il devait couvrir ses dépenses avec les revenus de son domaine, et n'avait pas le droit d'ordonner un impôt. Charles V, qui avait obtenu les aides pour six ans, continua à les lever toute sa vie, mais il ordonna de les supprimer après sa mort, ce qui fut fait. Quand les oncles de Charles VI les rétablirent, le peuple se révolta et massacra les employés. À la fin du XVe siècle, l'assemblée des États généraux de 1484 fit reconnaître au gouvernement que le seul revenu régulier du roi était son domaine. Mais les impôts devinrent permanents et les États ne furent plus convoqués pour les accorder, sauf dans quelques pays appelés pays d'États.

[232]

Il y eut jusqu'à la Révolution deux sortes d'impôts : la taille, impôt direct de répartition dont les privilégiés étaient exempts, réparti et levé par les agents du roi ; les aides, impôt indirect levé sur quelques articles de consommation — outre la gabelle, monopole du sel affermé à des compagnies de financiers.

Transformations des Cours de justice royales. — En même temps que le roi augmentait sa puissance matérielle par l'impôt et l'armée permanente, il étendait son pouvoir en se servant de son droit de rendre la justice, reconnu de tout temps comme une partie essentielle des fonctions du roi. Les affaires étaient devenues si compliquées que le roi ne pouvait exercer son pouvoir en personne ; il se faisait remplacer par des agents auxquels il déléguait une partie de son pouvoir de juger.

Les délégués qui avaient remplacé directement le roi à Paris formaient un corps appelé Parlement, détaché du conseil du roi ; ils conservaient le titre de conseillers. Le Parlement de Paris jugeait en appel tous les procès civils et criminels qui avaient passé devant les tribunaux inférieurs de tout l'ancien domaine royal, — excepté la Normandie qui gardait son ancien Parlement à Rouen et le Languedoc qui avait à Toulouse un Parlement où l'on appliquait le droit romain pour les "pays de droit écrit". Les princes, depuis le XIVe siècle, créèrent chacun dans sa province des Parlements indépendants qui furent conservés après que la province fut entrée dans le domaine royal, à Grenoble pour le Dauphiné, à Aix pour la Provence, à Dijon pour la Bourgogne. Il en fut de même pour les pays annexés après le XVe siècle.

[233]

Les baillis et les sénéchaux chargés de remplacer le roi dans différents endroits du domaine, continuèrent à être des chevaliers nobles que rebutait le travail d'écritures devenu nécessaire dans un tribunal. Ils se faisaient remplacer par deux lieutenants, le lieutenant civil pour les procès entre particuliers, le lieutenant criminel pour les affaires pénales. C'étaient des bourgeois qui avaient fait des études de droit et siégeaient en robes ; on les appelait "juges de longue robe". Us se faisaient aider par les plus anciens avocats de leur tribunal qui leur servaient de conseillers et souvent préparaient la sentence.

Il s'était créé ainsi une classe de juges de profession siégeant comme conseillers dans les Parlements ou comme juges dans les tribunaux de baillage et de sénéchaussées. Les plaideurs n'avaient pas le droit de venir en personne expliquer leur affaire devant le tribunal ; ils étaient représentés par des procureurs qui préparaient le procès et des avocats qui le plaidaient. Le baillage royal devint en France le plus ancien centre d'administration locale où se discutaient les affaires du pays et il était dirigé non par des nobles, mais par un personnel de légistes pris parmi les bourgeois du pays. Tous ces bourgeois, juges, avocats, procureurs, avaient fait des études de droit dans les Universités ou appris le métier par la pratique. On les appelait "gens de robe" ou "hommes de loi". Ces gens, toujours occupés à étudier des livres de droit, des actes écrits ou des pièces de procédure, apportaient au tribunal des habitudes d'esprit très différentes de celles des nobles — et aussi des échevins des villes — qui jugeaient d'après la coutume ; ils [234] transformèrent profondément la façon de rendre la justice.

Transformation dans la nature du droit. — Il y avait eu jusque-là en France une espèce différente de tribunal pour chaque espèce de condition, Cour du seigneur pour les nobles vassaux, justice domaniale pour les gens du village, Cour de bourgeois pour les gens de la ville, tribunal d'Église pour les clercs. Chaque tribunal jugeait suivant une coutume qui différait non seulement avec la condition des justiciables, mais avec les localités. Celle des tribunaux d'Église et des pays de droit écrit du Midi était dérivée de l'ancien droit romain. Mais dans tous les autres tribunaux, le juge n'avait d'autre règle qu'une coutume transmise par la tradition ; elle se réduisait en pratique pour chaque affaire au souvenir des jugements rendus sur un cas analogue, ce qu'on appelait un précédent. Le juge, aidé par les souvenirs des anciennes gens du pays, devait "trouver le jugement", c'est-à-dire à la fois la règle à appliquer et la sentence à prononcer.

Ce régime se transforma peu à peu quand les jugements furent rendus par des juges de profession, et les procès plaidés par des avocats qui avaient étudié le droit romain. La coutume resta toujours la règle officielle du Parlement de Paris et des tribunaux du domaine royal excepté dans le Midi. Le roi interdit même d'enseigner le droit romain à l'Université de Paris, parce que ce droit attribuait à l'empereur romain un pouvoir dont l'Empereur allemand prétendait être l'héritier. Mais le droit romain, étudié depuis le XIIe siècle par les Universités d'Italie dans les recueils du temps de Justinien, avait l'énorme [235] avantage d'être écrit, uniforme, réduit en règles précises et en système cohérent, par conséquent beaucoup plus facile à enseigner, à apprendre et à appliquer que la coutume orale, vague, incertaine, variée à l'infini. Il ne remplaça jamais entièrement la coutume ; mais une partie de ses règles fut peu à peu adoptée par les cours d'Église et les tribunaux du roi.

L'action du droit romain s'exerça très inégalement sur les diverses parties du droit. Ce qui changea le moins, ce fut le droit privé de la famille et des successions. La coutume dans le Nord de la France conserva la communauté des biens entre époux, le douaire de la veuve, le partage égal de la succession entre les enfants, la limitation du droit de tester qui, de la coutume de Paris, ont passé dans le Code civil français. Le droit romain pénétra cependant dans la pratique des contrats en faisant admettre qu'un contrat est fondé, non sur des formes solennelles, mais sur l'intention des parties qui peut être constatée par un acte écrit ou même par une simple promesse avec serment. Il rendit plus fréquent l'usage du testament et même il consolida la possession féodale en lui appliquant la théorie du "domaine utile".

Transformation de la procédure. — Le droit romain transforma surtout la procédure et le droit pénal. La coutume s'était formée chez des hommes incultes, incapables de se représenter une idée abstraite ; ils ne pouvaient opérer que sur des notions exprimées par des symboles visibles. Tout procès consistait en actes, gage de bataille, serment des témoins, duel, épreuves par le fer rouge ou par l'eau, accompagnés de formules sacramentelles. La peine [236] était fixée pour chaque acte criminel sans tenir compte de l'intention; elle s'appliquait même à un animal : un taureau ou un cheval qui avait tué un homme était pendu.

Le droit romain habitua au contraire à juger non plus seulement d'après les formes, mais après avoir recherché dans les actes écrits et les déclarations des témoins la réalité des faits et les intentions des parties. — En matière de crimes, la peine varia suivant l'intention du coupable. Le criminel fut regardé comme un danger public si on le laissait impuni. Le juge n'eut donc plus besoin d'attendre un accusateur ; il devait agir d'office, c'est-à-dire en vertu de sa fonction. Il lui suffisait qu'un crime lui fût dénoncé ou fût connu par le bruit public pour faire arrêter et emprisonner quiconque était soupçonné. Il ouvrait alors une enquête (ce que le latin des cours d'Église appelait inquisition) et se mettait à instruire, c'est-à-dire préparer le procès.

D'après la coutume, l'accusé ne pouvait être condamné que s'il avouait le crime ou si deux témoins juraient le lui avoir vu commettre. Les juges furent amenés, pour obtenir l'aveu, à reprendre le procédé antique de la torture qui prit le nom de question (interrogatoire). Cette procédure appelée extraordinaire, parce qu'elle était contraire à la coutume, était devenue dès la fin du XVe siècle la méthode habituelle des tribunaux et le resta jusqu'à la Révolution.

Le droit romain bouleversa le principe fondamental du droit public. La coutume, régie suprême du droit, était au Moyen âge regardée comme inflexible et immuable ; le roi lui-même devait la respecter et [237] n'avait pas le pouvoir de la changer. Les légistes conseillers du roi trouvèrent dans le droit romain la maxime : "Ce qui a été décidé par le prince a force de loi", et, l'appliquant au roi de France, ils en tirèrent la conséquence que le roi, par sa seule volonté, pouvait faire la loi et que la loi était l'œuvre du pouvoir royal. Le roi se mit dès lors, sans tenir compte de la coutume, à faire des ordonnances qui tenaient lieu de loi ; il finit même par leur donner le nom romain d'édits.

La crise de l'Église. — Le conflit entre le roi de France et le Pape au sujet de l'impôt levé sur le clergé français eut pour conséquence, après la mort de Boniface VIII, l'élection d'un évêque français du Midi qui vint s'établir à Avignon sous la protection du roi de France (1308). Les papes y résidèrent pendant soixante-dix ans et furent des Français du Midi. Ils usèrent de leur pouvoir pour créer dans leur pays plusieurs évêchés nouveaux et pour nommer cardinaux des hommes de leur pays. Après le retour du Pape à Rome, les cardinaux français, qui formaient la majorité du collège des cardinaux, se révoltèrent contre le Pape italien qui venait d'être élu et élurent un pape français qui revint à Avignon en 1379.

Il y eut alors deux papes entre lesquels se partagea la chrétienté ; la plupart des princes prirent parti pour le pape de Rome ; le pape d'Avignon fut soutenu par le roi de France et ses alliés, les rois d'Espagne et d'Écosse. Ce conflit, surnommé le grand schisme, dura trente-cinq ans et jeta dans un trouble profond tous les chrétiens. Chacun des deux papes avait excommunié l'autre et tous ses partisans. Tous [238] les fidèles se savaient donc excommuniés et recevaient les sacrements de prêtres excommuniés par un pape, sans pouvoir être certains que ce n'était pas le pape légitime ; ils pouvaient craindre en ce cas d'avoir reçu des sacrements viciés qui les exposaient à la damnation éternelle.

Le grand schisme fit naître une abondance d'écrits de polémique et de lamentations sur l'état du clergé qui donnèrent l'impression que l'Église était corrompue et avait besoin d'être réformée, c'est-à-dire ramenée à l'observation de ses règles. Nous n'avons aucun moyen d'apprécier si les règles étaient vraiment moins bien observées. Les plaintes plus abondantes peuvent venir ou de ce que les documents deviennent plus nombreux au XVe siècle, ou de ce que les fidèles étaient devenus plus sensibles à l'écart entre les règles et la pratique. Il est probable qu'en aucun temps les règles n'avaient été strictement observées, car, elles imposaient une abnégation trop grande pour la nature de l'humanité. On se plaignait beaucoup des moines mendiants, surtout des Franciscains qu'on accusait de vivre dans la paresse aux dépens des fidèles ; il est possible qu'une existence de deux siècles eût amorti la ferveur de leur ordre. Le principal sujet de plaintes paraît avoir été l'effet naturel de l'accroissement de la richesse et du luxe qui agissait sur le clergé comme sur les autres classes de la société.

Le maniement d'argent à la cour du Pape faisait scandale dès le temps du séjour à Avignon. Le Pape devait, comme les autres princes, entretenir un personnel de Cour et d'administration de plus en plus coûteux, et n'ayant pas le pouvoir de lever des impôts [239] sur les sujets de ses États, il employait son pouvoir spirituel pour se procurer des ressources. Il se faisait payer par l'ecclésiastique auquel il conférait un bénéfice, c'est-à-dire le revenu attaché à une fonction d'évêque, d'abbé, de chanoine, de curé, dont il s'était réservé la nomination (c'étaient les réserves) ; si le bénéfice n'était pas vacant, il en vendait la promesse (grâces expectatives). En vertu de son pouvoir de dispenser des règles, il se faisait payer la dispense de résider qui rendait possible le cumul de plusieurs bénéfices. Il tirait revenu de sa justice par les frais des procès en Cour de Rome, et revenu de sa chancellerie par les taxes sur les actes pontificaux. Il recevait de l'argent des laïques pour les dispenses des règles du jeûne, de carême, de mariage entre parents et pour les indulgences, c'est-à-dire la dispense de la pénitence encourue pour un péché. Le schisme fut terminé par un procédé anormal et révolutionnaire qui manifesta l'affaiblissement du pouvoir du Pape. Ce fut l'œuvre de deux Conciles, réunis hors de France, qui se donnèrent pour mission de réformer l'Église. Le Concile de Constance (1416) obligea les deux Papes à abdiquer et, prenant la place des cardinaux, il élut un nouveau pape. Le Concile de Bâle (1431) proclama que l'autorité suprême de l'Église en matière de foi réside dans le Concile ; les décisions du Pape ne sont irrévocables que si elles sont approuvées par le Concile. Cette doctrine, adoptée en France par le roi et le clergé, fut formulée dans un acte solennel, la Pragmatique de 1439 ; elle resta jusqu'au XIXe siècle le fondement de la doctrine de l'Église gallicane (c'est-à-dire française).

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L'évolution de la société. — Aucun document ne nous fait con-naître le chiffre de la population, excepté un recensement des ménages fait en 1328 dans tout le domaine royal par ordre du roi. Les calculs compliqués faits d'après ce document unique montrent que la population dans les campagnes était aussi nombreuse qu'au XIXe siècle. Les villes avaient encore peu d'habitants ; Paris, la plus grande ville d'Europe, en avait moins de trois cent mille. Aucune autre probablement ne dépassait vingt mille ou vingt-cinq mille. Il est certain que la population diminua pendant la grande peste, car la main-d'œuvre devint assez rare pour que le gouvernement prît des mesures afin d'empêcher les journaliers d'exiger un salaire plus élevé. Il est probable que les ravages des guerres ont entravé l'accroissement de la population, sans qu'on puisse affirmer qu'elle ait diminué, et il se peut qu'à la fin du XVe siècle elle fût redevenue un peu plus forte qu'à la fin du XIVe.

La grande masse de la population est toujours formée par les paysans. La plupart sont encore des tenanciers héréditaires fixés dans une condition inférieure, mais stable. La proportion des serfs a diminué, car les seigneurs avaient intérêt à affranchir du servage les villages dépeuplés par la guerre ou la peste afin d'y retenir ou d'y attirer des habitants. Il ne reste guère de serfs que dans le Nord-Est (hors du royaume) et dans les montagnes du centre. D'ailleurs, le servage s'est réduit à la main morte qui ne pèse que sur l'héritage.

Mais le régime domanial commence à se désorganiser ; les nobles ont vendu une partie de leurs terres [241] à des bourgeois qui les afferment à des cultivateurs moyennant une somme fixée par un bail pour quelques années seulement ou qui les font cultiver par un paysan à condition de partager les produits par moitié. Ainsi se crée une espèce de plus en plus nombreuse de paysans, les fermiers et les métayers vivant sans droit permanent sur une terre que le propriétaire peut leur retirer à l'expiration du terme fixé par la convention de fermage ou de métayage. Ils dépendent du bourgeois, propriétaire de la terre qui les fait vivre, beaucoup plus que les tenanciers héréditaires ne dépendaient des seigneurs. Dans une condition encore plus précaire sont les journaliers qui travaillent à la journée sur les terres des autres cultivateurs et n'ont pour vivre que leur salaire. Dans l'ensemble, la condition des paysans ne s'est pas améliorée ; ils ont à supporter la charge nou-velle des impôts créés par le roi et qui à la campagne ne portent que sur les vilains.

Dans les villes, le régime des corps de métiers s'étend et devient plus rigide ; les autorités l'ont introduit dans de nouvelles villes ou l'ont appliqué à de nouveaux métiers et les règlements sont devenus plus détaillés. Les maîtres cherchent à réserver leur métier à leur fils ou à leur gendre ; ils exigent du compagnon pour être admis à la maîtrise de faire un travail parfois long et coûteux appelé le chef-d'œuvre, dont les fils de maître sont dispensés. La plupart des compagnons ne peuvent plus espérer devenir maîtres ; ils restent toute leur vie des ouvriers salariés, à la disposition des maîtres qui veulent les embaucher. Ils ont essayé de former des associations de compagnons pour améliorer leur salaire en s'engageant [242] à refuser de travailler pour les maîtres qui n'acceptent pas leurs conditions.

Les jeunes compagnons, surtout dans les métiers du bâtiment, ont pris l'habitude d'aller de ville en ville ; dès le XVe siècle s'est formé l'usage du tour de France. C'est l'origine du compagnonnage, association d'aide mutuelle, qui durera jusqu'au XIXe siècle. Le compagnon, en arrivant dans une ville, trouve une auberge pour le loger et le nourrir et un compagnon de son métier chargé de lui procurer du travail. Mais les autorités favorisent les maîtres et interdisent sous des peines sévères aux compagnons de former une association.

Ainsi se crée en France un peuple de travailleurs sans moyens d'existence assurés, vivant d'un salaire faible et irrégulier. Ce sont à la campagne les journaliers à la discrétion des propriétaires, dans les villes les ouvriers à la discrétion des maîtres. Parmi les maîtres, les marchands forment de plus en plus une classe supérieure aux artisans qui fabriquent les articles d'industrie. À Paris, la préséance est reconnue aux six corps, drapiers, épiciers, merciers, pelletiers, changeurs, orfèvres, et c'est le corps des armateurs des navires de la Seine appelés "marchands de l'eau" qui a pris la direction des affaires de la ville, car Paris n'a pas de conseil municipal officiel. Leur maison de réunion est devenue l'Hôtel de Ville ; leur chef, le prévôt des marchands, joue le rôle de maire ; c'est le navire emblème de leur corporation qui figure encore dans les armoiries de la ville de Paris.

Transformation de la vie économique. — C'est hors de France que se sont créées les grandes entreprises [243] d'industrie et de commerce et les nouvelles pratiques de crédit, regardées comme l'origine du régime capitaliste. Les mines d'argent d'Allemagne réunissent sous une même direction une foule d'ouvriers mineurs. La fabrication en grand des draps de Flandre et de Florence fait travailler des artisans de plusieurs métiers, cardeurs, tisserands, foulons, teinturiers et opère en vue de vendre ses produits sur des marchés lointains. Le grand commerce maritime des ports d'Italie et des villes allemandes de la Hanse, les banques italiennes de prêt et d'escompte, les bourses de commerce où se font des opérations à terme sur les marchandises, tout cela est créé hors de France. C'est en Italie que se crée la comptabilité simple, puis en partie double ; c'est là que commence l'usage des chiffres dits "arabes", devenu général au XVe siècle. Ces modèles étrangers ont été imités en France, mais lentement et en petit. On cite un fabricant d'Amiens qui, en 1371, emploie cent vingt tisserands réunis en un atelier. Le plus célèbre capitaliste est Jacques Cœur, marchand de Bourges, enrichi par le commerce avec le Levant et devenu "argentier" du roi Charles VII, mais son cas est exceptionnel et il avait pris modèle sur les Italiens.

La noblesse et les cours. — Les nobles restent en principe la classe des hommes de guerre. Mais depuis que le roi leur a interdit de se faire la guerre entre eux, la plupart ont cessé même de posséder un équipement de guerre ; ils ne conservent que - l'épée devenue le symbole de la noblesse. Ce qui les distingue, outre le titre d'écuyer et les armoiries qui rappellent leur origine guerrière, c'est le privilège [244] de ne pas payer la taille royale. Ceux qui restent guerriers sont devenus des soldats de profession au service d'un prince, ou courent le monde en quête d'aventures.

Une nouvelle espèce de nobles a commencé, dès le XIVe siècle, à se former par un procédé opposé à la tradition qui n'admettait dans la noblesse que des fils de nobles. Le roi s'est mis à créer des nobles en conférant à des bourgeois enrichis des lettres de noblesse ou une fonction supérieure qui donne au titulaire la qualité de noble. Les anoblis ont tous les privilèges des nobles de naissance ; ils peuvent posséder un fief noble, se faire armer chevalier, et sont exempts de la taille. Les usages de la chevalerie ne se conservent plus que dans les Cours des princes sous la forme de fêtes réglées suivant un cérémonial minutieux. Ce sont encore des combats à la lance, le tournoi entre deux troupes, la joute entre deux adversaires, mais adoucis par la courtoisie et la galanterie. On se bat à armes courtoises, c'est-à-dire émoussées et inoffensives, et ce sont les dames qui couronnent les vainqueurs. Un prince, René, comte de Provence, à la fin du XVe siècle, a fixé les règles du cérémonial dans un recueil de gravures. C'est sous cette forme que les usages chevaleresques ont survécus dans la tradition littéraire où ils ont été repris au XIXe siècle par les romantiques.

La chasse, occupation ordinaire des nobles, a été réduite aussi en art ; c'est la vénerie dont un prince, Gaston de Foix, a fixé les règles dans un traité. Elle se pratiquait alors sous forme de chasse au faucon ou de chasse à courre avec une meute de chiens, ou [245] de chasse au chien couchant dressé à arrêter le gibier ; elle devait rester jusqu'au XIXe siècle l'art favori de la noblesse. La grande masse des gentilshommes français continuait à vivre à la campagne dans les châteaux ou les manoirs. Mais les grands seigneurs n'y passaient qu'une partie de l'année, et ils avaient à la ville un hôtel, habitation vaste et luxueuse, garnie de meubles de prix, de vaisselle d'argent et de tapisseries. Les familles des riches bourgeois anoblis commençaient à acheter à la campagne des domaines de nobles ; mais elles possédaient dans leur ville d'origine des hôtels, parfois aussi luxueux que ceux des grands seigneurs, tel que l'hôtel de Jacques Cœur à Bourges.

Les contemporains étaient frappés par le luxe extraordinaire des princes et des grands seigneurs, les costumes somptueux faits d'étoffes de soie ou de drap fin, la vaisselle d'or et d'argent, les mascarades, les bals, les banquets avec des tables chargées d'amas monstrueux de viandes, entrecoupés de pièces montées appelées entremets, les défilés de personnages richement vêtus. Un prince français, le duc de Bourgogne, se distingua au XVe siècle par l'éclat des fêtes données à sa Cour en Belgique ; il éclipsait le roi de France par son luxe.

Dès le XIVe siècle apparaissent dans les Cours des modes nouvelles dénoncées par les prédicateurs ; les souliers pointus à la poulaine (polonaise) qui cessent de s'adapter à la forme naturelle du pied, les robes des dames décolletées par devant de façon à découvrir la gorge, les danses de couple où un cavalier et une dame se tenant par la main, se détachent de la masse des danseurs. Le bal et la carolle [246] des siècles précédents étaient des danses de groupe où les sexes étaient d'ordinaire séparés. Ces modes qui faisaient scandale allaient se perpétuer et devenir des usages permanents de la haute société.

L'enseignement, les lettres et les arts. — Le clergé s'est accru surtout dans les villes : moines mendiants, prêtres auxiliaires, clercs employés aux écritures. Des Universités nouvelles ont été créées dans plusieurs villes, le nombre des collèges a augmenté. Mais il ne s'y fait plus de travail original de pensée ; l'enseignement est figé dans des manuels que le maître dicte aux élèves. Les clercs commencent à perdre le monopole de l'instruction et de l'écriture. C'est parmi les laïques, à la Cour des princes surtout, que l'activité d'esprit s'est éveillée sous l'influence des dames, par la lecture des ouvrages en langue vulgaire et des traductions des œuvres antiques ; un peu aussi par l'initiative de quelques riches bourgeois, mais beaucoup moins qu'en Italie. L'instruction élémentaire commence à se répandre dans le peuple des villes. Les documents mentionnent souvent des fondations pieuses pour entretenir des maîtres d'école chargés d'apprendre à lire et à écrire aux enfants, sans qu'on puisse savoir dans quelle mesure ces écoles ont réellement fonctionné. Mais il est certain que l'énorme majorité des hommes, et plus encore des femmes, ne savait ni lire ni écrire.

La littérature française qui, au XIIIe siècle, avait servi de modèle à l'Europe ne produisait plus rien qui pût se comparer aux grands écrivains italiens, Dante, Boccace, Pétarque. La poésie épique se vulgarisait sous la forme du roman chevaleresque en [247] prose, la lecture favorite de la noblesse. Il ne restait guère de verve originale que chez les chroniqueurs en prose, surtout ceux des Pays-Bas et dans la seconde moitié du XVe siècle chez un poète isolé, Villon, et dans la farce de "l'avocat Patelin". Le goût du public se portait surtout sur les œuvres d'utilité pratique, les traités de morale et les traductions des anciens.

L'œuvre la plus utile des écrivains de ce temps a été d'avoir introduit dans le français un grand nombre de termes latins exprimant des idées générales ou scientifiques. Ils ont conservé exactement aux mots la forme qu'ils avaient dans le latin écrit, tandis que les anciens mots venus du latin parlé, transformés par la prononciation, avaient pris une forme abrégée ou contractée, par exemple roide et rigide, poison et potion.

La fin du Moyen âge n'est pas marquée en France par de grandes œuvres d'art. L'architecture gothique religieuse ne produit plus de chefs-d'œuvre comparables aux églises du XIIIe siècle ; elle se distingue surtout par le luxe des ornements qui aboutit au gothique "flamboyant". Les œuvres les plus originales sont les édifices civils, hôtels de ville et hôtels particuliers. À la fin du XVe siècle seulement apparaît un art original, quand la sculpture se détache de l'architecture pour produire les tombeaux des ducs de Bretagne. (Les tombeaux des ducs de Bourgogne sont l'œuvre d'artistes étrangers.)

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Histoire sincère de la nation française.

Tome premier


Chapitre XII

L'ENTRÉE DANS LES TEMPS MODERNES

A la fin du XVe siècle, se produisent en Europe plusieurs nouveautés de différentes sortes ; aucune n'a son origine en France, mais elles ont agi, très inégalement d'ailleurs, sur la vie de la population française. Ce sont des inventions et des découvertes matérielles, suivies de deux mouvements de nature intellectuelle.

Inventions et découvertes . — La boussole, [250] qui paraît avoir été en usage dès le milieu du XVe siècle, facilita la traversée de l'Océan ; mais les marins de Dieppe n'en avaient pas eu besoin pour arriver jusqu'aux Îles Canaries.

La poudre à canon a été employée en Europe avant le milieu du XIVe siècle dans les guerres ; et les armes à feu ont été lentement perfectionnées pendant deux siècles par une série de petits progrès qui ont abouti à l'invention du canon en bronze lançant des boulets de fer et de l'arquebuse à mèche, devenue une arme de fantassin dès le début du XVIe siècle. Cependant, la force des armées françaises jusqu'à la fin du XVIe siècle a consisté dans la cavalerie des gendarmes revêtus de l'armure en métal et dans l'infanterie suisse ou allemande armée de la pique. Les villes sont restées défendues par des remparts de pierre élevés et épais que les canons ne parvenaient guère à démolir. L'invention de la poudre n'a produit d'effets décisifs qu'au XVIIe siècle.

La seule invention dont les effets aient été immédiats est celle de l'imprimerie. Elle avait été précédée par la gravure sur bois, dont elle a été un perfectionnement ; l'invention a consisté à trouver l'alliage de métal propre à faire des lettres capables de résister à la presse. Elle a été facilitée par l'usage du papier de chiffons, nécessaire pour fournir en quantité suffisante la matière à imprimer. L'invention faite en Allemagne a été transportée en France [251] par des ouvriers allemands venus surtout de Mayence ; ils se sont établis à Lyon qui a été au XVIe siècle le principal centre d'impression des livres.

L'imprimerie eut des effets profonds et durables. Elle rendit possible de produire et de répandre en nombre illimité les exemplaires des livres, les feuilles volantes et les gravures. Elle facilitait beaucoup l'étude des écrivains antiques et de l'Écriture sainte, objet du travail des érudits et des théologiens. Elle étendait aux laïques l'usage de la lecture, resté jusque-là le privilège des clercs, leur ouvrant ainsi la connaissance des livres sacrés et des œuvres de l'antiquité sous la forme de traductions en français. Elle bouleversait les conditions de la vie intellectuelle à la fois pour les travailleurs de l'esprit et pour la masse de la nation. Les Français pouvaient désormais s'initier aux controverses religieuses et même aux agitations politiques dans les livres de polémique et les pamphlets vendus par les colporteurs.

La découverte des routes maritimes de l'Inde et de l'Amérique, faite par des marins portugais et italiens, n'eut sur la France aucune action immédiate. Les établissements européens en Amérique, en Asie, en Océanie, restèrent le domaine des rois d'Espagne et de Portugal ; les expéditions faites dans l'Amérique du Nord par l'Italien Verazzano et le Français Cartier pour le compte de François Ier n'eurent aucun effet pratique. La révolution des grandes voies du commerce qui passèrent de la Méditerranée à l'Atlantique ne profita qu'à des ports étrangers, Séville, Lisbonne, Anvers. Les plantes nouvelles découvertes en Amérique et en Asie, maïs, pomme de terre, tabac, quinquina, café, cacao, ne pénétrèrent [252] dans la culture ou la consommation de la France qu'au bout de deux siècles.

L'action directe des découvertes sur les Français ne fut pas de nature matérielle. Elle s'exerça sur leurs idées et leurs sentiments. Leur horizon, limité jusque-là à l'Europe, l'Afrique du Nord et l'Asie occidentale, s'élargit aux dimensions du monde ; ils acquirent une idée exacte de la grandeur de la terre. La description des peuples sauvages et des vieilles sociétés civilisées de l'Inde et de la Chine fournit une abondante matière à leur imagination. La connaissance de continents nouveaux et de races d'hommes inconnues, les noirs d'Afrique, les jaunes d'Asie, les Peaux-Rouges d'Amérique, bouleversa leur conception de la terre et de l'humanité. Elle ébranla leur foi dans la tradition en leur montrant l'extrême diversité des coutumes et des religions qui fournit un thème aux réflexions de Rabelais et de Montaigne.

La Renaissance. — Le mot Renaissance, d'invention récente (il apparaît vers 1830) exprime une idée inexacte, la résurrection des arts par le retour à l'antiquité. Les lettres et les arts n'ont pas eu besoin de renaître, car depuis le XIIe siècle ils étaient très vivants. Ils n'avaient pas cessé de produire des œuvres originales et les œuvres antiques n'avaient pas cessé d'être connues et imitées. La Renaissance n'a donc consisté ni dans un retour à la pratique des arts, ni dans l'imitation de l'antiquité ; elle ne se distingue de l'art du Moyen âge que par l'usage fait de l'antiquité, et par une plus grande perfection de la technique.

Les hommes du Moyen âge avaient vu dans les anciens, avant tout, les maîtres de la science ; ils [253] étudiaient le contenu de leurs œuvres pour s'assimiler le savoir antique. Les hommes de la Renaissance cherchèrent dans les œuvres antiques les modèles d'un art supérieur dont ils travaillèrent à imiter la forme. Leur effort fut facilité par une connaissance plus étendue des œuvres des anciens, acquise surtout en Italie, par différents moyens, l'étude des vestiges des monuments romains et des statues antiques, la recherche des manuscrits d'auteurs anciens oubliés dans les bibliothèques, l'arrivée des érudits grecs venus pour le Concile de Florence de 1430 avec les chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque inconnus jusque-là en Occident.

Sous ces influences se formèrent en même temps les architectes et les sculpteurs imitateurs de l'antique et les humanistes, connaisseurs et imitateurs de la littérature latine. Il ne leur suffisait pas de découvrir et d'éditer les œuvres antiques, ils voulurent être poètes, orateurs, historiens, composer en latin des poésies, des discours ou des histoires. La peinture, qui ne trouvait pas de modèle dans l'antiquité, fut transformée par les progrès de la technique, l'invention de la peinture à l'huile, la connaissance de la perspective, l'étude de l'anatomie humaine, la pratique expérimentale du dessin ; elle atteignit une perfection égale à celle des chefs-d'œuvre de l'antiquité.

La Renaissance en France. — La Renaissance, dont l'humanisme fut une branche, fut un mouvement international parti de l'étranger avant la fin du XVe siècle ; elle atteignit la France au début du XVIe, encouragée par le roi et les seigneurs qui avaient pris le goût des arts italiens pendant les guerres [254] d'Italie. Elle se présentait comme une importation étrangère opposée à la tradition des arts français créés au XIIe siècle. Sa conception de la beauté, les sujets de ses représentations, ses genres littéraires, ses formes d'art étaient en contradiction avec les sentiments, les goûts, les habitudes des artistes et du public français. La Renaissance fut donc en France une lutte contre la tradition nationale des arts et des lettres, lutte terminée par la victoire de l'étranger. La lutte fut plus courte et la victoire plus complète dans les arts où la tradition française était moins originale, la peinture et la sculpture ; la résistance fut plus longue dans les arts fortement originaux, l'architecture et la musique. Dans l'art français par excellence, la littérature, la lutte aboutit à un compromis dans lequel domina le caractère français.

La peinture subit complément l'action de la Renaissance italienne, forte d'un prestige justifié par l'incontestable supériorité de sa technique, la perfection et la puissance de ses œuvres. François Ier mit la peinture italienne à la mode ; il acheta quelques-uns des chefs-d'œuvre qui ont passé dans la collection du Louvre. L'admiration de l'antiquité païenne, sans pouvoir faire délaisser entièrement les sujets religieux, fit donner la préférence aux sujets et aux allégories mythologiques. Elle ramena dans la peinture et la sculpture la représentation du nu abandonnée depuis la victoire du christianisme.

La sculpture, qui dès la fin du XVe siècle avait atteint la dignité d'un art indépendant dans les figures des tombeaux, résista jusqu'au milieu du XVIe siècle à l'imitation de l'Italie. Elle profita de [255] la mode du nu qui l'amena à une représentation plus exacte du corps humain ; cependant, même après avoir pris l'habitude des sujets mythologiques, elle conserva dans les œuvres de Jean Goujon, une forte part d'originalité française.

L'architecture maintint quelque temps, surtout dans les édifices civils, châteaux et hôtels, la tradition de l'art français auquel les Italiens donnèrent le nom méprisant de gothique. Mais sous l'influence des architectes venus d'Italie, elle adopta les plans réguliers, les façades plates et symétriques, les colonnades imitées de l'antique, en les combinant avec les formes traditionnelles de l'art français, les saillies, les lignes courbes, les tourelles, les pignons, les gargouilles, les toits en grande pente, les planchers à la française qui donnent aux châteaux des bords de la Loire et même à l'Hôtel de ville de Paris un aspect gracieux, varié et vivant. Après le milieu du XVe siècle, l'art italien domine, les formes françaises disparaissent ; elles sont remplacées par les colonnes plates, les pilastres, les chapiteaux, les frontons, les coupoles, les toits en terrasse. L'emploi du plâtre, importé d'Italie, introduit en France l'usage des enduits, des plafonds, des moulures qui habituent les architectes à ne plus tenir compte de la nature des matériaux.

Dans les arts du mobilier, de la céramique, de la tapisserie, l'empreinte italienne se marque fortement au XVIe siècle par le choix des sujets d'ornements, par l'usage de la marqueterie, par les formes même des meubles imitées des monuments antiques. Ils reviendront au XVIIe siècle à des formes simples et naturelles, à des sujets tirés de la nature qui leur [256] feront reprendre le caractère d'un art original français.

La Renaissance en littérature. — La Renaissance littéraire française est restée beaucoup plus indépendante des modèles italiens, soit par la nature de son humanisme, soit par le caractère des œuvres des écrivains. Tandis que les humanistes italiens, restés des virtuoses désireux de briller, publiaient des éditions des auteurs latins élégantes et préparées sans critique, les humanistes français devenaient des érudits, soucieux d'établir des textes corrects par une critique sévère. Ils appliquaient leur méthode également aux auteurs profanes, latins et grecs, et aux livres sacrés qu'ils étudiaient dans le texte original, hébreu ou grec. La plupart, engagés par leurs études dans le conflit entre l'Église et la Réforme, prirent des habitudes de gravité et de ferveur ; ils travaillaient sur les œuvres de l'antiquité, dans un sentiment d'ascétisme intellectuel, non pour en jouir à la façon des lettrés, mais pour rétablir des textes vénérables dans leur forme primitive ; ils firent de la philologie une science plutôt qu'un art.

Les plus célèbres érudits du XVIe siècle ont été des Français, Scaliger, Casaubon, Budé, Lambin, Cujas commentateur du droit romain, les deux Estienne auteurs des grands dictionnaires grec et latin. Leur œuvre consista à reconstituer le texte des auteurs défigurés par les copistes, à les éditer, à rassembler des collections de documents, à dresser des répertoires de mots et de faits, à créer les sciences auxiliaires de l'histoire ancienne, paléographie et critique de textes. Elle fut continuée au XVIIe siècle en s'étendant aux auteurs du Moyen âge et à l'histoire ecclésiastique par Ducange, Baluze, et les Bénédictins [257] créateurs de la diplomatie et de la paléographie du Moyen âge. La France resta jusqu'à la fin du XVIIIe siècle le pays de l'érudition devenue le fondement de l'histoire.

En littérature, la Renaissance de l'antique conduisit à imiter directement les auteurs anciens en reprenant les genres antiques abandonnés au Moyen âge, tragédie, comédie, épopée, satire, élégie, épigramme et en écrivant des histoires parsemées de harangues à la façon de Tite-Live. Cette littérature d'imitation ne laissa aucune trace durable. Le représentant le plus original de cette tentative, Ronsard, et le petit groupe de jeunes enthousiastes réunis sous le nom de Pléiade, firent au milieu du XVIe siècle un vigoureux effort pour enrichir la langue française de mots savants, grecs, latins ou de mots composés et pour fournir à la poésie des mètres et des rythmes imités des formes antiques. Leur succès fut très vif, mais court, et ce qui est resté de Ronsard, ce sont surtout de petites pièces lyriques où il exprime naïvement un sentiment personnel sans déguisement antique.

La tradition française fut assez forte pour résister à l'imitation de l'Italie et de l'antiquité. Les œuvres les plus vivantes et les seules durables furent celles qui combinèrent les formes antiques avec l'esprit de la tradition française. De ce genre sont les poésies légères de Marot, poète de Cour, et surtout le roman satirique de Rabelais, où l'érudition d'un humaniste se mélange étrangement à la substance du conte populaire et à la bouffonnerie grossière de la farce, venues de la tradition française. C'est aussi l'amas informe de lectures et de réflexions que Montaigne [258] réunit sous le titre d'Essais, créant un genre littéraire nouveau qui devait être perfectionné en Angleterre. La tradition des genres français se continua d'ailleurs par delà la Renaissance pour reparaître au XVIIe siècle dans la farce, le roman d'amour, la chanson et la fable d'animaux.

La puissance de création originale persista dans la musique pendant le XVIe siècle. C'est le temps de la grande musique religieuse française et déjà commence la mélodie franche et claire qui va donner à la chanson populaire le charme qui la fera vivre pendant deux siècles.

Effets de la Renaissance. — La Renaissance n'a eu sur la société française qu'une action superficielle, limitée à une mince couche de privilégiés. Elle apportait dans les arts et la littérature des moyens d'expression plus souples et plus réguliers qui permettaient de produire des œuvres plus parfaites. Cette perfection même eut pour effet de bouleverser la vie artistique et littéraire de la nation. Les laïques au Moyen âge n'avaient formé qu'une espèce unique de public, les différences de rang social ne les empêchaient pas d'être tous à peu près au même niveau de culture. C'était un public naïf qui se laissait aller à ses goûts spontanés. Les créateurs des œuvres d'art et de littérature, même quand ils avaient du génie et une grande habileté technique, partageaient les idées et les sentiments de leur public. La Renaissance ne forma pas seulement des artistes et des écrivains capables de produire des œuvres plus raffinées ; elle créa un public privilégié d'initiés que leur éducation rendait capables de goûter ces œuvres. La grande masse du peuple, restée trop naïve pour [259] apprécier un art raffiné, conservait ses goûts spontanés, mais ne trouvait plus pour les satisfaire que des œuvres méprisées des connaisseurs.

Ainsi fut rompue l'unité artistique et littéraire de la nation française. Elle se sépara en un petit groupe d'initiés auquel s'adressaient les œuvres de l'art savant et la masse de la population réduite à l'art appelé d'un nom méprisant populaire. Cette séparation se marqua par la différence des noms. Les arts mécaniques qui produisaient les objets utiles se distinguèrent des beaux-arts qui n'avaient souci que de la beauté. L'ouvrier des arts mécaniques conserva le vieux nom français d'artisan, le travailleur des beaux-arts prit le nom italien d'artiste. Les écrivains des belles-lettres s'appelèrent de noms antiques, poète, orateur, dramaturge ; il ne resta de nom français qu'au romancier et au chansonnier.

Le résultat, en France comme en Europe, fut une scission définitive entre le public des arts savants et le public des arts populaires. Le groupe restreint des amateurs et des lettrés, disposé à goûter les belles œuvres et le beau langage, se recrutait à la fois dans le monde des Cours où la finesse du goût s'alliait à la politesse des manières chez les dames et les nobles et parmi les hommes qui avaient dans les collèges étudié les lettres latines (c'est ce qu'on appelait "faire ses humanités"). C'est pour ces privilégiés que les artistes et les écrivains produisaient des œuvres d'un art raffiné, réfléchi, conforme aux règles, très souvent pompeux, conventionnel ou affecté. La masse du peuple, privée de toute éducation artistique et littéraire, n'avait plus à sa portée que les objets fabriqués par des artisans soumis à [260] la routine et une littérature transmise par tradition orale qui consistait surtout en complaintes, chansons, farces et contes.

Le public savant, usant de son prestige social, déclarait son goût en art et en littérature seul légitime comme étant celui de l'élite. Le goût spontané du public populaire resté dans la tradition française était déclaré vulgaire et ne comptait plus ; les artistes et les auteurs ne travaillaient plus que pour les privilégiés. Les arts et les lettres depuis la Renaissance n'ont plus été en France que les arts et les lettres d'une petite minorité de Français.

Le sens de la Réforme. — La Réforme par ses origines se rattache à la Renaissance puisqu'elle est née de l'humanisme appliqué à l'Écriture sainte ; mais elle a pénétré beaucoup plus profondément dans la vie de la nation parce qu'elle opérait sur une matière qui intéressait tous les chrétiens beaucoup plus vivement que les arts et les lettres et parce qu'elle ébranlait l'autorité de l'Église étroitement liée alors au pouvoir politique. C'est ainsi qu'un mouvement intellectuel a soulevé une révolution religieuse qui a tourné en crise politique.

Le nom de réforme, en usage dans le monde ecclésiastique plu-sieurs siècles avant "la Réforme", signifiait seulement restauration. Les Conciles du XVe siècle qui proposaient de "réformer l'Église dans son chef et dans se membres", voulaient seulement ramener le clergé à observer les règles de sa discipline ; ils ne pensaient à changer ni la doctrine, ni l'organisation de l'Église. C'est plus tard que le nom s'est restreint dans le langage historique à la réforme faite par une révolte contre le Pape ; dans les actes [261] officiels français, la religion issue de cette révolte a été appelée "prétendue réformée".

Pour ordonner une réforme, il fallait un Concile général convoqué par le Pape, et les papes, occupés à renforcer leur pouvoir de prince temporel en Italie et à relever la ville de Rome tombée en ruines, refusaient de réunir une assemblée qui risquait de diminuer leur pouvoir. Pendant un siècle, le Concile resta l'espoir des laïques mécontents des abus du clergé et la menace du Concile fut l'arme des souverains dans leurs conflits avec le Pape.

Pour faire la réforme malgré le Pape, il aurait fallu braver ouvertement l'autorité du clergé, et le clergé possédait dans la confession obligatoire et dans les tribunaux d'Église un appareil de surveillance et de compression si complet que tout groupe de révoltés, aussitôt formé, était découvert et exterminé ; car les autorités laïques étaient toutes engagées par serment à soutenir le clergé contre les hérétiques. Depuis dix siècles, aucune hérésie n'avait échappé à la destruction. Pour constituer une Église indépendante du Pape, il ne suffisait donc pas d'un réformateur résolu à la révolte ; il lui fallait un gouvernement laïque pour le défendre et lui fournir un territoire où il pût organiser son église. Or, tous les souverains puissants avaient intérêt à maintenir un régime qui les rendait maîtres du clergé de leur royaume, car ils choisissaient les évêques et les abbés. Aussi, aucun centre de révolte ne s'est-il formé dans un royaume ; les églises indépendantes ont toutes trois été créées dans un pays dépendant nominalement de l'Empire et sous la protection d'un souverain local. Luther a organisé son église chez l'Électeur de Saxe, [262] Zwingle à Zurich, Calvin à Genève. S'il a été possible ensuite à ces petites églises de subsister et de propager leur réforme, c'est que les souverains, leurs ennemis, ont été presque toujours en guerre entre eux et avec le Pape. La Réforme a été le résultat d'un concours exceptionnel d'accidents politiques.

La question du salut — La masse des chrétiens français était sincèrement attachée à la religion et respectueuse de l'autorité ecclésiastique. Elle s'intéressait peu à la théologie, restée l'étude spéciale des clercs de profession, l'instruction religieuse des laïques n'était pas encore organisée. Mais un point de la doctrine touchait vivement tous les fidèles, c'était la doctrine du salut, de laquelle dépendait l'avenir éternel de chacun. La crainte des peines éternelles de l'Enfer avait été de tout temps employée par le clergé comme le moyen le plus efficace d'obtenir des conversions et l'obéissance aux préceptes de l'Église. L'intérêt vital du fidèle était de savoir par quel procédé il pouvait être sauvé de l'Enfer, ce qu'on appelait "faire son salut".

L'Église était reconnue comme l'établissement unique de salut ; mais elle employait des procédés différents, la foi, la doctrine, les sacrements, les pratiques de dévotion, les actes de vertu. Quel était le procédé vraiment efficace ? La destinée de l'homme après sa mort dépendait d'une décision de Dieu analogue à un jugement ; comment obtenir une sentence favorable (qu'on appelait "justification") ? C'est sur cette question de forme théologique, mais d'intérêt pratique, que s'engagea le conflit qui bouleversa la vie religieuse et politique de l'Europe.

Une partie des fidèles, parmi les plus zélés, doutait [263] de l'efficacité des procédés recommandés par le clergé, et ressentait quelque inquiétude au sujet des pratiques et des doctrines dont on ne trouvait pas mention dans l'Écriture sainte, source de la Révélation. Mais pour donner à ces doutes une forme précise, il fallait une connaissance spéciale de la doctrine. Tous les réformateurs furent des théologiens, mais des théologiens en lutte contre la scolastique ; ils appliquèrent à la théologie la méthode des humanistes, l'étude directe des textes. C'est en ce sens que la Réforme, comme la Renaissance, est née de l'humanisme. La rénovation de la doctrine chrétienne par l'étude des livres sacrés commença à la fois en Allemagne avec le commentaire de Luther sur les épîtres de saint Paul, en Angleterre avec les travaux des disciples d'Erasme à Oxford, en France, avec la traduction en français des Évangiles par Lefebvre d'Étaples, érudit helléniste protégé par l'évêque de Meaux, Briçonnet. Mais les précurseurs français de la Réforme restèrent soumis à l'autorité du Pape et du groupe de fidèles rassemblés à Meaux il ne resta que l'action de Farel à Genève.

Luther donna, en 1520, le premier exemple d'une révolte ouverte contre le Pape, les autorités de l'Église et les pratiques fondées sur la tradition. Sa doctrine fut condamnée en France par les autorités officielles, la Sorbonne puis le synode des évêques de la province de Sens dont Paris dépendait. Les disciples de Luther, surnommés Martiniens, furent condamnés comme hérétiques et brûlés à Paris place Maubert ; ce ne furent pas eux qui firent la Réforme en France. Mais c'est d'Allemagne que vint [264] le terme de protestants, employé en 1529 pour désigner les princes qui protestèrent contre la décision de la Diète hostile aux luthériens.

La réforme calviniste. — La réforme française fut l'œuvre d'un Français de Picardie, Calvin. Fils d'un agent du tribunal de l'évêque de Noyon il avait été tonsuré, puis avait fait des études de droit et s'était intéressé à l'antiquité. Ce fut à la fois un théologien, un humaniste, un juriste et l'un des créateurs de la prose française du XVIe siècle. C'était un homme d'étude, de santé faible ; il fut malgré lui jeté dans l'action. Étant venu à l'Université de Paris, il collabora à un discours du recteur qui fut jugé hérétique. Menacé d'être arrêté, Calvin se réfugia à l'étranger où il passa tout le reste de sa vie. C'est à Bâle qu'il publia la Ire édition en latin de son principal ouvrage l'Institution chrétienne où sa doctrine était déjà complètement formée. Son principe est que toute la vérité religieuse est contenue dans l'Écriture sainte où est révélée "la parole de Dieu" ; Calvin ne veut tenir aucun compte de la tradition qu'il regarde comme une altération du "pur évangile".

Sa doctrine, comme celle de Luther, est fondée sur les épîtres de saint Paul ; le point essentiel se rapporte au moyen d'obtenir le salut, en échappant à la condamnation qui, depuis "le péché originel," atteint tous les hommes descendants d'Adam. Calvin, comme Luther, admet que le chrétien ne peut être sauvé de l'Enfer par ses actes, ni par des pratiques religieuses, ni par une conduite vertueuse, mais seulement par un acte de la clémence divine, ce qu'on appelle en théologie la "grâce de Dieu". La conséquence logique est la doctrine de la prédestination. [265] L'homme, porté au mal par sa nature (car la nature humaine est corrompue par le péché originel), est incapable de faire le bien ; il ne peut acquérir aucun mérite dont Dieu doive lui tenir compte. S'il est sauvé, c'est par un acte de grâce auquel son mérite n'a aucune part, car Dieu a de toute éternité, décidé pour chaque homme s'il serait élu et sauvé ou réprouvé et damné. Ni les élus, ni les réprouvés ne peuvent rien changer à ce choix ; ils n'ont qu'à se soumettre à la volonté divine en l'adorant.

De cette doctrine théologique, Calvin a tiré des applications pratiques qui bouleversaient la vie religieuse et morale de tous les fidèles. Il conservait les dogmes essentiels du christianisme, le péché originel, l'Incarnation, la Trinité, la résurrection. Mais en rejetant la tradition, il repoussait toutes les doctrines élaborées par les Pères de l'Église et les docteurs du Moyen âge, la transsubstantiation, l'intercession de la Vierge et des saints, le trésor des indulgences, le Purgatoire. Il condamnait les prescriptions établies pour maintenir l'autorité de l'Église, la confession, le jeûne, l'abstinence de viande, la plupart des sacrements, presque toutes les fêtes et les pratiques nées du sentiment des fidèles, les pèlerinages, les reliques, les images, les ornements, le culte des saints. Comme il prétendait ne conserver que les usages institués par le Christ ou les apôtres, il supprimait tout ce qu'il ne trouvait pas mentionné dans l'Écriture, les évêques, les moines, les ordres mineurs, le célibat des prêtres. Sa réforme devenait une révolution.

Formation de l'Église calviniste. — Pour créer [266] une église réelle, Calvin avait besoin d'un gouvernement résolu à l'imposer à une population ; il ne pouvait le trouver en France ; son église fut créée dans une petite ville de langue française, près de France. Genève, après avoir expulsé son évêque, était devenue une petite république indépendante, protégée par la puissante ville suisse de Berne, qui avait pris parti pour la Réforme et un réfugié français, Farel, venait d'y abolir la messe. Calvin, passant par hasard à Genève pour aller à Bâle, y fut retenu presque malgré lui par Farel pour organiser l'église. Calvin voulait revenir à l'Église du temps des apôtres ; et dans cette intention il institua à Genève un régime nouveau, profondément différent du régime traditionnel par le culte, l'organisation du clergé, la discipline des fidèles.

Le culte n'avait plus pour centre le miracle de l'Eucharistie accompli par le prêtre sur l'autel pendant la messe ; il ne comportait plus ni cérémonies, ni ornements, ni processions, ni images, ni autel. L'essentiel devenait l'enseignement de la "parole de Dieu" par le sermon et la lecture de l'Écriture, complété par deux pratiques d'édification, toutes deux en langue française, les prières et le chant des psaumes. Il ne subsistait que deux sacrements, le baptême donné aux enfants suivant la tradition, la communion donnée aux laïques avec le pain et le vin et à des intervalles éloignés. Le prosternement et le signe de croix étaient supprimés.

Du clergé, il ne restait que les pasteurs chargés de diriger le culte et l'enseignement, et les diacres chargés de l'assistance aux pauvres et aux malades. Toute hiérarchie était abolie ; les pasteurs, tous [267] égaux, formaient à Genève un conseil appelé "Vénérable compagnie" qui exerçait l'autorité en matière de doctrine et de discipline. Il examinait les candidats, surveillait la doctrine et la conduite des pasteurs et pouvait les admonester et les destituer.

Les fidèles restaient soumis à la justice ecclésiastique rendue par un consistoire formé d'un tiers de pasteurs et de deux tiers de laïques pris parmi les fidèles notables et chargés de surveiller la doctrine et les mœurs, c'est-à-dire les croyances et la conduite privée de tous les laïques. Il les citait à comparaître et prononçait contre les coupables la censure, la pénitence publique, l'exclusion équivalente à l'ancienne excommunication. Il les dénonçait à l'autorité laïque qui leur appliquait des peines matérielles.

Caractères du calvinisme. — Calvin voulait que l'Église visible des fidèles fût faite à l'image de l'Église invisible idéale des saints ; elle ne devait donc réunir que les élus. Or, sa doctrine déclarait que les élus doivent leur salut non à leur conduite, mais à la grâce divine et sont connus de Dieu seul. Mais les calvinistes supposaient que la grâce de Dieu suffit pour empêcher un chrétien de se mai conduire ; l'homme qui se conduit mal ne peut donc pas être un élu, et il doit être retranché de l'Église comme réprouvé. Ainsi la vertu d'un fidèle n'est pas un procédé pour obtenir son salut ; elle est le signe qu'il est dans l'état où il peut espérer l'obtenir ; elle est non la cause du salut, mais l'effet de la grâce qui seule assure le salut. Le fidèle est engagé à mener une vie vertueuse non pas directement pour être sauvé, mais pour se sentir en état de pouvoir être sauvé. C'est par ce détour que le calvinisme [268] arriva à agir efficacement sur la conduite de ses adeptes.

Or, Calvin concevait la morale à la façon des ascètes. Convaincu que la nature humaine est corrompue et portée au mal, il réprouvait tous les actes inspirés par les instincts naturels ; il interdisait donc tous les plaisirs, la danse, les masques, les jeux de tout genre. Il imposait aux fidèles une vie dépourvue de tout divertissement, consacrée pendant la semaine au travail, le dimanche aux exercices religieux. La vie privée de chacun était surveillée strictement de façon à le contraindre à observer les interdictions et les prescriptions.

Cette discipline rigide avait révolté les bourgeois qui gouvernaient Genève ; ils avaient expulsé Calvin, mais il fut rappelé et après vingt ans de luttes, il parvint à faire mettre à mort ou bannir presque tous les notables indigènes ; ils furent remplacés par des réfugiés français ou italiens dévoués à Calvin. Genève devint la ville modèle du calvinisme. Calvin y fonda une académie où vinrent s'instruire les jeunes pasteurs qui allèrent au loin prêcher sa doctrine.

Dans les pays allemands et scandinaves, les églises révoltées contre Rome avaient déjà fait la réforme suivant la conception allemande de Luther. Mais la doctrine de Calvin fut acceptée par les églises protestantes de tous les autres pays, la France, les Pays-Bas, l'Écosse, la Suisse, la Hongrie, la Pologne, même l'Angleterre qui rejeta l'organisation de l'église calviniste, et les États-Unis qui la modifièrent. Sauf les Allemands et les Scandinaves, tous les protestants ont fini par se ranger à la conception française de la Réforme.

[269]

Si révolutionnaire que le calvinisme parût au XVIe siècle, il différait pourtant beaucoup de ce qu'il est devenu au XXe, car il reposait encore sur le fondement des croyances et des habitudes du Moyen âge. Calvin restait attaché au dualisme qu'il trouvait formulé dans l'Évangile ; il croyait au diable, aux démons, aux sorciers et, bien qu'il n'eût pas conservé la cérémonie de l'exorcisme, il concevait la vie comme une lutte contre Satan, l'Esprit du mal. Il ne renonçait pas à l'unité de l'Église catholique, mais il regardait son église comme la seule légitime, l'Église universelle, qui devait réunir tous les vrais chrétiens ; les autres, surtout celle du Pape, ne pouvaient être pour lui que des églises de Satan. Pas plus que le Pape, il ne reconnaissait au fidèle le droit de choisir entre les églises ni entre les doctrines.

Le calvinisme ne se fondait pas sur le "libre examen", comme on l'a dit au XIXe siècle ; Calvin avait tiré sa doctrine de l'examen de l'Écriture, mais il ne concevait pas qu'un examen fait de bonne foi par un autre pût aboutir à une doctrine différente. La parole de Dieu lui semblait si claire qu'elle ne pouvait être interprétée que d'une seule façon. La liberté de "conscience" n'était opposée qu'à l'autorité laïque pour lui dénier le droit de contraindre la conscience du vrai chrétien, qui était le calviniste. Calvin tenait au contraire à maintenir l'unité de religion, il reconnaissait donc au gouvernement non seulement le droit, mais le devoir de contraindre ses sujets à pratiquer tous la même religion et de punir ceux qui en pratiqueraient une autre. Il n'abandonnait même pas le pouvoir de justice ecclésiastique sur la conduite privée des fidèles ; il se bornait [270] à changer la composition du tribunal. S'il y faisait entrer une majorité de laïques, ce n'est pas à des délégués élus par la masse des fidèles qu'il confiait le gouvernement de l'Église, mais à une aristocratie de notables. Le calvinisme n'était donc ni schismatique, ni libéral, ni démocratique ; Calvin le voulait catholique, autoritaire et oligarchique .

[271]

Histoire sincère de la nation française.

Tome premier


Chapitre XIII

LA CRISE POLITIQUE ET RELIGIEUSE DU XVIe SIÈCLE

Effets des guerres d'Italie. — Pendant un demi-siècle, depuis 1494, les rois de France ont emmené les nobles français faire la guerre en Italie pour conquérir le royaume de Naples ou le Milanais. Après que Charles-Quint, déjà souverain des Pays-Bas, eût acquis les royaumes d'Espagne et le titre d'Empereur, la guerre se compliqua d'une lutte contre la maison d'Autriche qui dura jusqu'à 1559. Ces guerres d'Italie marquées par des combats sans nombre, une victoire brillante (Marignan), une défaite éclatante (Pavie), par des traités et des coalitions éphémères, ne laissèrent aucun effet direct ; des conquêtes en Italie le roi ne garda rien. Le seul gain de territoire résulta de deux opérations secondaires sur les frontières du Nord ; ce fut l'acquisition des trois Évêchés lorrains de langue française Metz, Toul et Verdun et de la ville de Calais.

Pour découvrir les intentions des autres souverains et pour négocier avec eux, le roi, après une [272] série d'échecs, se décida à imiter les petits États d'Italie. Il créa, sous un nom italien, un personnel d'ambassadeurs et adopta les procédés de la diplomatie italienne, les dépêches, les instructions, le chiffre. Les manœuvres diplomatiques servirent à conclure des alliances contre Charles-Quint avec les princes protestants d'Allemagne et les Turcs musulmans. Il en resta une entente avec le Sultan qui assura au commerce français une situation privilégiée dans le Levant et au roi de France la protection de tous les catholiques dans l'Empire ottoman.

Les relations avec l'Italie amenèrent à la Cour de France une princesse florentine, Catherine de Médicis. Après la mort de son mari, Henri II, sous son influence et celle de son fils, Henri III, s'introduisirent en France les modes et les mœurs de l'Italie, l'astrologie, l'usage des poisons, l'escrime et les spadassins.

Accroissement du pouvoir royal. — Le domaine royal acheva au XVIe siècle de s'étendre sur tout le royaume par la réunion des territoires des trois dernières familles de princes. Le duché de Bretagne fut acquis par le mariage du roi avec l'héritière ; le domaine des Bourbons fut confisqué ; le domaine de la famille d'Albret fut apporté avec le titre de roi de Navarre en 1589, par Henri IV qui le possédait avant de devenir roi de France. La France était alors le royaume le plus peuplé d'Europe et le roi de France était de tous les souverains celui qui avait le plus de facilité à lever des impôts sur ses sujets.

Le pouvoir du roi était devenu absolu ; il pouvait même changer la coutume par une ordonnance. [273] C'était le sens de la formule employée depuis François Ier à la fin des actes royaux : "Car tel est notre plaisir" (c'est-à-dire notre volonté) d'où est venue plus tard l'expression "régime du bon plaisir". Mais ce pouvoir restait personnel ; personne ne résistait à un ordre donné par le roi en personne, mais on obéissait mal à un délégué du roi. Sa puissance réelle dépendait donc de son caractère personnel et même de sa Volonté du moment ; voilà pourquoi il est illusoire de chercher une règle générale du gouvernement royal.

Les innovations dans la vie publique. — Pour gouverner son royaume, le roi avait besoin d'auxiliaires. Il conservait l'usage de réunir un Conseil où il convoquait d'ordinaire les princes du sang et les grands officiers de la couronne, mais sans règle fixe. Ce conseil n'avait aucun pouvoir défini. Les véritables conseillers politiques étaient les familiers du roi, très peu nombreux, réunis sans formalités dans son cabinet ; Henri IV traitait même parfois les affaires en se promenant avec eux. Pour tenir les écritures du gouvernement, le roi avait eu des "clercs du secret" ; ils avaient pris le titre de "secrétaires du roi" (on en trouve cent vingt sous François Ier). De cette foule se détachèrent ceux qui travaillaient avec le Conseil et signaient les actes de finances ; à l'occasion du traité avec l'Espagne, en 1559, ils se donnèrent, comme leurs collègues espagnols, le titre de secrétaires d'État. Ce n'étaient encore que des conseillers sans pouvoir propre ; mais, comme ils connaissaient le secret des affaires et rédigeaient les actes politiques du roi, ils prirent une influence qui, en moins d'un siècle, fit d'eux les véritables chefs [274] du gouvernement. Ces secrétaires d'État se sont perpétués jusqu'à nos jours sous le nom de ministres et il reste une trace de leur nom dans le titre actuel de "sous-secrétaire d'État".

Pour se faire obéir dans toute l'étendue du royaume, le roi créa de nouvelles espèces d'agents. Depuis l'établissement des impôts au XIVe siècle, il restait deux personnels séparés, l'un pour les revenus du domaine composé de receveurs et de trésoriers, l'autre créé pour les aides (impôts indirects), composé des élus chargés de répartir l'impôt et des généraux chargés d'encaisser les fonds et de les débourser. Sous Henri II, les fonctions de trésorier et de général furent fondues en un office unique de trésorier général, et le royaume fut partagé entre les généraux ; le ressort de chacun devint la généralité.

François Ier avait ordonné de créer une infanterie divisée en "légions". Cet essai avorta ; mais les troupes rassemblées pendant la guerre dans quatre camps sur les frontières furent l'origine de ce qu'on appela "les vieilles bandes", d'où sortirent les quatre plus anciens régiments d'infanterie français ; le souvenir de leur origine se conserve dans leurs noms, Piémont, Navarre, Champagne, Picardie.

Pour lever les troupes et les répartir entre les garnisons, le roi envoyait parfois un gouverneur militaire chargé d'opérer dans une région. Depuis le XVIe siècle, il envoya des gouverneurs dans tous les pays et les y laissa. La fonction devint permanente et le royaume se trouva divisé en une trentaine de gouvernements.

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, le roi se mit à prendre dans son entourage de gens de robe, [275] parmi les maîtres des requêtes, des commissaires qu'il envoyait en mission spéciale auprès d'une armée ou dans une généralité. On les appelait "commissaires départis pour l'exécution des ordres de Sa Majesté" ; ce fut l'origine des intendants qui devinrent les administrateurs des généralités.

Innovations dans la justice. — C'était la justice qui employait encore le personnel de beaucoup le plus nombreux. Toutes les justices des seigneurs, fondées sur leur qualité de propriétaire, conservaient le droit de juger les habitants du domaine ; le juge, nommé par le seigneur, très souvent ignorant du droit, continuait à exploiter les paysans par les frais de procès et les amendes. Des sentences de ces juges de village, on pouvait appeler au juge royal (du bailliage ou de la sénéchaussée) qui prenait pour conseillers les avocats de son tribunal. Sous Henri II, le bailliage fut transformé en un siège présidial et le roi vendit aux conseillers l'office de conseiller-juge, qui leur donna le pouvoir officiel de juger définitivement les petits procès civils. Les procès plus importants et les procès criminels étaient portés en appel aux Parlements qui restaient le tribunal suprême, excepté pour les causes des privilégiés qui pouvaient être portées devant le Grand Conseil créé en 1497.

Le Parlement de Paris gardait son pouvoir sur tout l'ancien domaine royal, sauf la Normandie et le Languedoc. Les Parlements créés par les princes dans les pays annexés plus tard subsistaient tous. Les ressorts étaient donc de dimensions très inégales, celui du Parlement de Paris embrassait plus de la moitié du territoire. Mais tous avaient le même [276] pouvoir et la même organisation créée sur le modèle du Parlement de Paris. Leur fonction essentielle était de recevoir les appels, c'est-à-dire de réviser les sentences rendues par les tribunaux ordinaires. Ils devaient en principe juger d'après la coutume de chaque pays et les édits royaux. Le roi envoyait aux différents Parlements ses édits pour les transcrire sur leurs registres puisqu'ils étaient chargés de les appliquer ; mais avant de les enregistrer, le roi leur permettait de lui faire des observations appelées remontrances ; il en tenait compte quand il voulait. Chaque Parlement appliquait la loi à sa façon ; il n'y eut jusqu'à la Révolution, aucun organe pour maintenir l'unité de jurisprudence.

Dès ce temps sont fixées deux habitudes de la justice française :

1°. Les sentences sont rendues non par un juge unique, mais par un corps formant tribunal.

2°. Les tribunaux forment une hiérarchie de deux ou plusieurs degrés appelés instances, de façon que le plaideur ou le condamné puisse toujours faire appel de la sentence du tribunal inférieur au tribunal supérieur qui prononce la sentence définitive. Le juge de paix unique et le jury sans appel ont été créés depuis la Révolution sur le modèle anglais.

Pour les affaires de commerce furent créés, sur le modèle italien, les juges consulaires. C'est l'origine des tribunaux de commerce. Pour juger les brigandages, commis surtout par les gens de guerre, fut créé (de 1535 à 1544) une justice souveraine rendue par les prévôts des maréchaux qui fut chargée de la police des routes et des poursuites contre les vagabonds. C'est l'origine des cours prévôtales devenues plus tard les conseils de guerre et du personnel [277] de police appelé maréchaussée d'où est sortie la gendarmerie française.

La pratique de la justice fut transformée sous François Ier par deux innovations de grande portée. Les actes judiciaires, jusque-là rédigés en latin, durent être rédigés en français. Les procès civils des laïques jugés depuis le XIIe siècle par le tribunal ecclésiastique de l'official, furent transférés aux tribunaux laïques du roi. Le latin, langue de l'Église, et l'officialité, tribunal de l'Église, étaient en même temps écartés de la vie publique et remplacés par la langue nationale et le tribunal national.

Innovations fiscales. — Le domaine royal ne fournissait plus qu'une très faible partie du revenu du roi, car il avait distribué presque toutes ses terres aux nobles de sa Cour. François Ier eut de si grands besoins d'argent pour ses guerres, et pour sa Cour, que les impôts même ne lui suffisaient plus ; il employa des expédients qui devinrent vite des procédés permanents d'où sortirent des institutions d'une telle portée qu'elles ont en partie survécus à l'ancien régime.

Le roi demanda au clergé une partie de ses revenus (décime, 10me) ; le clergé l'accorda sous forme d'un "don gratuit" voté par une assemblée de prélats et de représentants élus. Ainsi fut créée l'assemblée du clergé, convoquée tous les cinq ans, qui dura jusqu'à la Révolution.

Le roi emprunta suivant le procédé employé en ce temps où l'Église interdisait de prêter à intérêt. Il constitua des rentes "assignées sur l'Hôtel de ville" en cédant à la municipalité de Paris certains revenus royaux levés dans la ville. La municipalité fut chargée [278] de payer aux prêteurs ces rentes d'ordinaire chaque trimestre (quartier). Le procédé fut trouvé si commode par le roi pour se procurer de l'argent et par les particuliers pour placer leurs épargnes que les emprunts grossirent sans cesse. C'est l'origine de la Dette publique. La rente devint une forme nouvelle de la richesse qui la rendait facile à transférer et à accumuler, elle entra si profondément dans les mœurs de la nation que le nom de rentier resta français pour désigner tout homme qui vit de ses revenus.

La vénalité des offices. — Une innovation encore plus grave fut la vente des offices, c'est-à-dire des fonctions publiques. Les seigneurs avaient toujours traité les emplois de leurs agents comme une partie de leur domaine ; ils les affermaient ou les vendaient. Le roi traitait de même les postes subalternes des employés aux écritures ; dès 1302, il avait réglé la vente des offices de greffiers et de tabellions (notaires), qui fut désormais une partie du domaine. Les emplois supérieurs devaient en principe n'être donnés qu'à des hommes choisis à cause de leur capacité. Mais l'usage de la vénalité était entré dans les mœurs ; le roi se mit à vendre les offices, ceux des finances d'abord, puis, sous Louis XI, ceux de justice. Les États Généraux de 1484 protestèrent contre cette pratique et Louis XII l'interdit ; une ordonnance de 1498 obligeait quiconque entrait dans un office à jurer qu'il n'avait rien payé pour le recevoir ; ce parjure obligatoire ne fut aboli qu'à la fin du XVIe siècle.

François Ier organisa la vénalité en créant (1523) le "bureau des parties casuelles" chargé de vendre [279] publiquement les offices. Ce n'étaient d'abord que les offices vacants. Mais la vénalité était si agréable au roi, toujours à court d'argent et aux bourgeois riches auxquels il suffisait d'acheter un office honorable pour élever leur rang dans la société, que le roi se mit à créer des offices uniquement pour les vendre. Puis un même office fut partagé par moitié entre deux titulaires, chacun l'exerçant pendant un semestre, et même au XVIIe siècle entre quatre titulaires exerçant par quartier (un quart de l'année). Le nombre des officiers augmenta très rapidement, et la vénalité fut étendue à tous les emplois permanents ; seules les charges de Cour et d'armée en furent exceptées, officiellement du moins.

Ce régime, qui se consolida pendant tout le XVIIe siècle, fut un des traits les plus originaux de la société française. Il en reste encore aujourd'hui une survivance dans les charges des greffiers, notaires, huissiers, appelés encore officiers ministériels, qui continuent, malgré toutes les révolutions, à être vénales. Il a, pendant trois siècles, transformé en France le caractère des fonctions publiques. L'office ne pouvant plus être retiré à l'acheteur sans le rembourser fut en fait, faute d'argent pour le rembourser, irrévocable, puis devint héréditaire. Le titulaire fut admis, moyennant finance, à résigner son office en désignant son successeur. On exigeait d'abord qu'il eût résigné quarante jours au moins avant sa mort, puis l'édit de 1602 donna "la dispense de quarante jours" moyennant un "droit annuel" de un soixantième du prix de l'office.

Pratiques de l'ancien régime. — Dès lors sont [280] établis en France trois pratiques fondamentales de l'ancien régime :

1°. Quand une institution ancienne ne paraît plus suffire aux besoins du temps nouveau, le gouvernement ne la réforme pas, il la conserve en créant une institution nouvelle et un personnel nouveau. Ils s'est formé ainsi, au cours des siècles, un régime compliqué, constitué par plusieurs couches d'organes superposés, créés à des époques différentes et fondés sur des conceptions différentes du gouvernement.

2°. Le personnel des fonctions publiques se recrute par un procédé anormal, la vente des offices, qui pousse le gouvernement à augmenter le nombre de ses agents non pas en vue des besoins du service, mais pour se procurer de l'argent. Il arrive ainsi à créer un nombre anormal de fonctionnaires recrutés dans la partie de la nation en possession de la richesse. L’officier chargé d'une fonction en est devenu propriétaire, en vertu de son droit d'acheteur ou d'héritier, il ne se sent plus dépendant d'un pouvoir supérieur.

3°. La rémunération attribuée à l'office était petite, mais les "officiers" se faisaient payer par le public et les juges recevaient des plaideurs un cadeau obligatoire qui continuait à s'appeler "des épices" et qui était en réalité une somme d'argent. Le roi avait vendu au détail son autorité à la bourgeoisie et la France allait rester encombrée de fonctionnaires qui ne se sentaient même pas obligés de remplir leur fonction et s'en servaient pour tirer de l'argent des sujets du roi.

La crise religieuse. — La réforme calviniste, réalisée par un Français à l'étranger, s'introduisit en [281] France grâce à des conditions exceptionnelles. Au début du XVIe siècle, le clergé de France était profondément désorganisé. La tentative de restaurer l'élection canonique des évêques et des abbés avait avorté ; on en était venu à traiter les hautes dignités de prélats, de chanoines et même les cures dotées d'un bon revenu, comme des bénéfices lucratifs. Le roi et le Pape, par le Concordat de 1516, s'étaient partagés la disposition des richesses de l'Église. Le roi avait pris la grosse part, le droit de nommer à tous les bénéfices, et la régale (le revenu des sièges pendant qu'ils étaient vacants). Il avait laissé au Pape la petite part, les armâtes, taxe du revenu d'une année levée sur les prélats après leur entrée en possession et le droit de donner des dispenses moyennant finances. Le roi nommait évêques ou abbés des favoris, surtout des cadets de familles nobles qui souvent même cumulaient plusieurs évêchés ou abbayes. La plupart achetaient la dispense de résider dans la ville où ils avaient leur office et demeuraient à la Cour où ils vivaient des revenus de leur siège.

Les chefs du clergé, sauf quelques exceptions, avaient donc cessé de surveiller leurs subordonnés. Les prêtres et les moines, recrutés au hasard et laissés sans direction, ne recevaient aucune instruction religieuse régulière, car il n'existait pas d'établissement pour les instruire. La plupart, ignorants et indifférents, ne connaissaient pas la doctrine de l'Église et n'essayaient pas d'instruire les fidèles ; ils ne prêchaient pas et donnaient l'exemple de l'indifférence. Les plus zélés se formaient une doctrine théologique au hasard de leurs lectures, souvent [282] dans des écrits favorables à la Réforme, et répandaient parmi les fidèles des opinions hérétiques. La plupart des prédicateurs calvinistes ont été d'abord des curés et des moines échappés de leur couvent.

Les laïques continuaient les pratiques traditionnelles du culte et de la dévotion ; mais ils restaient perplexes sur la doctrine du salut qui les intéressait personnellement. Beaucoup ne se sentaient plus rassurés par les pratiques et éprouvaient le besoin d'une doctrine tirée directement de l'Évangile.

Les autorités ecclésiastiques, affaiblies ou indifférentes, laissaient prêcher les doctrines nouvelles, les tribunaux d'Église n'opéraient plus régulièrement contre les hérétiques. L'autorité royale hésita d'abord. François Ier, séduit par la Renaissance, n'était pas hostile à toute idée nouvelle ; il s'était allié aux princes luthériens contre l'Empereur. Sa sœur Marguerite, reine de Navarre, protégeait les partisans d'une réforme de l'Église, Lefebvre d'Étaples et Marot, auteur des Psaumes chantés par les calvinistes.

Mais, après 1535, François Ier se décida à prendre parti contre les novateurs. Son successeur, Henri II, résolu à détruire l'hérésie, prit des mesures énergiques ; il enleva aux tribunaux d'Église les procès contre les hérétiques et les transféra aux juges royaux, plus impitoyables. Puis un édit (1551) établit la peine de mort contre l'hérésie et ordonna, sous des peines très sévères, de dénoncer les hérétiques.

Introduction du calvinisme en France. — Le calvinisme ne pouvait donc se propager en France que secrètement. Ce fut d'abord sous forme de conversions [283] isolées provoquées par des lectures ou des conversations secrètes ; mais les convertis, qui manifestaient leur opinion, étaient découverts et exécutés. La propagande n'eut d'abord d'autre effet que de faire des martyrs ; c'étaient des gens des villes, marchands, prêtres, moines, artisans, imprimeurs, capables de se passionner pour une doctrine au point de risquer leur vie.

Après le milieu du siècle, les conversions devinrent plus nombreuses. Le Concile, réuni à deux reprises pour réformer l'Église, s'était dispersé ; le clergé paraissait incapable de se réformer lui-même et la Réforme ne semblait plus possible que par une révolte contre le Pape. De Genève arrivaient des pasteurs formés dans la nouvelle Académie de théologie. Ils allaient dans les villes où ils pouvaient, avec la connivence des autorités locales, tenir des réunions secrètes ; ils y rassemblaient les fidèles avides d'entendre la parole de Dieu et leur prêchaient la doctrine calviniste. En quelques années, des églises secrètes furent créées dans un grand nombre de villes. La répartition de ces églises entre les différents pays de France ne ressemble en rien à la répartition actuelle des calvinistes français. Il y en avait dans tout le royaume, dans le Nord et l'Est, en Normandie, dans la Bretagne, aujourd'hui exclusivement catholiques, et autant, sinon plus, que dans les régions du Sud-Ouest et du Midi où sont aujourd'hui concentrés presque tous les calvinistes.

Les églises calvinistes furent, dès 1559, en nombre suffisant pour envoyer des délégués à un synode national tenu secrètement à Paris qui rédigea une confession de foi et un règlement de discipline ecclésiastique [284] pour "l'Église réformée" de France, sur le modèle de l'Église de Genève. Mais l'organisation créée à Genève pour une seule ville ne suffisait plus pour un grand royaume. Chaque église eut son consistoire formé pour les deux tiers de laïques, appelés les anciens, élus par les fidèles mais qui devaient ensuite se recruter par cooptation. Les églises étaient reliées entre elles par un système de fédération à plusieurs degrés, chacun formé par une assemblée de délégués du degré inférieur, le colloque, le synode provincial qui devait nommer les pasteurs, le synode national chargé de maintenir la doctrine commune.

Le calvinisme se présentait sous deux aspects qui produisaient sur les Français deux impressions opposées. D'une part il remplaçait le latin, langue étrangère incompréhensible au peuple, par le français, langue nationale, et il rejetait la domination du Pape étranger sur l'Église de France ; en outre, il apportait un culte gratuit et réprouvait tous les procédés employés par le clergé pour exploiter les fidèles. Il apparaissait par là comme une religion nationale et populaire, il attirait par la facilité de lire en français la parole de Dieu par les prières et le chant des psaumes en français. D'autre part, il privait les fidèles de toutes les pratiques entrées depuis des siècles dans la tradition indigène, les cérémonies brillantes, les images visibles, les formes d'art symboliques, les légendes auxquelles ils étaient habitués depuis l'enfance à associer leurs sentiments religieux. Par là il se présentait en destructeur de la vie religieuse nationale.

Effets de la rupture de l'unité religieuse. — Dans [285] la lutte entre la tradition et la Réforme calviniste, le sentiment national hésitait ; car il s'agissait de choisir entre l'ancien culte indigène, lié à une autorité et une langue étrangères, et un nouveau culte en français, indépendant de l'étranger mais hostile à la coutume française ; chacune des deux solutions exigeait un grave sacrifice.

Une solution intermédiaire fut proposée dès ce temps, une église nationale indépendante de l'église romaine, célébrant le culte en langue française, et conservant les coutumes et les formes de la tradition nationale. Elle parut sur le point d'être adoptée lorsque le roi Henri II, en conflit avec le Pape, le menaça de convoquer un Concile national du clergé français. Mais la guerre entre les partisans des deux solutions extrêmes ne laissa place à aucun compromis, et il ne resta de cette tentative que l'ombre d'une Église gallicane que les efforts des gouvernements ne parvinrent pas à animer d'une vie durable.

La scission de l'Église traditionnelle en deux églises violemment hostiles imposait à chaque chrétien un choix redoutable d'où il croyait voir dépendre son salut éternel, car chacune des deux églises se déclarait la seule véritable, la seule dont les fidèles pouvaient espérer être sauvés ; l'autre était l'Église du diable qui menait sûrement à la damnation éternelle. Personne presque n'admettait qu'un croyant de bonne foi pût faire son salut dans toutes les religions. Les deux partis ennemis s'accordaient à affirmer qu'il n'y avait de salut que dans une seule église.

La concurrence entre les deux églises bouleversait les relations entre le clergé et les laïques. Tant qu'il [286] n'avait existé qu'une seule Église chrétienne, le clergé seul avait décidé la religion des peuples et des princes ; depuis que deux églises chrétiennes se faisaient concurrence, les rôles étaient renversés. C'étaient les princes laïques qui, dans chaque pays, choisissaient entre les religions en concurrence.

Ce furent désormais dans toute l'Europe les laïques qui décidèrent la religion du peuple et du clergé. L'Angleterre en trente ans, sous quatre souverains successifs, changea quatre fois de religion. En France où l'autorité laïque était concentrée aussi dans le roi, la religion dépendit de la décision du roi.

Ce fut donc un moment décisif dans l'évolution de la nation. Deux voies s'ouvraient devant elle : ou établir une église nationale qui la rapprocherait des peuples du Nord, ou rester soumise à l'Église de Rome qui la mettrait en communion avec les peuples du Midi. Du choix entre les deux églises devait dépendre la direction de l'éducation, de la morale, de toute la vie intellectuelle. Cette décision capitale fut, en France comme en Angleterre, l'effet d'une série de hasards.

Formation du parti calviniste. — Henri II, absorbé par la guerre contre l'Espagne, laissa le calvinisme dont il avait horreur se répandre parmi les nobles et lorsque, ayant fait la paix, il commençait à exterminer les hérétiques, il reçut dans un tournoi une blessure à l'œil dont il mourut (1559). Son fils, François II, trop jeune, laissa gouverner à sa place le duc et le cardinal de Guise, oncles de sa femme Marie Stuart, ennemis décidés du calvinisme. Mais au moment où ils venaient de faire arrêter et juger le prince de Condé, chef des seigneurs calvinistes, [287] François II mourut d'un abcès. L'Église calviniste de France fut sauvée par ces deux accidents. Le nouveau roi, Charles IX, étant enfant, sa mère, Catherine de Médicis, devint régente et gouverna en son nom. Elle ne voulait pas laisser les Guise exercer l'autorité royale et soutint d'abord leurs adversaires calvinistes.

Les grands personnages de ce temps vivaient dans un monde qui ne recevait guère d'instruction religieuse, et s'intéressait peu à la religion. La plupart se montraient fort peu zélés pour les pratiques et indifférents sur les doctrines. Ils se partagèrent entre les deux églises, surtout pour des motifs d'intérêt personnel, et devinrent les chefs de deux partis opposés, partis à la fois religieux et politiques.

Le parti calviniste eut pour chefs les princes de la famille royale des Bourbons, Louis de Condé, Antoine, mari de la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, leur fils Henri, devenu plus tard Henri IV, et les trois neveux du plus puissant des conseillers du roi, le connétable de Montmorency, dont le plus actif fut l'amiral Coligny. Le parti de l'église fidèle à Rome fut dirigé par les princes de la famille lorraine de Guise, François, duc de Guise, puis son fils Henri.

Les calvinistes, se sentant soutenus par la régente, se mirent à célébrer leur culte publiquement dans presque toute la France. Quand ils étaient en force, ils s'emparaient des églises et détruisaient les statues et les images qu'ils appelaient des idoles. Us appelaient leurs adversaires papistes, leurs adversaires les surnommèrent huguenots ou higuenaux. (C'était la forme populaire du nom allemand Eidgenossen donné aux Genevois, alliés des Confédérés suisses.)

[288]

La reine essaya de faire établir une religion commune à tout le royaume par une discussion théologique entre les représentants des deux églises ennemies ; elle réunit à Poissy un colloque auquel prirent part le cardinal de Lorraine et Théodore de Bèze, successeur de Calvin à Genève. La discussion montra que les deux partis n'acceptaient plus de vivre dans une même église. La reine essaya de maintenir la paix entre les chrétiens en laissant chacun des deux partis former une église séparée. Un édit royal (1562) interdit de faire des procès de religion et permit aux calvinistes de célébrer leur culte en dehors des villes en leur ordonnant de rendre les églises qu'ils avaient occupées. Pour la première fois, le gouvernement accordait la liberté de conscience aux adhérents d'une secte condamnée par l'Église.

La tolérance religieuse, contraire aux habitudes des chrétiens, et condamnée par les théologiens, n'était approuvée que par les humanistes. Chaque parti voyait dans ses adversaires les ennemis de Dieu et les suppôts de Satan, et se sentait obligé à détruire leur église. Aucun des deux n'accepta le règlement ; les calvinistes refusèrent de rendre les églises ; leurs adversaires refusèrent de laisser célébrer un culte hérétique ; la guerre éclata.

La Réforme catholique. — En même temps, les partisans de la tradition parvenaient enfin à faire la réforme dans le sens primitif du mot en restaurant l'Église traditionnelle sous l'autorité du Pape. Ce fut une œuvre internationale accomplie hors de France. Elle était préparée par un travail fait en Italie et en Espagne suivant le procédé des réformes du [289] Moyen âge en réformant des ordres de moines anciens (les Franciscains devenus les Capucins) ou en créant des ordres nouveaux chargés de former des prêtres instruits, les Théatins, l'Oratoire.

Le plus puissant fut la "Compagnie de Jésus" fondée par un noble du pays basque, Ignace de Loyola, qui lui avait donné un nom militaire. Il formait ses adeptes par des exercices comparés par lui-même aux exercices militaires. Il l'avait mise au service du Pape, elle travaillait à ramener à l'obéissance les laïques privilégiés, princes, nobles, riches bourgeois, qui dirigeaient alors tout le reste du peuple, en s'adaptant à leurs goûts. Au contraire des anciens moines qui rebutaient la société polie par des manières grossières, un extérieur sale, un langage rude et du mauvais latin, les Jésuites portaient un costume de prêtres, ils avaient des manières polies, un langage raffiné et écrivaient en un latin imité de Cicéron. Ils agissaient sur la société par deux procédés. Il avaient des collèges où ils donnaient à leurs élèves de bonnes manières, des habitudes de dévotion et un enseignement du latin suivant les méthodes des humanistes, et en partageant leurs élèves en classes. Ils devenaient confesseurs des princes, des grands personnages, des dames, prenaient le rôle de directeurs de conscience et ils se faisaient aimer de leurs pénitents par leur indulgence. La Compagnie de Jésus fut mal accueillie en France par une bonne partie des évêques et par les Parlements comme une institution étrangère, dangereuse pour l'indépendance de l'Église gallicane ; [290] mais elle trouva des protecteurs puissants qui lui donnèrent des collèges dans un grand nombre de villes.

Le Concile chargé de réformer l'Église, décidé en 1535, ouvert seulement en 1545, et suspendu deux fois, n'aboutit qu'en 1563. Les pays du Nord n'y étaient pas représentés, ayant rejeté définitivement l'autorité du pape. Il n'y vint que les évêques d'Italie, d'Espagne, de France et d'une partie de l'Allemagne. Les décisions étaient votées officiellement par l'assemblée générale des évêques ; mais aucune décision n'était prise que d'accord avec les trois souverains : l'Empereur, le roi de France, le roi d'Espagne, représentés chacun par un "orateur". Les actes du Concile prirent deux formes : les canons qui condamnaient les doctrines des hérétiques et formulaient les doctrines désormais obligatoires pour tous les fidèles, les décrets qui réglaient la discipline de l'Église et dont l'application dépendait des gouvernements.

Le représentant du clergé de France avait demandé quelques concessions pour apaiser l'opinion française, la liturgie en langue vulgaire, le mariage des prêtres, la communion avec le calice pour les laïques. La réforme du Concile fut une restauration complète, sans aucune innovation, sans aucune concession. Le Concile avait pris pour fondement de la foi non pas le texte de l'Écriture sainte en hébreu ou en grec, mais la vieille traduction en latin (/a Vulgate), y compris les livres apocryphes rejetés par les protestants. Il y joignit les "traditions transmises depuis Jésus-Christ jusqu'à notre temps". L'autorité ecclésiastique seule avait le droit d'interpréter [291] l'Écriture et la tradition, le Pape seul avait le pouvoir de fixer la doctrine orthodoxe. Ainsi, "l'unité de la foi catholique" fut assurée en opposition aux doctrines variées des églises réformées.

En conséquence, le Concile maintint le latin comme langue unique de la liturgie ; il garda tous les rites et les usages qui s'étaient formés depuis le IIIe siècle, les sept sacrements, le mystère de la messe conçue comme un sacrifice, l'adoration du Saint-Sacrement conçu comme le corps et le sang du Christ, la communion donnée aux laïques par l'hostie, l'autel placé à l'est, les images, les croix, les ornements d'église, l'encens, les cierges, les cloches. Il conserva la croyance à l'intercession de la Vierge et des saints et au Purgatoire, la doctrine des mérites des saints et comme conséquence le culte des saints, les messes des morts et les indulgences. Il consacra les pratiques de dévotion, processions, pèlerinages, litanies, chapelet, abstinences, jeûnes, carême, macérations par le cilice.

Le clergé resta organisé en hiérarchie et soumis à l'autorité absolue de ses chefs. À la tête de l'Église, le Pape, vicaire de Dieu, pasteur universel supérieur au Concile, était investi du pouvoir absolu de proclamer la doctrine et d'édicter les lois de l'Église, de nommer les cardinaux, d'instituer les juridictions d'appel, d'accorder les dispenses de résidence et de cumul. À la tête de chaque diocèse, l'évêque avait pouvoir sur tous les prêtres et les religieux et instituait les juges ecclésiastiques. Dans la paroisse, le prêtre, curé ou vicaire, avait pouvoir sur les fidèles. Les laïques n'avaient aucune part au gouvernement de l'Église.

[292]

Le Concile fit la réforme en rétablissant la discipline par des mesures en partie imitées des procédés de ses adversaires. Il maintint le célibat obligatoire pour les prêtres et les religieux, il ordonna aux évêques de faire des visites dans leur diocèse pour surveiller les prêtres. Il leur prescrivit de créer des séminaires pour instruire les jeunes gens destinés à la prêtrise. Il ordonna aux prêtres de résider dans leur paroisse, régla leur costume, leurs allures, leur genre de vie et leur prescrivit une tenue sévère. Pour renforcer l'autorité du clergé sur les fidèles, il leur ordonna de faire des sermons le dimanche et d'enseigner le catéchisme aux enfants. Pour appliquer ces règles, le Pape fit publier un index (liste) des livres interdits, un catéchisme romain, un bréviaire romain, un missel romain.

En précisant le dogme traditionnel et les pratiques obligatoires, le Concile faisait cesser l'incertitude qui attirait les fidèles vers les églises nouvelles ; en condamnant les abus du clergé qui faisaient scandale, il enlevait à ses adversaires un de leurs arguments les plus populaires. L'Église, réformée dans le sens de la tradition, était désormais pourvue des moyens de se faire respecter et obéir par les laïques. Elle cessait d'être catholique (universelle) au sens propre, mais elle renforçait son autorité sur la majorité des chrétiens d'Occident.

C'est du Concile de Trente que date l'Église "catholique romaine". Elle diffère profondément de l'Église du Moyen âge par des institutions organisées méthodiquement : le séminaire où les jeunes clercs sont préparés efficacement au rôle de prêtre, le sermon qui donne aux laïques une instruction religieuse [293] sans cesse renouvelée, le catéchisme qui fait pénétrer la théologie jusque dans l'éducation des enfants, la direction de conscience qui éveille les vocations religieuses, la Compagnie de Jésus qui maintient l'obéissance au Saint-Siège.

Guerres de religion. — L'autorité religieuse était, depuis Charlemagne, liée si étroitement à l'autorité du souverain que la crise religieuse de la Réforme engendra partout une crise politique. En France elle prit la forme d'une guerre civile de trente-six ans, interrompue plusieurs fois, ce qui l'a fait appeler "les guerres de religion".

L'autorité du roi aurait été assez forte pour imposer à toute la nation l'église de son choix, comme en Angleterre. Mais les hésitations du gouvernement royal avaient laissé le temps de créer un parti calviniste capable d'une résistance armée. Il y était entré un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes possesseurs de grands domaines, de châteaux, de maisons fortes, habitués à monter à cheval et à manier l'épée. Quelques-uns avaient de hauts emplois à la Cour ou dans l'armée royale et entretenaient une escorte de gentilshommes et de serviteurs, armés. Ils constituaient une force à l'abri de laquelle les bourgeois et les paysans du voisinage pouvaient organiser leur église et célébrer leur culte.

À la suite d'un massacre fortuit de calvinistes, la guerre éclata spontanément par des rassemblements de gens armés des deux partis, à un moment où la Cour était à Fontainebleau avec le jeune roi. Les Guise, chefs du parti catholique, prirent l'avantage en emmenant la Cour à Paris, malgré la régente. Le prince de Condé, chef du parti calviniste, appelé [294] au secours par la régente, arriva trop tard. Le parti catholique, maître de la personne de Charles IX, eut l'avantage de commander au nom du roi et de déclarer rebelles ses adversaires. Personne n'aurait avoué se révolter contre le roi, les chefs même qui combattaient les troupes royales prétendaient opérer pour délivrer le roi captif. Mais le parti calviniste ne pouvait maintenir longtemps cette attitude. Il n'était plus qu'un parti de minorité et n'avait d'autre ressource que de s'assurer un refuge dans des places fortes. Catherine de Médicis, ayant marié sa fille au roi d'Espagne, devint hostile aux calvinistes. Le succès des Guise avait décidé la religion de la nation française ; l'Église catholique restait l'Église du roi, du gouvernement et de la nation ; le calvinisme devenait la religion d'une minorité, obligée à un effort continuel pour se défendre.

Ce qui fit durer la guerre, ce fut la faiblesse militaire des deux partis. Le roi lui-même n'avait pas d'armée permanente, ses compagnies de gendarmes étaient désorganisées. La cavalerie consistait surtout en gentilshommes légèrement équipés, combattant avec l'épée ; ils firent la force des armées calvinistes, étant braves, agiles, souvent expérimentés dans les guerres d'Italie ; ils en firent la faiblesse, étant empressés à venir se battre, mais pressés de retourner chez eux. Les fantassins français étaient surtout des arquebusiers incapables de résister en bataille ; ils servaient à défendre ou attaquer les places. Les deux partis firent venir des troupes de l'étranger. Les catholiques reçurent des soldats envoyés par le roi d'Espagne. Le gouvernement royal prit à son service des fantassins suisses armés d'une longue pique [295] et combattant en masse compacte ; ce fut la principale force de l'armée royale. La bataille de Dreux fut gagnée par deux régiments suisses. Les calvinistes firent venir d'Allemagne des retires (cavaliers) combattant avec le pistolet. Aucun parti n'avait d'uniforme ; comme signe de reconnaissance en 1562, les catholiques portaient au bras l'écharpe à croix rouge insigne du roi d'Espagne ; les huguenots prirent l'écharpe blanche du roi de France. Chaque camp était formé des adhérents de la même église, les ennemis étaient les partisans de l'église opposée.

La France était alors couverte de plusieurs milliers de places fortes, villes ou bourgades, entourées d'une enceinte. La guerre se fragmenta en des milliers de petites opérations locales, attaques, surprises, sièges de places. Les armées étaient très petites, inférieures à quinze mille hommes, mal pourvues d'artillerie, incapables de prendre une place bien défendue. La Rochelle resta toujours imprenable. Les calvinistes furent vaincus dans toutes les batailles (leur première victoire fut à Coutras en 1587) ; mais aucune victoire ne fut décisive. L'armée victorieuse s'usait à assiéger des places ; les vaincus formaient de nouvelles bandes et se remettaient en campagne. Les deux partis avaient bientôt épuisé leurs ressources, et dégoûtés d'une guerre sans issue, ils faisaient la paix sous la forme d'un édit du roi qui accordait à ses sujets calvinistes un régime d'exception. Mais il était difficile d'obliger la majorité catholique à tolérer un culte hérétique qui offensait ses sentiments religieux, difficile de rassurer la minorité toujours menacée et tentée de se défendre par la force. Les actes de violence s'accumulaient et [296] l'exaspération devenait telle que les deux partis rentraient en guerre jusqu'à une nouvelle paix ; il y eut huit guerres et autant d'édits.

Régime accordé au culte calviniste. — Les principes du régime accordé aux calvinistes avaient été posés dès le premier édit en 1563. Il leur reconnaissait à tous personnellement la liberté de conscience, aucun ne pouvait être poursuivi devant aucune justice à cause de ses opinions religieuses. L'édit accordait à la classe privilégiée des nobles une liberté de culte mesurée d'après leur rang, aux seigneurs ayant haute justice la liberté complète de culte public, c'est-à-dire le droit d'entretenir des églises et des écoles dans leur domaine — aux simples gentilshommes la liberté de culte privé dans leur maison pour leur famille, leurs serviteurs et quelques assistants. L'exercice public du culte calviniste était maintenu dans toutes les villes où les calvinistes dominaient et avaient établi leur culte. Le roi promettait de désigner dans chaque bailliage une ville où le culte pourrait être célébré dans un faubourg.

Les églises calvinistes s'organisèrent alors en une fédération dirigée par un synode national. Elles fondèrent des académies pour instruire les pasteurs, et des écoles pour les enfants. Elles interdirent aux fidèles les divertissements réprouvés par Calvin : la danse, les jeux, les cartes et les costumes luxueux. Les chefs du parti divisèrent le royaume en provinces ayant chacune son assemblée et son gouvernement chargés de prendre les mesures de défense et de lever sur les fidèles des contributions pour entretenir les églises, les pasteurs et les écoles.

[297]

Les calvinistes, réduits à l'état de minorité dissidente, furent bientôt exterminés ou expulsés dans presque toute la région au nord de la Loire où leur culte ne fut toléré dans aucune ville. Ils ne restèrent nombreux que dans le Poitou, le Sud-Ouest où furent leurs plus grandes villes, dans le domaine du roi de Navarre, dans les Cévennes, en quelques parties des Alpes.

Le troisième édit (1570) fit au parti calviniste une nouvelle concession ; il désignait quelques villes où les chefs du parti eurent le droit de mettre une garnison ; ce furent les places de sûreté. Mais la crise fut aggravée par un accident qui laissa une impression ineffaçable. Le roi Charles IX, devenu majeur, se prit d'affection pour l'amiral Coligny, chef de l'armée calviniste, qui le persuada de réconcilier les partis pour reprendre la guerre contre le roi d'Espagne en soutenant les protestants révoltés aux Pays-Bas. Pour sceller la réconciliation, le jeune roi de Navarre, Henri, épousa Marguerite, sœur du roi ; plusieurs milliers de gentilshommes calvinistes, venus pour les fêtes du mariage, furent logés dans Paris. La reine mère, hostile au projet de Coligny, essaya de le faire assassiner, il ne fut que blessé ; alors la Cour, craignant la vengeance des Calvinistes, donna l'ordre de les massacrer. Les Parisiens, exaspérés de la présence des hérétiques dans leur ville, s'empressèrent d'obéir. Ce fut le massacre de la Saint-Barthélemy (1572). Il affaiblit le parti calviniste, mais les huguenots, quoique privés de leurs chefs, se défendirent dans leurs villes ; l'armée royale fut impuissante à les réduire et la Cour se résigna à faire la paix.

[298]

Henri III, devenu roi, interdit le culte public aux calvinistes ; alors plusieurs seigneurs catholiques, fatigués de la guerre civile, s'allièrent aux chefs calvinistes, et Henri de Navarre, échappé de Paris, fut reconnu "protecteur des églises réformées et des catholiques associés". Henri III, à bout de ressources, accorda aux princes révoltés des gouvernements et aux calvinistes un édit qui créait pour eux une garantie nouvelle. Comme ils se plaignaient de ne pas être jugés équitablement par les catholiques, on créa dans plusieurs Parlements une Chambre formée pour moitié de juges calvinistes.

La Ligue. — Ces concessions irritèrent les catholiques zélés ; ils formèrent pour la défense de la religion une "Sainte Ligue" où entrèrent presque toutes les villes au nord de la Loire ; les princes de Guise en devinrent les chefs. Henri III, déconsidéré par ses changements de politique, ses ruses et ses manières imitées de l'Italie, n'était plus obéi que des catholiques les plus indifférents. La majorité catholique se trouva alors coupée en trois partis dont un allié à la minorité protestante. La guerre civile perdait le caractère religieux et tournait au brigandage. Aucun fils de Catherine n'avait eu de fils ; après la mort du dernier, le duc d'Anjou, il ne resta plus personne de la famille royale des Valois. L'héritier de la couronne devenait Henri de Navarre, chef du parti calviniste et excommunié ; les Ligueurs ne voulaient de lui à aucun prix.

C'est alors que le roi catholique d'Espagne, Philippe II, intervint activement en France pour exterminer l'hérésie et pour établir la domination de la monarchie espagnole sur les autres États. Il s'allia [299] aux Guises, chefs du parti de la Ligue, et leur fournit de l'argent et des troupes. Le sort de la France dépendit alors du succès des opérations du roi d'Espagne. D'accord avec les Guises, il prépara une attaque combinée contre le roi de France à Paris et contre la reine d'Angleterre. Le désastre de sa flotte, "l'invincible Armada", envoyée contre l'Angleterre ruina définitivement sa puissance. Henri III, échappé de Paris, fit assassiner Henri de Guise et s'allia à Henri de Navarre.

Au moment où les deux rois réunis assiégeaient Paris défendu par la Ligue, Henri III fut assassiné par un moine ligueur, et Henri de Navarre devint Henri IV roi de France. Les partisans de la Ligue refusèrent de reconnaître pour roi un hérétique et continuèrent la guerre contre Henri IV qui, avec une armée formée de calvinistes et de catholiques, vainquit l'armée de la Ligue et assiégea Paris. L'armée espagnole des Pays-Bas vint le forcer à lever le siège et la guerre civile dura encore trois ans. Les princes de Guise, chefs des Ligueurs, organisèrent dans Paris un gouvernement indépendant.

Rétablissement de la paix. — À la fin, les bourgeois catholiques, voulant rétablir l'ordre et délivrer le pays des soldats espagnols, prirent parti pour Henri IV. Il déclara alors se convertir à la religion catholique, et fut bientôt reconnu comme le roi légitime par la plus grande partie du royaume. Il acheva la soumission en achetant un à un les gouverneurs des villes et des provinces restées dans le parti de la Ligue, et en se réconciliant avec le Pape ; puis il fit la paix avec l'Espagne.

Quand la soumission fut complète Henri, pour [300] rassurer les calvinistes inquiets de sa conversion, leur accorda (1598) l'édit de Nantes qui, réunissant les dispositions des édits antérieurs, leur reconnut la liberté de conscience et de culte suivant le régime de 1563 avec deux villes par bailliage et avec les Chambres mi-parties créées en 1576 dans quelques Parlements. Des articles secrets leur laissaient un grand nombre de places de sûreté pour une période de quelques années qui fut renouvelée pendant trente ans. Aucun autre souverain de ce temps n'accordait une telle liberté religieuse et de telles garanties à des sujets d'une autre religion que celle du prince. Pour la première fois depuis l'Empire romain, une partie des sujets était soustraite officiellement à l'autorité ecclésiastique et l'unité de religion était rompue officiellement.

Transformations de la société. — La société fut transformée profondément au XVIe siècle par l'action de la crise religieuse, de la guerre civile, des opérations fiscales du roi et du changement des conditions de la vie économique. L'abondance de l'or et de l'argent apportés d'Amérique, surtout depuis l'exploitation des mines du Pérou et du Mexique, augmenta la facilité à former des capitaux et, en diminuant la valeur relative des monnaies, fit hausser les prix des marchandises dans une proportion (évaluée à quatre fois entre 1500 et 1600) ; mais les salaires, étant maintenus par les règlements, haussèrent beaucoup moins que les prix.

Les entreprises appelées aujourd'hui "capitalistes" avaient commencé à l'étranger dans la draperie et les mines ; il en existait en France au XVIe siècle, [301] surtout dans l'imprimerie, nécessitées par l'emploi des machines. Mais les capitaux se portaient de préférence vers le commerce maritime, dans quelques ports, Marseille, Bordeaux, Rouen, La Rochelle — vers la banque, dont le principal centre était à Lyon où les plus fortes maisons étaient celles des Italiens, — et surtout vers les opérations fiscales avec le roi. Les plus grosses affaires de crédit étaient les traités (marchés) passés avec le roi pour lui avancer de l'argent comptant, prêté à gros intérêt et en échange du droit de percevoir ses revenus. C'était le rôle des hommes appelés traitants ou financiers. L'accroissement du luxe de la Cour, des nobles et des dames, à l'imitation de l'Italie, avait renforcé surtout les industries de luxe d'origine italienne, les soieries, les étoffes d'or et d'argent, la tapisserie, la verrerie, la faïencerie, les meubles de forme architecturale. Les maîtres de ces métiers se plaignaient de la concurrence des étrangers ; et, soutenus par un commerçant, Laffemas, devenu familier d'Henri IV, ils obtinrent (1599) une ordonnance qui interdisait l'entrée en France des étoffes de soie et de laine fine. Mais Lyon, qui vivait du commerce étranger, empêcha de l'appliquer.

Presque tout le travail de l'industrie était fait encore par des artisans, opérant sur commande et suivant des méthodes traditionnelles. Il y avait dans les campagnes, surtout dans l'Ouest, des tisserands à demi paysans qui fabriquaient les toiles pour le compte des marchands et dans les villes des ouvriers indépendants (appelés chambrelans) qui travaillaient en chambre. Mais la très grande majorité des ouvriers étaient encore des compagnons embauchés [302] par un maître. Leur condition avait empiré, car la vie était devenue beaucoup plus chère, tandis que les salaires restaient presque fixes. Les tentatives des compagnons pour faire élever les salaires furent toujours réprimées par l'autorité ; les grandes grèves des ouvriers typographes de Lyon et de Paris furent traitées comme des séditions et punies de peines capitales.

À la campagne, les bourgeois, qui achetaient de plus en plus les terres des nobles, les faisaient cultiver par des fermiers et des métayers qui n'avaient qu'un titre précaire. Ils employaient aussi des journaliers réduits à un salaire très faible. Les tenanciers héréditaires, au contraire, profitaient de la hausse du prix des denrées. Mais tous les paysans souffraient des impôts devenus plus lourds et des guerres civiles qui avaient ravagé les campagnes. La grande insurrection des Croquants dans le Sud-Ouest fut l'œuvre de paysans ruinés et exaspérés.

Noblesses d'épée et de robe. — Les classes supérieures de la société, constituées au Moyen âge, subsistaient en principe, mais en se subdivisant. Les nobles, hommes de guerre et propriétaires des terres, formaient encore la classe privilégiée, la seule reçue à la Cour ; mais elle était atteinte dans le fondement même de son existence. La noblesse avait été la classe riche au temps où la seule richesse était la terre, mais la nouvelle richesse créée par le commerce lui échappait. Il lui était interdit, sauf de rares exceptions, de faire aucun travail lucratif. Le noble devait vivre noblement, ce qui signifiait sans travailler ; gagner de l'argent, c'était dérogé à la noblesse. Le noble qui dérogeait perdait sa qualité [303] et pouvait être soumis à la taille comme un paysan ; c'est ce qui arriva à un gentilhomme normand qui avait engraissé des bœufs pour les revendre. Une famille noble ne pouvait guère vivre que du revenu de ses terres ; un noble n'avait guère d'autre moyen d'existence que le service dans l'armée du roi ou dans la maison d'un grand seigneur.

Entre les nobles se créaient maintenant des différences de rang marquées par des titres. Les familles de princes qui portaient les vieux titres de fonctions du IXe siècle — duc, marquis, comte, vicomte — s'étaient presque toutes éteintes. Les seigneurs, propriétaires de grands domaines ou en faveur à la Cour, se faisaient donner ces anciens titres ; le roi les leur accordait en érigeant leur domaine en duché, marquisat, comté, sans y attacher aucun pouvoir. Ainsi se formait, au-dessus de la masse des nobles, une noblesse de titres dans laquelle entraient aussi ceux qui continuaient à se qualifier seulement de baron ou de sire. Ces noms mêmes, jusque-là sans caractère officiel, prenaient la valeur d'un titre depuis que le roi érigeait des domaines en baronnie. — À un degré au-dessous venaient les chevaliers, dont le nom devenait un titre d'honneur accordé aussi par le roi aux hommes pourvus de hautes dignités. — La masse des nobles se composait de gentilshommes qui se donnaient la qualité d'écuyer pour indiquer leur origine guerrière.

Mais la noblesse se recrutait de plus en plus autrement que par la naissance ; elle se remplissait de bourgeois qui avaient acheté au roi des lettres de noblesse ou des offices supérieurs de justice. Un office de conseiller dans un Parlement exercé de [304] père en fils conférait la noblesse à la troisième génération. Les anoblis, méprisés par les gentilshommes qui les appelaient robins, cherchaient à se confondre avec les anciens nobles, ils achetaient des terres nobles, se qualifiaient écuyer et faisaient élever leurs fils en gentilshommes.

Entre les nobles et les bourgeois subsistait une différence de morale provenant de la différence des genres de vie. L'honneur du noble consistait à mener un train de vie conforme à son état ; il réglait ses dépenses non sur ses revenus, mais sur ce qu'il jugeait nécessaire pour "tenir son rang" ; il comblait le déficit par l'emprunt ou par des expédients qui parfois le menaient à la ruine et l'obligeaient à vendre ses terres. Les princes pratiquaient cette méthode ; elle a été continuée jusqu'aujourd'hui par les gouvernements qui fixent d'abord la dépense de l'État avant d'avoir établi les recettes. La vertu du bourgeois consistait à régler ses dépenses d'après ses ressources, et même à obtenir un excédent de recettes. Cet idéal explique le sens pris en français par les mots qui désignent la tenue d'une maison : ménager (tenir un ménage) a signifié épargner ; économie (règle de la maison) est devenu synonyme d'épargne. Par le jeu de ces conceptions opposées, l'ancienne noblesse allait en s'appauvrissant, la bourgeoisie allait en s'enrichissant ; mais, devenue riche, elle entrait dans la noblesse. Ainsi la "noblesse d'épée", guerrière et rurale, était remplacée peu à peu par la "noblesse de robe", pacifique et urbaine. La noblesse française augmentait en nombre et changeait de caractère.

Les roturiers. — Tout ce qui n'était pas noble [305] était réuni sous le nom de roturier qui apparaît au XVIe siècle ; c'était la masse de la population désignée dans les assemblées d'États, par le nom officiel de tiers (troisième) état.

De cette masse se détachait la classe intermédiaire entre la no-blesse et le peuple, à laquelle était désormais en France réservé le nom dé bourgeois. Elle embrassait tout ce qui vivait de ses revenus ou d'une profession où il entrait peu de travail manuel . Elle comportait une série de rangs suivant la richesse ou la qualité de la profession. En tête venaient les possesseurs d'un office royal de justice ou de finances, d'ordinaire exempts de la taille, et les financiers qui passaient des marchés avec le roi pour lui fournir de l'argent. — À peu près au même rang social étaient à la campagne les riches propriétaires de terres, vivant noblement, souvent qualifiés de "noble homme", dans les ports de mer les armateurs et dans les villes les plus riches marchands. — À un rang parfois égal, mais le plus souvent inférieur, venaient les hommes dont la profession supposait des études constatées par des grades d'Université (souvent d'ailleurs obtenus par achat et sans examen sérieux), les avocats, les médecins, quelques professeurs d'Université. — Un peu au-dessous, on classait les maîtres des métiers qui faisaient travailler des artisans et ne faisaient personnellement que du commerce, les drapiers, les grossiers (épiciers en gros), les merciers, les apothicaires, les orfèvres, et [306] au même niveau les hommes de loi possesseurs d'une charge qui n'exigeait pas de grade ; les procureurs, les greffiers, les notaires. — Au dernier rang, de niveau avec les commerçants pauvres, arrivaient les employés subalternes de justice, huissiers, commissaires-priseurs, appariteurs (c'est ce qu'on appellera plus tard "petite bourgeoisie").

Les "gens du peuple", c'est-à-dire tout le reste de la nation, étaient ceux qui vivaient d'un travail manuel, dans les villes, les artisans, maîtres et compagnons ; dans les campagnes, les cultivateurs. Mais entre eux aussi existaient des différences de condition sociale. Les maîtres des métiers travaillant pour leur compte formaient une classe héréditaire, et les plus prospères s'élevaient au niveau de la petite bourgeoisie. — Les compagnons, restés ouvriers, n'étaient plus que des prolétaires salariés, supérieurs pourtant aux simples manœuvres (appelés "gens de bras"), portefaix, charretiers, aides à maçon.

Les paysans aussi vivaient dans des conditions inégales suivant la valeur de leur terre et la nature de leur droit, suivant qu'ils étaient tenanciers héréditaires, fermiers à long bail, locataires à court terme, métayers, domestiques ou journaliers. Les paysans aisés étaient presque les égaux des bourgeois, les salariés étaient au plus bas degré de la misère.

Caractères de la société française. — La société française se pré-sentait déjà sous l'aspect d'une longue série de degrés, assez rapprochés pour qu'un homme ou une famille pût passer facilement d'un degré au degré supérieur. L'échelle sociale (bien que ce terme n'ait été employé que plus tard) était déjà complète et elle n'a pas changé depuis le XVIe siècle. [307] Les échelons supérieurs de la noblesse ont disparu par l'extinction des grandes familles, mais chaque profession est restée à peu près au rang qu'elle occupait alors.

Ce régime se marquait par des traits résultant de la vénalité des offices et propres à la société française. C'étaient la situation exceptionnellement élevée de la bourgeoisie, le nombre énorme des hommes de loi, juges ou auxiliaires, vivant dans les villes, la considération attachée aux fonctions publiques, la préférence pour la profession de fonctionnaire.

FIN DU TOME I


  • Charles Seignobos [1854-1942]
  • Historien français, spécialiste de la IIIe République
  • (1937) [1958]


  • HISTOIRE SINCÈRE DE LA NATION FRANÇAISE.
  • Essai d’une histoire de l’évolution du peuple français.
  • Tome second.


  • Paris : Éditions Rieder, 1937.
  • Paris : Les Presses universitaires de France, 1958, 239 pp. Collection : Histoire générale des civilisations.

[238]


Table des matières

TOME II

Chapitre I. Formation de la monarchie absolue impersonnelle [7]

Rétablissement du pouvoir royal ; gouvernement par le premier ministre ; l'œuvre de Richelieu ; le gouvernement de Mazarin ; la Fronde ; gallicane et jansénisme ; la renaissance du catholicisme ; sorciers et possédée ; transformation des mœurs ; transformation du langage ; transformation de la littérature.

Chapitre II. Le règne personnel de Louis XIV [29]

Caractère du règne ; l'armée ; le conseil d'État et les intendants ; transformation de la Cour ; les succès de la politique extérieure de Louis XIV ; les conflits religieux ; les désastres de la fin du règne.

Chapitre III. La crise décisive du XVIIIe siècle [49]

Le gouvernement de Louis XV ; la politique extérieure ; les conflits avec les Parlements ; la Société, les classes privilégiées ; la population industrielle et agricole ; les progrès de la vie matérielle ; la révolution dans les idées religieuses ; influence des idées nouvelles sur les philosophes français ; l'idée de la révolution ; propagation des idées nouvelles ; la mode de la sensibilité ; la lutte contre la tradition ; tentatives de réformes ; la crise préparatoire de la Révolution.

Chapitre IV. La révolution [79]

Débuts de la Révolution monarchique ; journées révolutionnaires ; l'Assemblée et la Constitution ; l'organisation du régime nouveau ; l'unité nationale ; régime administratif, judiciaire et fiscal ; constitution civile du clergé ; la Révolution en lutte contre la royauté ; chute de la monarchie ; l'essai de la République ; la propagande révolutionnaire hors de France ; invasion et guerre civile ; le gouvernement révolutionnaire ; les créations durables de la Convention ; transformation de l'armée ; fin de la Convention ; le Directoire ; transformation de la société ; le Consulat ; la centralisation et la restau-ration partielle ; restauration de l'Église ; la monarchie impériale ; chute de l'Empire.

Chapitre V. L'essai de la monarchie libérale [119]

La Restauration ; retour de Napoléon ; la société nouvelle ; noblesse et clergé ; la bourgeoisie ; le peuple ; l'instruction ; le romantisme ; les conflits entre les partis ; système électoral et régime de la presse ; les conflits violents ; le régime financier ; la politique étrangère ; la Révolution de 1830 ; la monarchie de juillet ; transformation de la vie des ouvriers ; origines du socialisme français.

Chapitre VI. L'introduction du suffrage universel [151]

La Révolution de 1848 ; les nouvelles institutions démocratiques ; les partis nouveaux ; l'Assemblée constituante ; la réaction ; le coup d'État ; le régime autoritaire de l'Empire ; le retour au régime parlementaire ; chute de l'Empire ; transformation des conditions de la vie matérielle ; transformation sociale ; transformation de la religion ; la littérature.

Chapitre VII. La république démocratique parlementaire [177]

L'établissement de la République ; l'Assemblée nationale ; la Constitution de 1875 ; l’évolution de la population ; progrès de l'industrie ; progrès du commerce et du crédit ; progrès de l’agriculture ; l’évolution sociale ; transformation de la vie ; adoucissement des mœurs ; progrès de l’instruction ; l’évolution intellectuelle ; l’évolution politique ; l'évolution vers la gauche ; les pratiques réelles de la vie politique ; la politique extérieure ; les effets immédiats de la guerre.

Conclusion [219]

[7]

Histoire sincère de la nation française.

Tome second


INTRODUCTION

Je n'ai pas la folle prétention d'exposer en un petit ouvrage toute l'histoire du peuple français. J'ai voulu seulement expliquer par quelle série de transformations s'est constituée la nation française. J'ai donc essayé de montrer en quel temps, en quel lieu, et par quel motif se sont créé, les usages, les institutions, les conditions de vie, qui m'ont paru former le fondement de la vie française. J'ai indiqué ce qui a été créé en France et ce qui a été imité de l'étranger, de façon à distinguer la tradition indigène des importations du dehors. Ce que j'ai voulu faire n'est qu'une esquisse de l'histoire de l'évolution du peuple français. Le titre insolite et probablement ridicule donné à cet ouvrage marque le sentiment qui m'a inspiré. Il signifie que j'ai dit sincèrement comment je comprends le passé, sans réticence, sans aucun égard pour les opinions reçues, sans ménagement pour les convenances officielles, sans respect pour les personnages célèbres et les autorités établies.

L'histoire de France, enseignée dans les écoles et [8] connue du public, est surtout l'œuvre des historiens en renom des deux premiers tiers du XIXe siècle ; ils travaillaient dans des conditions qui les empêchaient de se faire une idée juste du passé et même de le décrire avec une complète sincérité.

Les documents dont ils se servaient provenaient tous des classes privilégiées, hommes d'Église, hommes de loi, hommes de guerre, qui s'intéressaient peu à la masse inférieure de la population et connaissaient mal ou comprenaient mal les conditions de sa vie. Personnellement liés aux ; autorités, clergé, royauté, grands seigneurs, ils étaient enclins à s'exagérer l'importance des grands personnages, et l'efficacité des règles officielles dans la vie réelle de la nation. Cette tendance des documents a passé dans l'histoire, elle est devenue un panégyrique inconscient des autorités officielles où les privilégiés tiennent une place disproportionnée à leur rôle réel, tandis que la vie de la population est laissée dans l'ombre.

La vision des historiens eux-mêmes a souvent été troublée par leur propre tendance ; la plupart, engagés dans les conflits de leur temps, ont porté leurs passions politiques, religieuses ou nationales dans l'histoire du passé ; ils en ont fait un plaidoyer ou un acte d'accusation.

Les documents jusqu'au XVIe siècle ne donnent qu'une connaissance incroyablement incomplète ; sur les points les plus importants pour l'intelligence d'une société, ils nous laissent dans une obscurité totale ou n'apportent qu'une faible lueur. Les historiens du XIXe siècle, plutôt que d'avouer leur ignorance, ont tenu à constituer un exposé complet. Ils ont comblé les lacunes de nos connaissances soit par des légendes, [9] soit par des conjectures sans fondement, soit par des raisonnements fondés sur des généralisations imprudentes.

Une tradition, venue du temps où l'histoire était traitée comme une espèce du genre oratoire, avait donné aux historiens l'habitude de rehausser la médiocrité des faits réels par la solennité de la forme. Ce style, approprié, croyait-on, à la dignité de l'histoire, servait à dissimuler, souvent même à déformer la réalité du passé. Le travail, fait depuis un demi-siècle sur des documents beaucoup plus abondants, avec une critique beaucoup plus prudente et dans un esprit plus scientifique, permet aujourd'hui de présenter au public une idée plus exacte du passé. C'est ce que j'ai tenté de faire, et voici d'après quels principes.

Je ne suis pas de ceux qui nient l'action des individus sur la société et j'ai parlé de tous les personnages des deux sexes qui, par leurs actes ou leurs œuvres, me paraissent avoir exercé une action durable. Mais j'ai voulu surtout décrire les conditions de vie de la masse de la population et expliquer comment elles se sont transformées, — dans la mesure où le permet l'état défectueux de nos connaissances.

Pour rappeler cette restriction indispensable j'ai eu soin d'indiquer, au moins jusqu'aux temps modernes, la nature de nos documents, le terrain qu'ils éclairent et les lacunes qu'ils laissent, de façon à préciser l'étendue de notre connaissance et aussi de notre ignorance.

J'ai cru que, pour être pleinement sincère, il fallait éviter les formes conventionnelles et pompeuses qui [10] donnent une impression fausse de la réalité. J'ai donc renoncé délibérément à l'usage du style historique et j'ai tenu à exposer toujours les faits dans une langue simple et familière, aussi rapprochée du ton de la conversation que le permettait le souci d'écrire correctement.

J'ai insisté sur les sentiments, les croyances, les habitudes et les idées beaucoup plus qu'il n'est d'usage dans les livres d'histoire, parce qu'il me paraît impossible de comprendre les actes des hommes sans se représenter leurs motifs. Mais c’est choses qui ne peuvent être constatées directement par aucun procédé sûr. Il m'est donc arrivé souvent de proposer une explication des faits fondée sur une impression personnelle que je crois juste, mais dont les documents ne peuvent fournir une preuve indiscutable. Je me suis efforcé en ce cas de prévenir le lecteur en employant une expression dubitative.

Dans la masse écrasante des faits connus, il m'a fallu choisir et par conséquent sacrifier. J'ai pris pour principe de conserver ceux qui m'ont paru les plus caractéristiques de la vie de la nation ou les plus importants par leurs conséquences. Mais aucune règle ne permet d'apprécier sûrement ni l'importance d'un fait, ni sa valeur d'exemple ; le choix reste donc exposé au reproche d'arbitraire.

Comme mon intention était de retracer l'ensemble de l'évolution du peuple de France depuis les origines les plus lointaines, il m'a paru nécessaire de traiter toutes les périodes de son histoire et tous les aspects de sa vie. Mais pour déterminer les proportions à donner à chaque période et à chaque espèce de faits, je n'ai eu d'autre guide que mon jugement personnel ; [11] le parti que j'ai pris dans chaque cas reste donc forcément contestable.

On pourra juger que j'ai fait la part trop large à la politique ; c'est que je suis convaincu que l'autorité politique et les accidents politiques, invasions, guerres, révolutions, changements de souverain, ont de tout temps exercé une action décisive sur l'évolution du peuple français. Mais, si j'ai donné aux faits politiques une place proportionnée à leur rôle, je ne me suis pas astreint à respecter la tradition en matière d'événements dits "historiques" ; je n'ai mentionné qu'en passant, ou même j'ai passé sous silence, les épisodes les plus fameux, quand ils m'ont semblé n'avoir produit aucun effet durable.

Je ne redoute aucun reproche pour avoir attribué une action très importante à la religion. Elle a dominé les pensées et dirigé la con-duite pendant près de quinze siècles ; elle a armé l'Église d'un pouvoir de contrainte qui a fortement contribué à façonner la société française.

Je ne m'excuse pas d'avoir relégué à un rang secondaire les lettres, les arts et les sciences ; il est trop certain que leur action ne peut avoir été forte sur la masse de la nation qui en connaissait à peine l'existence ; je crains plutôt d'avoir obéi à la routine en leur laissant trop de place.

J'ai décrit avec quelque détail les usages de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. Cependant les lecteurs habitués à constater l'action très puissante des faits économiques sur la société contemporaine estimeront peut-être que je n'ai pas fait assez de place à la vie économique. Je pourrais alléguer l'insuffisance des documents économiques, si incomplets [12] qu'on en peut rarement tirer une vue d'ensemble sur une région ou sur une époque. Je préfère avouer que l'action des forces économiques me paraît avoir été beaucoup moindre en des temps où n'existaient ni le capital, ni le crédit, ni les grandes entreprises, et où la vie économique consistait surtout dans le travail individuel qui absorbait presque toute la vie de la très grande majorité de la population.

Je regrette de n'avoir pu traiter que d'une façon très incomplète les faits de la vie quotidienne, alimentation, vêtement, habitation, usages de famille, droit privé, divertissements, relations de société, qui ont toujours formé l'intérêt principal de la vie pour l'énorme majorité des individus. C'est la partie la plus faible de ce travail, c'est aussi celle qu'il était le plus difficile de faire entrer dans un exposé sommaire.

Je n'ai pas cherché à présenter des faits nouveaux ; c'est en rapprochant des faits déjà connus, mais restés isolés, que je crois être arrivé à donner des explications nouvelles de l'évolution du peuple français.

J'aurai le sentiment de n'avoir pas travaillé en vain si j'ai pu attirer l'attention sur quelques traits de la vie du peuple français bien connus des spécialistes, mais ignorés encore du public cultivé. Je citerai entre autres pour les temps antiques, l'extrême diversité des peuples et le mélange des races qui ont constitué la population de la France, la très haute antiquité d'une population sédentaire agricole pourvue d'une civilisation élémentaire, l'origine orientale des arts pratiques, l'origine hellénique des lettres et des sciences, l'origine étrangère et le caractère dualiste du christianisme, l'autorité absolue exercée par le clergé. [13] C'est, au moyen âge, la transformation de la vie par l'établissement des peuples barbares, l'action de la renaissance carolingienne, la création d'une civilisation française indigène dans la région parisienne, l'origine française du régime féodal, de la chevalerie, de la galanterie, de la bourgeoisie, des Universités, l'origine italienne du crédit, la forma-tion de l'unité politique par l'armée, les impôts et la justice du roi.

C'est, dans les temps modernes, le conflit entre la tradition française et la Renaissance, l'origine étrangère de la diplomatie et de l'art militaire, la transformation de la vie publique par la vénalité des offices, l'importance croissante de la bourgeoisie et de la noblesse de robe, l'impuissance pratique du pouvoir royal, l'origine anglaise de la libre pensée religieuse et des idées de liberté politique, l'action de la "religion naturelle" sur la vie du XVIIIe siècle, la prépondérance de la bourgeoisie établie par la Révolution, la création récente de la centralisation effective, l'adaptation à la démocratie française du régime parlementaire anglais, On y pourrait joindre, comme un trait propre à la France, l'action exercée à plusieurs reprises, du XIIe au XVIIIe siècle, par les dames sur la vie de la nation.

Comme j'ai toujours suivi la règle de dire sincèrement ce que je pensais sur le passé, je n'ai pu éviter de me trouver en désaccord avec les idées courantes et même avec la version de l'histoire de France reçue dans l'enseignement. Comme j'ai opéré sur une masse énorme de faits, j'ai dû commettre beaucoup d'erreurs de détail. Je dois donc m'attendre à être accusé de présomption et de négligence ; mais le reproche que je suis certain de n'avoir pas mérité, ce serait d'avoir volontairement cherché le paradoxe.

[14]

[7]

Histoire sincère de la nation française.

Tome second


Chapitre I

FORMATION DE LA MONARCHIE ABSOLUE IMPERSONNELLE

Rétablissement du pouvoir royal. — Le XVIe siècle a été avec le XIIe le plus fécond en innovations durables ; le XIIe siècle avait créé la société féodale du Moyen âge ; au XVIe s'est formée la société monarchique de l'ancien régime. Tout ce qui en fera le caractère est déjà né au XVIe siècle, le pouvoir absolu du roi, les secrétaires d'État, les gouverneurs, les généralités et les intendants, les présidiaux, la procédure en français, la vénalité des offices, la Dette publique, l'Église calviniste et l'Église catholique, la noblesse de robe, les financiers, les capitalistes. Le XVIIe siècle ne fera guère que consolider et étendre les créations du XVIe.

Le pouvoir absolu du roi avait été, dans la dernière partie du siècle, affaibli par la faiblesse des rois qui n'avaient pas pu ou su commander. Ils avaient laissé les chefs de partis et les gouverneurs lever et commander les troupes sans tenir compte [8] de la volonté du roi. Ils avaient convoqué l'assemblée des États généraux, expédient auquel le gouvernement royal n'a jamais consenti en France que dans un moment de faiblesse. Les États avaient été réunis cinq fois de 1560 à 1593, sans autre effet que de fournir aux historiens quelques documents intéressants sur l'état du royaume.

L'autorité royale fut restaurée par l'action personnelle de Henri IV, mais en conservant le caractère personnel. Henri IV, qui a tenu un rôle brillant dans la tradition et la légende, n'a eu aucune action appréciable sur l'évolution de la nation. Il a rétabli la paix avec l'étranger, l'ordre dans le pays et l'équilibre dans les finances de l'État sans rien changer au régime. Il s'est fait obéir sans avoir supprimé aucune des forces de résistance, ni les princes, ni les gouverneurs, ni le parti calviniste. Ses projets pour enrichir le pays par la culture du mûrier, la fabrication de la soie, la création d'industries de luxe, sont restés à l'état de velléités. La lutte contre la maison d'Autriche, à laquelle il s'était bien préparé, a tourné court ; au moment de partir pour la guerre il a été assassiné par un catholique fanatique. Ce qui est resté de son règne, c'est l'annexion au domaine royal des pays enlevés au duc de Savoie (Bresse et Bugey), qui ont formé le département de l'Ain.

Gouvernement par le premier ministre. — Henri IV ne laissait qu'un fils enfant, et pendant un demi-siècle la France fut gouvernée non plus par le roi, mais par un ministre donnant des ordres en son nom. La veuve de Henri IV, Marie de Médicis, devenue régente au nom de son fils Louis XIII, était une Italienne ignorante et bornée qui laissa gouverner [9] à sa place un Italien, Concini, mari de sa femme de chambre. On vit alors combien la puissance royale dépendait de la personne qui l'exerçait. La régente, incapable de résister aux princes et aux grands, leur accorda des pensions et des gouvernements ; elle convoqua les États généraux, en 1614 ; ce fut leur dernière réunion jusqu'à la Révolution.

Louis XIII, devenu majeur, fit assassiner Concini, mais il n'essaya pas de gouverner ; il laissa gouverner à sa place un favori, son fauconnier, de Luynes, qu'il nomma connétable et qui emmena le jeune roi faire la guerre à ses sujets calvinistes. Les garanties accordées aux calvinistes par l'édit de Nantes les maintenaient à l'état d'un parti jouissant d'une indépendance inconciliable avec l'autorité absolue du roi. Ils conservaient leurs assemblées politiques et les places de sûreté dont ils choisissaient la garnison. De leur côté, les calvinistes se sentaient une minorité menacée par des ennemis puissants et mal défendue. La Cour ne donnait de faveurs et d'emplois qu'aux catholiques ; les familles de grands seigneurs qui avaient fait la force du parti s'étaient peu à peu converties ; il ne restait aux calvinistes que la famille bretonne des princes de Rohan.

Le gouvernement prit l'offensive en rétablissant les évêchés dans le pays calviniste de Béarn, les calvinistes résistèrent. Il en résulta une série de petites guerres dans le Midi. L'armée royale prit les petites places de sûreté ; mais elle était si faible qu'elle échoua devant toutes les villes, Nîmes, Montpellier, Montauban, que les gens du peuple et les pasteurs mirent en défense malgré les bourgeois.

L'autorité royale redevint forte quand elle fut [10] exercée par le cardinal de Richelieu, cadet de famille noble, devenu évêque, en conservant les allures et le train de maison d'un grand seigneur. Richelieu gouverna sous le titre nouveau de "principal ministre". Il acheva de détruire le parti "huguenot". Le dernier centre de résistance, La Rochelle, imprenable par terre, fut bloqué du côté de la mer et réduit par la famine. Puis un édit retira aux calvinistes leurs garanties en leur laissant la liberté de culte. Richelieu fut occupé surtout à se faire obéir par les grands et à combattre la maison d'Autriche. Les "grands", c'était la famille du roi, sa mère, sa femme Anne, fille du roi d'Espagne, son frère Gaston, qui semblait devoir succéder à Louis XIII, dont le fils ne naquit qu'en 1638 vers la fin du règne ; c'étaient les princes du sang (Condé), les quatre branches de la famille de Guise et les familles des anciens favoris, Montmorency, La Valette. Aucun d'eux ne contestait le devoir d'obéir au roi en personne, mais ils refusaient d'obéir à un sujet du roi, leur inférieur en dignité.

Les mécontents conspiraient pour se débarrasser de Richelieu soit en le faisant assassiner, soit en lui faisant perdre la faveur du roi. Il y eut même des révoltes ouvertes. Richelieu réprima l'opposition par des procès et des exécutions. "Il n'y a rien, disait-il, qui dissipe tant la cabale que la terreur". Il opérait en secret, ou par des procédés contraires à la coutume, sans tenir compte de l'opinion publique, guidé seulement par la "raison d'État", c'est-à-dire par ce qu'il considérait comme l'intérêt du royaume. Il travaillait surtout à habituer les Français à obéir non [11] plus seulement à la personne du roi, mais à l'autorité royale exercée par son ministre.

Son action sur l'évolution politique de la France paraît avoir été exagérée au xix° siècle. Il n'a pas supprimé la résistance des grands puisqu'elle s'est retrouvée aussi forte contre Mazarin. Il n'a pas détruit les organes de contrôle sur le gouvernement, car le contrôle ne fonctionnait déjà plus sous Henri IV. Il n'a pas créé le régime despotique, car il existait déjà. Tout au plus a-t-il affaibli l'esprit public en décourageant les classes supérieures de s'intéresser aux affaires publiques.

L'œuvre de Richelieu. — L'œuvre la plus durable de Richelieu fut la lutte contre la maison d'Autriche. Les deux branches de la famille, le roi d'Espagne et l'Empereur, chef de la branche allemande, alliés contre les princes protestants d'Allemagne, menaçaient d'établir leur domination sur l'Europe. Richelieu commença par soutenir leurs adversaires en Italie et fournir de l'argent au roi de Suède en guerre contre l'Empereur. Après la défaite de ses alliés allemands et suédois, il engagea la France dans la lutte, entreprise dangereuse en un temps où les frontières du royaume s'arrêtaient à la Picardie et à la Champagne. Il entra en guerre malgré la famille royale favorable à l'Espagne, malgré la Cour, malgré le clergé indigné de voir un cardinal soutenir des princes hérétiques contre les souverains chefs du parti catholique en Europe, malgré le peuple qui désirait rester en paix. L'offensive, prise en 1635 par les armées françaises formées de recrues inexpérimentées, échoua en Belgique, et sur la frontière de l'Est. L'année suivante, les armées ennemies envahirent la Picardie [12] et attaquèrent la Bourgogne. La mort du prince allemand chef de l'armée protestante, qui occupait l'Alsace, donna à la France l'occasion d'acheter ses troupes et de s'établir en Alsace. Mais Richelieu mourut avant d'avoir vu la défaite définitive de la maison d'Autriche.

En prenant le pouvoir, Richelieu avait annoncé de grandes réformes ; il voulait abolir la vénalité des offices, diminuer les dépenses, et les impôts. Mais la guerre exigea des sommes énormes ; pour se les procurer, Richelieu revint aux anciens expédients. Il créa et vendit des offices en très grande quantité. Il ajouta à la taille des impôts supplémentaires pour entretenir les troupes. Il créa même un impôt nouveau sur les ventes qui souleva des émeutes si violentes qu'il fallut l'abolir. Pour activer la rentrée des impôts, Richelieu fut amené à envoyer dans toutes les généralités du royaume des commissaires munis de pleins pouvoirs qu'on appelait "intendants de justice, police et finances".

Le gouvernement de Mazarin. — À la mort de Louis XIII (1643), le pouvoir passa à sa veuve Anne d'Autriche, régente au nom de son fils Louis XIV encore enfant. Elle laissa gouverner à sa place le cardinal Mazarin, Italien naturalisé français, entré au service du roi et devenu l'homme de confiance de Richelieu ; il reçut le titre de "chef du conseil de la reine". Mazarin acheva l'œuvre de Richelieu. Les victoires des armées françaises, commandées par les jeunes princes, Turenne et Condé, aux Pays-Bas et en Allemagne, combinées avec les victoires des généraux suédois, mirent fin à la guerre de Trente ans en obligeant l'Empereur à accepter les traités de [13] Westphalie (1648) par lesquels il reconnut l'indépendance pratique des princes d'Allema-gne et céda au roi de France tout ce qu'il possédait en Alsace. La défaite de l'Espagne fut retardée de dix ans par la guerre civile ; elle fut achevée avec l'aide d'une armée anglaise et consacrée par le traité des Pyrénées en 1658 qui céda au roi de France l'Artois et le Roussillon.

Mazarin, ayant constamment besoin d'argent pour la guerre, se faisait faire des avances par les financiers en leur abandonnant en échange la levée des impôts et la perception des revenus du roi. Ces traitants en tiraient de gros bénéfices ; ils étalaient un luxe de parvenus et se faisaient construire à Paris des hôtels magnifiques, ce qui excitait la jalousie des nobles de robe et irritait la population. Comme les provinces étaient épuisées par les impôts, le gouvernement essaya de tirer de l'argent du peuple de Paris qui, jusque-là, avait été ménagé. Il créa successivement plusieurs taxes qui atteignaient les bourgeois et les membres du Parlement. L'irritation de plus en plus vive contre Mazarin et les "traitants" aboutit à une révolte surnommée la Fronde ; elle prit la forme d'une série de petites guerres civiles dont l'ensemble dura quatre ans.

La Fronde. — La Fronde commença quand Mazarin fit arrêter un conseiller au Parlement, aimé du peuple ; elle prit la forme d'une émeute et de barricades dans Paris. Elle continua par la révolte des princes et des grands seigneurs dans les provinces dont ils étaient gouverneurs. Mazarin eut à lutter contre quatre espèces d'adversaires : la population parisienne, le Parlement de Paris, les grands irrités [14] d'être tenus à l'écart du gouvernement, les armées venues d'Allemagne où la guerre de Trente ans venait de cesser.

Il n'y avait dans Paris aucune force armée pour résister à l'émeute. C'était le temps où le Parlement anglais avait vaincu le roi d'Angleterre et le Parlement de Paris se sentait encouragé par l'exemple d'un corps qui portait le même nom que lui (bien que leur fonction fût toute différente).

Le prince de Condé, qui d'abord avait combattu pour la Cour, se tourna contre Mazarin et fit révolter les provinces dont ses amis où lui étaient gouverneurs, et il fut un moment, en 1652, maître de Paris. Mazarin fut deux fois obligé de sortir de France. Mais il utilisa les rivalités entre les grands pour les opposer les uns aux autres et, quand les bourgeois furent fatigués de ces désordres, il revint à Paris et gouverna en maître absolu jusqu'à sa mort au nom de Louis XIV devenu majeur. Personne n'essayait plus de lui résister ; il avait obtenu l'obéissance non plus seulement aux ordres personnels du roi, mais à l'autorité royale exercée par un simple délégué du roi. Le pouvoir n'avait plus besoin pour être effectif de la personne du roi ; la monarchie absolue était devenue impersonnelle.

Gallicanisme et jansénisme. — La ferveur religieuse, [15] ranimée par la réorganisation de l'Église traditionnelle en concurrence avec le calvinisme, se propagea dès la fin du XVIe siècle dans la masse de la nation restée catholique ; mais, sous l'action de sentiments différents, elle inspira des doctrines et des pratiques différentes.

Le gallicanisme fut la forme politique du catholicisme. Pendant la lutte contre le roi, les partisans de la Ligue avaient repris la doctrine adoptée au XIIIe siècle par les Papes que le Pape a le pouvoir de déposer un roi ennemi de l'Église ou hérétique, et de délier ses sujets de leur serment de fidélité . Un Jésuite espagnol Mariana et un cardinal italien Bellarmin l'exposèrent dans des livres qui furent condamnés par le Parlement. Le Tiers état, aux États généraux de 1614, supplia le roi de déclarer "qu'aucune puissance spirituelle ou temporelle n'a aucun droit sur son royaume pour en priver les personnes sacrées de nos rois, ni dispenser leurs sujets de la fidélité et obéissance". La doctrine du pouvoir du Pape sur le roi, exposée dans un livre italien approuvé par le général des Jésuites en 1625, fut condamnée par les théologiens des universités françaises. L'indépendance absolue du roi de France envers le Saint-Siège resta le fondement de ce qu'on appelait [16] "les libertés de l'Église gallicane". On en tirait la conséquence que le roi avait seul le pouvoir de régler les "affaires temporelles" du clergé français, c'est-à-dire ses domaines, ses revenus, sa police. Ce fut jusqu'à la Révolution la doctrine officielle du gouvernement et de tous les Parlements mais elle ne fut acceptée ni du Pape ni des jésuites. Les évêques évitèrent de se prononcer nettement car, suivant la remarque de Bossuet, ils n'entendaient pas ces libertés "de la même manière que les magistrats."

Le jansénisme a laissé dans le monde des lettres un souvenir durable parce qu'il eut pour adeptes des écrivains célèbres ; mais il ne fut qu'une petite secte constituée surtout par la communauté des religieuses de Port-Royal, transférée à Paris et dont le couvent abandonné devint la maison de retraite des "solitaires" de Port-Royal-des-Champs, célèbres par leur austérité. La doctrine janséniste sur la justification par la grâce de Dieu et la prédestination avait été tirée par un évêque belge, Jansen, des livres de saint Augustin qui lui-même l'avait trouvée dans saint Paul. Elle différait peu de celle de Calvin et aboutissait, comme le calvinisme, à une morale ascétique et à un genre de vie sévère. Les Jésuites la firent condamner comme hérésie par le Pape ; mais Pascal, devenu janséniste, la rendit populaire en tournant en déri-sion la morale indulgente des casuistes jésuites. Les jansénistes furent protégés par les ennemis des jésuites, surtout par les gallicans. Le gouvernement essaya longtemps de rester neutre en interdisant aux deux partis de continuer leur polémique.

La renaissance du catholicisme. — Ni le gallicanisme [17] politique, ni le jansénisme théologique ne pénétrèrent dans la masse du peuple ; c'est par des procédés plus populaires que fut ranimé le sentiment religieux des fidèles. La lutte contre les calvinistes avait amené le clergé à envoyer des missions de prêtres prêcher jusque dans les campagnes. Le sermon et le catéchisme des enfants répandaient l'instruction religieuse dans toute la population. Les laïques eux-mêmes s'intéressaient aux discussions sur la doctrine. Le XVIIe siècle a été en France le grand siècle de la théologie, elle a pénétré alors jusque dans la littérature profane.

En même temps deux reines, d'origine étrangère, Marie de Médicis et Anne d'Autriche introduisaient à la Cour des habitudes de dévotion, apportées d'Italie ou d'Espagne. Le catholicisme romain devenait la religion nationale de la France.

Cette transformation de la vie religieuse ne fut pas l'œuvre de l'autorité ecclésiastique. Les prélats en grande majorité étaient des hommes de grande famille et vivaient à la Cour loin de leur diocèse ; les curés des plus riches paroisses se faisaient remplacer par un vicaire. Les séminaires, malgré les prescriptions du Concile de Trente, n'avaient été créés presque dans aucun diocèse, le Tiers état en 1614 en réclamait en vain la création. Paris même n'en avait pas, Saint-Sulpice ne commença que vers le milieu du XVIIe siècle.

Ce furent des religieux ou des prêtres réunis en congrégations qui firent l'éducation catholique des laïques. La Compagnie de Jésus y prit une grande part, et fut soutenue par la famille royale. Henri IV, dès 1602, avait pris pour confesseur un Jésuite, [18] les deux reines furent dévouées à la Compagnie et Richelieu n'osa pas la combattre. Elle acquit une influence de plus en plus grande sur la société par ses collèges où les familles nobles ou riches faisaient élever leurs fils. À cette renaissance participèrent les anciens ordres religieux qui venaient d'être réformés, Franciscains, Dominicains, Augustins, Carmes, Prémontrés et surtout les congrégations fondées depuis la fin du XVIe siècle dont les membres ne prononçaient pas de vœux perpétuels et ne portaient que la soutane. Les plus actifs furent les Oratoriens fondés pour former des prêtres instruits, les Lazaristes employés aux missions, les Eudistes et plus tard les maisons qui tinrent à Paris le rôle de séminaires, Saint-Nicolas-du-Chardonnet et Saint-Sulpice.

La ferveur religieuse inspira aussi la création de congrégations de femmes qui eurent une action profonde et durable. Elles naquirent de la collaboration entre les religieux et des femmes pieuses, la plupart sorties de familles de magistrats. Mme Accarie, d'accord avec le cardinal de Bérulle, fonda en France un "Carmel" imité de l'Espagne. Mme de Sainte-Beuve, soutenue par les Jésuites, fonda sur un modèle italien le couvent des "Ursulines" pour l'éducation des petites filles. Mme de Chantai créa, en collaboration avec l'évêque saint François de Sales, l'ordre des "Visitandines", dont les couvents devinrent les établissements d'enseignements des filles de bonnes familles par toute la France. Un prêtre, saint Vincent de Paul, célèbre par sa charité envers les malades, les pauvres, les enfants abandonnés, fonda la congréga-tion des "Filles de la Charité" qui, en se consacrant surtout au soin des malades, devint, [19] sous le nom de "sœurs de Saint Vincent de Paul", la plus populaire de toute les communautés religieuses .

L'âme de ces fondations était d'ordinaire une sainte femme qui avait reçu ce qu'en langage religieux on appelait "des grâces spéciales" ; elle se mettait sous la direction d'un religieux, mais elle apportait l'ardeur de sentiment qui rendait la fondation vivante. Sa ferveur, exaltée par les pratiques de dévotion, la transportait dans un état d'extase mystique où elle ressentait l'impression d'une présence divine et d'une communication directe avec Dieu. Au sortir de ces élans, elle retrouvait son sens pratique féminin pour diriger habilement les affaires de la communauté.

Le clergé n'encourageait pas la lecture de l'Écriture sainte. La piété des femmes se nourrissait de la lecture des nouveaux livres de dévotion, composés pour les fidèles catholiques, surtout les œuvres de saint François de Sales. Elle s'exaltait par la pratique de l’oraison prolongée, méditation sur des sujets religieux qui atteignait parfois à l'extase. Les femmes firent pénétrer alors dans la vie religieuse de la France des élans d'amour qui donnèrent au catholicisme français une allure douce et tendre, plus conforme que l'austérité du moyen âge à l'instinct naturel des âmes simples.

La piété des hommes resta plus dure ; elle n'abandonna pas entièrement les anciens procédés de mortification, le jeûne, le cilice et même la flagellation (appelée discipline) ; certains directeurs les maintinrent même dans l'usage des couvents de religieuses. Des catholiques zélés formèrent une association secrète, [20] "la Compagnie du saint Sacrement", dont saint Vincent de Paul fut membre. Les affiliés s'adonnaient à des œuvres de charité en faveur des misérables, ils distribuaient des aumônes, ils visitaient les malades, les infirmes, les détenus des prisons. Ils s'appliquaient aussi à imposer les règles de la religion et de la morale catholique, à empêcher les duels, les blasphèmes, le travail du dimanche, la consommation de la viande en temps défendu, l'inconduite des femmes ; ils dénonçaient les coupables aux autorités et travaillaient à les faire punir. La Compagnie se fit ainsi des ennemis qui la surnommèrent "la cabale des dévots" ; Molière, animé contre elle d'une rancune personnelle, la mit en scène dans Tartufe.

Sorciers et possédées. — La renaissance de la dévotion religieuse s'accompagna d'une recrudescence de la crainte du Diable et des maléfices des sorciers. Dès la fin du Moyen âge, on supposait qu'à l'exemple des hérétiques, les sorciers des deux sexes se réunissaient dans des assemblées appelées du nom juif de sabbat et qu'ils y adoraient le Diable par une cérémonie sacrilège. En 1484, le Pape, assimilant les sorciers aux hérétiques avait ordonné de les condamner au feu et un inquisiteur, expérimenté dans ce genre de procès, avait composé un manuel pour guider les juges chargés d'interroger les sorciers. C'est par la torture qu'on faisait avouer aux sorcières leurs relations avec le Diable et leur assistance à ces assemblées imaginaires. Le XVIIe siècle fut en France comme en Europe, en pays protestants comme en pays catholiques, le temps des grands procès de sorcellerie et des exécutions en masse de sorcières. La confidente de la reine Marie de Médicis, Léonora [21] Galilaï, fut condamnée à mort comme sorcière par le Parlement de Paris.

Ce fut le temps où les crises nerveuses étaient attribuées à des démons en possession du corps de la malade qui lui faisaient faire des mouvements désordonnés et dire des paroles scandaleuses. Le clergé venait en cérémonie, parfois devant une assistance nombreuse, exorciser les possédées pour expulser de leurs corps les démons. (Des exemples fameux furent les religieuses de Louviers et de Loudun).

Transformation des mœurs. — Vers la fin du XVIe siècle com-mença une transformation profonde dans le genre de vie des classes privilégiées. La coutume permanente, fixée par la tradition, fut remplacée par la mode temporaire que la haute société adoptait pour se distinguer de la masse du peuple. La mode transforma l'habitation, le costume, les divertissements, les usages des repas, les règles de la politesse.

Les châteaux cessèrent d'être des forteresses ; ils devinrent des maisons de plaisance à la campagne ; leurs fossés étaient comblés et leurs tours transformées en ornements. Les familles riches avaient en outre dans la ville un hôtel où elles passaient une partie de l'année. Les divertissements devinrent moins guerriers, le tournoi fut remplacé par le carrousel, jeu d'adresse à cheval, venu d'Italie. Le jeu de combat prit la forme de l'escrime à l'épée, d'origine italienne, transformée en France.

Il serait trop long de décrire les formes successives de l'habille-ment, car la mode a varié souvent en des sens divers. Dans l'ensemble, le vêtement des dames s'est compliqué ; il a pris des formes raides, [22] d'une ampleur parfois démesurée, surtout en se combinant parfois avec le col et la jupe. Le vêtement des hommes de Cour tantôt a été collant au XVIe siècle, tantôt a eu l'allure dégagée et martiale du costume Louis XIII.

Dès le XVIe siècle, il existait déjà en France une grande variété de danses populaires, il s'est introduit à la Cour un grand nombre de danses venues de divers pays étrangers, la plupart lentes et majestueuses, le cavalier et la dame se tenant par la main. Ce qui changea surtout, ce furent les manières. Jusque-là, à table, les Français de toutes conditions ne savaient se servir que de cuillères et de couteaux ; chacun plongeait la cuillère dans la soupière et prenait la viande dans le plat avec les mains, pour la couper. Au XVIIe siècle, les nobles et les riches bourgeois cessèrent de manger comme les paysans. Ils adoptèrent l'usage italien de la fourchette, et l'habitude s'établit de donner à chaque convive une assiette pour y verser la soupe et y déposer la viande et de mettre à sa disposition un verre ou un gobelet placé sur un buffet. Les heures des repas qui restaient presque immuables à la campagne, déjeuner au lever, dîner à dix heures, souper à cinq, tendirent à Paris à reculer d'heure en heure. Ainsi commença l'évolution qui devait au XIXe siècle amener le déjeuner à midi, le dîner à sept heures du soir, et le souper jusque dans la nuit. Dans les campagnes [23] où les usages changeaient plus lentement, le nom de dîner est resté au repas de midi.

Un nouveau code de politesse, qui se propage dans toute la haute société, règle la façon de saluer, de recevoir un hôte, de placer les convives autour de la table, d'écrire une lettre, d'employer les formules de salutation suivant la qualité du destinataire. Le rang assigné à chacun dans une réception est fixé par un ordre de préséance observé strictement : car chacun est attentif à maintenir son rang et les querelles de préséance sont fréquentes. Cette politesse ne comporte pas la propreté, bien que l'usage du mouchoir commence au XVIIe siècle. Les bains chauds ont cessé depuis la suppression des étuves à la fin du Moyen âge et les ustensiles destinés à laver la figure et les mains resteront jusqu'à la fin du XVIIIe siècle d'une petitesse inquiétante. Rien n'est aménagé dans les villes pour évacuer les ordures ; dans les mai-sons les termes même de "commodités" et "lieux d'aisance" indiquent que l'usage en est regardé comme un luxe, l'emploi de l'eau y est inconnu. La saleté repoussante des rues oblige les dames en visite à se faire transporter en carrosse ou en chaise à porteurs.

Transformation du langage. — En même temps que les manières, le goût littéraire et le langage se transformaient. Dès la fin des guerres de religion avaient paru des "romans d'éducation" dont les auteurs, nobles de naissance, se donnaient pour tâche d'élever le sentiment et de former les mœurs des gentilshommes. Le thème principal en était l'amour, comme dans le roman chevaleresque ; mais au lieu de se porter sur la dame mariée, il prenait pour [24] objet la jeune demoiselle, avec la perspective du mariage. Puis L'Astrée (publié de 1610 à 1627), roman d'amour platonique, placé dans un décor de bergerie à la mode italienne, devint et resta pendant un demi-siècle la lecture favorite de toute la haute société et mit à la mode les sentiments tendres et la galanterie envers les dames. L'amour fut désormais en France le sujet inévitable des romans et du théâtre, tragédie ou comédie.

La vie mondaine se transforma alors, en partie sur le modèle de l'Italie et sous l'action d'une Française italienne par sa mère, la marquise de Rambouillet, qui recevait chez elle à Paris des écrivains et des hommes de Cour. Elle s'efforça d'améliorer les manières et le langage des nobles qui, même à la Cour, conservaient souvent l'habitude du parler incorrect et des plaisanteries grossières des hommes de guerre. L'hôtel de Rambouillet fut pendant plus de trente ans, le centre d'une société raffinée où la conversation devint un plaisir délicat et une école de l'esprit français. On y apprit à analyser les sentiments qui dirigeaient les relations sociales, surtout ceux de l'amour, à préciser le sens des mots qui les désignent, à en distinguer les nuances et à choisir les formes de langage les plus délicates et les plus agréables.

Cette discipline se forma sous la direction de dames soucieuses de plaire, mais attentives à faire respecter les convenances, et à donner à leur cercle une allure distinguée, elles-mêmes se donnaient le nom de précieuses. Elles donnèrent à la conversation un ton conforme à leurs goûts et à leurs connaissances. Comme elles ignoraient le latin et ne s'intéressaient [25] pas aux arts pratiques, elles en écartèrent tout ce qui sentait l'école ou le métier, les formes pédantes, les citations latines et les termes techniques. Elles y apportèrent l'aptitude naturelle à l'observation psychologique, la finesse d'esprit, l'aisance de la parole ; elles firent de la galanterie le sujet habituel de la conversation et de la littérature. Ainsi fut définitivement créé l'art essentiellement français de la conversation.

Les hommes de lettres aidèrent les dames à faire de la langue française un instrument adapté aux besoins de l'esprit mondain. L'Académie française, réunion de gens du monde et d'écrivains, constituée par Richelieu en corps officiel, se donna pour mission de nettoyer la langue des mots étrangers et des expressions provinciales introduites par les nobles de province, surtout les Gascons, et de fixer l'usage par des règles. C'est dans cet esprit qu'elle entreprit de composer le Dictionnaire de la langue française.

Ce travail s'inspira des idées de Malherbe, admiré comme le ré-formateur de la poésie, et des Remarques sur la langue française d'un grammairien amateur, Vaugelas. Il s'agissait d'épurer la langue en la réduisant aux mots purement français, intelligibles aux femmes et au peuple. On chercha le vrai français dans le parler du peuple de Paris, mais en tenant compte de "l'usage de la Cour et de l'exemple des bons auteurs". On fixa ainsi dans une forme durable une langue conforme à la tradition du temps où s'était créé, au Moyen âge, le français populaire et du pays même où il s'était créé. En remontant à son origine populaire et en se rendant indé-pendant du latin, le français échappait à la pédanterie, inséparable [26] de la culture latine du Moyen âge. Il devenait le français littéraire, langue de la culture moderne de la France, indigène à Paris seulement. Dans toutes les autres régions de la France il resta une langue importée et il a continué à y être parlé avec un accent provincial qui provient de la persistance inconsciente des habitudes locales de prononciation. Mais il était doué d'un tel prestige qu'il a fini par réduire tous les dialectes indigènes au rang de patois. C'était une langue claire, précise, alerte, élégante, apte à exprimer les idées abstraites et les nuances de l'analyse psychologique, plus faite pour la prose que pour la poésie ; elle possédait déjà les qualités qui allaient bientôt assurer son succès à l'étranger et la préparer au rôle de langue internationale.

Transformation de la littérature. — La tradition populaire se continuait aussi dans le théâtre, plus dépendant que les autres genres littéraires du goût du public. La tragédie et la comédie françaises, malgré leurs noms antiques, n'ont pas pour origine les imitations de l'antique tentées par les poètes de la Renaissance. La tragédie est sortie des mystères populaires, composés sur des sujets religieux tirés de l'histoire sainte, joués par les "Confères de la Passion". La tradition en avait été conservée par la troupe des comédiens qui leur succéda et qui jouait à l'Hôtel de Bourgogne ; c'est pour ce théâtre que Hardy, le précurseur de Corneille, composa ses pièces. La comédie, quand elle a cessé de traduire des pièces italiennes ou espagnoles, est partie de la farce populaire ancienne qui continuait à se jouer à la foire de Saint-Germain ; l'influence en est visible sur les premières œuvres de Molière.

[27]

Le sentiment qui a guidé cette évolution est le besoin de travailler suivant une méthode satisfaisante pour la raison, en limitant la fantaisie individuelle par des règles assez fermes pour maintenir un ordre accepté de tous. Mais ces amants de la règle conservaient l'amour de la vie, ils aimaient la sincérité des sentiments et les mouvements spontanés de la pensée. Ils voulaient concilier la règle qu'ils appelaient la raison avec la vie qu'ils appelaient la nature. Cet équilibre entre deux tendances opposées, le goût de l'ordre et le goût de la vie, a fait l'originalité de la littérature française dite classique.

Cet esprit inspirait déjà les grands écrivains du temps de Richelieu et de Mazarin : Malherbe, Corneille, Descartes, Pascal, la Rochefoucauld. Il allait diriger aussi les auteurs dont la pensée était formée avant 1661, bien que leurs chefs-d'œuvre n'aient paru que sous le règne personnel de Louis XIV, Molière, Racine, Boileau, La Fontaine, Bossuet, ceux qui devaient bientôt affranchir la littérature française de l'imitation des étrangers, de l'enflure espagnole et de l'affectation italienne et la ramener à sa tradition de simplicité en lui donnant expressément pour règle d'obéir à la "raison" et de suivre la "nature".

La floraison de créations originales pendant les deux premiers tiers du XVIIe siècle dans la religion, les manières, la langue, la littérature, présente deux traits frappants, caractéristiques de la vie française.

1°. — Toutes les nouveautés, même quand l'initiative en a été prise en province, viennent se concentrer à Paris, et c'est de là que, par une imitation volontaire, elles se répandent dans toute la France ;

2°. — Le travail de création se fait sous l'influence [28] ou même avec la collaboration des femmes, plus exactement des dames ; elles y apportent la fraîcheur d'impression spontanée, indispensable à toute œuvre vivante et l'élégance naturelle qui va devenir la marque des productions françaises.

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Histoire sincère de la nation française.

Tome second


Chapitre II

LE RÈGNE PERSONNEL DE LOUIS XIV

Caractère du règne. — La mort de Mazarin mit fin au gouvernement par premier ministre. Louis XIV prit le pouvoir et l'exerça en personne pendant cinquante-cinq ans jusqu'à la fin de sa vie, en 1715. La France tint alors pendant un quart de siècle le premier rôle en Europe par sa puissance matérielle et par l'éclat de sa littérature. La gloire en rejaillit sur le roi surnommé Louis le Grand, et plus tard Voltaire, en créant l'expression de "Siècle de Louis XIV", donna l'impression que cette grandeur était l'œuvre personnelle du roi. Ce pendant, quand on passe en revue les hommes qui, à différents titres, ont illustré la France au XVIIe siècle, on constate qu'en 1661, la plupart, Malherbe, Descartes, Corneille, la Rochefoucauld, Pascal, Poussin, Claude Lorrain, Condé, Turenne, avaient fait leur œuvre et que les autres, Molière, La Fontaine, Racine, Boileau, Bossuet, étaient déjà des hommes formés. Les génies se sont épanouis dès les premiers temps du règne, ils existaient avant lui.

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L'évolution politique de la nation française sous le règne personnel de Louis XIV consista non à innover, mais seulement à stabiliser les innovations antérieures. Mazarin laissait à Louis XIV une nation docile, des grands domestiqués, un Parlement maté ; il lui léguait un personnel expérimenté, habitué à administrer. La Monarchie absolue était achevée au point que les agents donnant un ordre au nom du roi étaient obéis comme le roi lui-même. C'était un gouvernement impersonnel, opérant en secret et arbitrairement ; il disposait d'une prison royale, la Bastille, où il faisait enfermer et détenir indéfiniment sans jugement quiconque lui déplaisait. Il était défendu, sous des peines sévères, non seulement de rien imprimer sans autorisation, mais même d'exprimer en conversation particulière un blâme sur les actes du gouvernement.

Louis XIV s'imposa la règle de travailler en personne pour faire ce qu'il appelait le "métier de roi". Il opérait sans tenir compte des grands personnages du royaume, seigneurs et prélats. Il réunissait dans son cabinet trois ou quatre ministres de confiance et, sur les rapports qu'ils lui faisaient, décidait seul toutes les affaires importantes du gouvernement. Comme ces ministres étaient des hommes d'origine bourgeoise, Louis XIV s'imaginait avoir en eux de [31] simples commis, instruments de sa volonté. En fait, comme ils avaient l'expérience des affaires et la connaissance du détail, ils savaient suggérer au roi les décisions qu'ils désiraient lui faire prendre. L'œuvre du gouvernement personnel de Louis XIV fut donc en grande partie, pendant un quart de siècle, l'œuvre des ministres formés par Mazarin, Le Tellier et son fils Louvois pour les affaires militaires, de Lionne et Pomponne pour les affaires étrangères, Colbert pour les finances, la marine et la vie économique. Après leur mort, leurs fils et leurs neveux leur succédèrent dans la faveur du roi ; mais leur influence fut faible et ils furent réduits à assister aux désastres de la seconde moitié du règne.

Le plus actif de tous, Colbert, pour qui fut créée la fonction nouvelle de contrôleur général des finances, y joignit deux charges de secrétaire d'État, de façon à réunir toutes les affaires intérieures. Dans les finances, son action fut éphémère ; il ne changea rien au régime fiscal ni aux usages en matière de dépenses. Ses essais pour alléger la charge de l'impôt restèrent vains et les dépenses de la guerre l'obligèrent à créer des taxes qui soulevèrent des révoltes, surtout en Bretagne.

En ce temps où les ministres et les agents du gouvernement étaient tous des hommes de robe, étrangers ou indifférents aux affaires commerciales, Colbert seul sortait d'une famille de négociants, il était fils d'un drapier de Reims, il s'intéressa surtout au commerce et à l'industrie. Son action a été définie (par Lavisse) d'un terme heureux, non pas l'œuvre mais l'offre de Colbert, ce que Colbert offrit au roi pour accroître la richesse du royaume. Colbert [32] n'apportait aucune idée nouvelle ; il proposait d'employer les procédés appliqués ou recommandés depuis plus d'un siècle. Il écrivait : '"'On demeurera facilement d'accord de ce principe qu'il n'y a que l'abondance d'argent dans un État qui fasse la différence de sa grandeur et de sa puissance". Il a dit : "On ne peut augmenter l'argent qu'en même temps l'on n'en ôte la même quantité aux États voisins". Il s'agissait pour lui de retenir le plus possible l'argent dans le royaume ; il voulait donc décourager l'exportation des produits étrangers et le commerce maritime des étrangers, surtout des Hollandais, et encourager la fabrication en France des articles industriels. C'est pourquoi il élevait les tarifs de douane sur les produits industriels étrangers et mettait des droits élevés sur l'entrée des navires étrangers dans les ports français. Pour satisfaire la clientèle ancienne de la France dans les pays du Levant, habituée à des modèles d'étoffes invariables, il remettait en vigueur les anciens règlements qui prescrivaient pour chaque étoffe une longueur, une largeur, une qualité uniformes. Pour faciliter le commerce dans les pays lointains, il créa, sur le modèle de la Hollande, des compagnies de commerce pourvues du monopole dans une région ; toutes firent faillite, il n'en resta qu'un embryon d'où sortit la Compagnie des Indes orientales.

L'offre de Colbert ne fut acceptée ni de Louis XIV, qui s'intéressait peu à la fabrique, ni de la bourgeoisie française, qui n'aimait pas risquer son argent dans des entreprises et préférait l'employer sûrement à acheter des offices. Les entreprises de Colbert, fabriques privilégiées pourvues d'un monopole, [33] manufactures royales aux frais de l'État, primes à des industriels, établissement d'artisans étrangers, ne laissèrent que des vestiges, les tapisseries des Gobelins et de Beauvais, les glaces de Saint-Gobain, les dentelles de Chantilly et d'Alençon. Créées surtout pour retenir l'argent en France, elles s'étaient portées sur les industries de luxe, soieries, draperie fine, dentelle, tapisseries, verreries, porcelaine, celles qui s'adaptaient le mieux aux aptitudes artistiques et au goût du travail individuel de l'artisan français.

Chargé de la marine de guerre, Colbert essaya en vain de relever les galères de la Méditerranée ; son action fut plus durable sur la marine à voiles de l'Océan. Il lui procura des équipages en imposant le service obligatoire à tous les marins et pêcheurs des côtes; ils furent tous inscrits et divisés en classes pour être prêts à répondre à l'appel. Ce régime d'inscription maritime s'est conservé sous son ancien nom, ainsi que le trésor des invalides de la marine, la plus ancienne caisse de retraites de France.

L'armée. — Le Tellier et son fils Louvois, chargés des affaires militaires, conservèrent les principes du régime établi, à l'imitation des armées étrangères, pendant la guerre de Trente ans. En matière d'art militaire les créations modernes n'avaient pas eu leur origine en France. L'infanterie avait été créée par les Espagnols et les Hollandais, la cavalerie par les Allemands, le génie militaire par les Hollandais.

Les grades d'officiers restèrent des commissions révocables données par le roi, parfois seulement pour la durée de la guerre. Ils ne devinrent jamais, comme les offices civils, des charges légalement vénales, mais en pratique le titulaire se démettait de sa commission [34] moyennant une somme payée par son successeur. Cependant les grades nouveaux de lieutenant-colonel, lieutenant (de capitaine), enseigne, pouvaient être donnés gratuitement à des officiers pauvres et c'étaient souvent eux qui faisaient le service réel, à la place des titulaires.

La levée d'un régiment ou d'une compagnie restait une entreprise privée, faite par le capitaine au moyen de racoleurs qui enrôlaient des volontaires de toutes nations, en sorte que les soldats se recrutaient dans la partie la plus misérable du peuple. Le roi donnait aux chefs la solde et faisait vérifier l'effectif des compagnies par des revues souvent illusoires, car les hommes manquants étaient remplacés au jour de la revue par des figurants, appelés "les passe-volants".

L'action du ministre consista à mettre de l'ordre dans ces pratiques, à payer la solde régulièrement, à exiger des officiers la présence à leur corps, à leur faire observer les règlements, à rendre le contrôle des revues plus efficace. L'œuvre personnelle de Le Tellier et Louvois fut de fournir à l'armée les casernes, les magasins, les approvisionnements en vivres et en fourrages qui la mirent en état d'entrer en campagne dès le printemps et d'opérer avec ses ressources propres sans avoir besoin de vivre sur le pays. Alors aussi s'établit l'usage de faire faire l'exercice aux soldats en temps de paix comme en Hollande et de donner un uniforme aux soldats d'un même régiment.

L'armée s'accrut rapidement en nombre ; dès 1672 elle était portée à cent vingt mille hommes, et dans la guerre commencée en 1690 le total des effectifs [35] dépassa trois cent mille. L'infanterie en forma la plus grande partie, bien que jusqu'à la fin du siècle la cavalerie légère ait continué à jouer un rôle décisif dans les batailles.

Les progrès de l'art militaire, venus de l'étranger, transformèrent profondément l'armement et la composition des armées. Les gendarmes revêtus de l'armure avaient disparu ; la cavalerie se composait surtout de corps légers combattant avec le sabre et la carabine, et d'une espèce nouvelle de soldats, les dragons, fantassins montés aptes à combattre à pied ou à cheval. L'infanterie qui, à la fin de la guerre de Trente ans, consistait encore en piquiers et en mousquetaires, avait abandonné peu à peu la pique et le mousquet à mèche ; elle combattait avec le fusil à pierre et l'épée, qui fut remplacée par la baïonnette. La France fut lente à adopter les armes nouvelles, la grenade, le fusil ; Louis XIV ne voulut longtemps tolérer que quatre fusiliers par compagnie. Ce ne fut qu'à la fin du siècle que les fantassins français furent armés du fusil et de la baïonnette à douille qui se sont conservés jusqu'à nos jours.

Louis XIV et Louvois ne s'intéressaient guère aux manœuvres stratégiques ; leur préférence allait à la guerre de sièges, mise à la mode par les Hollandais. Les batailles étaient livrées surtout pour faciliter ou faire lever le siège d'une place. L'art des fortifications devint une partie essentielle de la guerre. L'ingénieur Vauban fut chargé par Louvois de diriger le corps nouveau d'ingénieurs militaires, origine du corps du génie militaire. Il perfectionna les procédés pratiqués déjà dans les armées ottomane et hollandaise [36] en achevant la révolution qui bouleversa le système des forti-fications employé dans le monde entier depuis l'antiquité. Les fortifications "dominantes", formées de remparts en pierre élevés ne pouvaient plus résister à l'artillerie ; elles furent remplacées par les fortifications rasantes, surnommées "à la Vauban" ; le rempart en pierres défendu par un large fossé fut caché entièrement par la contrescarpe en pente douce et fut recouvert d'une épaisse couche de terre où les boulets venaient s'amortir.

Le conseil d'État et les intendants. — Pour le détail de l'administration du royaume, Louis XIV avait conservé quelques corps appelés conseils, composés de gens de robe. Le seul qui ait laissé une trace durable dans le régime de la France était le Conseil d'État, chargé à la fois de préparer les ordonnances royales et les règlements et de juger les procès entre les particuliers et l'État. Il a subsisté jusqu'à maintenant avec les mêmes attributions ; il reste le tribunal suprême de la justice administrative, opérant suivant une procédure beaucoup plus expéditive que celle des tribunaux ordinaires. Cette forme de justice, création française, opposée à la tradition des pays anglais, a servi de modèle à presque tous les pays du continent.

Dans l'intérieur du royaume, le pouvoir du roi était exercé en fait par les "intendants de justice, police, finances". Il y en avait depuis Mazarin un à demeure dans chaque généralité (en Bretagne depuis 1694). L'intendant n'avait pas d'office ; il opérait en vertu d'une commission donnée par le roi et révocable à sa volonté.

Le pouvoir presque illimité de l'intendant était [37] un correctif à la vénalité des offices. Les possesseurs d'offices, dans chacun des pays de France, étaient les bourgeois riches de ce pays. Ils avaient acheté leur office pour acquérir un rang dans la société et ne se comportaient pas comme un fonctionnaire qui se sent obligé de remplir la fonction pour laquelle il est payé. Ils se sentaient les notables de leur ville plutôt que les délégués du gouvernement. Le roi ne pouvait compter sur eux ni pour exécuter exactement ses ordres, ni pour l'informer sincèrement de ce qui se passait dans le pays. Les intendants, placés sous la direction du contrôleur général des finances, étaient envoyés pour contrôler les officiers ; ils avaient le pouvoir de faire à leur place toutes les opérations de justice et de finances. Chacun devenait, dans sa généralité, le chef de toute l'administration, le personnage le plus puissant du pays.

Les villes conservaient leur conseil et leurs magistrats qui portaient encore les anciens titres d'échevins, jurats, maires ; mais ils n'avaient plus de pouvoir réel. Les villes n'avaient plus de ressources suffisantes pour couvrir leurs dépenses, la plupart avaient contracté des emprunts qu'elles ne pouvaient rembourser. Les intendants furent chargés de liquider leurs dettes et de surveiller la gestion de leurs finances. Ainsi s'établit le régime de la tutelle administrative, devenu un trait permanent de l'administration française ; toute décision prise par l'autorité municipale doit être soumise à l'approbation du délégué du gouvernement.

Transformation de la Cour. — Depuis près d'un siècle, la famille royale résidait ordinairement à Paris, au Louvre, ou au Palais-Royal ; c'est là qu'elle [38] tenait sa Cour où se réunissaient les personnages les plus importants du royaume. Louis XIV n'aimait pas Paris qui lui rappelait le souvenir des révoltes de la Fronde ; il fit bâtir un palais à Versailles où il fixa sa résidence et il y attira la noblesse de toute la France en réservant ses faveurs à ceux qui y venaient lui "faire leur cour". Jusqu'alors la Cour de France avait gardé, sous tous les rois, une allure franche et gaie ; les seigneurs et les dames s'approchaient librement du roi et de la reine et leur parlaient d'un ton familier. Ils formaient une foule si compacte que la délégation du Parlement avait parfois peine à se frayer un passage pour arriver jusqu'au roi. Leurs manières simples et naturelles scandalisaient les Espagnols habitués à une Cour raide et cérémonieuse.

Louis XIV rompit définitivement avec la tradition française et adopta le cérémonial solennel pratiqué dans les Cours d'Espagne et d'Autriche. Il fit de chacun des actes de sa vie quotidienne, son lever, ses repas, son coucher, une cérémonie à laquelle il faisait assister tous les gens de la Cour. La personne du roi devint le centre d'une sorte de culte rendu par la foule des courtisans entassés dans le palais de Versailles. L'envoyé brandebourgeois, Spanheim, après avoir décrit la magnificence de cette Cour, ajoute : "Tout y est plus concerté, plus contraint et aussi moins libre, moins ouvert, moins réjouissant que ne porte le génie de la nation". Il dit aussi : "La Cour a un air moins gai, moins vif, moins familier" qu'autrefois. Les étrangers qui ont décrit les Français de ce temps ont eu l'impression d'un peuple gai et naturel, la Cour de Versailles n'a jamais été gaie. [39] Louis XIV a pu figurer comme l'incarnation de la grandeur de la France ; il ne représentait pas le caractère français.

Avec le transfert de la Cour à Versailles, le genre de vie des rois de France a été définitivement transformé. Louis XIV a vécu tout autrement que ses prédécesseurs. Il n'a plus fait la guerre en personne, il n'a plus porté le vêtement d'un homme de guerre. Il allait en carrosse plutôt qu'à cheval, il portait perruque et marchait avec sa canne. Il travaillait dans son cabinet à des heures régulières, à la façon d'un homme de bureau. Bien que les nobles seuls fussent admis à sa Cour, sa vie ressemblait moins à celle d'un ancien noble qu'à celle d'un riche bourgeois.

L'étiquette établie à la Cour de Versailles devint le modèle imité par les princes de toute l'Europe, comme la manifestation la plus parfaite de la majesté royale ; elle répondait à la conception personnelle de Louis XIV mais pas à la tradition des rois de France.

Les succès de la politique extérieure de Louis XIV. — Louis XIV héritait de l'œuvre des cardinaux Richelieu et Mazarin. Tous deux avaient fait une politique nationale en un temps où l'intérêt de chaque État consistait à agrandir son territoire et à affaiblir la puissance des États rivaux. Us laissaient un royaume agrandi sur ses trois frontières, devenu le plus peuplé, le plus riche, le plus puissant de toute l'Europe, en possession d'une prépondérance incontestée, renforcée par les embarras ou l'affaiblissement des États rivaux. Ils léguaient à Louis XIV l'armée la plus forte, les généraux les plus expérimentés (les princes de Turenne et de Condé), la diplomatie la [40] plus habile, et des al-liances dans toute l'Europe, avec la Hollande, la Suède, les princes indépendants d'Allemagne, la Pologne, le Sultan, même l'Angleterre. Les adversaires traditionnels, les deux branches de la maison d'Autriche, l'Empereur et le roi d'Espagne, étaient ruinés et réduits à l'impuissance. Jamais le royaume de France n'avait disposé d'une telle supériorité.

Louis XIV employa cette puissance à faire d'abord une politique de prestige consistant à humilier les autres souverains (le Pape, le roi d'Espagne, le duc de Lorraine, Gênes) ou à déployer ses forces dans des "guerres de magnificence", puis une politique de famille en faveur d'un de ses petits-fils. Il visait la succession du roi d'Espagne qui, pendant trente-cinq ans, parut toujours sur le point de mourir. Quand la succession, ouverte enfin vers la fin de son règne (en 1700), échut à un de ses petits-fils, elle ne profita qu'à la famille de Bourbon et imposa à la France une guerre ruineuse.

Par sa politique de magnificence, Louis XIV détacha peu à peu de la France tous ses alliés et finit même par les transformer en adversaires. Sa première guerre contre l'Espagne amena, dès 1668, trois de ses alliés (Angleterre, Hollande, Suède) à se coaliser pour arrêter ses conquêtes. Son invasion en Hollande, en 1672, fit de cette ancienne alliée de la France le centre d'une coalition où entrèrent tous les États menacés par ses entreprises. Sa puissance suffit d'abord pour tenir tête victorieusement à cette coalition d'États, petits ou faiblement armés. Il donna à l'Europe l'impression d'un triomphe lorsque, en 1678, après avoir détaché la Hollande de la coalition, [41] il imposa ses volontés à l'Espagne, à l'Empereur et aux princes allemands. Le prestige de la France était si grand qu'au Congrès de Nimègue, réuni pour conclure la paix, les diplomates de tous les pays parlaient français. Au précé-dent Congrès, en 1648, en Westphalie, les délibérations s'étaient faites encore en latin, langue internationale ; à Nimègue, on négocia en français, sans l'avoir décidé par aucun acte officiel. Depuis ce temps, la langue diplomatique de l'Europe est restée le français, préféré aux autres langues à cause de sa clarté et de sa précision.

Louis XIV, après la paix, conserva sur pied une forte armée tandis que les autres États avaient désarmé, et il conclut avec les princes allemands des traités d'alliance. Il se sentit alors si puissant qu'il osa en pleine paix annexer la ville libre de Strasbourg et plusieurs territoires qu'il se fit adjuger par des tribunaux composés de juges français. Personne n'osa lui résister ; les princes mécontents et inquiets se bornèrent à conclure entre eux une Ligue défensive. Aucun roi de France n'avait paru aussi puissant.

Cependant, si pour apprécier les résultats de cette politique pendant le quart de siècle où le roi de France a disposé d'une puissance irrésistible, on prend pour mesure, suivant la coutume des hommes d'État de ce temps, l'agrandissement du territoire, on constate que Louis XIV n'a fait qu'une somme médiocre d'acquisitions : au Nord, quelques fragments de la Flandre et du Hainaut réunis aujourd'hui dans le département du Nord ; à l'Est, la Franche-Comté et Strasbourg. Il a laissé passer l'occasion d'atteindre le but assigné par Richelieu à la politique de la [42] France : étendre le royaume jusqu'aux "frontières naturelles", les Alpes, les Pyrénées, le Rhin, limites attribuées par César à la Gaule antique.

Les conflits religieux. — Louis XIV voulut étendre son autorité absolue jusque sur la religion de ses sujets ; là il rencontra des résistances passives qui l'amenèrent à des persécutions. Suivant la pratique de sa famille, il avait pour confesseur un Jésuite, et sous cette influence il reprit en France l'œuvre de la Contre-réforme. Ses mesures de répression portèrent sur trois espèces bien différentes d'adversaires, ultramontains, jansénistes, calvinistes.

Avec le Pape, le conflit de pouvoirs eut pour origine une affaire purement fiscale, la régale, droit de percevoir les revenus d'un évêché vacant, que le roi voulut étendre à tous les évêchés du royaume. Le Pape étant intervenu pour l'empêcher, Louis XIV crut trancher le conflit en obligeant une assemblée d'évêques à publier une déclaration qui, reprenant les anciennes formules de l'Église gallicane, affirmait que l'Église de France est indépendante du Pape au temporel et que le Concile est supérieur au Pape en matière de doctrine. Il fut amené ensuite à prendre des mesures de rigueur contre les théologiens de la Sorbonne, partisans de l'autorité absolue du Saint-Siège, qui refusaient de souscrire la déclaration. Le conflit se termina bientôt par la soumission complète des évêques français au Pape. Mais la Déclaration de 1682 resta la doctrine de l'opposition gallicane et pendant deux siècles servit d'instrument aux gouvernements dans leurs conflits avec Rome.

Louis XIV, encouragé par ses confesseurs jésuites, voulut rétablir dans son royaume l'unité de la foi [43] en détruisant les deux hérésies du jansénisme et du calvinisme. La lutte contre la petite secte janséniste, reprise après une nouvelle condamnation de sa doctrine par le Saint-Siège aboutit en 1709 à la dispersion des religieuses et à la destruction du couvent de Port-Royal, centre de la secte. Il resta des jansénistes isolés, surtout à Paris ; la persécution dirigée contre eux par les jésuites les rendit sympathiques à la population. Ils trouvèrent des défenseurs surtout dans les Parlements attachés à la doctrine gallicane et adversaires des jésuites.

Pour détruire le calvinisme, le gouvernement usa successivement de plusieurs procédés. — Il envoya des missionnaires catholiques prêcher dans les pays calvinistes et créa une caisse pour récompenser les conversions volontaires. — Puis, pour décider les calvinistes qui refusaient de se convertir, il envoya loger chez eux des soldats, surtout des dragons, qui se conduisirent comme en pays ennemi (ce furent les dragonnades). — Il ferma aux calvinistes l'accès à toutes les professions en interdisant de les recevoir dans les écoles, au barreau et dans les corporations. — Enfin, en 1685, Louis XIV, convaincu par de faux rapports que presque tous les calvinistes s'étaient convertis, révoqua l'Edit de Nantes comme n'ayant plus d'objet. Il interdit tout exercice du culte, fit détruire tous les temples calvinistes, expulsa tous les pas-teurs hors du royaume ; ceux qui y demeurèrent furent mis à mort.

Les calvinistes, restés très nombreux, ne renonçaient pas à leur religion ; ceux même qui s'étaient laissé convertir ressentaient une répugnance insurmontable à se soumettre aux pratiques catholiques. [44] Les uns cherchèrent à sortir du royaume pour pratiquer librement leur religion. Les autres restèrent en France en s'abstenant de prendre part au culte catholique ou même en essayant de continuer en secret l'exercice du culte calviniste. Louis XIV ne voulait ni laisser émigrer ses sujets, ni les laisser vivre dans l'hérésie ; il se trouva engagé dans une gigantesque entreprise de persécution. Il fut défendu de sortir du royaume sous peine des galères pour ceux qui tenteraient de sortir. Les récalcitrants furent emprisonnés, leurs enfants leur furent enlevés pour être élevés catholiques. On mit à l'amende ceux qui n'allaient pas à la messe où n'envoyaient pas leurs enfants au catéchisme.

Le calvinisme ne fut pas exterminé du royaume, mais il resta décapité et très diminué. La plupart des calvinistes riches parvinrent à se réfugier dans les pays protestants, surtout en Hollande, en Allemagne, en Angleterre, en Suisse. Sauf quelques riches bourgeois que leur richesse mit en état de se faire tolérer dans quelques villes du nord de la Loire, il ne resta de calvinistes que dans les pays où ils étaient en très grand nombre, au Sud-Ouest, dans les Cévennes et les Alpes ; encore furent-ils expulsés des villes, même les plus petites. Us ne se conservèrent que dans les campagnes ; c'est de là qu'ils sont, au XIXe siècle, revenus dans les villes. Le culte protestant continua à être pratiqué en Alsace où le roi avait promis de le maintenir en annexant le pays.

Des désastres de la fin du règne. — La seconde moitié du règne de Louis XIV fut marqué par une série d'échecs qui prirent à la fin les dimensions [45] d'un désastre. L'échec commença par la politique extérieure et ce fut Louis XIV lui-même qui, en envoyant son armée opérer en Allemagne, donna à son adversaire Guillaume d'Orange la sécurité nécessaire pour emmener l'armée hollandaise combattre en Angleterre et y faire la révolution de 1688. Guillaume, devenu roi d'Angleterre, fit entrer les Anglais dans la coalition contre la France et désormais les victoires mêmes de Louis XIV ne suffirent plus à maintenir sa prépondérance. La France s'épuisait en hommes et en argent.

L'armée ne trouvait plus assez de volontaires pour se recruter. Dès 1690, on créa les milices provinciales, formées de paysans tirés au sort dans chaque paroisse pour un service obligatoire, ayant pour officiers des gentilshommes du pays. Elles ne devaient servir qu'à fournir des garnisons ; mais on les employa à faire la guerre en Italie, et après 1700 on les fit commander par des officiers de l'armée. Ainsi commencèrent l'institution de la milice qui devait durer jusqu'à la Révolution, et l'usage du tirage au sort resté si impopulaire dans les campagnes, car il n'atteignait que les pauvres gens et les arrachait à leur pays natal pour un temps illimité.

Pour se procurer de l'argent, le Gouvernement, après avoir épuisé tous les expédients des règnes précédents, se décida à porter atteinte au privilège de l'exemption d'impôts. Il créa d'abord, dès 1695, la capitation, impôt personnel que tous les habitants devaient payer en proportion de leur fortune. Il y ajouta depuis 1710 le vingtième qui devait être levé sur tous les biens en proportion du revenu. Mais ces [46] impôts étaient déclarés provisoires et ils disparurent après la guerre.

Ces innovations, qui aggravaient lourdement les charges du peuple, ne suffirent pas à rétablir la puissance du roi. Dès 1697, il ne put obtenir la paix qu'en renonçant à quelques-unes de ses conquêtes et en abandonnant son allié Jacques, roi catholique d'Angleterre. Dès ce moment, les enquêtes faites auprès des intendants révélèrent que la population du royaume avait diminué et s'était appauvrie. Un Conseil de commerce, formé des délégués des ports et des grandes villes, attribua la ruine de l'industrie et du commerce au régime de protection établi par Colbert.

Louis XIV, en acceptant la succession du roi d'Espagne pour son petit-fils, provoqua une coalition à laquelle la France épuisée ne put résister longtemps. Après quelques succès dans une campagne offensive, les défaites écrasantes des armées françaises d'abord en Allemagne (1704), puis en Italie et en Belgique (1706), ouvrirent la France à l'invasion. Le gouvernement ne parvenait plus à faire rentrer les impôts, il créait des milliers d'offices pour les vendre et empruntait des sommes énormes. Louis XIV, à bout de ressources, demanda la paix ; il offrit de renoncer à l'Alsace et d'abandonner son petit-fils ; ses offres furent rejetées. La France fut sauvée par un accident, l'arrivée au pouvoir en Angleterre du parti tory, opposé à la guerre qui accorda à Louis XIV (1713) une paix inespérée, sans sacrifice de territoire en Europe.

Les désastres militaires et la ruine des finances avaient affaibli le pouvoir au point que Louis XIV [47] ne parvenait plus à imposer même à sa Cour les deux obligations auxquelles il tenait le plus, la pratique de la dévotion et le respect du cérémonial. Il y avait toujours eu depuis la Renaissance des incroyants, surtout parmi les lettrés et les grands seigneurs. Les uns, admirateurs des philosophes antiques, rejetaient les dogmes chrétiens parce qu'ils leur paraissaient contraires à la raison ; quelques-uns étaient matérialistes à la façon d'Epicure ou adhérents au panthéisme de Spinoza. D'autres étaient des débauchés ou des fanfarons de vices qui en voulaient à la religion parce qu'elle leur imposait des pratiques et des abstinences désagréables ou les gênait dans leurs amusements. On les appelait "esprits forts" (le terme de "libertin" ne s'appliquait plus guère qu'aux débauchés). Ils cachaient leurs opinions ou ne les exprimaient que sous le déguisement de poésies légères ou de romans utopiques, car les manifestations d'impiété étaient frappées de peines sévères, même de mort. Mais à la fin du règne, les incrédules se montrèrent ouvertement à la Cour, dans l'entourage même du Dauphin ; ils se moquaient de l'entourage du duc de Bourgogne qu'ils surnommaient "la cabale des saints". Les écrits irréligieux circulaient en manuscrits.

À la Cour de Versailles, l'étiquette n'était plus observée, on y jouait des jeux d'argent et on laissait les femmes de chambre y prendre part, assises parmi les courtisans. La duchesse d'Orléans, princesse allemande exigeante en matière d'étiquette, écrivait : "Cela ne ressemble plus du tout à une Cour".

Louis XIV mourut impopulaire, laissant la population diminuée et appauvrie et une dette trop lourde [48] pour pouvoir être remboursée. Il avait fait perdre à la France, par sa politique de magnificence, la position incomparable acquise par la politique des cardinaux.

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Histoire sincère de la nation française.

Tome second


Chapitre III

LA CRISE DÉCISIVE DU XVIIIe SIÈCLE

Le Gouvernement de Louis XV. — Louis XIV avait voulu imposer aux Français, par l'exemple de sa Cour, une solennité de manières, et par la suppression des dissidents religieux une uniformité de croyances en opposition aux tendances naturelles de la nation, car son naturel aisé la porte à préférer les allures vives et familières, et la grande diversité des individus la dispose à la variété des opinions. La nation française a lutté pour se délivrer des entraves imposées par la volonté personnelle d'un roi et reprendre le cours de son évolution en revenant à sa nature. Le XVIIIe siècle a été un conflit permanent entre les autorités politique et ecclésiastique qui prétendaient maintenir par la contrainte une soumission sans réserve et la partie active de la société qui tendait à se libérer de l'autorité absolue du gouvernement et du clergé.

Louis XIV n'avait laissé d'héritier qu'un arrière-petit-fils [50] âge de cinq ans, Louis XV. Le pouvoir royal fut donc de nouveau exercé au nom du roi, d'abord par son plus proche parent, le duc d'Orléans, à titre de régent, puis par un autre parent, le duc de Bourbon. La réaction violente contre la solennité et la dévotion imposée par Louis XIV se marqua par le laisser-aller inouï de la vie privée du Régent et par l'affectation d'impiété de la haute noblesse. La duchesse d'Orléans écrivait : "Les jeunes gens ne croient ni à Dieu ni à diable et regardent l'impiété et la dépravation comme une gentillesse".

En réaction contre le pouvoir des ministres d'origine bourgeoise, l'aristocratie fit remplacer chaque ministre par un conseil formé en partie de grands seigneurs. Mais les seigneurs se dispensèrent d'assister aux séances et l'expérience fut vite abandonnée. Le royaume, jusqu'à la Révolution, fut donc gouverné par quelques ministres et administré par une trentaine d'intendants entre lesquels le royaume était partagé. Presque tous étaient d'une riche famille bourgeoise entrée dans la noblesse de robe.

L'expérience faite par l'Écossais Law d'une banque d'État émettant des billets et d'une compagnie par actions, toutes deux copiées sur des modèles étrangers, après avoir aidé à liquider les dettes du règne de Louis XIV, fut arrêtée par une faillite retentissante. Le souvenir de cette aventure laissa en France une méfiance durable contre le papier-monnaie et les spéculations sur les valeurs mobilières.

Louis XV, devenu majeur, laissa gouverner à sa place son ancien précepteur Fleury, devenu cardinal, qui, jusqu'à sa mort, joua le rôle d'un premier ministre. Le régime créé par Louis XIV exigeait un [51] roi travaillant régulièrement avec les ministres, et accomplissant les opérations quotidiennes du cérémonial. Louis XIV avait aimé ce qu'il appelait "le métier de roi", et s'était plu à tenir sa Cour ; Louis XV, beaucoup moins solennel que Louis XIV, mais blasé depuis son enfance, ne s'intéressait pas au travail du gouvernement et détestait l'étiquette. Il ne surveillait pas le travail des ministres et les laissait opérer séparément et même se contrecarrer l'un l'autre ; le gouvernement cessait d'être dirigé par une volonté unique. Pour échapper aux solennités de cour, Louis XV vivait dans des appartements intimes, le plus possible hors de Versailles ; la Cour cessait d'être le centre de la société.

Cependant les formes subsistaient. La Cour restait soumise à l'étiquette et la dévotion y restait la règle. La reine, le Dauphin, toute la famille royale étaient pieux et dirigés par des confesseurs jésuites. La plupart des évêques étaient sous l'influence des Jésuites. Louis XV, sans être pieux, avait peur de l'Enfer ; il prenait des accès de dévotion et devenait alors docile au clergé. La contrainte religieuse n'était pas abolie, les jansénistes et les protestants restaient exposés à des mesures de rigueur. Le clergé refusait d'enterrer les jansénistes morts sans avoir obtenu l'absolution du curé de leur paroisse. Jusqu'à la fin du règne, une persécution intermittente continua contre les Calvinistes. Les "assemblées du désert", tenues secrètement dans les lieux écartés pour célébrer le culte, étaient dispersées à coup de fusil. Les "pasteurs du désert" qui les célébraient encouraient la peine de mort. Le culte catholique restait obligatoire, les paroles et les écrits jugés offensants [52] pour la religion étaient frappés de peines sévères.

Le gouvernement restait arbitraire et secret. Les particuliers étaient encore arrêtés sur une simple lettre de cachet émanant d'un ministre ou même d'un simple commis et détenus indéfiniment dans la prison de la Bastille. Voltaire y fut enfermé pour avoir eu une querelle avec un grand seigneur. Les imprimés étaient toujours soumis à la censure, la plupart des livres politiques du temps furent interdits ou même brûlés par le bourreau. Mais l'autorité, n'étant plus dirigée, s'exerçait de façon incohérente et intermittente. Les mesures de répression, les opérations militaires, la décision de paix ou de guerre, les édits, le choix même des ministres dépendaient d'accidents passagers.

L'influence des femmes devint très grande ; leur sens pratique naturel, leur connaissance des faiblesses des hommes, de leurs vanités et de leurs ambitions, faite à la fois d'expérience et de tact instinctif, leur donnaient les moyens d'agir sur les détenteurs du pouvoir, les ministres, les hauts fonctionnaires, et surtout le roi. Louis XV vécut constamment sous l'influence d'une femme, d'abord les quatre demoiselles d'une famille noble, puis des bourgeoises, qu'il para d'un titre, la marquise de Pompadour, la comtesse du Barry. Elles inspirèrent souvent le choix d'un ministre ou une décision de politique.

Louis XV, surnommé d'abord "le Bien aimé" devint très vite impopulaire ; après une émeute contre les abus de la police, dès 1750, il fit faire, pour éviter de traverser Paris, une route qui contournait la ville ; elle fut surnommée "le chemin de la Révolte". Un grand seigneur d'Argenson écrivait dans [53] son journal : "Il nous souffle d'Angleterre un vent philosophique de révolution".

La politique extérieure. — La politique extérieure, livrée au ha-sard des influences du moment, se porta successivement dans des directions opposées. Elle commença par une alliance avec l'Angleterre qui procura à l'Europe vingt-cinq années de paix. La France se lança ensuite dans deux longues guerres, la "guerre de la succession d'Autriche" contre l'Autriche et l'Angleterre avec l'alliance de la Prusse, puis la "guerre de sept ans" avec l'alliance de l'Autriche contre la Prusse et l'Angleterre. La première n'eut aucun résultat apparent ; la seconde fit perdre à la France non pas, comme le disent les manuels d'histoire, un empire colonial qui n'existait pas encore , mais la possibilité de conquérir l'Inde, et de coloniser l'Amérique du Nord.

La France ne retira d'avantages que de deux opérations secondaires, une petite guerre contre l'Autriche qui lui valut l'acquisition du duché de Lorraine, une petite expédition qui conquit l'île de Corse dont la population, parlant un dialecte italien, vivait encore sous le régime primitif du clan et de la solidarité de famille, manifestée par la vendetta.

Les finances, remises en ordre pendant la paix, furent ruinées par la guerre. Le gouvernement vécut d'expédients, il essaya de créer des impôts nouveaux [54] et finit par s'emparer des caisses dont les dépôts appartenaient aux particuliers.

Les conflits avec les Parlements. — L'autorité royale était exercée si mollement qu'elle n'imposait plus l'obéissance aux sujets ; pendant plus d'un demi-siècle le Parlement de Paris put impunément vivre en conflit constant avec les ministres du roi, en se servant du vieil usage des remontrances rétabli en 1715. Les édits, qui tenaient alors la place des lois, étaient envoyés au Parlement pour les transcrire sur ses registres ; c'était alors le seul procédé pour les publier. Avant de les enregistrer, le Parlement pouvait faire des observations appelées remontrances ; le roi en tenait le compte qu'il voulait. S'il tenait à faire exécuter l'édit, il allait en personne au Parlement "tenir un lit de justice" pour ordonner de l'enregistrer. Quand le conflit devenait aigu, il arrivait au Parlement de cesser de rendre la justice, de façon à irriter les plaideurs contre les ministres.

Parfois même les membres du Parlement donnaient en masse leur démission. Le gouvernement ne l'acceptait pas pour n'avoir pas à rembourser les offices ; mais il transférait le Parlement dans une petite ville où les magistrats s'ennuyaient, et les deux parties, fatiguées de ce manège, arrêtaient le conflit.

Les remontrances étaient secrètes, mais on en prenait copie au greffe du Parlement et les copies circulaient en manuscrit ou même imprimées. En ce temps où aucun renseignement sur les affaires publiques ne parvenait au public, les remontrances étaient un procédé de publicité qui faisait connaître les actes des ministres et les livrait à la critique. Quand le peuple de Paris était mécontent, c'était [55] un moyen efficace pour exciter l'opinion contre le gouvernement.

Le Parlement avait commencé par déclarer qu'étant "gardien des lois fondamentales du royaume", il se sentait obligé d'empêcher les édits contraires à ces lois, que d'ailleurs il ne définissait pas. Quand Louis XV fut devenu impopulaire, après 1750, le Parlement augmenta ses prétentions et les justifia par des théories nouvelles inspirées par l'exemple de l'Angleterre. Il déclara le roi lié à ses sujets par "une espèce de contrat", 1753. Il dit que "le prince enfermé dans son palais ne pouvait connaître la vérité" et que le Parlement devait la lui dire. Il finit par prétendre que le Parlement était "l'organe représentatif" de la nation et il réclama le pouvoir de "vérifier librement" les édits de création des impôts, ce qui impliquait le droit de les repousser. Créé seulement pour appliquer la loi, il s'arrogeait le pouvoir de la faire.

Les autres Parlements de France, excités par l'exemple de celui de Paris, se déclarèrent solidaires et prétendirent que tous les Parlements du royaume formaient un corps unique. Puis ils entrèrent en conflit avec l'intendant ou le gouverneur de leur province et tentèrent d'empêcher la levée des impôts nouveaux.

Le Parlement de Paris, profitant d'un procès contre un Jésuite, se fit montrer les statuts de la Compagnie de Jésus, les déclara contraires aux lois fondamentales du royaume et obligea le gouvernement à expulser les Jésuites et à fermer leurs collèges où étaient élevés la plupart des fils des familles riches. Il remporta ainsi un grand succès sur le parti de la [56] Cour, dévoué à la Compagnie de Jésus, et prépara une génération d'hommes soustraits à l'influence des Jésuites et favorables aux idées gallicanes.

Les conflits entre les Parlements et les ministres, devenus de plus en plus aigus, durèrent jusqu'au moment où un ministre résolu et sans scrupules, Maupeou, profitant d'un refus de siéger, fit arrêter les opposants, les destitua et remplaça le Parlement de Paris par plusieurs tribunaux formés de juges dociles entre lesquels fut partagé le ressort, évidemment trop grand, du Parlement.

La société. Les classes privilégiées. — La structure de la société française restait fixée depuis la fin du XVIe siècle dans ses traits essentiels ; tout au plus la proportion entre les diverses classes avait-elle un peu varié. La condition des gens du peuple, paysans et artisans, ne paraît pas avoir changé sous Louis XIV, sauf que leurs charges ont été aggravées par la création des nouveaux impôts et de la milice. Les contemporains ont eu l'impression que la population avait diminué. La bourgeoisie commerçante et industrielle avait été appauvrie par les guerres et l'émigration de beaucoup de chefs d'industrie calvinistes.

Le règne personnel de Louis XIV avait agi surtout sur la noblesse en obligeant les personnages de haut rang à venir en personne se montrer à la Cour. La plupart des seigneurs avaient pris l'habitude d'aller passer une partie de l'année à Versailles. Ainsi se formait une "noblesse de cour" qui comprenait le plus grand nombre des familles d'ancienne noblesse pourvues des anciens titres (duc, comte, marquis) et propriétaires de très grands domaines. Mais il y entrait aussi les familles des nobles de robe qui [57] avaient acheté de grands domaines auxquels étaient attachés les mêmes titres ; si bien que ces nobles d'origine bourgeoise remplaçaient peu à peu les vieilles familles de la noblesse d'épée éteintes ou ruinées. La différence entre les nobles reposait, désormais, non plus sur l'origine, mais sur la fortune et les rela-tions avec la Cour. La noblesse de cour devenait une classe privilégiée où se recrutaient les emplois supérieurs du gouvernement, de l'armée et des finances, ministres, intendants, généraux, magistrats, fermiers généraux.

Cette petite société privilégiée menait une vie de plaisir déréglée qui a donné au XVIIIe siècle français un renom immérité de démoralisation. Cette dissolution des mœurs, commencée déjà sous Louis XIV, se manifestait par le succès des ouvrages licencieux de littérature et de peinture, le ton cynique de la conversation et la nature des divertissements des seigneurs et des dames. Le mariage était tourné en dérision, mari et femme affectaient de vivre séparés et de chercher, chacun de son côté, des aventures. L'amour, contrairement à la tradition de la noblesse, était traité comme un passe-temps.

La noblesse de province était encore formée des familles qui vi-vaient dans leurs terres, la plupart simples gentilshommes sans titre. Ils se trouvaient surtout dans les pays éloignés de la Cour et médiocrement riches de l'Ouest, Bretagne, Poitou, Gascogne, où s'est conservée jusqu'à nos jours la noblesse la plus nombreuse. Ces nobles de province n'avaient pas d'autre carrière que les armes; mais les commissions d'officiers, données pour le temps de la guerre, ne fournissaient pas un moyen régulier d'existence, [58] et les familles nobles, quand elles avaient plusieurs enfants, vivaient dans une gêne parfois voisine de la pauvreté.

La bourgeoisie de fonctions, démesurément grossie au XVIIe siècle par l'achat de nouveaux offices, n'augmentait plus guère, les créations d'office ayant presque cessé. Elle restait très nombreuse et prétendait, à raison de son titre officiel, à un rang supérieur.

La population industrielle et agricole. — De la bourgeoisie occupée dans le commerce et l'industrie se détachait lentement une classe supérieure, encore peu nombreuse, celle des capitalistes chefs d'entreprise. Quelques-uns exploitaient les mines de houille et de métaux, les forges, les fonderies métallurgiques qui produisaient le fer. La plupart dirigeaient les manufactures de papeterie, verrerie, tannerie, fer blanc, toiles peintes, établies hors des villes et par conséquent soustraites aux règlements des métiers. Ils y réunissaient, sous la surveillance de contremaîtres, des travailleurs sans limite de nombre, sans condition d'apprentissages, manœuvres, femmes, enfants, recevant des salaires très faibles suivant l'usage de la campagne. Des marchands entrepreneurs faisaient travailler des tisserands épars dans les villages, leur fournissant le fil, les payant à la pièce et vendant les produits. Ainsi étaient fabriquées les toiles de Bretagne et du Maine, les étoffes de laine de Picardie, Normandie, Flandre et Languedoc. À Lyon, dans la soierie, les "maîtres-marchands" qui gardaient seuls le nom de fabricants, devenaient des chefs d'entreprises ; ils fournissaient la soie et les dessins aux "maîtres-ouvriers" restés des artisans qui travaillaient sur leurs métiers pour fabriquer les tissus. Dans [59] les ports de mer, les armateurs étaient des capitalistes qui équipaient les navires pour le commerce ou la course et prenaient à leur service le capitaine et les marins de l'équipage.

La condition des travailleurs salariés ne s'était améliorée ni dans l'industrie, ni dans l'agriculture. Les compagnons des métiers et les ouvriers des manufactures, obligés d'accepter les conditions imposées par l'arbitraire des patrons, recevaient des salaires très bas, fixés par la coutume et devenus insuffisants par suite de l'élévation des prix des denrées nécessaires à la vie. Les ouvriers en soie de Lyon ne pouvaient vivre qu'en complétant leur salaire par l'aumône. Il en était de même pour les ouvriers agricoles. Dans les pays les plus fertiles où la terre, possédée par les gentilshommes ou acquise par les bourgeois, était exploitée par des fermiers, les paysans aisés qu'on appelait laboureurs étaient de petits en-trepreneurs de culture. Ils employaient, surtout pour les travaux de saison, fenaison, moisson, battage du blé, des journaliers très mal payés, faiblement nourris, logés et vêtus de façon misérable. Turgot, résumant l'expérience de son temps, formulait cette loi économique que le salaire tend toujours à s'abaisser jusqu'au point où il laisse au travailleur ce qui lui est strictement nécessaire pour vivre.

En temps normal, la France produisait à peu près de quoi suffire à nourrir la population. Dans les années où la récolte avait manqué, une partie des habitants était réduite à la famine. D'après les récits de d'Argenson, il arrivait aux paysans, au milieu du XVIIIe siècle, comme au Moyen âge, de manger des herbes et de l'écorce d'arbres.

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Les progrès de la vie matérielle. — Le XVIIIe siècle fut cependant un temps où des nouveautés importantes entrèrent dans la pratique de la vie, mais elles restèrent restreintes au petit nombre des privilégiés et des habitants des grandes villes. Alors apparaissent de nouveaux articles de consommation, le sucre de canne d'origine orientale acclimaté en Amérique, le chocolat, fait avec le cacao d'Amérique, le café d'Arabie introduit à Java et de là dans les Antilles, le tabac d'Amérique connu dès le XVIIe siècle dans le monde des matelots et dont l'usage pénètre au XVIIIe siècle dans la société polie, sous forme de tabac à priser. La pomme de terre, connue dès le temps d'Henri IV, avait été introduite en France par différents côtés sous des noms différents, mais elle restait méprisée ; elle ne pénétra dans la cuisine française qu'à la veille de la Révolution.

Le costume, fixé par la coutume pour la masse des gens du peuple, continuait dans les classes privilégiées une évolution saccadée qui aboutissait à un vêtement masculin composé, comme le vêtement contemporain, de trois pièces, l'habit, le gilet, la culotte, complétées par les bas retenus par des jarretières. Le pantalon n'apparaît encore que dans le vêtement du peuple des villes ; la redingote, d'origine anglaise, n'était encore qu'un vêtement de dessus. La perruque, réduite en dimensions, survivait sous forme de queue poudrée. Le vêtement féminin était caractérisé par l'extrême ampleur des robes et des jupes, la grande longueur du corsage, le décolleté large et bas, la coiffure poudrée très haute, l'emploi exagéré du fard et des mouches, jusqu'à la veille de la Révolution [61] où la mode passa brusquement à la simplicité.

La transformation était plus profonde dans l'habitation et l'ameublement. Les grandes salles continuaient à servir pour les réceptions d'apparat ; mais on préférait se tenir d'ordinaire et recevoir ses amis dans des pièces plus petites affectées chacune à une destination spéciale, la salle à manger, le salon, le boudoir, la bibliothèque, mieux appropriées à la conversation et à la vie intime. Les meubles raides et solennels étaient remplacés par des chaises et des fauteuils tendus d'étoffe, les tapisseries par des boiseries de couleurs claires et décorées de peintures. L'art essentiellement français du mobilier s'appliquait à fabriquer des meubles légers adaptés à des besoins plus raffinés, le sofa, la commode, la table à toilette. A l'exemple des Anglais, on y employait les bois précieux des pays lointains, ébène, acajou, palissandre, santal, bois de rose.

La peinture suivait une évolution analogue. Après avoir pris sous Louis XIV une allure "académique", guindée et conventionnelle, elle était revenue à la tradition française de simplicité et de naturel, avec l'élégance de Watteau, la grâce de Fragonard, la vérité de Chardin. La sculpture prenait la même voie, elle redevenait élégante et gracieuse. L'architecture, dominée encore par le modèle italien ou antique, réussissait surtout dans les larges ordonnances rectilignes et symétriques.

La révolution dans les idées religieuses. — Tandis que l'organisation de la société paraissait fixée, une révolution profonde se préparait dans les idées fondamentales, celles que l'homme se fait sur sa place [62] dans le monde et sa destinée et qui guident sa conduite pratique. Cette révolution, qui n'atteignait pas encore la masse de la nation, se produisait dans le monde des écrivains, des savants, des hommes de lettres, et dans la haute société, gens de cour, grandes dames, financiers, magistrats, administrateurs, — minorité très petite mais très influente parce qu'elle faisait la mode et dirigeait la vie politique et économique de tout le pays. Les idées nouvelles, au contraire de la Réforme du XVIe siècle, ne se donnaient pas comme un retour à une tradition ancienne fondée sur une autorité surnaturelle ; elles s'opposaient ouvertement à la tradition et à l'autorité. Elles prenaient la forme d'une protestation de la raison individuelle contre le préjugé traditionnel, d'une révolte de la nature contre une règle inhumaine. En ce sens, elles suivaient la tendance habituelle de l'esprit français, individualiste, rationaliste et critique, en révolte contre la tradition mystique et autoritaire d'origine orientale et romaine.

Cette révolution partait d'une façon nouvelle d'apprécier la nature humaine et d'imaginer la volonté de Dieu envers l'homme. Toutes les églises chrétiennes s'accordaient, suivant la doctrine orientale, à déclarer la nature humaine corrompue et foncièrement mauvaise, et à représenter Dieu comme un juge prêt à punir. Elles ordonnaient à l'homme de lutter contre sa nature et de sacrifier les joies passagères de la vie présente pour apaiser la colère de Dieu et obtenir le salut pendant la vie éternelle. Ces conceptions, imposées par toutes les autorités ecclé-siastiques, avaient été peu à peu ébranlées par [63] des actions trop différentes pour qu'on puisse évaluer exactement la part de chacune. L'admiration de la philosophie antique ramenait à la "conception païenne" (hellénique) de la nature et de la Divinité.

Le progrès de l'astronomie bouleversait la notion de l'importance de la terre en montrant la place infime qu'elle occupe dans l'Univers. — La pratique de la méthode scientifique en mathématiques et en physique habituait à opérer par le raisonnement et l'observation et déconsidérait la méthode d'autorité.

L'étude des lois immuables de la nature détruisait la notion de miracle, en empêchant de concevoir une intervention arbitraire de Dieu dans les phénomènes naturels. Les philosophes, même respectueux du christianisme, opéraient dans un esprit opposé à la scolastique. La doctrine de Descartes, condamnée par l'Université et dénoncée par les Jésuites, s'était répandue dans un public d'amateurs ; l'optimisme de Leibnitz ne se conciliait pas avec la doctrine orthodoxe sur la nature humaine.

Une action plus générale fut l'exemple des pays où l'autorité laïque tolérait plusieurs Églises chrétiennes en concurrence, la Hollande et surtout l'Angleterre. Leur expérience montrait que l'unité de religion n'était pas indispensable au maintien de l'ordre social ; en voyant des dissidents mener une vie privée irréprochable, on en était venu à admettre qu'un honnête homme peut faire son salut dans n'importe quelle religion. C'était la doctrine latitudinaire condamnée par l'Église sous le nom d'indifférentisme. Dès 1690, Locke en Angleterre en avait fait la théorie et réclamé le droit pour chaque individu "d'adorer Dieu de la façon qu'il croit la plus efficace [64] pour son salut". Ce n'était plus seulement le gouvernement, c'était l'individu qui pouvait libre-ment choisir sa religion. L'unité de foi obligatoire, maintenue par la soumission à l'autorité de l'Église, s'écroulait pour faire place à la liberté de religion, garantie par l'autorité de l'État.

La révolution s'acheva en Angleterre dès le début du XVIIIe siècle par le bouleversement de la doctrine chrétienne elle-même. Quelques théologiens anglais, partant de l'idée que Dieu a donné à l'homme la raison pour se guider, avaient cherché à écarter de la religion tout ce qui leur semblait choquer la raison, les miracles, le mystère, la Révélation par l'Écriture. Ils imaginaient Dieu comme un père tendre qui aime l'homme sa créature, qui veut le voir heureux et lui a donné une nature faite pour atteindre le bonheur. La nature, étant l'œuvre de Dieu, est bonne. La règle de la morale doit donc être non plus de lutter contre la nature en vue de la vie future, mais au contraire d'obéir aux lois de la nature, qui doit conduire l'homme au bonheur dans la vie présente. C'est ce qu'on appelait la religion naturelle. Elle avait éliminé tous les dogmes chrétiens, le péché originel, l'action de Satan esprit du Mal, la Rédemption, l'incarnation, la Trinité, la résurrection des corps, tout ce qui venait d'une origine orientale, judaïque ou hellénis-tique ; elle ne conservait que les idées de la philosophie de Socrate, la Providence divine et l'immortalité de l'âme.

La religion naturelle, se substituant à la religion chrétienne, bouleversait toute l'orientation de la vie humaine ; elle remplaçait le pessimisme par l'optimisme, l'ascétisme par la recherche du bonheur, le [65] souci de la vie future par l'attachement à la vie présente, la foi chrétienne par la raison humaine, la morale religieuse par la morale naturelle. Elle faisait évanouir la peur de l'Enfer, la croyance au Diable et aux démons. La preuve, c'est que les juges cessaient de poursuivre les sorcières et que le clergé renonçait à exorciser les possédés.

Influence des idées nouvelles sur les philosophes français. — L'opposition contre la religion traditionnelle, qui s'était produite aussi en France dès le XVIIe siècle parmi les "esprits forts", avait probablement préparé le terrain à une révolution religieuse. Mais elle n'avait pu agir qu'en secret dans un cercle très restreint de privilégiés. En Angleterre, les idées nouvelles pouvaient s'exprimer librement et c'est de là que "les philosophes", Voltaire et Montesquieu, rapportèrent les formules de tolérance religieuse et de liberté politique qu'ils propagèrent en France. L'Encyclopédie, dirigée par Diderot, n'était aussi à l'origine que l'adaptation d'un ouvrage anglais. C'est d'Angleterre que vint le terme de "religion naturelle", et il est visible que le nom de libre penseur est une transcription de l'anglais, free thinker. C'est également sur le modèle anglais que se fondèrent les loges de francs-maçons qui introduisirent en France le déisme et le culte de l'Humanité.

Le mouvement parti de la religion s'étendit aux autres domaines de la vie sociale. La morale, prenant pour règle le bonheur de tous, aboutit au devoir de "faire du bien" aux hommes ; la charité chrétienne [66] fut remplacée par la bienfaisance humaine. L'humanité devint un devoir.

La primauté reconnue à la raison sur la foi détourna les esprits de la religion et les porta vers la science ; elle devint à la mode, même parmi les dames, et prit la place de la dévotion. Les philosophes français abandonnèrent la métaphysique, domaine des maîtres de la philosophie au XVIIe siècle, et appliquèrent la méthode d'observation aux phénomènes de la société. La finesse traditionnelle de l'esprit français, qui avait servi aux "moralistes" du XVIIe siècle dans ce qu'on appelait "l'étude du cœur humain", les philosophes l'apportèrent dans la psychologie sociale et politique. Analysant l'exemple de l'Angleterre, ils montrèrent les avantages de la liberté en politique et de la tolérance en religion.

Les économistes français qui se donnèrent le nom de physiocrates fondèrent directement l'économie politique sur le principe fondamental de la religion naturelle. Ils prétendirent découvrir les "lois de la nature" qu'ils déclarèrent expressément être l'œuvre d'une Providence bienfaisante. C'est pour laisser agir librement ces lois divines qu'ils réclamaient l'abolition de toutes les entraves artificielles créées par l'homme, règlements, prohibition, douanes ; ce qui aboutissait à la liberté absolue de l'industrie et du commerce. Ils appelaient leur système physiocratie (gouvernement de la nature).

Toutes ces conceptions se rencontraient dans un sentiment com-mun, le mépris du passé plongé dans les ténèbres de l'ignorance, du "préjugé", du "fanatisme" et la confiance dans l'avenir qui apparaissait comme "l'ère des lumières", de la raison, de la liberté [67] et du bonheur. Cette foi nouvelle s'exprimait par l'idée du progrès de l'humanité dont Condorcet allait donner la formule et dont le culte allait se développer au XIXe siècle.

L'idée de la révolution. — Comme toute la vie publique fonctionnait d'après un principe exactement opposé qui était de prendre pour règle l'exemple du passé, il devenait inévitable de désirer et de prévoir une révolution. Le terme était employé dès le milieu du XVIIIe siècle. Voltaire, dès 1764, remarquait" les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement" ; il ajoutait : "Les jeunes gens sont bien heureux ; ils verront de belles choses."

Comme les idées nouvelles reposaient sur une religion naturelle commune à tous les hommes, elles s'exprimaient en formules universelles, rationnelles, abstraites, applicables également à tous les peuples . Les physiocrates prétendaient découvrir [68] les lois générales de la richesse et une économie politique valable pour tous les pays. Les philosophes, plus réservés en matière politique, engageaient à tenir compte des différences d'habitudes entre les peuples. Mais la tendance générale de ce temps était bien d'admettre que les institutions fondées sur la "raison" convenaient également à tous les hommes.

Propagation des idées nouvelles. — Ces idées qui, en Angleterre, s'exprimaient publiquement, étaient en France déclarées criminelles par les autorités de l'Église et de l'État. Presque tous les ouvrages des philosophes ont été censurés par le clergé et condamnés par les Parlements. Leurs idées n'ont pu se propager que par des voies secrètes. Leurs écrits, parus sous des pseudonymes, étaient introduits de l'étranger en contrebande ou imprimés en France clandestinement et circulaient secrètement, parfois de connivence avec les autorités chargées de les arrêter. Malesherbes, chargé de la police de la librairie, à Paris, protégeait l'Encyclopédie dénoncée par les Jésuites.

La propagande se faisait plus facilement par les conversations, surtout à Paris devenu le centre de la vie intellectuelle. Elle avait commencé dès la Régence dans les cafés qui depuis peu remplaçaient les tavernes à vin, surtout au café Procope où se réunissaient les gens de lettres. Elle acquit une action plus étendue par les salons où de grandes dames (la duchesse du Maine, Mme de Lambert, Mme du Deffant), parfois même de riches bourgeoises (Mme Geoffroy, Mme Helvétius) réunissaient des écrivains et des savants avec des gens de la Cour et des financiers. La maîtresse de maison choisissait les invités, [69] donnait le ton de la conversation, ou même en indiquait le sujet ; dans ces cercles d'initiés à l'abri de la police se tenaient des propos subversifs et se prenaient des habitudes de critique révolutionnaire. Ici reparaît un trait propre à la vie française, le rôle dominant de la dame. Elle fait au XVIII° siècle la mode en politique comme elle l'a faite au XIIe siècle dans les manières et au XVIIe dans la littérature.

La philosophie eut d'abord une action négative d'émancipation, surtout religieuse dirigée contre les doctrines et les pratiques imposées par l'autorité ecclésiastique qui entravaient la liberté intellectuelle de la société cultivée. "Il ne s'agit pas, écrivait Voltaire, d'empêcher nos laquais d'aller à la messe ; il s'agit d'inspirer l'esprit de tolérance". Il voulait réduire l'Église "à l'état où elle est en Angleterre". C'est le sens pris par le terme "voltairien" ; il signifie la lutte contre le pouvoir du clergé plutôt qu'une doctrine positive. Dans ses œuvres les plus populaires, et restées les plus vivantes, Voltaire prenait un ton de critique léger, ironique et sceptique. Il affectait d'éviter le sentiment que le goût du jour eût trouvé ridicule.

La mode de la sensibilité. — Dans le troisième tiers du siècle, la mode tourne brusquement à la sensibilité et à l'enthousiasme pour la nature. Cette crise de sentiment, commune à l'Angleterre, à l'Allemagne et à la France, marque le début du romantisme. Elle se manifeste en France dans le roman par le succès éclatant de la Nouvelle Héloïse de Rousseau, au théâtre par la vogue de la comédie larmoyante, en peinture par les tableaux attendrissants [70] de Greuze. Le sujet favori de la littérature redevient l'amour tendre et passionné.

Le goût pour la nature s'était marqué plus tôt par la mode du "jardin anglais" dont les allées sinueuses, les bosquets, les lacs, les îles, les ponts et les grottes prétendaient reproduire l'aspect du paysage naturel, en opposition au "jardin à la française" du XVIIe siècle, d'origine italienne, avec ses allées rectilignes, ses arbres taillés, ses jets d'eau, ses statues.

Dans la vie quotidienne, la sensibilité s'exprimait par des effusions de tendresse, des embrassements passionnés entre amis, des larmes d'attendrissement. Elle s'appliquait aussi à la vie sociale en prenant la forme de la philanthropie. Les Français "éclairés", devenus "sensibles", s'intéressaient au sort des malheureux, vieillards, malades, indigents, enfants abandonnés ; ils fondaient des œuvres de bienfaisance, des hospices, des asiles, des prix de vertu. Pour la première fois l'humanité entrait dans les mœurs sous forme de pitié. Elle protestait contre les usages traditionnels depuis la plus haute antiquité, la torture, les supplices cruels, le fouet dans les écoles, la brutalité envers les malades, l'indifférence aux souffrances d'autrui.

Naturellement, ces idées et ces modes ne pénétraient que dans un cercle restreint. Contrairement à l'opinion courante, le XVIIIe siècle a été pour la grande masse de la nation, paysans, artisans, bourgeois, un temps de piété sincère, de ferveur religieuse et de sévérité des mœurs. La preuve en a été donnée bientôt par la résistance aux innovations dans l'Église qui a montré l'influence irrésistible des prêtres sur les fidèles. C'est seulement à la haute société que [71] s'applique l'image d'un XVIIIe siècle irréligieux et libertin. Mais cette petite minorité dirigeait alors toute la vie publique. Son exemple, agissait même sur une partie de la bourgeoisie. La libre pensée devenait, comme en Angleterre, la marque d'une éducation distinguée ; il était de bon ton de ne pas observer les règles de l'Église. Les curés se plaignaient que leurs paroissiens bourgeois méprisaient les pratiques religieuses pour se distinguer du vulgaire.

La lutte contre la tradition. — L'enthousiasme pour la philosophie et la science qui donnait aux hommes, "éclairés" une confiance illimitée dans le progrès de l'avenir, leur inspirait le mépris de la religion et du régime politique du passé. Ils condamnaient comme des "abus" toutes les pratiques établies sur la tradition auxquelles ils ne pouvaient trouver un fondement dans la raison.

Leur critique s'étendait à tout le régime politique et social appelé en France depuis la Révolution l'ancien régime, le pouvoir absolu du roi et des ministres, l'arbitraire et le secret du gouvernement, les lettres de cachet et les prisons d'État, la censure, la vénalité des offices, les épices, la lenteur et les frais de la procédure, le système compliqué des juridictions, la torture, les peines cruelles, les impôts iniques (taille, aides, gabelle), les règlements des métiers les entraves au commerce, les droits "féodaux" des seigneurs et la dîme du clergé, les privilèges en matière d'impôt et d'accès aux emplois .

À ces abus, les philosophes avaient proposé des remèdes, les uns suggérés par l'exemple des Anglais décrit dans les œuvres de Montesquieu et de Voltaire, les autres inspirés par le retour à la nature [72] prêché par Rousseau. Ils voulurent limiter le pouvoir arbitraire par une Constitution, donner à une Assemblée de représentants de la nation le pouvoir de faire les lois et d'autoriser les impôts, abolir les privilèges et les abus, et établir l'égalité devant la loi. Cet idéal de réformes se résuma dans deux mots qui apparurent avant 1789 : Liberté, Égalité ; elles précisaient le sens du terme de Révolution, employé dès le milieu du XVIIIe siècle.

Ce mouvement fut renforcé par un changement dans les conditions matérielles de la vie. On s'est, au XIXe siècle, représenté la Révolution comme une révolte inévitable contre des abus devenus intolérables. Mais le régime durait depuis des siècles et le peuple en souffrait sans essayer de le changer. C'est au contraire sous Louis XVI que les contemporains ont eu l'impression d'un progrès général dans la vie matérielle et d'un accroissement de la population et de la richesse. La population de la France, évaluée approximativement à vingt-cinq millions (à défaut de recensement) dépassait encore celle de tous les autres États, même l'Empire russe. La production industrielle était accrue par les machines à bras venues d'Angleterre et déjà commençait dans les mines l'emploi de la machine à vapeur. Le commerce avec l'étranger avait augmenté. La région du Nord où l'agriculture était plus avancée, commençait à pratiquer les cultures fourragères et à améliorer les races de bétail.

Cette impression de progrès inspirait l'optimisme et justifiait l'espoir d'une amélioration plus rapide. La génération qui allait faire la Révolution était enthousiaste, animée d'une confiance naïve dans [73] l'avenir qui lui faisait croire que la bonne volonté suffit pour transformer une société.

La France était remplie de petites villes où toute la vie intellectuelle et sociale était dirigea par une bourgeoisie formée surtout de gens de loi, officiers de justice, avocats, procureurs, notaires, menant une vie relativement aisée, jouissant de larges loisirs, assez éclairée pour connaître un peu les idées des philosophes. Humiliés souvent par les nobles d'épée et de robe qui les tenaient à l'écart de leur société, lésés dans leurs intérêts par l'iniquité du régime fiscal, ils étaient prêts à se révolter contre les privilèges et l'inégalité légale. C'étaient eux surtout qui désiraient la Révolution et allaient la diriger.

Tentatives de réformes. — Le désir de réforme pénétrait même chez les privilégiés. Les loges de francs-maçons, recrutés parmi les nobles, les officiers de l'armée, les prêtres des villes, tenaient des réunions secrètes où on enseignait la religion naturelle de l'Humanité et la lutte contre l'intolérance. La nécessité des réformes apparaissait même aux principaux agents du gouvernement, les intendants, que le contact permanent avec le peuple de leur généralité obligeait à entendre les plaintes et à constater les abus. Plusieurs s'intéressaient sincèrement à leurs administrés et se faisaient un devoir de travailler pour leur bien. Ils prenaient des mesures contre les famines, les épidémies, les inondations ; ils encourageaient les œuvres de bienfaisance, la vaccine, les asiles d'enfants, les hôpitaux, les "ateliers de charité" pour les chômeurs ; ils faisaient créer ou réparer les routes et embellir les villes.

Le plus célèbre de ces intendants bienfaisants, [74] Turgot, devenu contrôleur général des finances apporta au gouvernement son zèle pour le bien public. Ami des philosophes, partisan déclaré de la liberté économique, il essaya d'appliquer ses théories par des mesures pratiques. Il abolit les règlements qui empêchaient le commerce libre des blés. Il supprima les journées de corvée imposées par les intendants aux paysans pour l'entretien des routes et les remplaça par un travail libre qui devait être payé par un léger impôt établi même sur les privilégiés. Il abolit le régime des métiers et reconnut à tous les habitants le droit de fabriquer et de vendre librement les objets d'industrie. Tous ces essais avortèrent par la résistance de la Cour et du Parlement.

La guerre, faite pour assurer l'indépendance des colons anglais d'Amérique, agit fortement sur l'opinion. La haute société parisienne s'enthousiasma pour la simplicité de manières de Franklin envoyé des insurgés et pour les champions de la liberté américaine qu'elle se représentait naturellement sous des traits imaginaires. Le modèle anglais de la liberté aristocratique se doubla alors du modèle américain de la liberté "républicaine". Les traductions des Constitutions adoptées par les nouveaux États de l'Union (surtout la Virginie et le Massachussetts) mirent à la mode l'idée d'une constitution écrite et d'une "déclaration des droits" des citoyens, comme garantie contre les abus de pouvoir du gouvernement. Alors s'introduisit à Paris, sur le modèle anglais, l'usage des clubs, entretenus avec la cotisation des membres ; ils furent des lieux de réunion permanente pour les bourgeois aisés, en attendant de devenir des sociétés de discussions politiques.

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Le gouvernement, embarrassé pour couvrir les dépenses de la guerre d'Amérique, confia les finances à un banquier étranger, Necker, Genevois protestant, qui se procura l'argent par des emprunts. Pour attirer les prêteurs, il publia un "Compte rendu" qui dissimulait le déficit réel ; mais Necker passa pour un réformateur parce qu'il avait fait connaître le chiffre des pensions payées aux gens de la Cour. La Dette grossit rapidement jusqu'au moment où le gouvernement, ne trouvant plus à emprunter, proposa de revenir au projet de Turgot et d'établir un impôt général sans privilège.

La crise préparatoire de la Révolution. — Ces embarras financiers ouvrirent la crise d'où sortit la Révolution. Ni l'irritation contre les abus, ni le désir de la Liberté et de l'Égalité ne suffisaient pour changer le régime, car le gouvernement et les privilégiés, intéressés à le maintenir, gardaient le pouvoir d'empêcher toute réforme. Il fallait un instrument d'action pour enlever au gouvernement sa force et aux privilégiés leurs privilèges ; le gouvernement seul pouvait le fournir, et il n'avait ni désir ni motif de le faire.

Ce fut le besoin d'argent qui amena entre le gouvernement et les privilégiés un conflit dont aucun des deux adversaires n'aperçut la portée. Les deux partis avaient tous deux intérêt à maintenir l'ancien régime ; le gouvernement pour exercer son pouvoir absolu, les privilégiés pour s'exempter des charges. Mais chacun ne tenait à défendre qu'une partie du régime et attaquait l'autre partie. Le gouvernement inquiétait les privilégiés en proposant un impôt qui supprimait l'inégalité, les privilégiés ripostaient en réclamant la liberté politique qui supprimait le pouvoir [76] absolu. Les privilégiés, en demandant la réunion des États généraux, le gouvernement, en l'accordant, prirent l'initiative de la mesure qui allait fournir l'instrument nécessaire pour faire la Révolution.

Le conflit commença dès que l'Assemblée des notables, réunie en 1787, refusa d'approuver un nouvel impôt égal pour tous ; il continua quand le Parlement de Paris s'opposa aux impôts et aux emprunts ; il devint aigu quand le Parlement, excité par une lutte d'un an et demi, lança des formules étrangères à la tradition française et suggérées par l'exemple de l'Angleterre. "Le principe de la Monarchie française est que les impôts soient consentis par ceux qui doivent les supporter." "La liberté n'est pas un privilège, c'est un droit." "La France est une monarchie gouvernée par le roi suivant les lois." "Le droit de chaque citoyen est de n'être pas arrêté... sans êtres remis aux mains des juges compétents."

Le gouvernement en désarroi laissa la censure se relâcher ; un flot de pamphlets politiques se répandit dans le public et y porta l'esprit de révolution. L'agitation, transportée dans les provinces, y prit des formes violentes ; en Bretagne une révolte de la noblesse, en Dauphiné une émeute suivie de la réunion spontanée d'une assemblée des États de la province.

L'assemblée des États généraux, convoquée par le roi, ne fut pas un retour à la tradition, comme le demandaient les privilégiés ; se fut une institution toute nouvelle. Non seulement le nombre des députés [77] du Tiers y fut égal au total des membres du clergé et de la noblesse, suivant le modèle donné par les États provinciaux du Languedoc et suivi pour les assemblées provinciales ; mais le corps électoral fut radicalement différent. Il fut composé en grande majorité de deux espèces d'hommes qui jusqu'alors n'avaient jamais été représentés ; dans l'ordre du clergé, les curés de paroisses ; dans l'ordre du Tiers État, tous les contribuables y compris les artisans des villes et les paysans des campagnes. La masse de la nation, toujours tenue jusque-là en dehors de toute opération politique, entrait brusquement dans la vie publique et les privilégiés s'y trouvaient en minorité. L'élection fut faite à deux (ou à plusieurs) degrés, dans des assemblées formées chacune de délégués des assemblées du degré inférieur. Elle s'opéra par un vo-te secret au scrutin uninominal et à la majorité absolue, suivant une tradition ancienne qui est restée la procédure française, différente de celle des pays anglais.

Chaque assemblée, suivant l'ancien usage, remit à ses délégués un "cahier de doléances" contenant ses plaintes et ses demandes de réformes. Presque toutes s'accordèrent à réclamer un régime politique qui donnerait à une assemblée de représentants de la nation le moyen de participer au gouvernement. Sur l'abolition des privilèges, la noblesse fut en désaccord avec le Tiers État.

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Histoire sincère de la nation française.

Tome second


Chapitre IV

LA RÉVOLUTION

La Révolution, qui a donné à la nation française sa forme présente, s'est opérée en un quart de siècle par deux séries de crises ; toutes deux ont eu leur origine en France et leur contrecoup en Europe. L'usage français a restreint le nom de "Révolution" à la première période de 1789 à 1799, où l'ancien régime a été remplacé par un régime radicalement différent. La seconde période, de 1799 à 1814, a été une restauration partielle de l'ancien régime, combinée avec la consolidation du nouveau.

Début de la Révolution monarchique. — Dans l'assemblée des États généraux réunis à Versailles le 5 mai 1789, les adversaires de l'ancien régime, bourgeois et prêtres, avaient la majorité sur ses partisans, nobles et prélats. L'instrument de la Révolution était créé, mais il restait dans la dépendance du gouvernement qui avait le pouvoir d'ajourner et de dissoudre l'assemblée. C'est l'inertie du gouvernement qui a laissé faire la Révolution.

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Louis XVI et Necker, redevenu principal ministre, n'avaient pas même réglé la procédure du travail de l'Assemblée ; .sans prendre aucune mesure, ils laissèrent aller les choses au hasard des accidents. La décision, laissée à l'abandon, passa des ministres à l'Assemblée. L'initiative fut prise dans l'Assemblée du Tiers État, masse encore sans organisation, par un petit groupe de députés, la plupart bourgeois, hommes de loi, réunis sous le nom de "club breton". Ce fut le noyau de la société des "Amis de la Constitution" devenue plus tard le club des Jacobins. Le Tiers État, après avoir en vain invité les autres ordres à se joindre à lui, se déclara "Assemblée des représentants de la nation".

La première décision fut prise à Versailles, mais ce fut Paris qui fournit la force d'action. Les conditions y étaient favorables à une révolution : Le gouvernement n'y avait pas de force militaire. La population ouvrière souffrait d'une crise de chômage, et d'une cherté des vivres résultant d'une très mauvaise récolte. Mais ce qui donna aux mouvements un caractère original, ce fut l'exaltation d'un peuple transporté par le sentiment d'entrer dans une ère de liberté, de justice et de bonheur. On a pu comparer la Révolution à une religion, où l'élan du chrétien vers Dieu était remplacé par l'élan du citoyen vers la liberté de la nation et la fraternité des peuples. Les contemporains eurent l'impression d'un peuple transfiguré. Le comte de Ségur, revenant en France à la fin de 1789, après cinq ans d'absence, trouvait un changement extraordinaire dans l'allure des Français. "Le bourgeois, le paysan, même les femmes, dit-il, montrent quelque chose de vif, de fier, d'animé. [81] Un peuple courbé sous le joug se retrouve redressé." Ce transport d'enthousiasme , sans précédent dans la vie du peuple français, était pourtant d'origine française, ainsi que la devise nouvelle Liberté, Égalité, Fraternité ; il continuait la crise de sensibilité et d'humanité des années précédentes.

Journées révolutionnaires. — La Révolution se fit en transférant le pouvoir du gouvernement à l'assemblée. Elle s'opéra sous la forme de "journées révolutionnaires" que le Gouvernement n'eut pas la volonté ou la force d'empêcher :

1°. — La première fut le "Serment du Jeu de Paume" prêté le 20 juin par les députés du Tiers État constitués illégalement en assemblée nationale. Ils jurèrent de ne pas se séparer avant que la France eût reçu une constitution, acte révolutionnaire, contraire au droit du roi de dissoudre l'assemblée. Louis XVI, après un semblant de résistance, céda et sur son ordre la noblesse et le clergé se fondirent dans l'Assemblée [82] nationale. La Cour, pour arrêter la Révolution, décida le roi à renvoyer Necker et à faire venir des troupes près de Paris.

2°. — Ce fut l'occasion de la seconde journée. Le peuple de Paris répliqua le 14 juillet en prenant de force la forteresse royale de la Bastille qu'il démolit aussitôt. La prise de la Bastille parut le symbole de la chute de l'ancien régime. Elle eut des conséquences imprévues. Les bourgeois, pour maintenir l'ordre, improvisèrent une garde nationale, formée des habitants armés, qui prit les couleurs bleu, blanc, rouge, devenues bientôt l'emblème de la nation française. On improvisa une municipalité formée de notables, chargée d'exercer l'autorité dans la ville. L'exemple de Paris fut suivi par toutes les villes de France.

3°. — La crainte du pillage par "les brigands" provoqua une panique, surnommée "la grande peur", qui, partie de Paris, se propagea comme "une commotion électrique" à travers une grande partie de la France. Les paysans, réunis en armes pour repousser les brigands imaginaires, se tournèrent contre les châteaux et se mirent à détruire les registres où étaient inscrits les droits féodaux dus aux seigneurs. Pour arrêter cette agitation, les nobles proposèrent à l'Assemblée de renoncer à leurs droits moyennant un prix de rachat. L'Assemblée, dans un élan d'enthousiasme, décida d'abolir "tous les privilèges et les droits particuliers des provinces et des villes". Ce fut l'œuvre de la séance surnommée "nuit du 4 août". L'Assemblée n'avait voulu abolir que les droits considérés comme usurpés (banalités, droit de chasse, justice), les redevances continuaient à être levées en attendant d'être rachetées. Mais les paysans ne cessèrent pas [83] de faire des émeutes jusqu'à ce qu'elles fussent abolies sans rachat en 1792.

4°. — La dernière journée fut l'œuvre d'une foule parisienne in-quiète du manque de blé et irritée par une manifestation d'officiers de la garde royale contre l'Assemblée à Versailles. La foule, soutenue par le général de la garde nationale de Paris, Lafayette, marcha sur Versailles et ramena le roi et sa famille ; l'Assemblée suivit. Le gouvernement de la France fut désormais à Paris sous la surveillance du peuple parisien.

L'Assemblée et la Constitution. — L'Assemblée, obligée d'improviser la procédure de ses opérations, avait cherché des modèles en pays anglais. Pour préparer le travail, elle créa des Comités, dont le nom indique l'origine anglaise. Mais elle ne voulut pas avoir de président permanent et, au contraire de l'usage anglais, elle ne tint que des séances publiques, où l'orateur devait parler de la tribune. Elle laissa le public assister aux séances de l'Assemblée et même manifester pour ou contre l'orateur ; elle permit aux citoyens porteurs d'une pétition de défiler dans la salle des séances. Ces manifestations et ces défilés donnèrent au peuple de Paris le moyen d'intimider l'Assemblée et d'agir sur ses décisions.

Les membres de l'Assemblée refusèrent aussi de suivre l'usage anglais de se diviser ouvertement en partis. Les groupes de représentants de même tendance qui apparurent dans les assemblées successives se défendirent toujours de former un parti, leurs adversaires disaient "une faction". Leur idéal, conforme aux habitudes individualistes du peuple français, était une assemblée d'hommes impartiaux agissant personnellement, [84] chacun suivant sa conscience. Le même sentiment animait les électeurs ; ils repoussaient la pratique anglaise de se concerter pour faire élire un candidat ; cela s'appelait une "cabale". Ces préventions contre l'organisation des partis persistèrent jusqu'à la fin de la Révolution.

L'Assemblée, se conformant aux demandes des cahiers, discuta et vota une Constitution. Ce fut la première fois que le gouvernement fut réglé par un texte formel, et depuis ce temps la France n'a jamais cessé d'avoir, comme les États-Unis, une constitution écrite. La déclaration des droits de l'homme et du citoyen, placée en tête, à l'imitation des Américains, ne fut qu'une manifestation théorique des sentiments de l'Assemblée, sans effet juridique. Elle ne pouvait être, comme aux États-Unis, invoquée devant un tribunal, elle n'eut jamais que la valeur d'une profession de principes.

La Constitution conservait la monarchie héréditaire, mais en limitant le pouvoir du roi suivant la formule de la "séparation des pouvoirs" mise à la mode par Montesquieu, et introduite dans la Constitution des États-Unis. L'Assemblée exerçait le "pouvoir législatif", le roi gardait le "pouvoir exécutif", et le droit d'annuler une décision de l'Assemblée en refusant sa sanction ; c'était le veto, terme latin repris dans l'usage des Américains.

La Révolution à cette première étape ne fut guère combattue que par les privilégiés de haute naissance, nobles et prélats, atteints par l'abolition des privilèges ou mécontents de ce que l'Assemblée avait refusé de créer sur le modèle anglais une Chambre haute formée de nobles. Dans le sentiment populaire, l'antagonisme [85] ne portait encore que sur les privilèges. Les partisans de l'égalité s'appelaient eux-mêmes patriotes (ce qui signifiait alors amour du bien public), ils surnommaient leurs adversaires aristocrates. Déjà les violences avaient commencé, on criait : "Les aristos à la lanterne !" ; quelques-uns furent pendus à un réverbère. Beaucoup de nobles, effrayés ou irrités, se retirèrent à l'étranger, parmi eux les deux frères du roi ; ce fut le début de l'émigration.

L'organisation du régime nouveau. — En même temps que les privilèges, l'Assemblée avait supprimé tous les pouvoirs établis dans l'intérieur du royaume, intendants, gouverneurs, officiers de justice et de finances. Parlements, fermiers des aides. Pour la première fois en France, au lieu d'ajouter de nouvelles institutions aux vieilles pratiques, différentes suivant les pays, on avait aboli à la fois tout le régime et, sur le terrain entièrement dégagé, on voulait construire un régime nouveau sur un plan d'ensemble unique, le même pour toutes les parties du royaume.

La division du territoire, compliquée et incohérente, en gouvernements, généralités, provinces, bailliages, fut remplacée par un système de division et de subdivisions uniformes pour tous les pays de France et le même pour toutes les espèces d'opérations. Ce furent les représentants de chaque pays qui furent chargés de décider les limites et les chefs-lieux, de façon à satisfaire les désirs de la population et à ménager ses habitudes. Les deux divisions les plus importantes, — la plus large le département, la plus petite la commune, — sont demeurées jusqu'à maintenant le fondement immuable du système. Elles sont entrées si profondément dans les habitudes des [86] Français qu'il n'a jamais été question de les changer. Des deux degrés intermédiaires, l'un, le district, fut bientôt supprimé, l'autre, le canton, se conserva, mais le nombre des cantons fut diminué de près de moitié.

Les départements devaient en principe être d'étendue à peu près égale ; mais chaque commune était formée ou d'une ville entière, ou d'une paroisse de campagne, sans tenir compte de la différence énorme de population. De ce temps date le principe français que le régime municipal est le même pour les plus grandes villes et les plus petits villages.

L'unité nationale. — L'unité de la nation française reposa désormais, non plus sur l'obéissance à un même roi, mais sur l'uniformité des institutions acceptées par les représentants de chaque pays en application de principes communs. La Déclaration des droits les résumait en une formule de droit naturel : "Les hommes naissent et demeurent égaux en droits." C'était aussi le sens de la devise : "La nation, la loi, le roi." Dès lors, l'épithète de royal est remplacée par le mot national.

Ce sentiment d'unité volontaire s'affirma dès 1789 par les Fédérations, formées spontanément entre les gardes nationales de différentes villes. Il eut pour symbole la fête nationale de la Fédération, célébrée solennellement à Paris le 14 juillet 1790, anniversaire de la prise de la Bastille, sur l'autel de la Patrie dressé au Champ de Mars. Le terme fédération, venu des États-Unis, exprimait l'adhésion volontaire donnée au nouveau régime par les pays autonomes réunis pour former la France.

Le personnel chargé d'exercer l'autorité publique [87] fut en principe recruté, comme aux États-Unis, par l'élection (directe ou à deux degrés). Ce fut le système appliqué non seulement aux administrateurs de département et de district et aux municipalités des communes, mais aussi aux juges, aux receveurs du district, plus tard même aux évêques et aux curés. Le droit de suffrage n'était donné qu'aux contribuables, ce qui écartait du vote les domestiques et presque tous les ouvriers. Une contribution plus élevée que pour le premier degré était exigée pour pouvoir être élu électeur au second degré. Les élus furent naturellement des hommes du pays connus des électeurs, surtout des bourgeois notables, hommes de loi, négociants ou propriétaires. La Révo-lution donnait à tous les pays de France des administrations électives autonomes, tout à fait indépendantes du pouvoir central, comme aux États-Unis, et leur conférait le pouvoir effectif de maintenir l'ordre, de faire la police et même de faire rentrer les impôts. Le gouvernement royal ne nommait plus que les ministres, les diplomates et les officiers de l'armée.

Régime administratif, judiciaire et fiscal. — Le fonctionnement des affaires publiques fut transformé suivant des principes nouveaux. Les affaires des départements et des municipalités devaient être décidées par les autorités locales, sans avoir à demander l'approbation du gouvernement. La justice fut déclarée gratuite (les épices furent abolies) ; elle fut remaniée de façon à abréger les procès et à en diminuer les frais. De l'ancien régime subsista le principe qu'un tribunal est formé de plusieurs juges ; on conserva aussi le personnel auxiliaire des avocats, avoués, greffiers, huissiers. Mais les degrés de juridiction furent [88] supprimés, tous les tribunaux étaient égaux, l'appel était porté d'un tribunal à l'autre. Trois formes nouvelles de justice furent créées : 1°. — Sous le nom anglais de juge de paix, un juge par canton fut chargé de concilier les différends peu importants ou de les juger rapidement. 2° — La justice criminelle fut calquée sur la régime anglais des assises, tenues par un juge avec l'aide du jury formé de citoyens. 3°. — Une création purement française, le tribunal de cassation, fut chargé de maintenir l'unité de jurisprudence dans toute la France, en cassant les jugements contraires à la loi.

En matière de finance, l'Assemblée abolit d'abord la taille, devenue très impopulaire parce qu'elle était répartie entre les contribuables de chaque paroisse, "suivant les facultés de chacun", c'est-à-dire en pratique d'après l'appréciation, arbitraire des assesseurs collecteurs", pris parmi les habitants et responsables de la levée. L'Assemblée abolit ensuite les impôts indirects, la gabelle sur le sel et les aides sur les boissons, que le peuple avait en horreur à cause des perquisitions faites à domicile par les commis des aides et les "gabelous". Elle finit par supprimer même le monopole du tabac et les octrois des villes. Il ne resta que les douanes et les droits d'enregistrement sur les ventes et les successions.

L'Assemblée réprouvait en principe les impôts indirects, comme pesant d'une façon inégale sur les consommateurs. Elle créa, pour éviter le mot impôt, des contributions directes établies pour éviter l'arbitraire, uniquement sur les signes extérieurs de la richesse ; elle leur donna des noms qui se sont perpétués jusqu'à nos jours, foncière sur les immeubles, [89] mobilière, sur le logement, patentes sur les professions.

En matière économique, l'Assemblée appliqua le principe de la liberté suivant la doctrine des économistes. Elle abolit les corporations et les règlements des métiers et déclara les individus libres de fabriquer et de vendre. Mais elle n'admettait que des contrats entre individus ; elle interdit toute association entre ouvriers comme entre patrons ; la grève resta un délit puni de prison.

Constitution civile du clergé. — L'Assemblée, tout en proclamant le droit à la liberté religieuse, considérait la religion catholique comme la religion nationale des Français. Mais la plupart de ses membres, élevés dans la doctrine gallicane, reconnaissaient au gouvernement le pouvoir de régler l'organisation matérielle de l'Église. Elle avait d'abord, dès 1789, pour parer à la crise financière, décidé de mettre "à la disposition de la nation" tous les biens des établissements ecclésiastiques, évêchés, cures, abbayes, et des congrégations. Puis elle abolit les vœux perpétuels et permit aux moines et aux religieuses de sortir de leur couvent ; elle supprima comme inutiles la plupart des maisons religieuses.

Elle conserva les évoques et les curés, mais voulut leur appliquer le même régime qu'aux autorités laïques. Elle décida qu'ils seraient élus par les mêmes électeurs que les administrateurs et que le diocèse aurait le même territoire que le département, ce qui obligeait à supprimer une quarantaine de diocèses.

Le prestige de la papauté était alors très affaibli. Après des négociations sans résultat avec le Pape, et sans attendre son consentement, l'Assemblée vota [90] la nouvelle organisation du clergé sous forme de loi, et elle ordonna aux évêques et aux curés de jurer d'observer "la constitution civile du clergé". Le Pape, déjà irrité par la révolte de ses sujets d'Avignon, qui avaient demandé l'annexion de leur pays à la France, condamna la Constitution civile et défendit aux ecclésiastiques de s'y soumettre. Presque tous les évêques et la majorité des curés, obéissant au Pape, refusèrent le serment, ils furent appelés insermentés ou réfractaires. Ceux qui le prêtèrent, appelés assermentés ou constitutionnels, furent soutenus par les autorités et mis en possession des églises.

Les prêtres réfractaires se firent un devoir de continuer à célébrer le culte ; les autorités les en empêchèrent et essayèrent de les remplacer par des prêtres constitutionnels. On vit alors combien l'influence des prêtres restait puissante sur le peuple français. La plupart des fidèles, surtout les paysans et les femmes, se détournèrent avec horreur de la messe des prêtres constitutionnels déclarés schismatiques. Malgré les défenses de l'autorité civile, ils ne voulurent assister au culte et recevoir les sacrements que des prêtres restés en communion avec Rome.

La Révolution en lutte contre la royauté. — Le conflit provoqué par la Constitution civile du clergé suscita, à partir de 1791, contre la Révolution une nouvelle espèce d'adversaires beaucoup plus nombreux que les "aristocrates" de 1789. La séparation du clergé en deux Églises irréductiblement hostiles divisa toute la population en deux partis ennemis. En général, les prêtres constitutionnels furent soutenus, ou du moins acceptés, par presque toutes les villes et par les campagnes dans les régions de l'Est et du [91] Midi. La population resta attachée aux prêtres réfractaires dans les pays où la dévotion était la plus forte, le Nord, l'Ouest, les pays de langues germaniques et les montagnes.

Louis XVI n'avait pas osé refuser sa sanction à la Constitution civile, mais il ne se résignait pas à un schisme contraire à ses sentiments de catholique sincère. Pour échapper à l'Assemblée et au peuple de Paris, il s'enfuit secrètement, afin d'aller rejoindre l'armée sur les frontières de l'Est. La fuite du roi, arrêtée à Varennes, inspira contre lui une défiance irréparable. Il n'y avait jusque-là en France que des royalistes, on vit apparaître des républicains ; il y en eut même qui demandèrent la déchéance du roi. Mais l'Assemblée jugeait la royauté indispensable au maintien de l'ordre ; elle se sépara après avoir promulgué la Constitution de 1791 qui maintenait la monarchie. Pour manifester son désintéressement, elle décida qu'aucun de ses membres ne pouvait être réélu. L'Assemblée législative qui la remplaça fut donc composée de représentants nouveaux, presque tous bourgeois notables, membres des administrations élues, en très grande majorité partisans de la monarchie. Leurs chefs étaient en relations avec la Cour et donnaient des conseils au roi ; mais ils étaient affaiblis par la rivalité entre eux et par la défiance de la reine qui excitait secrètement leurs adversaires. Il s'y forma un groupe de jeunes gens ardents et inexpérimentés adversaires du roi, qui entraîna parfois l'Assemblée par des discours véhéments. On les a plus tard surnommés Girondins.

La Législative entra en conflit avec Louis XVI à propos des mesures contre les deux espèces d'adversaires [92] de la Révolution, les émigrés et les prêtres réfractaires. Les émigrés, réfugiés chez les princes allemands sur les frontières de l'Est, y rassemblaient des troupes : ils avaient obtenu des souverains de Prusse et d'Autriche une déclaration qui fut interprétée en France comme une menace d'intervenir pour rétablir l'ancien régime. Les prêtres réfractaires restés en France excitaient les fidèles contre les curés constitutionnels nommés pour les remplacer ; ils les appelaient intrus. Quelques-uns prirent part à des soulèvements armés. L'Assemblée ordonna aux émigrés de rentrer en France sous peine de mort et de confiscation de leurs biens ; elle décida de déporter hors de France les prêtres réfractaires. Le roi refusa sa sanction.

Les adversaires du roi dans l'Assemblée et dans le peuple de Paris soupçonnaient Louis XVI et surtout sa femme, Marie-Antoinette, princesse autrichienne, de s'entendre avec les souverains étrangers pour rétablir par la force la monarchie absolue. Ils poussèrent à la guerre contre l'Autriche pour obliger la Cour à se démasquer. Louis XVI et ses ministres acceptèrent la guerre comme un moyen de renforcer le pouvoir du roi. La guerre bouleversa la politique intérieure et extérieure de la France. La Constituante avait annoncé en termes solennels une politique de paix. L'armée était formée encore de soldats de métier ; elle commençait seulement à se renforcer avec des gardes nationaux enrôlés en 1791 comme volontaires et elle était désorganisée par l'émigration de la plupart des officiers.

Dès les premiers engagements, les troupes françaises se mirent en déroute sans combat. L'armée [93] prussienne arriva jusqu'en Champagne et son général publia un manifeste (rédigé par un émigré) qui menaçait Paris de "subversion totale". L'Assemblée proclama "la patrie en danger" et essaya d'enrôler des volontaires.

Chute de la monarchie. — La guerre transforma les conflits intérieurs en guerre civile. Les partisans de l'ancien régime politique ou religieux apparurent alors comme les protégés et les auxiliaires de l'ennemi. Le patriotisme, conçu jusque-là comme l'amour du bien public, se compliqua d'un sentiment de haine contre l'étranger qui devint peu à peu le sentiment dominant des patriotes français. Les adversaires de la royauté à Paris se préparèrent à la renverser ; ils excitèrent le peuple des faubourgs ouvriers et (demandèrent l'aide des jeunes gardes nationaux venus de Brest et de Marseille à Paris pour les fêtes de la Fédération. C'est alors que "le Chant de l'armée du Rhin", composé à Strasbourg par un officier, chanté à Paris par les fédérés de Marseille devint, sous le nom de la Marseillaise, l'hymne national de la Révolution. Mais le personnel arrivé au pouvoir depuis la Révolution de 1789, soit comme représentants à l'Assemblée, soit comme membres de la Commune (c'est-à-dire de la Municipalité de Paris), était formé de bourgeois, surtout des gens de loi, élus par des électeurs restés fidèles à la royauté ; on ne pouvait compter sur eux pour faire une seconde révolution.

Cette révolution fut faite le 10 août 1792 par un coup de force, d'abord contre la Commune de Paris, dont les membres furent expulsés et remplacés par des membres choisis par les insurgés, puis contre la résidence du roi aux Tuileries qui fut envahie par les [94] insurgés. L'Assemblée, délibérant sous la pression de la Commune insurrectionnelle, maîtresse de Paris, déclara Louis XVI déchu et convoqua une Convention nationale ; c'était, suivant l'exemple des États-Unis, le nom donné à l'assemblée chargée de réviser la Constitution. Le peuple de Paris, affolé par le danger de l'invasion et la crainte du retour de l'ancien régime, se porta sur les prisons où étaient détenus les nobles et les prêtres arrêtés comme suspects de préparer "la contre-révolution", et improvisa une "justice populaire" ; un grand nombre des détenus furent massacrés.

La Législative, avant de se séparer, improvisa une solution à la crise produite par la lutte entre les deux clergés. Les actes de baptême, de mariage et d'enterrement, rédigés par les curés, avaient toujours été le procédé pour constater les naissances, les mariages et les décès. Les fidèles, très nombreux, qui refusaient de se présenter devant le curé constitutionnel, ne parvenaient pas à faire établir leurs actes. L'Assemblée décida que les naissances, les mariages et les décès seraient inscrits sur des registres tenus par la municipalité. C'est l'origine de l'institution des actes de l'étal civil, création toute française qui a servi de modèle à la plupart des États.

L'essai de la République. — La Convention trouva le gouverne-ment désorganisé et le territoire envahi. Elle commença par déclarer la France en République, non par préférence théorique pour la République, mais comme conséquence du fait qu'il n'y avait plus de roi. Elis se trouva aussitôt aux prises avec des crises de politique extérieure, intérieure et financière, et fut dès le début divisée par une rivalité violente entre [95] deux groupes qui se défendaient d'être des partis.

Le plus nombreux (surnommé plus tard girondin), formé de représentants des départements, voulait maintenir le régime d'autonomie créé en 1789 qui faisait gouverner chaque pays par les notables élus du pays.

Le petit groupe des représentants de Paris, surnommé La Montagne parce qu'il siégeait sur les bancs les plus élevés de la salle, tendait à soumettre toute la France au gouvernement de Paris ; il appelait ses adversaires Fédéralistes et les accusait de vouloir transformer la France en une fédération semblable aux États-Unis. Il était soutenu par le peuple des quartiers ouvriers de Paris. Il avait pris la direction du Club des Amis de la Constitution, surnommé Club des Jacobins, dont les membres réunis en séance publique discutaient les questions politiques du jour. Les partisans les plus exaltés de la Révolution venaient y proposer des motions qui étaient ensuite portées à l'Assemblée. L'habitude, prise dès 1789, de laisser manifester les assistants des tribunes et de faire défiler dans la salle les porteurs de pétitions, donnait aux Parisiens l'avantage de venir faire des manifestations pour intimider les représentants adversaires de la Montagne. Le Club des Jacobins avait acquis une puissante influence depuis que, dans la plupart des villes, il s'était créé une "société patriotique" affiliée au Club de Paris qui lui envoyait des instructions.

La propagande révolutionnaire hors de France. — Le petit combat de Valmy (20 septembre 1792) où une troupe française tint tête à l'infanterie prussienne au cri de : "Vive la nation !" déconcerta les généraux [96] prussiens ; ils évacuèrent la France. Les armées françaises envahirent les petits États voisins, la rive gauche du Rhin, la Savoie et Nice, puis elles occupèrent la Belgique mal défendue par l'armée autrichienne.

Les généraux français furent amenés à prendre des mesures politiques dans les territoires occupés ; ils chassèrent le personnel hostile à la France et soutinrent les hommes qui engageaient les habitants à imiter les Français en détruisant l'ancien régime. La Convention déclara alors : "La France accordera fraternité et secours à tous les peuples" et fit ordonner aux généraux de "défendre les citoyens qui seront vexés pour la cause de la liberté". C'est ce qu'on appela "porter la Révolution hors de France". Puis elle ordonna de détruire les dîmes et les droits féodaux et de faire élire des administrations provisoires et d'exiger le serment de fidélité à la liberté et à l'égalité. La guerre devint un procédé de propagande pour la Révolution.

La France fut dès lors engagée à intervenir dans les États voisins pour protéger les sujets révoltés contre leurs souverains et empêcher d'y rétablir l'ancien régime. Mais les protégés de la France révolutionnaire se reconnurent bientôt trop faibles pour se défendre et demandèrent que leur pays fut annexé à la France. La République fut ainsi ramenée à la politique de l'ancien régime qui consistait à agrandir le territoire, et à le porter jusqu'aux "frontières naturelles" indiquées par Richelieu.

Invasion et guerre civile. — La lutte intérieure était devenue très violente. Les hommes politiques de ce temps, endurcis par les exécutions fréquentes [97] de l'ancien régime et pénétrés des exemples de l'antiquité , trouvaient naturel de condamner à mort pour des actes politiques et n'éprouvaient pas de scrupule à faire mettre à mort leurs adversaires. Les exécutions se faisaient avec un instrument nouveau, la guillotine, inventé par un philanthrope pour abréger la souffrance des victimes.

Il fallut décider du sort de Louis XVI enfermé dans la forteresse du Temple. La Convention décida de le juger. On venait de découvrir aux Tuileries la preuve qu'il avait correspondu en secret avec les souverains ennemis ; il fut condamné à mort et guillotiné. Un "tribunal révolutionnaire" fut créé pour juger rapidement les ennemis de la Révolution ; il opérait avec une procédure expéditive qui augmenta beaucoup le nombre des condamnations. Il servit d'abord contre les royalistes, mais fut bientôt employé aussi contre les représentants républicains adversaires du parti au pouvoir. — Des "comités révolutionnaires" [98] créés dans tous les pays de France étaient chargés de surveiller tous les individus "suspects" de sentiments hostiles au gouvernement et de les dénoncer aux autorités.

L'exécution du roi irrita les gouvernements des États de l'Europe et les fit entrer presque tous dans la coalition contre la France. Les armées ennemies, supérieures en force, envahirent de plusieurs côtés le territoire français. Le général français Dumouriez, mécontent de la Convention, passa à l'ennemi. Le groupe des Girondins, qui avait d'abord dirigé la Convention, fut déconsidéré par les défaites et la trahison de Dumouriez, leur protégé. Leurs adversaires, les représentants de la Montagne, en profitèrent pour les déclarer faibles ou incapables ; ils réclamèrent un gouvernement plus énergique, capable de se faire obéir par toute la France et d'écraser les ennemis de la Révolution.

L'armée, même renforcée en 1791 par les gardes nationaux volontaires, ne suffisait plus à repousser l'ennemi. La Convention ordonna de réquisitionner trois cent mille hommes, jeunes et célibataires, en laissant aux autorités locales le pouvoir de choisir le procédé de réquisition. La plupart employèrent le tirage au sort pour désigner ceux qui partiraient. Le résultat immédiat fut un soulèvement dans les pays de l'Ouest dévoués aux prêtres réfractaires ; il fut surnommé "la Vendée", du nom d'un des départements [99] insurgés. Ce fut une guerre des paysans catholiques dirigés par les prêtres et les gentilshommes royalistes contre les habitants des villes organisés en gardes nationales à l'uniforme bleu et soutenus par le gouvernement de Paris. De ce temps date l'antagonisme entre les Blancs et les Bleus qui s'est perpétué dans les partis politiques de l'Ouest.

La Montagne prit le pouvoir par un coup de force contre la Convention, exécuté par une Commune insurrectionnelle et par les gardes nationaux des quartiers populaires. La Convention, livrée sans défense au peuple de Paris, obéit désormais à la Montagne. Les représentants qui l'avaient combattue furent arrêtés et condamnés à mort ; la plupart furent exécutés. La Montagne, devenue maîtresse du pouvoir, concentra son action sur la guerre contre l'étranger et sur la destruction de ses adversaires intérieurs ; pour mener cette double lutte elle improvisa un gouvernement centralisé, armé d'un pouvoir illimité.

Le gouvernement révolutionnaire. — La Convention venait de voter une constitution fondée sur la souveraineté du peuple et la séparation des pouvoirs ; elle fut suspendue "jusqu'à la paix" et remplacée par un "gouvernement révolutionnaire". Il était dirigé en fait par un Comité de salut public formé de représentants élus par la Convention et qui jouait à peu près le rôle d'un conseil de ministres (les ministres étaient remplacés par des Commissions de représentants). Pour se faire obéir, la Convention envoyait comme commissaires auprès des armées et dans le département des représentants en mission investis de pleins pouvoirs Ils faisaient arrêter et juger les généraux incapables ou suspects. Ils allaient [100] dans les départements "épurer" les administrations, c'est-à-dire révoquer les administrateurs élus ; ils les remplaçaient par des partisans dévoués qui, d'ordinaire, leur étaient indiqués par la société patriotique de la ville affiliée au Club des Jacobins.

Contre les adversaires intérieurs, le Gouvernement déclara "mettre la terreur à l'ordre du jour". Il procéda dans toute la France par des arrestations en masse qui remplirent les prisons, par des condamnations sommaires et par des exécutions capitales ; la guillotine resta en permanence sur les places. Les victimes furent surtout des prêtres, des nobles, des dames de haute naissance, mais aussi des républicains adversaires des hommes au pouvoir. La Terreur, renforcée en 1794 par la "loi des suspects", fit une impression profonde et laissa un souvenir durable qui compromit la Révolution.

La crise financière d'où était sortie la Révolution alla toujours en s'aggravant. Les impôts indirects étaient abolis ; les impôts directs, répartis par les autorités locales, étaient levés par des receveurs élus disposés à ménager la population et d'ailleurs dépourvus de moyens d'action ; ils ne rentraient qu'en petite partie. Les domaines du clergé, devenus biens nationaux, avaient été bien vendus mais mal payés, par acomptes et en monnaie dépréciée. Les assignats, créés d'abord sous forme de créances "assignées" sur les biens nationaux, pour en faciliter la vente, étaient employés comme un papier-monnaie, circulant en même temps que la monnaie d'or et d'argent ; ils baissèrent vite et de plus en plus, ce qui fit hausser les prix des objets et encouragea l'agio-tage. Les mécontents, surnommés "les Enragés", réclamèrent [101] des mesures contre les spéculateurs qu'ils accusaient d'augmenter la cherté des vivres ; pour les apaiser, la Convention décréta le cours forcé des assignats et la réquisition de certaines denrées ; elle établit un prix maximum pour les objets de consommation populaire.

La tentative faite par les Enragés d'interdire le culte chrétien pour "déchristianiser" la France fuit arrêtée par la Convention. Elle se borna à faire disparaître des noms de lieux la mention de "saint" et à remplacer le calendrier grégorien par un calendrier révolutionnaire qui supprimait la semaine et le dimanche et mettait le jour de repos, le décadi, tous les dix jours au lieu de sept. Pour compenser la suppression des fêtes chrétiennes, elle essaya de créer un culte de la Révolution sous la forme de "fêtes révolutionnaires" célébrées par des cérémonies publiques.

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Les créations durables de la Convention. — La Convention voulait achever d'organiser le nouveau régime d'unité ; mais son action, entravée par des luttes de tout genre, laissa peu d'effet. Son œuvre la plus durable fut la création d'un système de mesures unique pour toute la France, le système métrique décimal, partant d'une seule unité, le mètre, appliquée à toutes les mesures de longueur de surface, de volume, de poids, de monnaie et ordonnée suivant le principe décimal qui rend les calculs plus rapides. Cette création rationnelle s'est montrée si commode qu'elle a été adoptée partout, sauf en pays anglais.

Une autre création, le Grand livre de la Dette publique, où furent inscrites et unifiées toutes les créances sur l'État sans différence d'origine, fut une mesure de prudence destinée à rassurer les créanciers de l'État. Quant à la déclaration que "la République ne fait les frais d'aucun culte", ce fut une mesure d'économie prise pour supprimer le traitement du clergé constitutionnel ; ce ne fut pas l'application du principe de la séparation de l'Église et de l'État.

L'organisation méthodique de l'enseignement, préparée par le philosophe Condorcet, fut paralysée par le défaut d'argent et se réduisit aux écoles centrales, fondées sur l'étude des sciences et qui instauraient un régime de liberté pour les élèves, et à quelques écoles spéciales d'enseignement supérieur. Il en est resté l'embryon des Écoles polytechnique et normale, le nom d'Institut donné à la réunion des académies, et le titre d'instituteur donné au maître d'école.

Transformation de l'armée. — L'armée fut réorganisée en fondant dans un même régiment (appelé [103] demi-brigade) les soldats des autres corps et les bataillons de gardes nationaux ; elle reçut l'uniforme bleu de la garde nationale. Le corps des officiers, jusque-là formé surtout de nobles, suivant la tradition de la noblesse française, fut brusquement transformé, depuis que les postes laissés vacants par l'émigration des officiers furent remplis par les sous-officiers, sortis des couches profondes du peuple dont ils conservèrent les manières, le langage et les sentiments. Le personnel militaire devint plus populaire et plus républicain que le personnel politique qui ne cessa jamais de se recruter dans la bourgeoisie.

Les armées, renforcées indéfiniment par le service obligatoire, arrivaient à des effectifs très supérieurs à ceux des États de la coalition dont les armées, formées exclusivement de volontaires, étaient petites, très coûteuses et si difficiles à recruter que les gouvernements recommandaient à leurs généraux de ne pas les risquer sans nécessité. Les généraux français, ayant bénéficié d'un avancement très rapide, étaient jeunes et entreprenants, prêts à prendre l'offensive, tactique avantageuse en un temps où une troupe lancée au pas de course ne trouvait pour l'arrêter que des armes à tir lent et peu efficace, fusils à pierre et canons de bronze se chargeant par la gueule. Les troupes manœuvraient beaucoup plus rapidement, n'étant pas encombrées de bagages ; elles pouvaient passer les nuits en plein air au bivouac et se nourrir au moyen de réquisitions, sans avoir besoin de magasins d'approvisionnement.

L'ennemi fut bientôt repoussé hors de France. Les Français en le poursuivant, occupèrent la Belgique et la rive gauche du Rhin. Ces succès rapides, attribués [104] à la valeur française, exaltèrent l'or-gueil national. Le gouvernement, reprenant la formule de Richelieu, étendit le territoire de la France jusqu'aux "frontières naturelles" en annexant tous les pays à l'ouest du Rhin et des Alpes.

Quand les armées françaises, continuant la guerre contre la coalition, eurent envahi la Hollande, l'Italie et la Suisse, les pays occupés au delà des frontières furent organisés en républiques, sur le modèle de la République française, et gouvernées par les partisans de la France. On en créa jusqu'à six, sous des noms renouvelés de l'antiquité (batave, helvétique, ligure, cisalpine, romaine, parthénopéenne).

Fin de la Convention. — Dès 1794, le danger de l'invasion étant écarté, la Convention désira la fin du gouvernement révolutionnaire et de la Terreur. Le maître du pouvoir était alors Robespierre, très populaire auprès du peuple parisien (qui l'avait surnommé "l'Incorruptible"), à cause de son genre de vie simple et de ses discours en faveur des petites gens. Il avait fait successivement exécuter tous ses adversaires républicains. Il fut renversé du pouvoir par une coalition entre les dissidents de son parti et les adversaires de la Terreur, soutenus par les gardes nationaux d'un quartier bourgeois. Les coalisés firent exécuter Robespierre et ses partisans, fermèrent les clubs, et firent cesser la Terreur. Puis ils repoussèrent deux tentatives des foules parisiennes contre la Convention.

Tous les hommes marquants de la Convention avaient été mis à mort. Les survivants n'eurent désormais plus guère d'autre politique que de maintenir au pouvoir le personnel républicain et d'empêcher [105] les royalistes de rétablir l'ancien régime. Ils firent une constitution nouvelle (de l'an III) qui partageait le pouvoir entre un Corps législatif élu, divisé en deux conseils, et un Directoire exécutif de cinq membres élus par la Convention et renouvelés par les Conseils. Ils eurent soin de n'élire directeurs que des régicides (qui avaient voté la mort du roi) et de décider que les Conseils seraient formés pour les deux tiers de membres de la Convention.

Tous les coups de force depuis 1789 avaient été faits par des insurgés ou des gardes nationaux parisiens ; on commença à y employer l'armée régulière. Le premier exemple fut donné en 1795 par un ancien officier noble, Barras, qui, pour arrêter la marche des royalistes contre la Convention, fit venir des troupes et les fit commander par un officier républicain en disponibilité, Bonaparte. Ce procédé allait bientôt être repris en 1797 et 1799.

Le Directoire. — Les adversaires du Gouvernement, dirigés par les nobles et les prêtres, en relations avec les princes émigrés et soutenus par l'Angleterre, continuaient la guerre civile sous la forme de soulèvements dans les régions de l'Ouest, de complots contre la République, de violences et de meurtres sur les administrateurs élus. Ils avaient pour eux la majorité des électeurs, fatigués de la guerre, mécontents des assignats, de la crise du commerce, du brigandage et du désordre. Mais l'armée restait républicaine. Le gouvernement répondait par des mesures de répression impitoyables, les exécutions de prêtres et d'émigrés, la dévastation des pays insurgés, la déportation des opposants ; il entretenait une police formée d'espions. Il continuait à tenir la liste des [106] émigrés et à faire vendre leurs biens. En 1797 la majorité nouvellement élue des Conseils, entrée en conflit violent avec le gouvernement fut supprimée par la majorité du Directoire avec l'aide d'un corps d'armée détaché de l'armée d'Italie.

En 1798, le gouvernement se sentit assez fort pour régulariser les opérations par des institutions officielles. La conscription posa pour la première fois le principe que tout Français est obligé au service militaire. Tous les hommes de vingt et un à vingt-cinq ans étaient divisés en classes, chacune formée des jeunes gens nés la même année, et pouvaient être levés sur la décision du gouvernement. De ce temps datent les mots conscrits et classes restés en usage. En fait les gens aisés parvenaient à se faire remplacer ou exempter. — Des mesures radicales furent prises pour assainir les finances. Les assignats, tombés à moins de 1 p. 100 de leur valeur nominale, furent supprimés, et la Dette réduite des deux tiers. — L'impôt sur les portes et fenêtres fut créé à titre provisoire, il s'est perpétué jusqu'au XXe siècle.

Transformation de la société. — Dix années de crises violentes et de guerres avaient bouleversé jusqu'au fond la société française. La noblesse était en partie détruite par l'émigration et les exécutions, en partie ruinée par l'abolition de ses droits et la confiscation de ses biens. La clergé, diminué et appauvri, avait perdu son influence dans les villes et une partie des campagnes où les pratiques religieuses étaient devenues rares. La bourgeoisie avait acquis la plus grande partie des domaines du clergé et des émigrés et avait pris le pouvoir à Paris et dans le pays. Les artisans souffraient de l'arrêt des industries [107] de luxe et de la cherté de la vie, ils profitaient en théorie de l'abolition des corporations et de la liberté du travail.

La Révolution avait amélioré la condition des paysans, propriétaires ou fermiers ; ils étaient délivrés des droits féodaux, des dîmes, des tailles, de la gabelle, et ne payaient presque plus d'impôts. Beaucoup avaient acquis de la terre soit en biens nationaux, soit vendue par le propriétaire. La crise monétaire leur avait servi à vendre leurs denrées en bonne monnaire * et à payer leur fermage et leurs dettes en assignats dépréciés.

Le désordre dans la vie publique et les finances était incontestable. Mais les études de détail ne sont pas assez avancées pour qu'on puisse préciser l'étendue des désordres dans les différentes parties de la France. Il se peut qu'ils aient été exagérés pour grossir l'importance de l'œuvre de réorganisation de Bonaparte, de même qu'on a exagéré la dissolution des mœurs privées pendant le Directoire. Le scandale, donné à Paris par le luxe et l'indécence ou l'extravagance du costume des parvenus enrichis par la spéculation ou les fournitures de l'armée, ne s'est jamais étendu à la vie de la province. Le seul membre du Directoire qui ait mérité le renom de corruption et de débauche, attribué par l'opinion courante à tout le gouvernement, était un homme de l'an-cien régime, Barras, noble et officier.

Le Consulat. — Le dernier coup de force fut fait par une partie du Directoire et un des deux Conseils contre l'autre Conseil, avec l'aide d'un général, Bonaparte, devenu populaire par de nombreuses victoires. Il a gardé le nom de 18 brumaire (1799).

[108]

Les auteurs de ce coup d'État ne songeaient pas à détruire la République ; ils voulaient seulement rendre le gouvernement plus fort en réduisant de cinq à trois le nombre de ses membres et maintenir le personnel républicain dans les hautes fonctions de l'État en le répartissant entre des assemblées composées de façon à réduire les élections à une formalité. Ils avaient nommé trois consuls provisoires (nom pris suivant la mode du temps dans l'antiquité romaine) et formé deux commissions chargées de rédiger une constitution. Mais Bonaparte, l'un des consuls, fit transformer le projet de façon à prendre pour lui seul le pouvoir. Il fut nommé premier consul et investi seul du "pouvoir exécutif" qui lui donnait la direction de tout le gouvernement et le droit de nommer tous les fonctionnaires. Le "pouvoir législatif" fut partagé entre quatre assemblées chargées chacune d'une seule opération : le Conseil d'État de préparer les lois, le Tribunat de les discuter, le Corps législatif de les voter, le Sénat de maintenir la Constitution. Tous les membres recevaient un traitement assez élevé pour le temps. Une proclamation indiqua le principe de ce régime : "Les pouvoirs seront forts et stables. La Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée ; elle est finie."

La restauration de l'ordre commença par l'administration, la justice et les finances. Elle ne fut pas, comme on l'a cru longtemps l'œuvre personnelle de Bonaparte. Il ne s'occupait guère alors que de la guerre et de la politique extérieure, et ne savait presque rien de la vie intérieure de la France. Il fit son apprentissage en prenant part aux délibérations du Conseil d'État. Il laissa donc faire la réorganisation [109] intérieure par le personnel politique formé de membres des assemblées de la Révolution, presque tous hommes de loi, qui avaient acquis l'expérience des affaires publiques et connaissaient les conditions réelles de la vie française. Leur tendance fut de revenir aux pratiques antérieures à la Révolution, mais de ces pratiques incohérentes ils firent des institutions uniformes pour toute la France et adaptées aux divisions du territoire créées par la Révolution.

La centralisation et la restauration partielle. — Le Conseil d'État de l'ancienne monarchie fut restauré avec toutes ses attributions, et il les a conservées jusqu'à nos jours. Il préparait les projets de loi et faisait les règlements de détail nécessaires pour les appliquer. Il rendait la justice administrative sur les différends entre les particuliers et l'État, suivant une procédure moins lente que celle des tribunaux.

Le régime créé en 1789 pour l'administration avait déjà été ébranlé par la Convention. Elle avait supprimé les districts et transporté, l'administration des communes à une "municipalité cantonale" formée de délégués des communes ; mais les pouvoirs étaient restés électifs. Le principe même du régime fut bouleversé. Toutes les autorités locales élues furent supprimées ; tous les pouvoirs furent donnés à un agent unique nommé par le gouvernement central : dans chaque département un préfet (revêtu d'un nom romain), dans chaque commune un maire assisté d'adjoints. Le maire pris parmi les notables du pays exerçait gratuitement ; le préfet d'ordinaire étranger au pays, venait de Paris, comme l'intendant d'ancien régime, et recevait un traitement élevé. Les municipalités cantonales furent remplacées par les arrondissements [110] communaux ; mais on les fit tellement grands qu'il y en eut presque la moitié moins que de districts, de trois à six par département. Chacun avait un sous-préfet rétribué, pris parmi les notables du pays, analogue au subdélégué de l'ancien régime.

De l'organisation judiciaire créée par la Révolution, on ne conserva que le tribunal de cassation (qui fut appelé cour), les juges de paix et le jury opérant en cour d'assises. L'élection fut abolie, tous les juges devaient être nommés par le gouvernement. Il y avait un tribunal par arrondissement, réduit au rôle de rendre la justice en première instance. L'appel était rétabli comme sous l'ancien régime devant les cours d'appel installées d'ordinaire au même lieu que les anciens Parlements, et dont les membres reprenaient l'ancien nom de conseiller. Le barreau des avocats et le personnel des greffiers, huissiers, avoués furent reconstitués.

Les finances furent divisées en plusieurs services, chacun placé sous un chef résidant à Paris, chargé d'une seule espèce d'opérations et pourvu d'un personnel assez nombreux et assez puissant pour faire rentrer les impôts. C'était un corps nouveau de fonctionnaires nommés et révoqués par le gouvernement, directeurs, inspecteurs, contrôleurs, percepteurs, chargés de répartir et de lever les contributions, receveurs et trésoriers chargés d'encaisser les fonds et de les transmettre, receveurs et vérificateurs de l'enregistrement, employés des douanes. Les impôts sur les boissons et le monopole du tabac furent restaurés sous le nom de droits réunis et levés par un personnel spécial. Ces agents, étrangers au pays où ils opéraient, presque tous payés par une remise sur les [111] fonds qu'ils faisaient rentier, avaient intérêt à augmenter le rendement des impôts plutôt qu'à ménager la population. Ainsi fut établi un système centralisé d'agents du gouvernement opposé au régime d'autonomie électif créé par la Révolution. La nation n'avait plus aucune part à la direction de ses affaires, ni au choix de ses chefs locaux. Les Français cessaient d'être des citoyens ; ils redevenaient des sujets, non plus du roi, mais du gouvernement.

C'était une restauration partielle de l'ancien régime, mais avec un personnel radicalement différent. Les anciens propriétaires d'offices, constitués en une aristocratie locale, recrutée en partie dans la noblesse de robe, se sentaient indépendants du gouvernement central ; ils lui obéissaient mal et maintenaient les pratiques locales contraires à l'unité. Les nouveaux agents au contraire, sortis de la bourgeoisie moyenne, forment un personnel national, recruté sur tout le territoire ; étrangers au pays où ils exercent leurs fonctions, ils dépendent étroitement du gouvernement duquel ils ont reçu la profession qui est leur moyen d'existence. Pour la première fois, la nation française est administrée et jugée par de véritables fonctionnaires, instruments dociles du pouvoir central ; depuis ce moment seulement elle est soumise à un régime vraiment centralisé. Cette centralisation, aussi différente de l'ancien régime que du régime d'autonomie de la Révolution, est restée jusqu'à nos jours l'armature permanente de la vie publique sous les différents régimes politiques.

L'unité du droit privé, préparée par les travaux de la Convention, fut définitivement établie par le Code [112] civil, surnommé "Code Napoléon". Ce fut un compromis entre les coutumes du Nord et le droit romain du Midi, mais la coutume de Paris prédomina dans le régime de la famille et des successions, avec le partage égal entre les enfants et la communauté de biens entre époux, en admettant La faculté de se marier sous le "régime dotal" en usage dans le Midi. Ce Code est resté le fondement du droit français qui a été introduit dans plusieurs pays étrangers. Il fut complété plus tard par des codes de commerce, de procédure, de droit pénal.

Restauration de l'Église. — Bonaparte, après de grandes victoires et deux traités de paix glorieux, se mit à régler les affaires intérieures suivant sa volonté personnelle. Il voulut d'abord se concilier la grande masse des catholiques restés fidèles à Rome en restaurant officiellement leur culte. Il existait alors trois clergés, les constitutionnels qui avaient cessé d'être salariés, les réfractaires restés sous le coup des mesures de répression, les prêtres "soumissionnaires" en communion avec le Pape, mais qui avaient accepté de prêter le serment d'obéir aux lois et qui étaient tolérés par le gouvernement. Le culte était rétabli dans beaucoup d'églises, mais à titre précaire.

Bonaparte restaura officiellement l'Église suivant le procédé de l'ancien régime, en concluant un Concordat avec le Pape. Ce ne fut qu'une restauration partielle ; elle ne rétablit ni le clergé régulier (ordres religieux et congrégations), ni les biens du clergé et la dîme, ni même les anciens diocèses. Les diocèses, réduits en nombre de plus de moitié, furent remaniés de façon à les adapter au cadre des départements. Les évoques étaient nommés par le gouvernement et [113] recevaient du Pape "l'investiture canonique". Le gouvernement nommait aussi les curés-doyens des chefs-lieux du canton. L'État ne donnait un traitement, faible d'ailleurs, qu'aux évêques et aux curés-doyens.

C'était une révolution du régime ecclésiastique dont Bonaparte ne prévoyait pas la portée. La très grande majorité des paroisses (plus de trente mille), restées en dehors du Concordat, devenaient de simples succursales dont les curés, abaissés à la condition de desservant, étaient nommés et révoqués à volonté par l'évêque. Ce régime soumettait les prêtres à l'autorité absolue de l'évêque et mettait les évêques dans la dépendance du Pape reconnu par l'État chef suprême de l'Église. Le clergé de France devenait pour la première fois un corps uni sous la direction de Rome.

Mais Bonaparte, tout en créant les conditions qui préparaient le clergé français à devenir ultramontain, prétendait le maintenir dans le gallicanisme. Il joignait au Concordat, malgré les protestations du Pape, les articles organiques sur la police des cultes qui restauraient toutes les mesures de surveillance de l'ancien régime sur le clergé et même obligeaient les professeurs de séminaires à enseigner la doctrine gallicane de 1682. Ces articles organisaient aussi officiellement, une Église réformée (calviniste) et une Église de la confession d'Augsbourg (luthérienne), avec des pasteurs payés par l'État.

La monarchie impériale. — La restauration de la monarchie, préparée par la transformation du Consulat à la vie en 1802, s'accomplit en 1804 sous la forme d'un Empire héréditaire dans la famille de Napoléon. Elle fut suivie d'une restauration de la [114] Cour et du cérémonial sur le modèle de l'ancienne Cour royale. Puis Napoléon créa une noblesse impériale, qu'il pourvut de dotations en terres et de majorats, et lui donna les titres de l'ancien régime, duc, comte, baron ; elle ne tarda pas à se fondre dans l'ancienne noblesse. — La Légion d'honneur, créée dès 1802 pour constituer une noblesse de mérite, fut remaniée sur le modèle des ordres de l'ancien régime avec les vieux titres de chevalier, commandeur, grand-croix.

L'Empire restaura non seulement les formes de la monarchie, mais quelques-unes des institutions du pouvoir absolu de l'ancien régime, les prisons d'État, la censure des livres et la pratique de laisser le souverain disposer directement des recettes de l'État.

La seule œuvre durable de l'Empire fut l'Université impériale qui, sous un vieux nom détourné de son sens, réunit l'ensemble des établissements d'enseignement. Elle n'organisa guère, à vrai dire, que l'enseignement secondaire, le seul qui intéressât la bourgeoisie. Les lycées, créés surtout pour former des officiers, furent des internats soumis à une discipline militaire, où les élèves, la plupart boursiers, portaient un uniforme militaire et marchaient au pas au son du tambour. Mais l'organisation, copiée sur le collège des Jésuites de Louis-le-Grand, revint aux usages de l'ancien régime, la division en classes, les fonctions de proviseur et de censeur des études, et l'enseignement fondé sur le latin et les mathématiques. Les établissements moins importants gardèrent l'ancien nom de collège. Le personnel fut en partie composé des ecclésiastiques qui avaient enseigné avant la Révolution. — L'enseignement supérieur se réduisait [115] en fait aux Écoles spéciales chargées chacune de préparer à une profession. — L'État ne faisait rien pour les écoles primaires.

La littérature, paralysée par l'imitation servile des œuvres classiques enfermée dans les genres morts, tragédie, épopée, poésie descriptive, réduite par l'abus du "style noble" à un vocabulaire très pauvre et encombré d'allégories, ne produisait plus d'œuvre originale. Les écrivains de marque, tous des prosateurs, étaient un ancien émigré, Chateaubriand, et des étrangers, Mme de Staël, Benjamin Constant, les frères de Maistre.

Chute de l'Empire. — Par sa prodigieuse activité, par sa merveilleuse promptitude de décision, par son étonnante mémoire du détail, par la sûreté de son jugement pratique, Napoléon inspirait à ses serviteurs, ses soldats, ses sujets, une admiration qui alla souvent jusqu'au culte. Mais sa nature despotique ne supportait aucune activité indépendante de la sienne. Il détestait les libéraux qu'il appelait des "idéologues". Il ne concevait pas de dévouement désintéressé à une cause et attribuait tous les actes à l'intérêt ou à la vanité. C'est lui qui a dit que les Français ne tiennent qu'à l'égalité et pas à liberté. Les hommes de la Révolution n'avaient jamais séparé la liberté de l'égalité, car l'inégalité légale leur eût paru incompatible avec la liberté des inférieurs. Élevé en Corse, avant que son pays fût entré dans l'unité française, Napoléon ne parvint pas à se sentir vraiment français. Il a dit dans son testament qu'il demandait à être enterré au milieu de "ce peuple que j'ai tant aimé" (un Français n'eut pas songé à employer cette expression). Sa manière de gouverner [116] ne fut pas conforme à la tradition française. Habitué dans son île natale à ne sentir que la solidarité du clan, il ignora la force du sentiment national, en France et à l'étranger.

Napoléon, n'étant retenu par aucun frein moral intérieur, alla jusqu'au point où sa puissance fut arrêtée par un obstacle insurmontable. Il avança ainsi à travers l'Europe, remportant des victoires brillantes, sur les armées de l'Autriche, la Prusse et la Russie (Austerlitz, Iéna, Friedland, Wagram) et arriva de proche en proche à annexer à l'Empire français de vastes territoires peuplés d'étrangers et à établir sa domination indirecte sur la plus grande partie de l'Europe. Il se heurta alors à une résistance inspirée par le sentiment national en Espagne, en Tyrol, en Allemagne, en Prusse, en Russie. Ses guerres continuelles finirent par lasser même ses sujets ; le peuple souffrait de la conscription devenue de plus en plus lourde ; les généraux même étaient fatigués de la guerre. Le blocus continental, imaginé pour forcer l'Angleterre à céder, imposait des privations pénibles aux Français et aux peuples du continent.

La domination de Napoléon ne reposait plus que sur la force des armes. Quand la guerre eut dévoré successivement toutes ses armées, en Espagne, en Russie (en 1812), en Allemagne (en 1813), les armées de toutes les grandes puissances d'Europe alliées contre lui envahirent le territoire français et arrivèrent jusqu'à Paris. L'Empire s'écroula. De l'œuvre militaire de Napoléon, la France ne garda rien ; elle y perdit les territoires conquis par la République au delà de l'ancien royaume. Il en resta en Europe une profonde défiance contre les Français [117] considérés comme un peuple belliqueux, en France une légende "napoléonienne" qui troubla la paix intérieure et finit par jeter la nation dans une politique aventureuse à l'étranger.

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Histoire sincère de la nation française.

Tome second


Chapitre V

L'ESSAI DE LA MONARCHIE LIBÉRALE

La Restauration. — La défaite de Napoléon rendit nécessaire un changement de gouvernement. Les alliés ne voulaient pas laisser la France au pouvoir de Napoléon ; ils restaurèrent l'ancienne famille royale parce qu'ils ne trouvèrent par d'autre solution. Mais ils ne prétendaient par restaurer l'ancien régime ; la France resta donc telle que l'avaient faite la Révolution et la restauration partielle opérée sous le Consulat par le personnel révolutionnaire. L'unité nationale était définitivement établie par l'uniformité des divisions territoriales, l'unité des mesures et la communauté des institutions et du droit privé. La nation gardait le régime social fondé sur l'égalité légale et les libertés de culte, de travail, de commerce, de résidence. Elle restait soumise à une administration centralisée, formée d'un corps de fonctionnaires de carrière, opérant dans tout le pays, suivant des règles uniformes, dirigé par un personnel central établi tout entier à Paris.

Il lui manquait encore un régime politique stable. [120] Avant de parvenir à le fonder elle allait passer par une série de révolutions, et pendant soixante ans continuer à subir des changements de constitutions rapides, qui devinrent un objet de dérision. Les Français acquirent alors à l'étranger le renom d'un peuple inconstant, incapable de se fixer dans aucun régime.

La restauration de la monarchie "légitime" s'était faite avec le concours du personnel impérial, désireux surtout de rester en place. Elle avait été acceptée sans résistance par un peuple fatigué de la guerre et à qui on promettait d'abolir les deux institutions impopulaires, la conscription et les droits réunis. L'héritier de Louis XVI, son frère, revenu d'Angleterre, refusa la Constitution proposée par le Sénat, mais il en fit rédiger à la hâte une autre sous le nom de Charte constitutionnelle qui organisa le gouvernement. Ce fut un compromis entre deux personnels et deux régimes. Le personnel impérial, d'origine révolutionnaire et bourgeoise, resta en possession des fonctions et des grades, le personnel d'émigrés nobles revenus en France reçut les charges de cour restaurées avec les anciens titres et l'ancien cérémonial.

Du régime révolutionnaire, on maintenait toutes les innovations fondées sur les principes de la Révolution, l'égalité légale, les libertés privées, les divisions territoriales, l'unité de régime, la garde nationale, le système des impôts, l'organisation judiciaire, les codes. Des institutions impériales on gardait le Concordat, la Légion d'Honneur, l'Université. On respectait toutes les situations acquises, même la propriété des acquéreurs de biens nationaux et les titres de la noblesse impériale. Paris, qui avait fait la Révolution, restait la résidence du roi et le centre du [121] gouvernement. Même les institutions impopulaires allaient être bientôt rétablies, les droits réunis sous le nom de contributions indirectes, la conscription sous le nom de recrutement. L'armée ne devait être en principe composée que d'engagés volontaires ; mais comme ils ne pouvaient suffire à fournir le contingent, on le complétait par le service forcé avec le tirage au sort. Il était permis de se faire remplacer, ce qui en fait aboutissait à dispenser les bourgeois du service militaire.

De l'ancien régime on ne restaurait, avec la famille royale, que le principe de la monarchie héréditaire et la Cour, sans Versailles. La vénalité des offices ministériels, notaires, greffiers, huissiers, avoués et des courtiers de commerce et des agents de change, s'était rétablie par la pratique (elle subsiste encore aujourd'hui), mais elle ne profitait qu'à la bourgeoisie.

Le gouvernement, suivant le principe posé par la Révolution, était organisé par une constitution écrite qui limitait expressément le pouvoir du roi et énumérait les droits des Français. Organisé sur le modèle de l'Angleterre, la seule monarchie constitutionnelle de ce temps, il consistait en un conseil des ministres nommés par le roi, une "Chambre des pairs", nommés par le roi et héréditaires, une "Chambre des députés des départements" élus par les gros contribuables. Aucun membre des assemblées ne recevait d'indemnité. Le régime anglais était imité jusque dans le détail des usages et des noms ; le roi avait le droit de convoquer, ajourner, dissoudre la Chambre élue ; les ministres présentaient les projets de loi et d'impôt ; ils pouvaient être mis en accusation par la Chambre [122] des députés et jugés par les pairs. Le roi recevait "une liste civile", il prononçait un "discours du trône" auquel la Chambre répondait par une "adresse".

La part faite aux deux régimes était fort inégale. Le régime nou-veau restait intact dans toute la réalité, avec ses institutions, son personnel et le maintien des situations acquises. Même les deux corps de l'Empire restèrent en place ; les sénateurs furent nommés pairs ; le Corps législatif fut, sans élection, transformé en Chambre des députés. De l'ancien régime on ne restaura que des noms et des symboles. Le roi successeur de Louis XVI se fit appeler Louis XVIII et reprit le titre de "roi de France et de Navarre par la grâce de Dieu" ; il data la Charte de la dix-huitième année de son règne et déclara en avoir fait "octroi", de façon à marquer qu'il ne reconnaissait ni le droit souverain du peuple, ni les régimes de la Révolution. Il remplaça le drapeau tricolore par le drapeau blanc, regardé comme l'ancien drapeau du roi.

Ces symboles suffirent pour faire craindre le retour de l'ancien régime à la masse de l'armée et de la nation, déjà indisposée contre les Bourbons parce qu'ils étaient revenus avec les armées ennemies (on disait "dans les fourgons des Alliés"). Le peuple s'inquiétait du retour des émigrés qui menaçaient de reprendre leurs biens confisqués. L'armée, habituée au drapeau tricolore, détestait le drapeau blanc ; les officiers, licenciés par mesure d'économie avec une demi-solde insuffisante pour vivre, détestaient la Restauration.

Retour de Napoléon. — Napoléon, relégué à l'île d'Elbe, profita de l'irritation générale pour revenir en France rallier l'armée et rétablir l'Empire et le [123] drapeau tricolore. Spéculant sur le souvenir des institutions les plus impopulaires de l'ancien régime, il disait la France menacée du retour de la dîme, et des droits féodaux. Faisant appel à la fois au sentiment national et aux intérêts matériels des paysans et des bourgeois, il dénonçait les émigrés "qui ont porté les armes contre le France" et ont intérêt au rétablissement des droits féodaux et à l'annulation des ventes des biens nationaux.

La restauration de l'Empire, surnommée les Cent jours, fut un épisode très court arrêté par la défaite décisive de Napoléon à Waterloo. Mais il eut des conséquences durables. Les royalistes, ramenés par les armées étrangères, ne pardonnèrent pas au personnel révolutionnaire d'avoir trahi le roi auquel il avait juré fidélité en 1814. La deuxième restauration avait ravivé la haine entre les fidèles de la royauté et les partisans du régime issu de la Révolution. De ce moment date la séparation de la nation française en deux camps excités l'un contre l'autre par une hostilité permanente qui est restée le fondement caché de la vie politique de la France.

La société nouvelle. — La population de la France, dont on commence à connaître le chiffre par le recensement fait tous les cinq ans, atteignait trente-deux millions et demi en 1830 et elle augmentait rapidement. La natalité, arrivée au maximum, dépassait trente pour mille habitants. C'était encore en grande majorité une population agricole, la population dite "rurale" dépassait encore en 1846 la proportion de 75 p. 100. Il n'y avait en 1848 que quatre villes au-dessus de cent mille âmes, Lyon, Marseille, Bordeaux, et Rouen, en trois entre soixante-quinze mille et cent [124] mille, Nantes, Toulouse et Lille. Paris, seul, était une très grande ville avec plus d'un million d'habitants, sans compter les faubourgs (annexés en 1860). La France restait un pays de petites villes.

La société française sortait renouvelée de la crise révolutionnaire prolongée pendant un quart de siècle ; les classes restaient fixées comme au XVIe siècle ; mais la crise avait bouleversé leurs conditions de vie, leurs sentiments et surtout leur importance relative.

Noblesse et clergé. — La noblesse, diminuée par l'émigration et les exécutions, avait perdu en nombre et en richesse, car la catastrophe avait atteint surtout les familles les plus riches et les plus influentes, la noblesse de cour, de robe et de finances, qui était celle des grandes villes et des pays les plus riches. Ce qui subsistait, c'était surtout la petite noblesse de province dans les pays de l'Ouest et du Sud-Ouest et les montagnes ; c'est là qu'il restait un grand nombre de familles de gentilshommes qui gardaient leur influence sur le peuple des campagnes. La vieille tradition de la vie noble les détournait des professions lucratives et même des fonctions, sauf l'armée et la diplomatie restées des carrières aristocratiques. Les gentilshommes ne pouvaient donc s'enrichir ; beaucoup avaient peine à maintenir leur train de vie au niveau de celui des bourgeois enrichis, et la noblesse allait cesser de se renforcer par l'accession de bourgeois anoblis, puisque l'État ne créait plus de nobles.

Les nobles, revenus des idées philosophiques dont la Révolution leur avait montré les conséquences, avaient cessé d'être libres penseurs ou francs-maçons ; ils avaient repris la pratique de la religion. Ils faisaient élever leurs fils par des prêtres précepteurs ou [125] dans les collèges ecclésiastiques, et leurs filles dans les couvents de religieuses. La libre pensée devenait de mauvais ton, la religion catholique était désormais — et elle est encore — en France, la marque distinctive de la bonne société. Le clergé avait perdu toute sa richesse et une grande partie de son personnel. Les évêques, réduits de plus de moitié, cessaient d'être de grands seigneurs. Les prêtres, appelés abbés, n'étaient plus en nombre suffisant pour donner un curé à chaque paroisse ; les neuf dixièmes d'ailleurs n'étaient plus que de simples desservants, révocables au gré de l'évêque. La plupart, recrutés dans des familles de paysans, vivaient pauvrement du casuel de leur église, des cadeaux de leurs paroissiens et des subventions de la commune. Mais ils conservaient sur les femmes et les paysans une influence souveraine dans une grande partie de la France, surtout les pays d'accès difficile, l'Ouest et les montagnes. — Les ordres religieux se reconstituaient avec la tolérance du gouvernement, plus lentement pour les moines, plus rapidement pour les congrégations de femmes employées surtout dans les hôpitaux et les écoles de filles.

La bourgeoisie. — Le nouveau régime qui avait affaibli la noblesse et le clergé avait renforcé la bourgeoisie, enrichie par l'achat des biens du clergé et des émigrés et entrée en possession de presque toutes les fonctions. Elle ne se distinguait plus guère de la noblesse par son genre de vie ni par son costume. La richesse en France restait surtout foncière. Il n'y avait guère de riches négociants qu'à Paris et dans quelques ports, de riches industriels que les maîtres de forges des forêts de Lorraine, et les grands patrons [126] des pays d'industries textiles et des régions houillères, encore peu nombreux. La grande industrie commençait à peine par l'introduction des machines anglaises dans la fabrication des fils et des tissus et par l'emploi de procédés chimiques nouveaux. En général, les inventions des ingénieurs ou des ouvriers français étaient surtout exploitées à l'étranger.

Dans la plus grande partie de la France, la bourgeoisie redoutait les entreprises du commerce et de l'industrie où son argent aurait eu quelque risque à courir. Les bourgeois, comme les gentilshommes, vivaient surtout du revenu de leurs terres cultivées pat des fermiers ou des métayers. Beaucoup menaient une vie d'oisifs, on disait vivre "en rentier" ou "vivre bourgeoisement" comme on avait dit "vivre noblement". La fortune des familles se formait lentement par l'épargne, comme chez les paysans.

La bourgeoisie continuait à rechercher les fonctions publiques qui donnaient un traitement médiocre mais assuré ; la plus recherchée était encore, comme sous l'ancien régime, la magistrature, bien qu'elle fût la plus mal rétribuée. La bourgeoisie aisée n'acceptait guère pour ses fils que deux professions libérales, le barreau et la médecine. Toutes deux exigeaient des études longues et coûteuses avant d'arriver au grade de licencié ou de docteur. Les offices ministériels (avoués, notaires), restés des charges vénales, étaient moins considérés parce qu'ils ne comportaient pas de grade. Le traitement de la fonction ou le revenu de la profession s'ajoutait au revenu de la terre et des valeurs mobilières pour permettre de mener une vie bourgeoise à la ville.

La morale bourgeoise imposait aux parents le devoir [127] de faire les frais d'instruction de leurs fils et de les aider pécuniairement à entrer dans une carrière de fonctionnaire ou une profession libérale. Elle les obligeait à donner à leur fille une dot pour la mettre en état d'épouser un homme de sa condition. La dot est restée jusqu'à la fin du XIXe siècle un trait caractéristique de la vie française. Les bourgeois conservaient le sentiment de former une classe supérieure ; ils réprouvaient la mésalliance de leur fils avec une fille du peuple. Les parents continuaient à arranger le mariage de leur fille avec un prétendant que la fille ne connaissait pas avant qu'il lui eût été présenté par ses parents.

La plupart des bourgeois s'étaient, pendant la crise révolutionnaire, déshabitués des pratiques religieuses ; ils restaient indifférents en religion, ou même voltairiens et hostiles à l'influence du clergé. Ils faisaient élever leurs fils la plupart comme internes dans les collèges laïques ; mais les filles, à défaut d'établissements laïques d'instruction, étaient de plus en plus élevées dans les couvents. L'influence du clergé continuait ainsi à s'exercer par les femmes, même sur la bourgeoisie indifférente.

La bourgeoisie, devenue une classe privilégiée, faisait travailler les paysans comme cultivateurs sur ses terres, comme domestiques dans sa maison, et comme ouvriers dans ses entreprises industrielles. Elle avait seule les moyens de faire donner à ses fils l'instruction qui leur ouvrait les fonctions supérieures, à ses filles des manières et le costume qui en faisaient des dames. Mais elle n'avait pas conscience de son privilège parce qu'il n'avait plus une forme légale apparente, comme ceux de l'ancien régime ; il reposait [128] sur la propriété héréditaire, considérée alors comme un droit naturel dont on ne recherchait pas l'origine.

Les bourgeois menaient d'ailleurs une vie beaucoup plus simple que les nobles, une vie sans élégance dans le logement et l'ameuble-ment, une vi très sédentaire, enfermée dans un horizon borné, qui ne connaissait encore ni le voyage d'agrément, ni la villégiature, ni les bains de mer. Les vacances, créées à l'origine pour la magistrature (le mot désigne le temps où le tribunal "vaque"), restaient placées à la fin de l'été au temps de la chasse et des vendanges. Le principal luxe des bourgeois consistait dans la cuisine et les vins fins. La cuisine, pratiquée en France avec une supériorité reconnue à l'étranger dès le XVIIe siècle, était devenue un art essentiellement français, le seul art qui ne fût pas centralisé à Paris. Chaque pays conservait sa cuisine régionale, indépendante de la cuisine parisienne. Les femmes, absorbées encore par les soins du ménage, mettaient leur luxe dans un énorme approvi-sionnement de linge, de fruits et de confitures.

Dans le costume, l'imitation de l'Angleterre, surnommée l'anglo-manie, faisait disparaître peu à peu du vêtement masculin les pièces d'origine française, le frac, l'habit à la française, la culotte, les bas, le tricorne, le manteau et introduisait la redingote, le pardessus, le chapeau de haute forme, le parapluie. Le vêtement féminin, resté dans la tradition française, continuait à varier souvent. La mode de se faire habiller à Londres n'atteignit jamais que les hommes ; la mode féminine, même pour les étrangères, fut toujours de se faire habiller à Paris.

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L'anglomanie agit aussi sur les divertissements ; elle fit adopter les courses de chevaux, les paris, les clubs et le jeu de whist. Les danses françaises du XVIIIe siècle allaient être remplacées par des danses d'origine étrangère, la valse allemande, la polka et la mazurka polonaises.

Le peuple. — La masse de la nation appelée "gens du peuple" se composait, dans les villes et les bourgs, de petits commerçants, d'employés subalternes, de domestiques et d'artisans. La population qualifiée d' "industrielle" consistait en grande majorité, comme au Moyen âge, en artisans travaillant sur commande pour la clientèle locale. Boutiquiers et artisans continuaient à mener une vie rude et monotone dans des logements trop étroits, astreints à une présence continuelle dans leur boutique ou leur atelier. Le vêtement les distinguait des bourgeois, leurs femmes portaient le bonnet, tandis que les "dames" portaient chapeau. Ils recevaient à peine une instruction élémentaire dans des écoles tenues par des maîtres sans préparation ; la plupart ne savaient pas lire, sauf dans les régions de l'Est, et ceux qui savaient lire n'avaient pas l'habitude de lire.

Les ouvriers salariés de la grande industrie travaillant pour le compte d'un grand patron étaient dans une condition plus dure encore et plus précaire ; les plus misérables étaient les tisserands travaillant à domicile. La loi obligeait l'ouvrier à avoir un livret sur lequel le patron inscrivait des notes qui servaient de procédé de surveillance ; il lui restait interdit de s'associer et de faire grève.

À l'exemple des bourgeois, le peuple des villes s'était détaché des pratiques religieuses ; il se défiait [130] du clergé qui lui paraissait un soutien de l'ancien régime. Les femmes, souvent instruites dans les écoles de sœurs, restaient plus attachées à la religion.

Les cultivateurs, malgré la grande différence juridique entre pro-priétaires, fermiers, métayers, domestiques et journaliers, étaient confondus sous le nom de paysans ; car ils avaient même vêtement, même nourriture, même genre de vie, et même ignorance ; ceux qui avaient appris à lire ne lisaient pas, ils n'avaient ni livres ni journaux. Les paysans propriétaires n'avaient que des terres insuffisantes en quantité ou en qualité, très souvent grevées d'hypothèques. Les fermiers et les métayers restaient à la merci du propriétaire de la terre qu'ils cultivaient à titre précaire, et comme leur nombre augmentait rapidement, ils se faisaient entre eux une concurrence qui faisait hausser le prix des fermages.

Les denrées agricoles, faute de moyens de transports, se vendaient à bas prix sur le marché local. L'argent, obtenu à grand'peine, était absorbé par le fermage ou l'intérêt des dettes contractées envers des prêteurs bourgeois. Les paysans ne consommaient que leurs produits de qualité inférieure ; ils gardaient les bonnes denrées pour les vendre. Ils n'avaient ni le capital nécessaire pour acheter les instruments et le bétail, ni l'instruction pour améliorer leurs procédés ; ils en restaient aux méthodes traditionnelles, les prés naturels, l'assolement avec ja-chère ; l'engrais restait insuffisant, le bétail malingre, le rendement en grains faible.

Dans les terres fertiles et les régions industrielles du Nord et de la Lorraine s'introduisaient alors les procédés venus d'Angleterre, les fourrages artificiels, [131] l'assolement avec les cultures variées, les engrais industriels, la charrue à labour profond, l'amélioration du bétail par le croisement avec de belles races. Mais ces progrès ne profitaient qu'aux entrepreneurs de culture pourvus de grandes fermes. Même quand une famille de paysans parvenait à s'enrichir assez pour n'avoir plus besoin de travailler, elle louait ses terres et cessait de cultiver. De même que la noblesse s'était recrutée en absorbant les bourgeois anoblis, la bourgeoisie se recrutait avec les paysans enrichis. La classe des paysans restait au même niveau, pauvrement nourrie, pauvrement vêtue, pauvrement logée. La partie la plus aisée de la population agricole était celle qui vivait des cultures maraîchères aux environs des villes et des cultures "industrielles", le lin, le colza, l'olivier, surtout la vigne. Les vignerons et les jardiniers, par leur genre de vie, leur vêtement et leurs sentiments, ressemblaient plus aux artisans qu'aux paysans.

La classe des paysans continuait à porter les plus lourdes charges de la société. Elle fournissait à la noblesse et à la bourgeoisie les fermiers et les métayers pour cultiver leurs terres, les domestiques et surtout les servantes pour le service de leur maison, à l'État les recrues pour l'armée, à l'Église les desservants des petites paroisses, et elle ne recevait qu'une très faible part des avantages de la civilisation. Toute la vie intellectuelle des campagnes se concentrait dans les veillées où les voisins se réunissaient pour économiser la lumière ; c'est par elles que se transmettaient les chansons, les contes, les traditions qui conservaient le folklore français.

L'instruction. — L'instruction, désorganisée par la [132] suppression des collèges ecclésiastiques, se reconstituait péniblement dans les écoles secondaires qui avaient repris, avec le nom de collège, la tradition des études classiques, et dans les petits séminaires que le clergé était autorisé à tenir pour préparer des prêtres, mais dont beaucoup d'élèves rentraient dans la vie laïque. La grande masse de la noblesse et de la bourgeoisie ne recevait qu'une instruction sommaire. Une petite minorité poussait jusqu'au bout ses études ; encore en 1860 le total des candidats reçus bacheliers ne dépassait pas deux mille cinq cents pour les lettres, deux mille cent pour les sciences. C'étaient seulement ceux qui se destinaient aux écoles spéciales ou aux professions dites "libérales", et leur instruction restait superficielle et verbale ; elle ne donnait que des moyens d'expression sans contenu. Les Facultés des Sciences et des Lettres ne servaient guère que de bureaux d'examens. Le travail original de la science et de l'érudition se faisait par quelques hommes isolés. La bourgeoisie, même cultivée, n'avait presque aucune connaissance ni des sciences ni d'aucune réalité moderne et elle vivait dans l'ignorance presque complète des pays étrangers. Quant aux femmes, leur instruction ne leur donnait que des notions élémentaires ; quelques-unes s'instruisaient plus tard par la conversation et la lecture.

Le romantisme. — Le mouvement romantique, commencé dès le XVIIIe siècle, prit en France au temps de la Restauration la forme d'une révolte de la jeune génération à la fois contre la tradition académique et les règles de la morale bourgeoise. Elle se manifestait [133] dans la vie par un costume excentrique, une allure provocante, des mœurs libres ; dans la littérature par le mépris des œuvres classiques, des sujets antiques, du style noble et par l'admiration des littératures étrangères. Le romantisme eut pour caractères dominants une effusion désordonnée de sentiments personnels, l'indifférence â la vérité, le mépris de l'observation, la négligence du style, et par là il fut en opposition à la tradition française. Il eut pour résultats positifs de produire une floraison de poésie lyrique unique dans tout le cours de la littérature française, de renouveler les sujets du roman et du théâtre, d'enrichir le vocabulaire appauvri par le "style noble", d'élever le drame au niveau d'un genre littéraire, de rendre les œuvres plus variées et plus vivantes.

En peinture, le romantisme fut la révolte de l'école "coloriste" de Delacroix contre la tradition du dessin correct de l'école d'Ingres. — En musique, sauf Berlioz, romantique isolé, la France, n'était plus qu'une province musicale disputée entre l'Allemagne et l'Italie. Le piano faisait une partie de l'éducation des demoiselles, sans leur donner aucune culture musicale et le peuple perdait l'habitude de chanter.

Les conflits entre les partis. — Le régime politique, établi en 1814 sur un modèle anglais, faisait des ministres le véritable pouvoir du gouvernement ; ils prenaient toutes les décisions pratiques, préparaient les lois et le budget, nommaient, déplaçaient, révoquaient tous les fonctionnaires. Ni sous l'ancien régime, ni en Angleterre, les ministres n'avaient eu une telle puissance.

C'est ainsi qu'en français les mots "gouvernement, ministère, pouvoir" devinrent des [134] termes synonymes. La direction de la politique en France dépendit désormais de la façon de recruter les ministres. Depuis la Révolution, en vertu de la doctrine de la séparation des pouvoirs, il avait été interdit aux membres des assemblées d'êtres ministres. La Charte de 1814 laissa le roi théoriquement maître de choisir ses ministres comme il voulait ; mais Louis XVIII suivit la pratique déjà établie en Angleterre de prendre les ministres parmi les membres des assemblées. Il prépara, par là, la France au régime parlementaire qui devait aboutir plus tard à donner aux élus du peuple le pouvoir du gouvernement. La possession du ministère, c'est-à-dire du pouvoir, devint ainsi, comme en Angleterre, le principal enjeu de la lutte entre les partis. Mais, en France, les partis se formèrent sur un tout autre principe que dans le Parlement anglais.

La Charte exigeait un minimum de trois cents francs d'impôt direct pour être électeur ; le corps électoral fut ainsi réduit à une petite minorité de propriétaires fonciers et de commerçants ou d'industriels payant patente qui ne dépassa pas quatre-vingt-sept mille. Presque toute la nation restait exclue de toute participation aux affaires publiques.

L'antagonisme permanent entre les partisans et les adversaires de la Révolution s'était concentré sur ; deux de ses conséquences pratiques dont la Charte avait garanti le maintien, les domaines du cierge et des émigrés devenus la propriété des acquéreurs de "biens nationaux", le Concordat et les articles organiques. Le parti, dirigé par les nobles et le clergé, qui demandait de restituer leurs biens aux émigrés et d'abroger le concordat, fut surnommé les "ultra-royalistes", [135] pour dire qu'il était plus royaliste que le roi. Ce n'est pas qu'il désirât rétablir la monarchie absolue, car lorsqu'il eut la majorité à la Chambre en 1815, il voulut obliger le roi à prendre les ministres dans la majorité. Mais les ultras allaient plus loin que le roi en rejetant la partie de la Charte relative aux biens nationaux et au Concordat.

Le parti opposé, qui s'appela d'abord "indépendants", puis "libéraux", avait pour chefs les bourgeois acquéreurs de biens nationaux, les voltairiens hostiles à l'influence du clergé, les militaires attachés au drapeau tricolore, unis par une haine commune contre la famille des Bourbons qu'ils accusaient d'avoir combattu contre la France et d'avoir abandonné les territoires conquis par la Révolution. Presque toute la nation se partageait entre ces deux camps, tous deux, pour des raisons opposées, hostiles au régime de la Charte. La petite minorité attaché à la Charte était soutenue par Louis XVIII désireux de régner tranquil-lement sur une nation unie, mais son frère, le comte d'Artois, destiné à lui succéder, était l'ami des ultras.

Les députés, suivant l'usage anglais, s'étaient groupés dans la salle de la Chambre d'après leur parti, les partisans du Ministère à droite du président, les adversaires à gauche. Mais tandis qu'en Angleterre chaque parti change de côté quand le ministère passe d'un parti à l'autre, en France, les partis restèrent toujours à la même place, les adversaires de la Révolution à droite, les libéraux à gauche, si bien que les termes Droite et Gauche prirent un sens politique permanent qu'ils gardent encore et qui est entré dans la langue politique des autres États. Le [136] centre, où siégeaient les partisans de la Charte, se divisa en un "centre droit" et un "centre gauche".

De ce temps date une différence importante entre la France et l'Angleterre dans la pratique des relations des assemblées avec le gouvernement. La Chambre anglaise était partagée en deux masses, organisées chacune en un parti permanent ; elles alternaient au pouvoir suivant que l'une ou l'autre avait la majorité. La Chambre française resta divisée en plusieurs groupes, de sorte que la majorité se forma d'ordinaire en coalisant plusieurs groupes. Il en résulte qu'un groupe peut se perpétuer au pouvoir en changeant seulement uns partie de la majorité.

Dans les pratiques des assemblées françaises antérieures, la Chambre reprit le vote par assis et levés, la préparation de chaque affaire par une commission spéciale dont les membres sont élus par les bureaux entre lesquels les députés sont répartis par tirage au sort.

Les conflits politiques furent dès le début beaucoup plus violents qu'en Angleterre et ils prirent deux formes très différentes, la forme légale de discussions dans le cercle restreint des Chambres et des électeurs ; la forme illégale de manifestations de la foule et de complots dans l'armée. Après le second retour des Bourbons en 1815, les royalistes, irrités par les défections, se vengèrent par des exécutions, des actes de violence et des massacres dans le Midi surnommés "la Terreur blanche". La Chambre, élue sous cette impression, eut une forte majorité d'ultras. Mais Louis XVIII se défiait des émigrés et préférait gouverner avec un personnel habitué aux affaires de la France ; il se débarrassa de la Chambre dès 1816 par [137] une dissolution et changea le régime électoral par une simple ordonnance.

Système électoral et régime de la presse. — Dans les Chambres, les conflits portèrent surtout sur les institutions que la Charte n'avait pas réglées, le régime électoral et le régime de la presse. Tous deux furent changés plus d'une fois ; mais quelques traits restèrent fixés. L'élection indirecte et le renouvellement partiel furent définitivement abandonnés ; la loi de 1817 établit l'élection au suffrage direct et depuis 1824 la Chambre fut toujours renouvelée en totalité.

L'élection se faisait, suivant la pratique française, dans l'assemblée des électeurs, au vote secret par bulletin et au scrutin uninominal, à la majorité absolue avec le ballotage, au sens propre, restreint aux deux candidats qui avaient eu le plus de voix. La liberté de la presse était promise par la Charte en termes va-gues ; il restait à préciser si elle s'appliquait aux journaux. Ils n'avaient jamais été libres que pendant les débuts de la Révolution ; depuis 1793, ils étaient restés dans la dépendance de la police et Napoléon avait même rétabli une Commission de censure. La presse périodique était en France d'origine étrangère ; elle avait commencé sous Richelieu sous le nom italien de gazette et avait été jusqu'à la fin de l'ancien régime paralysée par la censure qui obligeait à ne publier un article qu'après en avoir obtenu l'autorisation. Le journal n'avait pas été, comme en Angleterre, une feuille d'annonces commerciales accompagnées de nouvelles politiques ; il consistait essentiellement depuis 1789 en articles de discussion politique dans le genre des anciens pamphlets [138] et en nouvelles de caractère politique. Il était devenu, pour le public français, le principal, ou même le seul procédé d'information et d'éducation politiques ; il faisait l'opinion de ses lecteurs. La presse politique avait ainsi acquis une telle puissance que ni le gou-vernement ni les partis ne pouvaient s'en désintéresser.

La loi de 1819, votée par les adversaires des ultras, établit pour la première fois en France la liberté de la presse périodique. Elle supprima la censure et reconnut à tout Français le droit de fonder un journal. Elle définit les délits commis par la voix de la presse et en donna le jugement, non au tribunal formé de juges de profession, mais, comme en Angleterre, au jury formé de citoyens, moins enclins que les juges à condamner un homme pour un article. Mais, pour empêcher de créer une presse s'adressant au peuple, la loi imposa sur chaque exemplaire un timbre qui en élevait le prix et exigea pour fonder un journal un cautionnement d'une somme très forte. Les journaux ne se vendaient pas au numéro ; ils n'étaient lus que par les abonnés et l'abonnement coûtait cher ; c'était un luxe réservé en fait à la noblesse et à la haute bourgeoisie. Le total des exemplaires ne s'élevait en 1824 qu'à cinquante-six mille (dont quarante et un mille pour les journaux de l'opposition).

Les conflits violents. — En dehors de la Chambre, les partis luttaient par des manifestations. Les prêtres et les religieux allaient jusque dans les campagnes prêcher des missions pour convertir le peuple à la religion ; ils faisaient faire des processions, planter des "croix de mission" en expiation de la Révolution, et parfois brûler les œuvres de Voltaire. Leurs adversaires [139] répondaient par le cri : "À bas la calotte !" et par des manifestations aux enterrements des libéraux. De ce temps date un usage resté caractéristique de la vie française, la participation aux manifestations politique de la "jeunesse des écoles" (réduite alors aux étudiants en droit et en médecine) encouragée par la faveur du public. Une association secrète de jeunes gens, la Charbonnerie, créée sur un modèle italien, se proposa d'expulser les Bourbons ; elle entra en relations avec des officiers. Les conspirateurs essayèrent dans plusieurs villes de soulever les troupes.

Les ultras, ayant acquis la majorité, obtinrent du roi le ministère et furent renforcés par la répression des complots militaires, puis par l'avènement de leur chef devenu, en 1824, le roi Charles X. Le gouvernement fit alors accorder aux émigrés dont les biens avaient été confisqués une indemnité en rentes, surnommée le "milliard des émigrés". Il mit l'Université sous la surveillance du clergé et le public eut l'impression que les nominations de fonctionnaires se faisaient sous l'influence d'une association catholique, la Congrégation, fondée pour faire des exercices de piété. Les mesures votées ou proposées pour satisfaire les ultras, peine de mort contre le sacrilège, projet de loi contre la presse, projet de rétablir le droit d'aînesse, furent surtout des symboles qui irritèrent violemment l'opinion. Tous les mécontents coalisés parvinrent à élire une majorité hostile aux ultras.

Charles X, après un court essai de conciliation, usa de son pouvoir de choisir les ministres pour prendre un ministère d'ultras présidé par Polignac, ancien émigré, d'une dévotion exaltée. Il entra ainsi [140] en conflit avec la majorité sur une question de principe. Le roi réclamait le droit de choisir les ministres qu'il lui plaisait ; il ne voulait pas, disait-il, régner dans les mêmes conditions que le roi d'Angleterre. La majorité prétendait que la Charte exigeait "le concours", c'est-à-dire l'accord entre le ministère et la Chambre, et que s'ils ne l'obtenaient pas, les ministres devaient se retirer. C'est ce qu'on appela le régime parlementaire (ce mot équivaut à l'anglais responsable). Charles X finit par dissoudre la Chambre, mais la majorité fut réélue.

Le régime financier. — Pendant ces conflits s'organisait le régime financier de la France. La Charte n'accordait à la Chambre que le pouvoir de voter les impôts, c'est-à-dire les recettes. Le gouvernement adopta l'usage (et le terme) anglais du budget présenté sous forme d'un tableau de prévision des dépenses joint aux demandes de recettes. Mais il le transforma par des pratiques qui sont restées le fondement du régime français.

Les recettes et les dépenses furent réunies en une loi de finances votée chaque année. Les dépenses imprévues durent être couvertes par des crédits "supplémentaires" ou "extraordinaires", et il fut interdit aux ministres de faire un virement, c'est-à-dire de transporter un crédit d'un objet sur un autre. Les finances étaient gérées avec économie ; il se faisait peu de dépenses pour les services d'intérêt public ; le budget était mis en équilibre. Pour les dépenses exceptionnelles, l'État fit des emprunts sous forme de rentes perpétuelles ; les grandes banques de Paris et de l'étranger se chargèrent de les placer dans le public. La charge des intérêts (d'abord à 5 p. 100) fut [141] diminuée par la conversion des rentes à un taux plus faible.

Les douanes furent réglées suivant les principes du temps de Colbert que le directeur des douanes formula ainsi : "acheter aux autres le moins possible et leur vendre le plus possible". Pendant les guerres et le blocus continental, les industriels français s'étaient déshabitués de la concurrence anglaise. Les maîtres de forges de Lorraine et les fabricants de tissus du Nord et de Normandie s'entendirent à la Chambre pour faire établir des tarifs très élevés ou même des prohibitions sur les articles étrangers. Le régime protectionniste resta la tradition de la politique douanière de la France.

La politique étrangère. — La France ne fut pas en état de prati-quer à l'extérieur une politique active. Après le retour de Napoléon, les quatre grandes puissances avaient resserré leur alliance (Le public français l'appelait "la Sainte-Alliance" parce qu'il la confondait avec le projet d'union religieuse du tsar Alexandre). Elles avaient pris des mesures contre les intentions attribuées aux Français considérés comme un peuple belliqueux. La France, privée par les traités de 1815 de la Savoie et de quelques places de la frontière fut occupée par des armées étrangères jusqu'au paiement de l'indemnité due aux Alliés. Elle fut surveillée par la "Conférence des ambassadeurs" réunie chaque semaine et présidée par le général en chef de l'armée d'occupation, Wellington. Même après l'évacuation et quand la France eut été admise dans "le concert européen", elle resta un objet de défiance.

Les partisans du drapeau tricolore protestaient [142] contre "les honteux traités' de 1815" ; leur patriotisme (dont la caricature s'appela chauvinisme) s'exprimait par une attitude belliqueuse, au moins en paroles, qui devait se prolonger jusqu'à nos jours sous le nom de "nationalisme". Le gouvernement suivait une politique de paix destinée à rassurer l'étranger ; mais, pour maintenir son prestige, il fut amené à trois opérations militaires de portée médiocre. L'expédition en Espagne, exigée par la majorité ultra, restaura pour dix ans en Espagne le régime absolutiste. L'intervention en Grèce, à Navarin et en Morée, affirma la solidarité avec le concert européen. La conquête d'Alger eut pour effet de détruire le repaire des corsaires barbaresques ; personne ne pouvait y voir l'amorce d'un empire de l'Afrique du Nord.

La Révolution de 1830. — Le conflit entre le roi et la Chambre fut tranché d'abord par un coup d'État. Charles X, procédant comme Louis XVIII en 1816, par des ordonnances, déclara dissoute la Chambre élue qui ne s'était pas encore réunie, rétablit la censure et changea le régime électoral. Les députés et les journalistes, directement atteints, protestèrent, mais ils n'avaient aucun moyen d'action. La résistance fut improvisée par des jeunes gens, des étudiants, des ouvriers, unis par la haine contre les Bourbons ; ils se barricadèrent dans les quartiers ouvriers et arborèrent le drapeau tricolore. Le gouvernement, tout à fait inexpérimenté en matière de police, n'avait guère à Paris que douze mille hommes de troupes ; les soldats étaient armés de fusils à pierre qui ne tiraient pas mieux que ceux des insurgés. Paris était encore un dédale de rues étroites et tortueuses, dont les pavés, lourds et larges, fournissaient [143] les matériaux pour les barricades. L'insurrection, servie par ces conditions exceptionnellement favorables, aboutit à une révolution. Ainsi commença une ère de barricades et d'insurrections parisiennes pendant laquelle le régime politique de la France dépendit du peuple de Paris.

La Révolution de 1830 ne changea presque pas les institutions politiques, la Charte de 1814 fut maintenue et seulement révisée. La révision porta surtout sur des symboles, le drapeau tricolore, la Charte, — déclarée non plus octroyée, mais consentie par le roi, — le titre de "roi des Français par la grâce de Dieu et la volonté nationale". La Chambre des pairs devint viagère ; le cens électoral fut abaissé à deux cents francs ce qui porta le nombre des électeurs à plus de deux cent mille, mais la masse de la nation resta exclue de la vie politique. La principale innovation fut la réorganisation de la garde nationale dans toutes les villes qui y fit entrer tous les contribuables en état de faire les frais d'un uniforme, c'est-à-dire la petite bourgeoisie. La garde nationale devint une force armée pour la défense du régime ; le peuple resta désarmé.

La Révolution de 1830 fut acclamée avec joie par le peuple des villes parce qu'elle ramenait le drapeau tricolore. Elle était surtout un changement du personnel politique. La branche aînée des Bourbons fut remplacée par la branche cadette des Orléans. La bourgeoisie, évinçant du pouvoir la noblesse et le clergé, devint maîtresse du gouvernement (elle l'est restée depuis un siècle). La plupart des nobles ne voulant pas prêter serment de fidélité à l'usurpateur, se retirèrent de la vie politique. Louis-Philippe, soutenu [144] seulement par la bourgeoisie, affecta les allures et même le costume d'un roi-bourgeois. Il prit pour ministres des bourgeois d'accord avec la majorité de la Chambre. Ainsi commença en France la pratique régulière du régime parlementaire.

La monarchie de juillet. — La "monarchie de juillet" fut combattue à la fois par deux partis extrêmes, hostiles au principe même du régime. Les légitimistes, partisans de la famille "légitime", essayèrent un soulèvement des paysans et des gentilshommes dans la région de l'Ouest qui, en 1793, avait fait l'insurrection de "la Vendée". Ils continuèrent à manifester publiquement leur mépris pour "le roi des barricades" et leur attachement à l'héritier légitime, petit-fils de Charles X, qu'ils appelaient Henri V. Les jeunes gens qui avaient fait la Révolution s'irritèrent de voir maintenir le régime qui écartait le peuple de la vie publique et qui continuait la politique de paix. Ils se déclarèrent bientôt républicains et, reprenant la tradition de 1783, ils réclamèrent une république démocratique et la propagande par la guerre en Europe. Ils s'organisèrent en une série de sociétés secrètes de noms différents qui, jusqu'en 1839, préparèrent une insurrection armée à Paris pour prendre le gouvernement.

Un Comité formé à Paris créa des comités affiliés dans beaucoup de villes de province. Leur propagande réussit à réunir, surtout dans les départements de l'Est et du Midi, des groupes républicains assez nombreux. Leurs idées politiques restèrent vagues ; dans les pays de l'Est où ils avaient leur principale force, elles s'inspiraient surtout d'un patriotisme belliqueux.

Cette opposition prit la forme d'articles de presse [145] violents, de manifestations bruyantes, de barricades, d'émeutes ; alors apparut, pour la première fois en 1832, le drapeau rouge qui devint depuis 1848 l'emblème socialiste dans le monde entier. L'agitation aboutit à une série d'attentats contre le roi. Le gouvernement, d'accord avec la Chambre, créa, par les "lois de septembre 1835", un régime de compression qui paralysa tous les procédés d'action des opposants, la presse, les associations, les rassemblements. Il fut même interdit de se qualifier républicain ; le terme fut remplacé (jusqu'en 1848) par celui de radical, venu d'Angleterre.

Les partisans du régime à la Chambre s'étaient divisés en groupes. Louis-Philippe essaya d'abord de diriger lui-même le gouvernement sous le couvert de ministres obscurs ou dociles, en écartant les chefs de groupe. Il en résulta une série de ministères instables et courts, suivie d'une coalition de tous les chefs contre "le pouvoir personnel du roi". Enfin, le chef du centre droit Guizot s'entendit avec Louis-Philippe pour faire la même politique et constitua une majorité durable en gagnant les électeurs et les députés par des faveurs personnelles.

Le clergé, d'abord impopulaire comme allié des légitimistes, avait perdu toute influence sur le gouvernement ; mais il augmentait rapidement en nombre, car les grands séminaires formaient assez de prêtres pour compléter le personnel des desservants de paroisses. Les congrégations, tolérées sans être autorisées, se multipliaient, et par leurs écoles accroissaient leur influence sur la société. Un groupe, petit mais influent, de catholiques libéraux, en relations avec les catholiques belges et anglais, engageait une [146] campagne dans la presse et les Chambres pour réclamer "la liberté de l'enseignement" entravée par "le monopole" de l'Université.

À l'extérieur, le gouvernement continuait la politique de paix qui répondait au désir de la masse de la nation. Il ne fit qu'un seul acte d'un effet durable ; en 1831, il envoya une armée au secours de la Belgique qui put se constituer en État indépendant Aucune autre opération ne dépassa le niveau d'une manifestation. L'accord avec l'Angleterre, relâché par la rivalité en Espagne, puis par la question d'Orient (en 1840), repris en 1843 sous la forme de 1'"entente cordiale", fut paralysé par l'animosité contre l'Angleterre, restée vivace dans la bourgeoisie française.

L'opposition finit par se concentrer contre le régime électoral qui réservait toute la direction des affaires publiques au petit cercle des ministres, des députés et des électeurs, surnommé "le pays légal" ; elle demandait d'élargir le suffrage. L'agitation pour la Réforme (comme on l'appelait) commença avant 1840 par la pétition qui demandait le droit de vote pour les gardes nationaux, c'est-à-dire la petite bourgeoisie. Puis elle se tourna en une irritation de plus en plus vive contre le roi et Guizot qui refusaient toute réforme. Enfin, comme toute manifestation publique était interdite, elle prit en 1847 la forme d'une campagne de banquets, accompagnée de discours et de toasts, d'où sortit l'insurrection qui emporta la monarchie.

[147]

Transformation de la vie des ouvriers. — La grands industrie, transformée sur le modèle anglais par l'emploi des machines et de la houille, occupait un nombre d'ouvriers de plus en plus grand et les faisait travailler dans des conditions tout autres que celles des artisans. Le travail mécanique, exigeant beaucoup moins d'habileté et un apprentissage beaucoup moins long, permettait d'employer des manœuvres, des femmes et des enfants, il en était de même dans les "manufactures" où le travail, bien que fait à la main, se faisait en grand sous la direction de contremaîtres et aussi dans le tissage à domicile travaillant pour le compte d'un grand entrepreneur. Il s'était formé ainsi une espèce nouvelle de travailleurs qui ne trouvait pas sa place dans l'organisation ancienne de la société.

Les chefs d'industrie, habitués à ne voir dans leurs ouvriers qu'un instrument de travail, désigné sous le nom abstrait de main-d'œuvre, n'avaient avec eux aucune relation personnelle ; ils ne s'occupaient pas des conditions de leur vie, de leur nourriture, de leur logement, de leur santé. Ils étaient entraînés, pour diminuer leurs frais, à réduire les salaires au niveau le plus bas. Ils recrutaient leur main-d'œuvre dans les pays pauvres où l'accroissement de la population produisait un excédent d'individus sans moyens d'existence et parmi les gens les plus misérables, les plus disposés à accepter un faible salaire, les travailleurs à domicile, les journaliers, les femmes.

Les ouvriers n'avaient pour vivre qu'un salaire payé à la journée, ou à la semaine, ou à la pièce, sans aucune garantie du lendemain, toujours menacés du chômage qui les réduisait à la famine. Ils menaient [148] une vie misérable, entassés dans des logements étroits, sales, malsains, privés d'air et de lumière ; leur nourriture grossière, mal préparée, souvent insuffisante, les poussait à boire de l'alcool. Leur travail, monotone et abrutissant, très souvent malsain, parfois dangereux, de durée illimitée, était prolongé au gré du patron, jusqu'à seize heures par jour et aggravé souvent par le travail de nuit. Les ouvriers n'avaient ni attache au lieu où ils travaillaient, ni tradition commune, ni organisation d'aide mutuelle. Il leur était interdit de s'entendre entre eux pour discuter collectivement avec le patron les conditions du travail. Le patron les tenait dans sa dépendance, il fixait arbitrairement le salaire et la durée de la journée ; il leur imposait même des amendes ; il n'était responsable ni des accidents, ni des maladies résultant du travail.

Origines du socialisme français. — Ces conditions de vie anormales avaient dès la Restauration, attiré l'attention de quelques philanthropes de la bourgeoisie, Saint-Simon et ses disciples Fourier, Pierre Leroux, et les avaient fait réfléchir sur les vices de la société. Ce n'est pas que la vie des salariés fût devenue plus misérable qu'au temps passé, peut-être même l'était-elle moins : mais leur misère était devenue plus apparente depuis qu'ils étaient plus nombreux et plus groupés. Il y avait aussi, depuis que la bienfaisance commençait à entrer dans les mœurs, plus d'hommes disposés à s'intéresser au sort des malheureux. Les réflexions des philanthropes les amenèrent à une critique générale du régime social qui s'étendit à toutes les institutions, la propriété, l'héritage, et même le mariage et la famille. Ils en vinrent [149] à proposer d'organiser la société sur des fondements tout nouveaux. Leurs systèmes, différents les uns des autres, furent réunis vers 1830 sous le nom commun de socialistes.

Les idées socialistes, exposées d'abord par fragments, parfois sous une forme confuse, par des chefs d'école rivaux, en désaccord entre eux, avaient pour origine commune un sentiment de compassion et une conception de la justice. — La misère des ouvriers inspirait pour leurs souffrances et leurs privations une pitié qui s'exprimait par la formule : "À chacun suivant ses besoins." — Le partage des biens matériels paraissait contraire à l'équité, car il attribuait une part des bénéfices de l'industrie trop forte au patron possesseur du capital, trop faible à l'ouvrier qui recevait un salaire inférieur à la valeur de son travail. La protestation contre ce régime se résumait dans la formule : "À chacun suivant son œuvre."

Les socialistes, cherchant l'origine des vices du régime, les attri-buaient à la puissance absolue du propriétaire, en particulier à la propriété du capital dans l'industrie, à la concurrence sans frein entre les capitalistes ou les commerçants. Ils en vinrent à attaquer les fondements de tout le régime économique, le droit de propriété privée, l'héritage, le contrat de salaire, l'emploi de la monnaie. Ils furent dès lors dénoncés comme des ennemis dangereux de l'ordre social.

Le travail des socialistes avait été fait séparément en France et en Angleterre. Les Anglais trouvèrent les procédés pratiques d'action, unions (syndicats) d'ouvriers, sociétés coopératives, sociétés de secours mutuels, congrès de délégués, lois de protection des [150] travailleurs, journée de huit heures, grève générale ; ils annoncèrent la lutte "de la classe ouvrière" contre les autres classes et réclamèrent le suffrage universel, seul procédé efficace pour obliger la Chambre à s'occuper des ouvriers. Les Français fournirent surtout l'analyse critique de la société, la théorie des rapports entre le capital et le travail, les formules de propagande (émancipation du prolétariat, organisation du travail, droit au travail, dictature du prolétariat), les noms d’anarchisme et de communisme et le drapeau rouge. La création des idées socialistes était achevée en 1848. Ce fut un Juif allemand, Karl Marx, réfugié en France, puis en Angleterre, qui les réunit en un système doctrinal d'allure scientifique.

En France, la propagande socialiste avait commencé dans de petits groupes de disciples, les Saint-Simoniens, l'école "sociétaire" de Fourier, les Icariens de Cabet. Les chefs d'école espéraient, par la seule force de l'exemple, réformer la société sans révolution politique, sans rien demander à l'État.

Les idées socialistes se répandirent à Paris et à Lyon dans les sociétés politiques républicaines formées de jeunes bourgeois et d'artisans des métiers individuels. Ces adeptes nouveaux, habitués à opérer par l'insurrection, se proposèrent de transformer la société par une "révolution sociale" ; la formule apparaît dès 1832. Quelques-uns reprirent le nom de communistes employé depuis la Révolution française par Babeuf et ses disciples ; c'est pour eux que Karl Marx rédigea le "Manifeste communiste" de 1848.

[151]

Histoire sincère de la nation française.

Tome second


Chapitre VI

L'INTRODUCTION DU SUFFRAGE UNIVERSEL

La Révolution de 1848. — Le mécontentement contre Louis-Philippe et Guizot avait gagné tout le pays, jusqu'aux fils du roi ; mais les mécontents ne réclamaient qu'une réforme limitée. Les plus exaltés n'avaient que des espérances vagues ; un seul député, Ledru-Rollin, proposait "le suffrage universel" comme un idéal théorique ; mais il n'avait même pas préparé de projet précis. On ignorait en France que ce régime fonctionnait, en Suisse et aux États-Unis, et qu'il était demandé en Angleterre par les ouvriers.

La Révolution de 1848 ne fut pas, comme celle de 1789, l'application d'un programme conçu par l'opposition ; elle n'était ni désirée, ni prévue par la nation. Elle commença à l'improviste, à propos d'une manifestation interdite, par une émeute que la garde nationale refusa de réprimer. Un accident la fit tourner en une insurrection qui devint une révolution. Les insurgés envahirent d'abord la résidence du roi qui abdiqua, puis la Chambre des Députés. Un gouvernement provisoire, formé des députés républicains, [152] se constitua à l'Hôtel de Ville, où quelques journalistes vinrent s'adjoindre à lui. Les ouvriers, maîtres de Paris, le forcèrent à proclamer aussitôt la République.

Ce fut donc, comme en 1830, une révolution parisienne, proclamée à l'Hôtel de Ville, centre de la vie municipale ; mais, au lieu d'être accueillie avec joie, elle fut subie par la France. Le nom de République restait lié au souvenir de la guillotine et des assignats et les républicains n'étaient partout qu'une petite minorité. Mais la province n'avait alors ni le moyen, ni l'idée de résister à Paris. Les ouvriers, maîtres de l'Hôtel de Ville, imposèrent au gouvernement provisoire quelques formules socialistes, le "droit au travail" les "ateliers nationaux" la réduction de la journée de travail.

La Révolution, comme en 1830, amenait au pouvoir un personnel nouveau ; c'étaient encore des bourgeois, avocats, médecins, journalistes, mais animés de sentiments étrangers à la bourgeoisie orléaniste. Portés par un élan d'enthousiasme démocratique pour la liberté du peuple, analogue à l'élan national de 1789, ceux qu'on a appelés "les hommes de 48" désiraient le bien du peuple, mais ils connaissaient mal les conditions pratiques pour le faire.

En ce temps, les classes différentes vivaient tellement séparées que les bourgeois, même républicains, n'avaient pas de relations personnelles avec les ouvriers, logés d'ordinaire aux étages supérieurs des maisons habitées par la bourgeoisie. Comme symbole de leur respect pour le peuple, les membres du Gouvernement s'adjoignirent un ouvrier mécanicien, Albert, chef d'une société secrète désigné par les insurgés, [153] mais ils ne connaissaient même pas son nom. Ils voulaient faire quelque chose pour le peuple, représenté à leurs yeux par les ouvriers de Paris ; mais ils ne savaient pas quoi, et les ouvriers mêmes ne le savaient pas clairement. Ils tenaient d'autre part à éviter le désordre qui compromettait la République ; leur formule fut "concilier l'ordre avec la liberté". C'est sous l'impression de ces sentiments généreux et de ces idées confuses qu'ils improvisèrent en quelques jours un régime nouveau.

Les nouvelles institutions démocratiques. — La Révolution ayant été faite pour le peuple, le gouvernement, par des mesures officielles ou par tolérance, mit le peuple en possession des instruments de la vie politique réservés jusque-là à la bourgeoisie. — La presse, délivrée du cautionnement, devint populaire ; les journaux se vendirent à un sou le numéro. — Les sociétés populaires, fondées sous le nom révolutionnaire de clubs, s'ouvrirent aux gens du peuple qui vinrent y écouter des orateurs traitant des questions politiques. — La garde nationale devint obligatoire pour les hommes valides ; les ouvriers y entrèrent et à Paris du moins ils furent armés de fusils.

L'innovation capitale qui bouleversa la vie politique de la France fut le suffrage universel. Il fut établi sans discussion sur la base la plus large, dès l'âge de la majorité à vingt et un ans, après six mois de domicile ; il fut appliqué à toutes les élections, assemblée nationale, conseil général du département, conseil municipal de la commune.

Le vote se faisait encore en assemblée ; mais, pour l'adapter à un corps électoral passé brusquement de moins de deux cent cinquante mille à plus de neuf [154] millions d'électeurs, on admit l'usage du bulletin imprimé. Le gouvernement pensa d'abord conserver le scrutin uninominal, le seul employé en France pour le choix d'un mandataire ; mais, pressé par le temps, il accepta de faire élire sur une même liste tous les représentants du département, ce qui impliquait la suppression du ballotage. Ainsi disparut, définitivement, le ballotage au sens propre (entre deux candidats) et fut introduit, à titre d'expédient, le scrutin de liste par département qui passa plus tard pour une tradition du parti républicain.

Pour satisfaire le sentiment démocratique, le gouvernement revint au principe abandonné depuis 1814 ; il accorda aux représentants à l'Assemblée nationale une indemnité parlementaire, fixée à vingt-cinq francs par jour, chiffre calculé sur les dépenses de la vie bourgeoise, et qui s'est maintenu jusqu'en 1906.

Les partis nouveaux. — Le suffrage universel fut accueilli en France sans aucune opposition. Les royalistes semblaient ralliés au régime nouveau, les orléanistes par crainte, les légitimistes en haine de Louis-Philippe. On distinguait seulement entre les "républicains de la veille" et les "républicains du lendemain" (les monarchistes ralliés). Mais le gouvernement provisoire s'était divisé en deux groupes, très inégaux. La majorité voulait, en accordant l'égalité politique, maintenir intact le régime social ; elle demandait uns "République démocratique". La minorité voulait continuer à prendre en faveur des ouvriers des mesures de tendance socialiste, destinées à transformer la société. Leurs partisans criaient : "Vive la République démocratique et sociale !"

Un chef de club très actif, Blanqui, avait voulu [155] imposer le drapeau rouge, emblème du parti révolutionnaire socialiste et il réclamait la "dictature du prolétariat" pouf donner au peuple le temps de perdre l'habitude d'obéir aux classes privilégiées, ennemies de la Révolution. Ledru-Rollin avait voulu d'abord reprendre la tradition de 1793 en soutenant les insurrections républicaines à l'étranger. Il finit par prendre parti contre les socialistes. Le conflit portait sur la date des élections à l'Assemblée. Il fut décidé par des manifestations en sens opposés, l'une des ouvriers dirigés par les clubs, l'autre des gardes nationaux des quartiers bourgeois.

La Révolution, survenue pendant une crise de dépression et de chômage, provoqua une panique qui arrêta le travail, ruina le crédit, fit tomber les prix et vida les caisses de l'État. Le gouvernement recourut à des expédients. Il décréta le cours forcé des billets de banque. Il recueillit les ouvriers sans travail à Paris dans des chantiers de terrassements décorés du nom d'«ateliers nationaux». Il ajouta aux impôts directs un supplément de quarante-cinq centimes par franc qui rendit le régime républicain impopulaire dans les campagnes.

L'Assemblée constituante. La première expérience du suffrage universel, pour l'élection des représentants à l'Assemblée nationale, se fit dans une sorte de recueillement. Il y eut une proportion de votants qui ne fut plus atteinte au XIXe siècle, bien qu'il fallût pour voter se déplacer jusqu'au chef-lieu de canton. Le suffrage universel ne fit pas, comme on se l'imaginait alors, élire une majorité d'hommes du peuple. Les élus furent encore des bourgeois, en majorité pris parmi les notables républicains. Mais [156] les proportions des partis furent bouleversées. L'Assemblée fut composée pour les deux tiers de républicains, surnommés modérés, en grande majorité partisans de la République démocratique, la République sociale n'avait qu'un petit nombre de représentants. La minorité, consistant en légitimistes et orléanistes, forma une opposition réunie sous le nom de "parti de l'ordre".

L'Assemblée élut une "Commission exécutive du gouvernement", formée de cinq membres, et se prépara à faire une Constitution. Mais elle entra en conflit violent avec le peuple de Paris en supprimant les ateliers nationaux où les ouvriers sans travail recevaient un secours de huit francs par semaine, déguisé sous le nom de solde. Les ouvriers, privés brusquement de toute ressource, étaient armés comme gardes nationaux ; ils s'insurgèrent et se barricadèrent dans leurs quartiers. L'Assemblée, effrayée, fit appel à l'armée en nommant le général Cavaignac "chef du pouvoir exécutif". L'insurrection fut écrasée ; pour la première fois la France résista à une insurrection parisienne. La répression paralysa les instruments de la propagande populaire suspects de tendances socialistes. Les journaux furent suspendus, les clubs mis sous la surveillance de la police, les réunions politiques furent assimilées aux sociétés secrètes et passibles de peines sévères.

La Constitution de 1848, rédigée sous l'impression des "journées de juin", appliqua les principes du parti républicain modéré, le suffrage universel et le maintien du régime social. Par respect pour la doctrine de la séparation des pouvoirs, elle conféra le "pouvoir législatif" à une Assemblée unique, le "pouvoir exécutif" [157] à un Président de la République, tous deux élus par le peuple qui était censé leur déléguer son pouvoir. Les relations entre les deux pouvoirs n'étaient pas définies ; les républicains se défiaient du régime parlementaire pratiqué seulement dans les monarchies et contraire à la tradition de la Révolution. Le Président restait maître de choisir les ministres qui, dans un régime centralisé, disposaient de toutes les forces effectives, l'armée, la police, le pouvoir de nommer et de révoquer tous les fonction-naires. Par respect pour la souveraineté du peuple, l'Assemblée fit procéder aussitôt à l'élection du Président.

Le choix du maître du pouvoir se trouva remis à une nation sans éducation ni expérience politique, dont l'énorme majorité ne savait pas lire ou ne pouvait pas comprendre et qu'elle lisait. La grande masse ne connaissait que le nom de Napoléon répandu par les récits des vieux soldats et par l'imagerie populaire. Elle vota pour le neveu de l'Empereur, Louis-Napoléon, revenu d'exil tout récemment, personnellement inconnu et soutenu par le parti de l'ordre contre Cavaignac, candidat des républicains modérés.

La réaction. — La réaction contre la Révolution avait déjà com-mencé avec la dictature de Cavaignac. La majorité républicaine déclara que l'ordre matériel étant rétabli, il restait à rétablir "l'ordre moral". Cette formule, que les royalistes devaient rendre fameuse en 1849 et en 1873, signifiait que la masse du peuple devait reprendre l'habitude de laisser diriger la politique par "les classes dirigeantes". Les partisans de la République sociale donnaient déjà à leurs adversaires le nom de réactionnaires qui est resté en usage dans la langue populaire des partis de gauche. [158] Leurs représentants à l'Assemblée, se séparant des modérés, reprirent dans la tradition de 93 le nom de la Montagne et formulèrent un programme de réformes sociales.

La réaction devint maîtresse du pouvoir quand Louis-Napoléon, ne connaissant encore personne en France, prit ses ministres dans la minorité orléaniste et catholique. Elle s'acheva avec l'élection de l'Assemblée législative. La masse des électeurs des campagnes, mécontents de la baisse des prix et irrités par l'impôt des quarante-cinq centimes, vota pour les monarchistes du "parti de l'ordre". L'Assemblée fut composée pour les deux tiers de légitimistes et d'orléanistes divisés par la rivalité persistante entre les deux branches de la famille royale, mais unis par la haine de la République et la déférence envers l'Église. La minorité républicaine ne comprenait plus qu'un petit nombre de modérés, le gros était formé par la Montagne qui prenait désormais dans le pays la direction du parti républicain.

Dès lors apparaît une répartition des partis entre les régions qui, sous des noms différents, va se perpétuer dans la vie politique de la France. Les royalistes dominent les campagnes dans les régions du Nord et de l'Ouest, pays de grande propriété et dans les montagnes où les paysans votent suivant l'avis de leur curé. Les républicains ont leur force à Paris, dans les villes, dans les régions de grande industrie et dans les pays de l'Est et du Midi peuplés de vignerons et de paysans propriétaires.

Louis-Napoléon, hostile au régime parlementaire, prit ses ministres non dans la majorité royaliste, mais dans un tout petit groupe de partisans personnels, la [159] plupart anciens orléanistes. Ce ministre napoléonien, d'accord avec la majorité, organisa la réaction contre la propagande républicaine. Il y employa l'ancien personnel de magistrats et de fonctionnaires restés en place ou réintégrés, animés d'une répulsion pour les doctrines da la démocratie sociale qui leur semblait menacer la société, indignés d'ailleurs de voir des hommes du peuple prétendre prendre part à la vie politique. Ils les surnommaient les rouges et les accusaient de vouloir massacrer les riches, piller leurs biens et partager leurs terres. Leurs craintes étaient confirmées parfois par les menaces, les propos grossiers, les chansons révolutionnaires des adeptes exaltés de la République sociale. Par des procès, des arrestations, des mesures de police, des révocations de fonctionnaires et d'instituteurs, le gouvernement entrava tous les procédés d'action démocratiques, journaux, réunions, banquets. Il paralysa les conseils municipaux et les gardes nationales favorables à la République. Il supprima toutes les manifestations, emblèmes politiques, arbres de liberté, chansons politiques, même les ceintures et les cravates rouges.

L'Assemblée, par une loi électorale, essaya d'écarter du suffrage les ouvriers. Par la loi Falloux (ainsi nommée du nom de son auteur), elle accorda la liberté d'enseignement, c'est-à-dire le droit d'ouvrir des collèges secondaires et des écoles primaires ; elle rendit obligatoire l'enseignement de la religion dans les écoles publiques et essaya de mettre les établissements de l'État sous la surveillance du clergé. Elle ne réussit pas à soumettre l'Université à l'influence du clergé. Mais la liberté d'enseignement ne servit guère qu'aux congrégations religieuses ; elles en profitèrent [160] pour créer des écoles primaires de Frères et de Sœurs et des collèges tenus par des Jésuites ou des prêtres. Le résultat fut de couper la jeunesse française en deux fractions élevées dans un esprit opposé. Ainsi se préparait la séparation de la nation en deux sociétés étrangères, souvent hostiles l'une à l'autre, qui allait perpétuer et renforcer la séparation créée par la Révolution.

Le coup d'État. — L'expérience de la République démocratique, troublée par la guerre civile et la crise financière, puis faussée par l'action d'une assemblée hostile, avait déconsidéré le régime. Dès 1849, on parlait d'y mettre fin par la force. Ce qui retarda le coup d'État militaire, c'est que l'armée était commandée par des officiers royalistes en désaccord avec le Président. Il fallut à Louis-Napoléon le temps de les remplacer par des officiers venus d'Algérie, prêts à employer l'armée contre l'Assemblée.

Le coup d'État du 2 décembre 1851 ne fut d'abord qu'un coup de force militaire fait pour disperser l'Assemblée et laisser le Président seul maître du pouvoir. Mais il rencontra la résistance imprévue des partisans de la Montagne, non pas dans les grandes villes, désarmées depuis 1849 par l'état de siège, mais dans les pays agricoles du centre et du Midi, qui prirent les armes pour défendre la Constitution. Le gouvernement en profita pour se poser en défenseur de l'ordre social menacé par "une Jacquerie" des "rouges", ennemis de la société.

La répression fut très dure ; on arrêta plus de vingt-six mille individus et plusieurs milliers furent déportés en Algérie. Elle laissa dans le personnel républicain une haine irréconciliable contre les auteurs [161] du Coup d'État ; les "victimes du 2 décembre" formèrent le noyau d'une opposition irréductible à l'Empire. La crainte de la révolution sociale rallia par contre à Louis-Napoléon presque tout le parti de l'ordre et le clergé. Il ne resta dans l'opposition que les nobles légitimistes, un tout petit nombre d'évêques et les amis personnels de la famille d'Orléans, irrités de la confiscation des biens des princes. Le plébiscite, fait en 1851 au suffrage universel pour approuver le Coup d'État et renouvelé en 1852 pour approuver la restauration de l'Empire, ne fut qu'un hommage de forme au principe de la souveraineté du peuple.

Le régime autoritaire de l'Empire. — Le régime politique créé par la Constitution de janvier 1852 se présentait officiellement comme un retour au régime de Napoléon Ier. Il reposait, comme lui, en principe sur le pouvoir constituant du peuple exercé par un plébiscite ; en fait le Président concentrait tous les pouvoirs réels. Les ministres étaient responsables envers lui seulement et ne devaient ni être membres d'une assemblée, ni même y entrer ; la Constitution condamnait formellement le régime parlementaire. Le pouvoir personnel absolu du chef de l'État était seulement masqué par un Sénat constituant nommé par lui et un Corps législatif de députés élus au suffrage universel.

Le décret qui organisa le régime électoral fut rédigé par un ministre ignorant de la procédure antérieure. Il maintint le vote secret par bulletin, en le transférant au chef-lieu de la commune, et laissant le scrutin ouvert pendant deux jours, ce qui fit disparaître le vote en assemblée. Il rétablit le régime [162] français de la majorité absolue au premier tour, mais sans revenir au ballotage entre les deux candidats qui ont eu le plus grand nombre de voix. Il le remplaça par un second tour où est élu le candidat, quel qu'il soit (même s'il ne s'est pas présenté au premier tour), qui obtient la majorité relative. Ce régime est resté propre à la France, il a d'ail-leurs conservé le nom impropre de ballotage. Le gouvernement adopta quelques pratiques destinées à restreindre l'indépendance des électeurs : il désignait le candidat officiel recommandé aux électeurs et pour lequel les fonctionnaires avaient ordre de faire voter ; il interdisait de tenir des réunions électorales ; il découpait arbitrairement les circonscriptions de façon à morceler les grandes villes favorables aux républicains.

La presse politique fut soumise à un régime imaginé pour la paralyser, sans rétablir la censure. Il exigeait une autorisation préalable du gouvernement pour fonder un journal et il donnait aux ministres et aux préfets le pouvoir, sans avoir besoin de s'adresser aux tribunaux, de prendre des mesures qui pouvaient aboutir à suspendre ou à supprimer un journal. Il ne survécut que les journaux d'opposition tolérés par le gouvernement.

Le seul corps élu, le Corps législatif, n'avait qu'une courte session et ses délibérations n'étaient pas publiées ; son rôle se réduisait à voter les lois préparées par le Conseil d'État.

La réaction s'acheva par un retour à la monarchie sous la forme d'un Empire héréditaire, complété par la création d'une Cour impériale imitée du premier Empire. On accorda aux sénateurs un traitement élevé et aux députés une forte indemnité.

[163]

Cette monarchie autoritaire, appuyée sur l'armée, rallia la grande majorité de la nation, les paysans encore indifférents à la vie politique, la bourgeoisie rassurée contre l'agitation sociale, une petite partie de la noblesse. Elle eut aussi pour elle presque tout le clergé satisfait d'avoir obtenu l'autorité sur les écoles, la liberté de la chaire, des subventions en argent et des honneurs officiels. L'attitude déférente du gouvernement dissimulait un conflit latent entre le bas clergé, partisan du pouvoir absolu du Pape dans l'Église, et les hauts fonctionnaires de l'Empire restés gallicans en accord avec un assez grand nombre d'évêques.

L'opposition royaliste se réduisait à la noblesse de l'Ouest et du Midi et aux débris du parti orléaniste. L'opposition républicaine, restée très nombreuse surtout parmi les ouvriers dans les villes et les régions industrielles, était privée de tout moyen d'action et n'avait même que de rares occasions de se manifester. Avec une assemblée sans publicité et une presse réduite au silence, la vie politique resta paralysée jusqu'en 1860.

Napoléon III, personnellement bienveillant et timide, aimé de ceux qui l'approchaient, se trouvait dans des conditions anormales pour un chef d'État français. Ayant toujours vécu à l'étranger ou en prison, il ne connaissait pas la vie française. Il méprisait la bourgeoisie qui, depuis une génération, gouvernait la France, et il haïssait le régime parlementaire qui était entré dans les mœurs. Il aimait le peuple et aurait voulu en être aimé ; mais, à la façon des hommes de 48, il ne savait que faire pour lui être utile.

[164]

En 1852, pour rassurer la nation attachée à la paix contre le retour aux aventures belliqueuses du premier Empire, Napoléon avait dit : "L'Empire, c'est la paix." Mais ses sentiments le portaient à faire à l'étranger une politique active. Il détestait les traités de 1815, d'accord en cela avec la plupart des républicains, et désirait les déchirer. Il s'intéressait aux Italiens et voulait les délivrer de l'Autriche. Il fut entraîné à la guerre pour relever le prestige de son gouvernement et pour satisfaire le corps des officiers. Il la fit d'abord à la Russie et y gagna l'amitié de la reine d'Angleterre et la gloire de présider le Congrès de Paris en 1856. Il la fit à l'Autriche et y gagna la Savoie et le comté de Nice dont il fit trois départements qui complétèrent le territoire français vers les Alpes. Ce fut son plus grand et son dernier succès.

En laissant le nouveau roi d'Italie occuper la plus grande partie des États de l'Église, Napoléon avait irrité ses partisans catholiques, très attachés au pouvoir temporel du Pape. Pour apaiser le gouvernement anglais irrité par la guerre d'Italie, il avait conclu avec l'Angleterre un traité de commerce qui permettait l'entrée en France des fers et des tissus anglais, ce qui excitait la colère des maîtres de forges et des fabricants de textiles, très attachés au régime protectionniste. Sa politique étrangère plaisait à ses adversaires, républicains et libéraux, traditionnellement hostiles aux monarchies absolues de Russie et d'Autriche ; mais elle mécontentait ses propres partisans, les grands industriels et les catholiques, soutenus par l'Impératrice, espagnole et très catholique.

[165]

Le retour au régime parlementaire. — Napoléon, ayant irrité ceux qui soutenaient le régime autoritaire, se rapprocha de ceux qui le combattaient. Il fut entraîné à une série de concessions qui transformèrent l'Empire autoritaire en Empire libéral et finirent par le ramener malgré lui au régime parlementaire. Il avait dès 1859 accordé une amnistie qui permit aux proscrits républicains de 1851 de rentrer en France où ils renforcèrent l'opposition républicaine. Il rendit au Corps législatif la publicité des séances, puis le vote détaillé du budget et le droit de discuter avec les ministres. Ses adversaires, d'espèces différentes, coalisés, formèrent "l'opposition libérale" qui réclama "les libertés nécessaires" (de presse, de réunion, d'association, des élections). Elle obtint un grand succès aux élections de 1863 et, par ses critiques au Corps législatif, elle agita l'opinion et augmenta le nombre des opposants.

L'Empereur, déconcerté par les échecs de sa politique extérieure, à Rome, en Pologne, en Danemark, au Mexique, en Allemagne, et gravement malade de la vessie, se laissa aller à de nouvelles concessions. Il rendit à la Chambre le vote d'une adresse, et le droit d'interpeller les ministres. Il accepta la liberté de la presse et des réunions publiques. Il accorda aux ouvriers le droit de coalition, la grève cessa d'être un délit. Mais il maintenait au pouvoir les derniers survivants du personnel impérial qui conservaient les habitudes du régime autoritaire.

Cependant, la nation faisait l'apprentissage du suffrage universel dans les différentes élections ; elle s'habituait aux pratiques de la campagne électorale, les comités électoraux, les réunions, les affiches, les [166] distributions de bulletins. Le serment de fidélité à l'Empereur, exigé depuis 1858 non plus seulement des députés, mais aussi des candidats, n'avait pas réussi à écarter les républicains des assemblées. La jeunesse des écoles saisissait toutes les occasions de faire des manifestations contre le gouvernement. La presse de Paris, devenue très violente depuis qu'il suffisait de faire une déclaration pour fonder un journal (1868), attaquait ouvertement le régime. À chaque élection le chiffre des voix d'opposants et le nombre des députés de l'opposition augmentait, les candidats officiels perdaient des voix et des sièges. En 1869, la Droite, qui voulait maintenir l'Empire autoritaire, se trouva en minorité ; la majorité même des députés officiels demandait un changement de régime. Napoléon se résigna en janvier 1870 à prendre pour ministres des députés de la majorité. Le Sénat cessa d'être gardien de la Constitution et reprit le rôle de la Chambre des pairs. C'était le retour au régime parlementaire.

Le Corps législatif, revenant à la tradition des Chambres parlementaires, se divisa en groupes, la Droite autoritaire et belliqueuse, le Centre droit partisan de l'Empire libéral, le Centre gauche parlementaire, formé d'orléanistes ralliés. La Gauche républicaine, opposés à l'Empire, était partagée en trois, la "gauche ouverte" qui acceptait les impérialistes ralliés, la "gauche fermée" qui n'admettait que des républicains, les "irréconciliables" dont le principal orateur, Gambetta, venait de reprendre le nom de radical. (Ces trois groupes républicains allaient, sous d'autres noms, se prolonger jusqu'à la fin du XIXe siècle.) En dehors de la Chambre restaient les [167] "insermentés" qui refusaient le serment ; ils allaient devenir les chefs de la Commune.

Chute de l'Empire. — Pour maintenir la fiction de la souveraineté du peuple, Napoléon soumit la transformation du régime à un plébiscite auquel il donna le sens d'une manifestation d'attachement à sa dynastie. Il obtint plus de sept millions de oui contre un million et demi de non, et l'Empire parut raffermi. Mais le ministre des Affaires étrangères engagea la France dans un conflit avec la Prusse qui amena la guerre contre l'Allemagne. Les deux armées françaises furent, l'une cernée dans Metz, l'autre capturée à Sedan avec l'Empereur.

L'Empire était soutenu par l'armée ; quand elle manqua il s'effondra et on vit combien il était indifférent à la nation. La foule parisienne envahit sans résistance le Corps législatif ; les députés républicains, prenant le pouvoir, allèrent à l'Hôtel de ville proclamer la République et y formèrent un "gouvernement de la Défense nationale". Le 4 septembre (1870) fut encore une révolution parisienne, mais acceptée par la nation désabusée de l'Empire militaire qui, après avoir commencé par des victoires, s'abîmait dans la défaite et l'invasion.

Transformation des conditions de la vie matérielle. — La société française qui, de tout temps, avait évolué surtout sous l'action des événements politiques et des sentiments religieux, commence après 1848 à se transformer sous l'action de la science appliquée méthodiquement. C'est que les conditions de la vie matérielle ont changé plus profondément en trois quarts de siècle que dans le cours de tous les siècles depuis l'antiquité. Les pratiques de l'agriculture, de [168] l'industrie et des transports dans la France du XIXe siècle avant 1848 diffèrent moins de celles de l'Empire romain que de la technique du XXe siècle.

La transformation, qui commence après 1848 à devenir apparente, est produite surtout par le fait que la masse de la nation commence alors à ressentir les effets des inventions déjà connues auparavant. Les machines à filer et à tisser, les procédés chimiques de tannerie, de teinture, de fabrication du sucre, de la stéarine, du savon, de la soude, les hauts fourneaux chauffés à la houille pour la production de la fonte, le nouveau procédé de fabrication de l'acier accroissaient dans des proportions inouïes la quantité des objets utiles à la vie. Les chemins de fer et les navires à vapeur augmentaient de même la facilité des transports qui mettaient ces objets à la portée du public.

Tous ces procédés étaient connus déjà, mais l'usage en était res-treint à une minorité des habitants des grandes villes. Les chemins de fer construits en 1848 se réduisaient à quelques tronçons et semblaient encore une invention sans avenir. Ils ne prirent d'importance qu'après avoir été organisés en un réseau partagé entre six grandes compagnies, pourvues de concession d'un siècle de durée. La navigation à vapeur ne devint très active qu'avec l'usage de l'hélice.

Parmi les nombreuses inventions entrées alors dans la pratique, quelques-unes modifièrent les conditions de la vie quotidienne. Les allumettes phosphorées (dites chimiques) qui donnaient sur-le-champ le feu ou la lumière firent disparaître le briquet et l'amadou d'un usage si lent. Le gaz d'éclairage permit d'éclairer plus largement les rues des villes et les grands établissements ; les bougies de stéarine et les lampes à [169] huile remplacèrent les chandelles et les torches de résine. La houille employée dans les poêles fournit aux habitants des villes un combustible plus actif et moins encombrant que le bois. Les plumes d'oie employées pour écrire depuis le Moyen âge exigeaient une taille difficile qui causait une grande perte de temps, elles furent remplacées par les plumes d'acier.

La fabrication en grand du sucre de betterave fit pénétrer dans le peuple l'usage du sucre, des confitures, des bonbons et indirectement du café. La distillation de l'alcool de grains et de pommes de terre accrut la consommation de l'eau-de-vie et des liqueurs fortes et le nombre des débits de boisson, au point de devenir un danger pour la santé de la nation.

Le progrès dans la fabrication des tissus de laine et surtout de coton, augmentant la quantité et abaissant le prix des étoffes dans des proportions sans précédent, accrut la facilité à se procurer des vêtements. Le costume féminin n'y gagna pas en beauté ; ce fut le temps de la crinoline d'une ampleur extravagante, du corset trop serré et du lourd chignon de faux cheveux. Mais les femmes du peuple, surtout dans les villes, y trouvèrent le moyen de se vêtir et de se coiffer de tissus plus légers et plus variés et l'usage du linge de corps pénétra plus profondément dans la population.

Le chemin de fer rendait le déplacement des personnes beaucoup plus rapide et moins coûteux et activait infiniment le mouvement des correspondances par la poste (qui avait adopté en 1848 l'usage anglais du timbre-poste). Il bouleversait plus profondément encore le commerce et l'industrie par l'accroissement énorme des marchandises et l'abaissement des frais, [170] au point de faire disparaître les transports par le roulage. En même temps les routes étaient transformées par l'invention anglaise du macadam, fait de pierres cassées, qui remplaçait les pavés. Le télégraphe électrique, encore à son début, faisait disparaître le télégraphe aérien.

Transformation sociale. — Paris, agrandi par l'annexion de ses faubourgs en 1860, était assaini et embelli par le percement de larges voies, l'aménagement de jardins et de squares à l'intérieur et de grands parcs sur les bords, à l'imitation de l'Angleterre. Il commençait à devenir la capitale internationale du plaisir, sans cesser d'être le centre de la vie intellectuelle de la France.

L'énorme capital nécessité par la construction des chemins de fer, l'exploitation des mines, la création des grands établissements d'industrie et de crédit, fut réuni surtout sous la forme d'actions et d'obligations placées dans le public. Il en résulta une augmentation brusque de la quantité des valeurs mobilières qui activa la spéculation et les jeux de la Bourse, au point d'inquiéter le gouvernement. La Bourse des valeurs de Paris fut si surchargée d'opérations que les agents de change officiels n'y suffisaient plus il fallut les laisser partager avec un personnel de courtiers sans qualité officielle surnommé "la coulisse". Les agents de change gardèrent le monopole des opérations sur les valeurs principales, seules cotées à la Bourse ; la coulisse opéra sur les "valeurs en banque".

L'accroissement de la grande industrie et du commerce, de la spéculation, des valeurs mobilières, fortifia surtout la bourgeoisie qui avait dirigé les entreprises, acquis les valeurs, fait les spéculations. Elle [171] occupait seule toutes les professions lucratives où la noblesse refusait d'entrer. Elle profitait même de la hausse des prix des denrées agricoles qui faisait hausser les prix de fermage de ses terres. Elle augmentait rapidement sa richesse et devenait plus nombreuse par l'accession des familles enrichies. Elle adoptait la mode des bains de mer et des voyages d'agrément, dont l'origine étrangère se révèle dans le mot barbare de "tourisme". Effrayée par le socialisme, comme la noblesse l'avait été par la Révolution, la bourgeoisie s'était ralliée à la religion qui lui paraissait un instrument d'ordre social pour la défense de la propriété. Elle soutenait le clergé par son argent et son influence, sans revenir aux croyances anciennes ni même à la pratique régulière de la religion.

Les conditions nouvelles de vie avaient agi moins fortement sur les gens du peuple. Ni les boutiquiers, ni les artisans (qui dans le recensement formaient la plus grande partie de la population qualifiée de "commerciale" et "d'industrielle") n'avaient notablement changé leur genre de vie. Mais le progrès de la grande industrie mécanique avait fait disparaître la plupart des tisserands et augmenté le nombre des ouvriers concentrés en grands établissements.

Presque tous les ouvriers parisiens cependant restaient employés à des métiers de travail individuel. C'étaient eux qui, désabusés des procédés proposés par les théoriciens socialistes pour améliorer leur situation, avaient commencé une campagne pour obtenir la liberté de coalition, les syndicats (qu'ils appelaient "chambres syndicales") et un enseignement professionnel. Le mouvement ouvrier en France n'est pas né dans le prolétariat, créé par le "machinisme" ; [172] il est l'œuvre des ouvriers de condition supérieure, occupés à un travail individuel, à la façon des anciens artisans français. Après une crise très dure de dépression, la prospérité de l'industrie dans la seconde moitié de l'Empire avait relevé les salaires ; le vin et la viande entraient dans la consommation normale des ouvriers.

La hausse de prix des denrées agricoles profitait aux paysans, surtout à ceux qui étaient propriétaires ; mais ils ne formaient guère qu'un tiers du total et d'ailleurs leur terre était souvent grevée de dettes et d'hypothèques. Les fermiers et les métayers devenaient plus nombreux et se faisaient mutuellement concurrence. Les journaliers et les domestiques recevaient un salaire plus élevé, mais encore très faible. Le progrès de la technique agricole, restreint d'ailleurs aux environs des grandes villes et aux régions les plus riches, ne servait guère encore à la masse des paysans.

Transformation de la religion. — Un changement profond se préparait dans l'attitude du peuple envers la religion. La plupart des artisans, des ouvriers, des vignerons et un grand nombre de paysans indépendants, surtout dans les régions riches en relations fréquentes avec les villes, avaient abandonné les pratiques obligatoires de la religion catholique. Ils n'allaient plus à la messe et ne communiaient même plus à Pâques. Les pays de l'Ouest et des montagnes, moins soumis à l'influence des villes, restaient fidèles aux pratiques de la religion accessibles encore à la peur de l'Enfer et dociles à la direction de leurs prêtres. La noblesse et la grande majorité de la bourgeoisie, redevenues les alliées de l'Église, maintenaient [173] la pratique de la religion dans les familles placées sous leur dépendance, fermiers, métayers, domestiques, fournisseurs.

La nation française était devenue indifférente aux dogmes enseignés par l'Église. La religion catholique ne reposait plus guère sur la foi en une doctrine révélée, nécessaire au salut éternel; elle paraissait plutôt l'obéissance à une autorité traditionnelle respectée comme une puissance bienfaisante, gardienne nécessaire de la morale.

Le sentiment religieux, dans les couches profondes de la population, survivait naïvement sous les formes de la vieille religion indigène antérieure au christianisme. La croyance à la vertu surnaturelle de certains lieux, attestée par des guérisons, se manifestait par la fréquentation des anciens lieux de pèlerinage. Elle se révéla encore assez active pour créer deux sanctuaires nouveaux, dans les Alpes à la Salette, dans les Pyrénées à Lourdes, sur les lieux d'une apparition de la Vierge, auprès d'une source douée d'un pouvoir de guérison. L'affluence inouïe des pèlerins montra combien cette foi primitive restait vivace.

La coutume de s'adresser à des forces surnaturelles, pour obtenir l'objet d'un désir ou pour éviter un mal, se perpétuait sous la forme d'invocations à [174] la Vierge ou à quelque saint en vogue, spécialement saint Antoine de Padoue. Elle maintenait l'usage d'objets de dévotion doués d'un pouvoir miraculeux ; scapulaires, chapelets, rosaires, médailles bénies ; il suffisait parfois de les porter pour échapper à une maladie ou à un danger. Le culte des morts subsistait, même à Paris, dans la visite aux tombeaux et l'usage de saluer les enterrements.

Le besoin de solenniser par une cérémonie religieuse les moments décisifs de la vie maintenait dans toute la France la pratique des baptêmes, du mariage à l'église, de l'enterrement religieux, de la première communion à la sortie de l'enfance. Ces pratiques continuaient même dans les familles détachées de toute croyance et de toute pratique religieuses et adversaires du clergé catholique.

La littérature. — Le romantisme ne survécut pas à la Révolution. L'enthousiasme, déçu par l'avortement des grandes espérances de 1848, se tourna en un pessimisme amer qui poussa les écrivains à représenter de préférence les côtés pénibles ou laids de la vie humaine. Le romantisme se transforma en réalisme, puis en naturalisme, sans renoncer à l'habitude de chercher à scandaliser le bourgeois. Les réalistes prétendirent reproduire exactement la nature, mais avec une tendance à la satire conforme à la tradition française. Les genres romantiques, le drame historique, le roman historique, la poésie lyrique dépérirent ; la mode revint à la comédie de mœurs, au roman d'observation psychologique, à la poésie descriptive ou philosophique.

En réaction contre le lyrisme sentimental et la négligence de la forme des romantismes, les romanciers [175] et les poètes affectèrent un ton impassible et s'imposèrent un style impeccable et une technique savante du vers. Ce fut le caractère du groupe du Parnasse qui exprima son idéal dans la formule "l'art pour l'art".

[176]

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Histoire sincère de la nation française.

Tome second


Chapitre VII

LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE PARLEMENTAIRE

L'Établissement de la République. — Le "Gouvernement de la Défense nationale" resta bloqué dans Paris, tandis qu'une Délégation installée à Tours, puis à Bordeaux, gouvernait la France et improvisait des armées pour tenter de débloquer Paris. Le régime définitif de la France dépendait du gouvernement prussien ; il négocia à la fois avec le gouvernement de Paris et avec le général en chef de l'armée enfermée dans Metz. Mais il préféra faire d'abord capituler l'armée de Metz et conclure plus tard avec le gouvernement républicain la capitulation de Paris et l'armistice qui mit fin à la guerre.

L'Assemblée nationale, convoquée pendant l'armistice, fut composée d'une majorité de royalistes et d'une forte minorité de républicains élus par Paris et les régions de l'Est. Elle se réunit à Bordeaux où elle élut "chef du pouvoir exécutif" Thiers, orléaniste rallié à la République, qui promit de ne pas établir [178] de régime définitif. Puis elle conclut les préliminaires de la paix qui enleva à la France toute l'Alsace, la Lorraine de langue allemande et le pays messin de langue française, et lui imposa une indemnité de cinq milliards, supérieure de trois milliards environ aux dépenses faites par l'Allemagne. Elle se transporta ensuite à Versailles.

À Paris la garde nationale restait armée et la population, laissée sans gouvernement, était vivement irritée contre l'Assemblée monarchiste de Versailles. Un soulèvement brusque à Montmartre, le 18 mars 1871, tourna à l'insurrection ; Thiers, se défiant des troupes restées en contact avec la population parisienne, fit évacuer Paris. Le pouvoir fut pris par le "Comité central de la Fédération des gardes nationales", formé de révolutionnaires ; il fit élire par les Parisiens un "Conseil général de la Commune de Paris", qui prit l'allure d'un gouvernement et entra en guerre contre l'Assemblée de Versailles.

La guerre civile entre le gouvernement légal de la France et la Commune, soutenue par les fédérés parisiens, se résuma en un siège de Paris par l'armée française. Elle souleva des haines qui la rendirent atroce ; les chefs fédérés prisonniers furent fusillés sans jugement ; la Commune répondit en prenant pour "otages" des personnages notables. Après l'entrée de l'armée française dans Paris, les fédérés en se repliant incendièrent des monuments et des maisons et fusillèrent les otages.

La répression commença par des fusillades sans jugement et continua par des arrestations en masse, suivies de condamnations aux travaux forcés ou à la déportation, prononcées par des conseils de guerre [179] qui laissèrent dans la population parisienne une haine durable contre "la réaction". Bien que la Commune eût été dirigée surtout par des révolutionnaires restés dans la tradition de 93, elle avait arboré le drapeau rouge et les socialistes internationaux décidèrent de la considérer comme une insurrection du prolétariat socialiste. L'anniversaire du dernier combat (27 mai 1871) continue à être célébré par une mani-festation socialiste au "mur des fédérés".

L'Assemblée nationale. — L'Assemblée s'était attribué le pouvoir constituant et, suivant la tradition française s'était divisée en groupes. En attendant la Constitution, le Gouvernement dirigé par Thiers suivait la pratique du régime parlementaire, s'appuyant sur une majorité formée par la conjonction du centre droit orléaniste et du centre gauche républicain conservateur.

L'œuvre la plus pressante, la réorganisation des finances et de l'armée, fut faite dans un sens conservateur. Thiers fit rejeter l'impôt sur le revenu ; il ne put empêcher de déclarer le service militaire obligatoire pour tous comme en Allemagne ; mais il imposa le service de cinq ans qui maintenait l'inégalité entre les deux portions du contingent. Plusieurs impôts nouveaux, surtout indirects (qui subsistent encore), donnèrent le moyen de mettre le budget en équilibre. Des emprunts en rentes perpétuelles fournirent les fonds pour le paiement des cinq milliards, condition de l'évacuation du territoire par les Allemands.

Le régime politique restait en suspens. Comme l'état de siège, maintenu dans toutes les grandes villes, réduisait au silence tous les journaux républicains, [180] Gambetta, chef de l'extrême gauche, faisait dans toute la France une campagne de banquets pour demander la dissolution de l'Assemblée. Lorsque Thiers se décida à présenter un projet d'organisation de la République, une petite majorité, formée de tous les monarchistes, vota un ordre du jour de blâme qui décida Thiers à donner sa démission. La coalition monarchique le remplaça par le maréchal Mac-Mahon et forma un "ministère de combat", qui déclara vouloir rétablir "l'ordre moral" menacé par les radicaux (1873). La restauration de la monarchie, préparée par la majorité, avorta parce que le roi futur, Henri V, chef de la branche aînée, refusa de renoncer au drapeau blanc.

La majorité monarchiste prolongea le régime provisoire en votant, d'accord avec le centre ; gauche républicain, une durée de sept ans pour le pouvoir du président Mac-Mahon, puis en nommant, pour préparer un projet de Constitution, une Commission qui fit traîner le travail en longueur pendant plus d'un an. Un déplacement de quelques voix du centre permit enfin de former avec tous les groupes de gauche une très faible majorité qui vota un régime définitif sous la forme de trois "lois constitutionnelles concernant les pouvoirs publics". Le terme de "république" n'y fut introduit que sous la forme indirecte de "président de la République", par un amendement voté à une voix de majorité.

La Constitution de 1875. — La République établie en 1875 ne se rattachait à aucune des traditions républicaines de la France ; elle était dépourvue du trait inhérent à la république dans la tradition française, la reconnaissance formelle de la souveraineté du [181] peuple . Le seul souverain était le Congrès, formé de la réunion des deux Chambres ; lui seul avait qualité pour réviser la Constitution. Le régime était donc purement représentatif, le pouvoir n'appartenait qu'aux représentants.

Le régime était parlementaire sur le modèle de la monarchie an-glaise, contrairement à la doctrine républicaine de la "séparation des pouvoirs". Le Président possédait théoriquement tous les pouvoirs d'un roi, mais n'en pouvait exercer aucun que par l'intermédiaire d'un ministre, et il était irresponsable. La durée de ses pouvoirs, sept ans, anormale en république, résultait d'un compromis entre les quatre ans demandés par les républicains et les dix ans proposés par les royalistes. Les ministres, suivant la pratique anglaise, étaient "solidairement responsables" devant les Chambres, responsables non plus seulement au sens juridique (c'est-à-dire sujets à être mis en accusation pour un crime), mais au sens politique. L'Assemblée avait admis sans discussion qu'ils devaient se retirer en cas de désaccord avec les Chambres.

Le pouvoir législatif était partagé, suivant le modèle anglais, entre deux assemblées. Le Sénat était formé en partie de sénateurs à vie, en partie de membres élus pour neuf ans par un corps formé surtout de délégués des conseils municipaux. Cependant, le régime était démocratique, car la Chambre des Députés, malgré son nom monarchique, était élue au suffrage universel et les membres des deux Chambres [182] recevaient une indemnité, la même qu'en 1848.

Cette constitution hétérogène, qui ne répondait à l'idéal d'aucun des partis, est la seule qui ait duré ; pour la première ! fois la France a été pourvue d'un régime politique stable.

L'évolution de la population. — La population française depuis 1870 a commencé à se renouveler d'une manière anormale. Elle s'était jusque là accrue (lentement d'ailleurs), par l'excédent des naissances sur les décès, et les économistes admettaient comme évident qu'elle augmentait en proportion des moyens de subsistance. Mais, tandis qu'elle s'était accrue de huit millions dans la première moitié du XIXe siècle, elle ne s'accrut dans la seconde moitié que de quatre millions, et l'accroissement en dix ans descendit de 6 p. 100 vers 1840 à 1 p. 100 entre 1886 et 1896. La densité de la population, très faiblement accrue en un demi-siècle (1861-1911) de soixante-huit à soixante-douze habitants par kilomètre carré, était devenue beaucoup plus faible que celle des pays de l'Europe civilisée.

La France, dont la population, pendant plusieurs siècles, avait dépassé celle de tous les grands États, était passée au dernier rang. La cause indiscutable en était le petit nombre des naissances, descendu de 26 p. 1.000 (1861-70) à 18,7 en 1912. La population ne se maintenait déjà plus que par l'immigration des étrangers (on comptait un million cent quatre-vingt-deux mille étrangers en 1911). Cette diminution se produisait au moment même où l'abondance des ressources devenait plus grande que jamais. La comparaison du chiffre des naissances entre les familles, les quartiers de Paris, les régions de la France les [183] plus riches et les plus pauvres a montré que la moyenne des naissances est très faible chez les riches et beaucoup plus élevée chez les pauvres. La natalité non seulement n'augmente pas, comme on le croyait, mais elle diminue au contraire en proportion de l'aisance, c'est-à-dire des moyens de nourrir une famille.

L'établissement en France d'un grand nombre d'étrangers n'a pas modifié les caractères anthropologiques du peuple français, car ils venaient presque tous des pays voisins où la population est de même origine des deux côtés de la frontière. C'étaient au Nord et à l'Est des Belges et des Allemands, au Sud-Est des Italiens, au Sud-Ouest des Espagnols, et les enfants de ces étrangers nés en France s'assimilaient vite et complètement.

La densité de la population a changé d'une façon très inégale. Elle a fortement diminué dans presque tous les pays agricoles ; elle a augmenté dans la région industrielle, les grandes villes et surtout à Paris et dans ses environs. La population s'est concentrée de plus en plus vite, d'une part dans les grandes villes, d'autre part dans les régions industrielles, surtout sur les frontières du Nord et de l'Est où la bourgeoisie était plus disposée aux entreprises et où le peuple fournissait des ouvriers plus disciplinés, plus aptes à la grande industrie.

Progrès de l'industrie. — Les conditions de la vie matérielle se sont transformées en un demi-siècle plus vite et plus profondément qu'en aucun autre temps. Cette transformation est due aux inventions pratiques et aux applications méthodiques des sciences à la technique, presque toutes connues déjà avant 1870, [184] mais dont les effets n'ont atteint que plus tard la masse de la nation. L'invention la plus efficace a été la machine à vapeur ; elle avait fourni la force motrice aux usines, aux navires, aux chemins de fer, aux industries textiles, à la métallurgie ; elle avait indirectement fait augmenter prodigieusement la production de la houille. Beaucoup plus tard étaient venus les moteurs à gaz, les moteurs électriques, actionnés par la force des chutes d'eau ; enfin les moteurs au pétrole et à explosion. Ainsi s'étaient constituées les forces mécaniques qui augmentaient indéfiniment la puissance mise au service de l'homme pour la filature, le tissage, la minoterie, et surtout les transports et qui plus tard créaient le procédé nouveau de l'éclairage électrique.

Les procédés, venus de l'étranger, pour la fabrication de l'acier, en permettant d'utiliser le minerai de fer phosphoreux, activaient fortement la métallurgie. Elle devenait capable de produire en très grande quantité une grande variété d'outils et d'ustensiles, les machines et les outils agricoles, la quincaillerie, les machines à coudre, les rails, les ponts, les charpentes métalliques qui révolutionnaient la construction en remplaçant la pierre et le bois par les métaux, (plus tard par le ciment armé). La vapeur et l'électricité avaient bouleversé les industries mécaniques. La chimie faisait une révolution analogue dans les industries de transformation, la distillation des alcools, les produits de distillation de la houille, la blanchisserie, la tannerie, la poterie et la verrerie, la teinture, les explosifs, les parfums, les médicaments, le sucre, le savon, les huiles, le goudron, les conserves, le papier. La photographie créait [185] un art nouveau qui mettait le portrait à la portée de toutes les familles. La production des articles industriels était accrue dans des proportions qui auraient paru incroyables un demi-siècle plus tôt.

En même temps, l'invention des procédés d'anesthésie et d'antisepsie révolutionnait la chirurgie ; les découvertes de la microbiologie donnaient un fondement nouveau à la médecine et à l'hygiène. Elles faisaient connaître des moyens préventifs pour détruire le virus de la rage et arrêter les épidémies de peste et de choléra.

Progrès du commerce et du crédit. — De même que le progrès de la technique multipliait la puissance de l'industrie, les procédés de transport à vapeur et les procédés de communication par le télégraphe, puis par le téléphone, activaient prodigieusement le commerce et le crédit. Le commerce en gros était transformé par la rapidité des transports et par l'arrivage dans les ports et les gares d'une masse de marchandises sans précédent. Le marché où les Français vendaient leurs produits et achetaient les objets de leur consommation s'élargissait jusqu'à s'étendre au monde entier, et la quantité des exportations et des importations allait en grossissant rapidement.

Le commerce de détail était transformé par la création des "grands magasins" qui réunissaient dans un même établissement une extraordinaire variété [186] d'articles, exposés sous les yeux du public, en vente à un prix marqué. Le principe traditionnel du détaillant français avait été jusque-là de chercher à vendre le plus cher possible en discutant le prix avec le client (c'est ce qu'on appelait marchander). C'est ainsi que se font encore les marchés importants sur les immeubles ou le bétail. Le marchand tenait son prix caché et cherchait son bénéfice dans un prix de vente élevé. Les grands magasins cherchèrent leur bénéfice dans le renouvellement rapide de leurs marchandises qui leur permettait d'augmenter le nombre des opérations faites avec leur capital. Ils attiraient la clientèle par le bon marché des articles vendus à prix fixe, l'étalage des marchandises qui suggérait le désir d'acheter, la publicité faite au moyen de catalogues.

Une concentration analogue s'est produite pour les opérations de crédit. Il s'est fondé de grands établissements de crédit qui ont établi des succursales dans un grand nombre de villes. Ces centres puissants, recueillaient l'épargne à mesure qu'elle se formait et recevaient de leurs clients en dépôt des fonds de plus en plus considérables. Ils ont ainsi accumulé des capitaux énormes qui leur ont donné le moyen de multiplier les émissions d'emprunts et de fournir au commerce l'escompte à un taux très bas. Ils ont contribué à transformer les habitudes des Français qui, désormais, au lieu d'employer leurs épargnes à acheter des terres ou à prêter sur hypothèque, se sont mis a les placer en valeurs mobilières.

La tendance traditionnelle du bourgeois et du paysan français à éviter les risques a développé en France une méthode de placement différente de celle des pays voisins. Aux entreprises industrielles qui [187] donnent un revenu plus élevé, mais irrégulier, le public français a préféré les obligations et les emprunts d'État à revenu fixe, mais faible ; les établissements de crédit ont favorisé cette tendance en recommandant à leurs clients les titres des emprunts étrangers.

Progrès de l'agriculture. — La transformation a été plus lente dans l'agriculture, car elle ne s'est produite qu'indirectement, sous l'action de l'industrie et plus encore du commerce. L'industrie a transformé le travail agricole par les "machines agricoles" ; batteuses, moissonneuses, faucheuses, semeuses. Elle a accru beaucoup le rendement par les engrais chimiques. L'agriculture a été "industrialisée", surtout dans les terres à blé et à betterave de la région parisienne. Mais la petite exploitation s'est conservée pour le jardinage, le laitage, les fruits, le bétail et la plus grande partie du vignoble. Les paysans français n'ont pas été, autant qu'on l'a dit, retenus par la routine. Il est vrai qu'ils se défiaient des théories et de l'exemple des grandes exploitations ; mais ils ont profité de l'expérience dans la mesure où elle leur a paru s'adapter à leurs moyens d'achat restreints et à leur méthode de travail individuel. Ils ont adopté volontiers les outils américains, la charrue perfectionnée, l'écrémeuse danoise, les machines légères, les engrais chimiques le sulfatage et surtout les cultures fourragères, luzerne, trèfle, sainfoin, qui ont supprimé la jachère et bouleversé l'asso-lement en faisant pendant plusieurs années se succéder des cultures de plantes différentes.

Ils ont su accroître le rendement par les nouvelles espèces de blés, de pommes de terre ou de betteraves et améliorer leur bétail par le croisement avec des races meilleures.

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Le commerce a agi plus fortement encore en ouvrant aux denrées agricoles des débouchés beaucoup plus rapides et plus larges. Les produits, jusque-là consommés presque uniquement par la bourgeoisie, viande, volaille, œufs, beurre, lait, fruits, vin, sont entrés dans la consommation du peuple des villes. La facilité des transports a permis de vendre les produits que la lenteur et la faible capacité des charrettes avait jusque-là empêché d'utiliser.

Le progrès a été arrêté quelque temps par une baisse brusque des prix, résultant surtout de la concurrence des pays de l'Amérique qui produisaient en surabondance les blés, la laine et la viande. Le prix du froment est descendu jusqu'à quinze francs l'hectolitre (en 1896). Cette crise a amené une baisse énorme de la valeur des terres et des prix de fermage qui a profité au paysan. Elle a poussé les cultivateurs à diminuer la culture des céréales et l'élevage du mouton, et à préférer la production de denrées moins exposées à la concurrence, lait, beurre, fromage, volaille, légume, fruits et fleurs ; ce qui les a amenés à augmenter l'étendue des herbages et des cultures fourragers. Le paysan est devenu moins laboureur, plus jardinier ou éleveur, et par là il s'est rapproché de l'artisan. D'autre part, il a travaillé moins pour le marché local, davantage pour la vente au commerce en gros ou aux grands établissements industriels, minoteries, distilleries, raffineries de sucre, fabriques de conserves. En ce sens, l'agriculture s'est "commercialisée". Mais les anciennes cultures industrielles, autrefois les plus prospères, le colza, le vignoble, la soie, le lin, l'olivier, ont périclité, surtout à cause de la concurrence des produits étrangers.

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L'évolution sociale. — L'industrie, le commerce, l'agriculture, stimulés par ces progrès convergeaient de façon à produire une abondance inouïe d'objets propres à satisfaire les besoins ; l'humanité n'avait jamais connu pareille abondance. Cette révolution se faisait sentir aussi dans d'autres pays ; mais elle y était accompagnée d'un accroissement considérable de la population. La France seule augmentait sa production sans augmenter le nombre de ses habitants. Les Français ne sont pas devenus plus nombreux ; ils ont vécu plus à l'aise.

La noblesse, s'étant tenue à l'écart de toutes les activités modernes, ne conservait plus de son ancienne prééminence qu'un prestige mondain dû à ses titres et à ses manières. Elle a perdu si complément l'influence politique que, sur des centaines de ministres en un demi-siècle, une demi-douzaine à peine a porté un nom de gentilhomme (ou du moins précédée d'une "particule"). Elle s'est fondue dans la haute bourgeoisie qui la fréquente sur un pied d'égalité, au point que les descendants des grandes familles ont recherché en mariage des héritières juives ou américaines.

La bourgeoisie, de plus en plus nombreuse et riche, a étendu sa prééminence sur tous les domaines de la vie moderne. Maîtresse de la banque, de la Bourse, du crédit, des entreprises d'industrie et de commerce, des fonctions publiques et des mandats électifs, elle dirige toute l'activité du pays, la finance, la politique, l'industrie, le commerce, le barreau, la médecine, la presse, les lettres, les sciences, même la mode. Et c'est son genre de vie qui sert de modèle à toute la nation. Elle conserve cependant sa répugnance traditionnelle aux grandes opérations collectives ; une [190] forte proportion des grosses entreprises est dirigée soit par des Juifs d'origine allemande, soit par des hommes des pays frontières, Alsaciens ou gens du Nord. Ni le trust américain, ni le cartel allemand n'ont pris dans l'industrie française la place qu'ils tiennent dans leurs pays d'origine.

Au-dessous de la bourgeoisie s'est dégagée peu à peu une classe encore mal définie, intermédiaire entre la bourgeoisie et le "peuple" qu'on appelle souvent "petite bourgeoisie". Elle a pour caractère commun de vivre d'une profession qui, sans être considérée traditionnellement comme bourgeoise, comporte peu de travail manuel et exige une instruction élémentaire. Elle comprend à la fois les petits employés de commerce et de banque, rapidement accrus par le développement du crédit, le personnel subalterne des fonctions publiques, des postes et de l'enseignement, les "clercs" de notaires et d'avoués, les comptables et les contremaîtres de l'industrie, les boutiquiers, y compris les bouchers, les charcutiers et les boulangers, et les artisans des métiers les plus considérés, masse en croissance rapide et dont le rôle dans la vie politique de la France va toujours grandissant. Elle a fini par former l'armature des partis démocratiques.

Bien que le terme de "classes inférieures", employé encore en 1848, ait disparu de l'usage, la notion subsiste d'une différence de niveau des travailleurs manuels, même quand leur salaire est supérieur au revenu d'un bourgeois. Les ouvriers et les paysans restent des "gens du peuple" et chez les femmes des autres classes persiste en cas de mariage le sentiment d'une mésalliance.

La population occupée dans l'industrie a changé [191] en partie de nature. La catégorie qui a le plus fortement augmenté est celle des ouvriers concentrés dans les grands établissements, mines, métallurgie, industries textiles et chimiques, déjà organisés en grande industrie. L'augmentation a été forte, aussi, dans les établissements créés pour faire en grand des opérations faites jusque-là en petit par des artisans individuels, la minoterie qui a fait disparaître les meuniers, la cordonnerie, la chapellerie, la confection des" vêtements, la quincaillerie qui ont remplacé les artisans, bottiers, chapeliers, tailleurs, forgerons, par des ouvriers de fabrique. Le régime traditionnel du travail en a été bouleversé.

Cette révolution a diminué le nombre et restreint le rôle des artisans travaillant individuellement, elle a presque supprimé les tisserands travaillant à domicile pour un patron. Le travail à domicile, encore très employé dans la lingerie, la confection, la dentelle, la ganterie, n'est plus fait que par les femmes. Elle a ruiné l'apprentissage par lequel l'adolescent apprenait le métier en le pratiquant sous la direction personnelle du maître-artisan ; elle a obligé les patrons à chercher une nouvelle méthode d'enseignement professionnel. Elle astreint l'ouvrier à travailler sous la surveillance de contremaîtres, à des heures fixes, moyennant un salaire uniforme. Elle a transformé les relations avec le patron.

Les ouvriers, après avoir obtenu la liberté de coalition, se sont mis à employer comme moyen de pression sur le patron la grève, puis le syndicat, imité de la trade union anglaise. L'organisation des syndicats, vivement combattue par les patrons, s'est faite sur le modèle anglais, sous forme d'une fédération dans [192] les professions les plus concentrées, Livre, Métallurgie, Mines. Les fédérations se sont ensuite péniblement groupées en une "Confédération Générale du Travail" (C.G.T.) qui a végété jusqu'à la guerre. L'exemple des ouvriers a suscité dans la petite bourgeoisie une organisation syndicale des employés de commerce et des petits fonctionnaires des postes et de l'enseignement primaire. Par l'action de leurs associations, devenues des syndicats, ces fonctionnaires sont parvenus à échapper en pratique au pouvoir de leurs chefs hiérarchiques ; ils sont devenus en fait aussi inamovibles que les hauts fonctionnaires.

Au contraire de la population des villes employée dans l'industrie et le commerce, la population agricole des campagnes est allée en diminuant et le changement dans les proportions entre les patrons et les salariés s'est opéré en sens inverse. Le nombre des paysans propriétaires s'est élevé probablement jusqu'à deux millions et demi. La, diminution a porté sur les salariés journaliers et domestiques. Ils ont quitté la campagne où ils ne trouvaient qu'un travail irrégulier, excessif pendant les longues journées d'été, un salaire très bas, un logement misérable, une nourriture grossière, une vie monotone et sans plaisirs. Ils sont allés dans les villes où les attiraient un travail plus régulier, un salaire plus élevé, une nourriture plus variée, et des occasions de se distraire. L'attraction de la ville était accrue par la facilité du transport en chemin de fer, le service domestique et le service militaire qui ar-rachait le jeune paysan à son pays. Ce qu'on a appelé "l'exode rural" a été surtout le départ des journaliers. La population de la campagne, trop serrée depuis des siècles par suite de l'excédent des naissances, [193] s'est desserrée, et si la natalité a baissé fortement, c'est que les familles nombreuses étaient surtout celles des journaliers.

Transformation de la vie. — La transformation de la société, déjà commencée en 1870, accélérée par l'accroissement sans précédent de la production et de la richesse, a pris les proportions d'un bouleversement dans le genre de vie de toutes les classes. La bourgeoisie, suivant le modèle de l'Angleterre, a pris l'habitude des bains de mer et des voyages d'agrément. Elle a fait effort pour adopter les sports anglais, l'hygiène, la propreté, et même le "confort" anglais, tout à fait étranger à la tradition française. Elle n'est pas arrivée à prendre goût à la campagne ; la "vie de château", si recherchée en Angleterre, est restée en France une tradition propre à la noblesse.

Ce qui s'est transformé le plus profondément, c'est la vie des jeunes filles bourgeoises. Il leur a été permis de sortir seules sans être accompagnées d'une servante ou d'une parente ; elles ont pu choisir leur mari à leur gré ; il leur est même devenu possible de se marier sans dot ; c'est dire qu'on leur a laissé à peu près la même liberté qu'aux jeunes filles du peuple. Elles ont même commencé à acquérir quelque indépendance économique. A la profession d'institutrice, la seule qui leur fût ouverte, jusque là, se sont ajoutés non seulement la profession de professeur dans l'enseignement secondaire, mais des emplois de plus en plus nombreux de secrétaires, de comptables, dans le commerce et la banque. Les carrières de la médecine et du barreau leur ont été ouvertes depuis que les femmes ont été admises dans les Facultés de médecine et de droit.

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La petite bourgeoisie a de plus en plus pris modèle sur les bourgeois dans sa nourriture, son vêtement, ses manières, son langage et ses divertissements. La principale différence se maintient dans le logement et le mobilier ; le salon, garni de meubles d'apparat, reste le signe distinctif de la vraie bourgeoisie.

Le niveau de la vie matérielle et intellectuelle de l'artisan et de l'ouvrier qualifié s'est relevé au point que sa vie diffère peu de celle de l'employé de commerce. Il a même nourriture, même vêtement, mêmes divertissements. Il a même souvent délaissé les jeux français traditionnels et il pratique autant que la bourgeoisie les sports anglais, foot-ball, boxe, tennis. Il assiste aux courses de chevaux et prend part aux paris, il fréquente les stades et les vélodromes et se passionne pour les matches.

L'accroissement de la richesse et le déplacement de la population vers les villes ont bouleversé le genre de vie de la nation dont la grande masse était restée fortement attachée à la tradition. La transformation a commencé chez les artisans et les ouvriers vivant dans les villes où ils avaient sous les yeux l'exemple de la bourgeoisie. Us ont adopté les usages de luxe, dans l'ordre même où ils avaient pénétré parmi les bourgeois, d'abord la nourriture bourgeoise, caractérisée par la viande, le vin, les liqueurs, le café, puis les ustensiles de ménage, les objets d'art industriel mis à leur portée par les grands magasins, puis le cos-tume et la coiffure. L'ouvrier a abandonné la blouse et la casquette, regardées encore en 1848 comme le symbole de la vie ouvrière ; il a pris le chapeau et le vêtement bourgeois fournis par les magasins de "confection". La femme s'est mise à porter le costume, [195] la coiffure, le chapeau, la parure de la dame. Le changement a fini par les divertissements bourgeois, le journal, le théâtre, le café, les courses et même les voyages d'agrément et les bains de mer. L'imitation est allée jusqu'aux "lettres de faire-part", aux cartes de visite et aux photographies.

En se desserrant, la population des campagnes s'est trouvée plus à l'aise ; elle a pu se nourrir mieux, se vêtir mieux et rapprocher les conditions de sa vie de celles des gens de la ville. Le paysan a suivi l'exemple des artisans avec un long retard et moins complètement ; mais lui aussi a fini par prendre modèle sur la ville qui a ébranlé son attachement à la tradition. S'il a conservé, pour des motifs pratiques, son vêtement de travail, il a abandonné, sauf en Bretagne, le costume local et la coiffure locale du dimanche. Les femmes de la campagne se sont mises à suivre la mode de Paris dans le costume, la coiffure et même la chaussure. Le paysan s'est senti moins pauvre et moins méprisé ; il s'est permis des dépenses de luxe, le vin, l'alcool, la cigarette, le journal, la toilette des femmes. Il a eu moins besoin de se mettre au service des bourgeois et s'est senti moins dépendant. Ce sentiment nouveau d'indépendance a ébranlé la discipline de la famille ; il est devenu difficile au père de famille de faire travailler ses fils pour son compte sans les payer et de garder ses filles à la maison. La vie intellectuelle propre à la campagne française (le folklore traditionnel) s'est éteinte avec la disparition de la veillée, rendue inutile par la facilité de s'éclairer au pétrole ou à l'électricité ; en suivant l'exemple de la ville, le paysan a perdu les seules espèces d'art [196] qu'il possédait, la danse locale et la chanson populaire.

La transformation rapide du genre de vie même des travailleurs manuels a abouti à diminuer la différence de condition, jusque-là très grande, entre les diverses parties de la population. L'aisance, restreinte jusque-là à une petite minorité établie dans les villes, s'est répandue dans toute la nation, jusque chez les paysans toujours sacrifiés depuis des milliers d'années. Avec l'aisance s'est répandue la jouissance des objets de tout genre, jusque-là réservée à la seule classe aisée, la bourgeoisie ; le logement seul marque encore la différence. Pour la première fois, les bienfaits de la vie civilisée ont atteint les parties les plus déshéritées de la nation.

Adoucissement des mœurs. — En même temps que la vie devenait plus digne de l'homme, les mœurs s'adoucissaient, se rapprochant de l'idéal d'humanité conçu au XVIIIe siècle par les philosophes, la brutalité s'atténuait au point de faire scandale, les rixes dans le peuple devenaient moins fréquentes. Les hommes, sauf en état d'ivresse, cessaient de battre les femmes et les enfants ; l'usage des coups disparaissait des écoles. La guillotine n'était plus employée que dans le cas d'un crime particulièrement odieux.

La sympathie active pour la souffrance d'autrui se manifestait par l'augmentation rapide et l'amélioration des établissements de santé, les hôpitaux, les maternités, les dispensaires, les maisons de retraite, les sanatoria ; par le souci d'assurer des secours aux malades, aux infirmes, aux vieillards ; par l'abondance des souscriptions en faveur des victimes d'une épidémie, d'une inondation, d'un incendie. L'humanité devenait une habitude.

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Bien que l'échelle sociale n'ait guère changé depuis le XVIe siècle, la distance entre les échelons s'est amoindrie. Le sentiment de la mésalliance, si puissant jadis, s'est affaibli ; les fils de bourgeois épousent des employées et même des ouvrières. La nation entière tend à adopter le modèle donné par la bourgeoisie, non seulement dans la vie matérielle, mais dans le langage, les manières, les formes de politesse. L'égalisation se marque par un signe extérieur ; toutes les femmes sont qualifiées "Madame" ou "Mademoiselle".

Progrès de l'instruction. — La vie intellectuelle aussi s'est trans-formée profondément par des procédés nouveaux, surtout par l'organisation de l'instruction et la lecture des journaux, accessoirement par l'action des sciences, des lettres et des arts, entrés en contact plus intime avec la masse du peuple.

L'éducation intellectuelle de la jeunesse, jusque-là abandonnée au bon vouloir des particuliers, a été organisée méthodiquement par deux autorités rivales, le gouvernement et le clergé, surtout pour des motifs politiques, en vue d'assurer leur influence sur la nation. Depuis la loi de 1850 les élèves sont restés partagés et disputés, — ceux de l'école primaire entre les écoles publiques de l'État et les écoles dites privées tenues par des congrégations religieuses, — ceux de l'enseignement secondaire entre les lycées et collèges de l'État et les maisons religieuses des jésuites et des autres ordres enseignants.

L'instruction dans les établissements religieux, donnée par un personnel religieux faiblement rétribué, est restée étroitement liée à l'éducation religieuse dont le but est d'habituer les élèves à la pratique [198] de la religion catholique, bien que l'enseignement, pour des raisons pratiques d'examens, porte sur les mêmes matières que celui de l'État. L'instruction dans les établissements publics, primaires ou secondaires, est donnée par un personnel laïque recruté en grande partie au moyen du concours à l'entrée des écoles "normales" primaires ou de l'École normale supérieure.

L'école primaire, organisée d'abord en 1832, a été profondément transformée (1882-1884) par la réforme qui a supprimé l'école publique confessionnelle et posé le principe de l'instruction gratuite, obligatoire et laïque. Elle a eu pour résultats de faire construire en très grand nombre des écoles beaucoup plus spacieuses, plus claires, mieux aérées, et de créer un personnel nombreux préparé par une éducation pédagogique donnée dans les Écoles normales d'instituteurs et d'instructrices. Les nouvelles méthodes d'enseignement et de discipline ont changé le caractère de l'école. Elle a cessé d'être un lieu redouté des enfants ; ils ont appris à s'y plaire, souvent plus que dans leur famille. Le système a été complété par la création, dans les petites villes, des "écoles primaires supérieures" qui ont attiré une partie de la clientèle des petits collèges. Un personnel d'instituteurs et d'institutrices, de directeurs et de directrices, d'inspecteurs, de professeurs des Écoles normales et des écoles primaires supérieures, dont le nombre total a dépassé cent vingt-cinq mille, a étendu sur tout le pays un réseau d'écoles aussi serré que le réseau d'églises créé autrefois par le clergé.

L'enseignement secondaire a été transformé par les tentatives faites pour élargir le fondement de [199] l'instruction en y introduisant, à côté du latin et des mathématiques, les sciences physiques et naturelles, les langues vivantes, l'histoire et la géographie. Il en est résulté un conflit permanent entre les cham-pions des "humanités" traditionnelles et les partisans de ce qu'on appelait les études "modernes" (ce conflit n'est pas particulier à la France). Après l'échec d'une tentative "d'enseignement moderne", la réforme de 1902 a ouvert la voie au "moderne", en accordant au baccalauréat sans latin l'égalité de droits avec les autres baccalauréats. Il n'est pas certain qu'elle ait fait baisser le niveau des études, ni qu'elle ait habitué les jeunes gens à écrire plus mal en français ; elle a un peu élargi le champ de leurs connaissances en leur donnant quelques notions sur le monde réel.

La transformation a été plus importante dans l'enseignement des filles pour lequel l'État a créé, sous la forme modeste d'externats, des lycées et des collèges de jeunes filles tenus par un personnel féminin laïque organisé à l'origine pour donner un enseignement moderne sans latin. Ces établissements laïques, activement combattus par le clergé, ont végété jusqu'au moment où l'expulsion des congrégations enseignantes de femmes non autorisées y a amené une partie de la clientèle qui, jusque-là, allait dans les couvents. La concurrence entre les établissements de l'Église et ceux de l'État, qui tourne parfois au conflit aigu, est restée un des traits caractéristiques de la vie française en province. Elle a contribué à augmenter l'activité de l'enseignement. Ce n'est pas seulement le nombre des maîtres et des élèves qui s'est beaucoup accru, c'est aussi l'étendue de l'instruction. Il est [200] vrai que l'obligation scolaire n'est pas appliquée avec rigueur, surtout dans les campagnes où les parents ont besoin de leurs enfants pour garder le bétail ; cependant l'instruction élémentaire a pénétré dans toute la population. Elle a reçu des sanctions de caractère administratif par la multiplication des examens et des concours. L'examen a pris dans la vie de la jeunesse française une place de plus en plus grande ; il a même envahi les campagnes avec le "certificat d'études primaires".

L'enseignement supérieur, très négligé par l'État jusqu'en 1870, a été transformé sur le modèle de l'Allemagne. Sans toucher aux écoles spéciales où le rôle des professeurs se réduit à préparer les élèves à une profession, l'État a réorganisé les Facultés des Sciences et des Lettres et les a réunies avec les Facultés de Droit et de Médecine en Universités au sens primitif de ce mot ; il a donné aux professeurs, comme dans les Universités allemandes, la tâche non seulement d'enseigner, mais de faire avancer la science.

Le nombre des professeurs a été beaucoup augmenté. Des bourses ont été fondées pour attirer des étudiants dans les Facultés ; les boursiers ont créé un courant qui a bientôt amené des étudiants libres, et plus tard des étudiantes, en nombre rapidement croissant. Les fonds importants attribués aux Universités leur ont permis d'acquérir les instruments nécessaires au travail de la science et de l'érudition, laboratoires, machines, microscopes, collections, bibliothèques. La recherche scientifique et érudite, organisée sur le modèle de l'Allemagne, est devenue de plus en plus une opération de collaboration entre des travailleurs spécialisés membres d'un corps enseignant. Presque [201] tout le travail scientifique est fait désormais par des professeurs.

L'évolution intellectuelle. — En même temps, le journal devenait une entreprise industrielle exigeant de gros capitaux et tirant ses bénéfices surtout de la publicité commerciale, intéressée à atteindre le public le plus large possible, ce qui l'obligeait à descendre dans les couches les plus profondes de la population. Les directeurs s'ingéniaient, par des procédés de plus en plus variés, à éveiller l'intérêt des lecteurs les moins instruits, en même temps que la vente au numéro mettait le journal à un prix insignifiant. Ils en arrivèrent ainsi à mettre à la portée de la masse de la nation une quantité de matières jusque-là réservées à la bourgeoisie. Les éditeurs de livres à bon marché faisaient une opération analogue avec les classiques, les ouvrages de vulgarisation scientifique et les romans d'aventures.

La pratique de la lecture, restreinte autrefois à une très petite minorité, s'est étendue alors à presque toute la population des villes, surtout par les articles des journaux qui traitent des matières les plus diverses. La lecture des romans, surtout publiés en feuilletons, est devenue un usage général à la ville et elle a commencé à pénétrer même dans les campagnes. Le niveau des connaissances du peuple, du moins dans les villes, n'est pas inférieur à celui de la bourgeoisie avant 1848.

La langue courante s'est altérée, surtout à Paris, sous l'action des articles de journaux écrits à la hâte et par l'adoption des termes de la langue administrative et des expressions barbares ou étrangères employées dans la publicité commerciale. Mais l'instruction [202] donnée] dans les écoles et l'exemple des écrivains soucieux de la correction du style ont maintenu l'usage de la langue, et même de la prononciation, à peu près conforme à la tradition.

Les lettres et les arts sont restés un domaine réservé aux gens cultivés ; aucune tentative de littérature ou d'art populaire n'a vraiment atteint le peuple. Mais le nombre des auteurs et des artistes et la quantité d'œuvres de tout genre se sont accrus dans des proportions sans précédent. Jamais il n'y a eu en France autant de romanciers, d'auteurs dramatiques, de peintres, de sculpteurs, et même de musiciens. Jamais les écrivains et les artistes en renom n'ont tiré de leur art un revenu si fort ; jamais ils n'ont tenu un rang si élevé dans la société et n'ont été traités avec tant d'égards ; jamais ils n'ont eu un public aussi nombreux de lecteurs, de spectateurs, d'auditeurs, de collectionneurs. Jamais les arts de tout genre n'ont été en si grande faveur ; la société polie s'est fait un devoir de paraître s'intéresser à la littérature et se connaître en peinture et en musique. Cette attitude est devenue le caractère principal du "snobisme" français, bien différent du snobisme anglais, indifférent aux arts et respectueux seulement du rang et de la richesse. L'intérêt du public s'est même étendu aux romans et aux pièces de théâtre des grands auteurs étrangers, anglais, russes, scandinaves, espagnols, italiens, présentés en traductions.

La France n'a vu se révéler en ce demi-siècle aucun puissant génie original en aucun genre ; mais aucun autre pays n'a produit une aussi abondante floraison de talents reconnus par les connaisseurs de tous les pays. Paris n'a plus été seulement le centre unique [203] où se crée toute la production littéraire et artistique de la France ; il a pris aussi le rôle du plus grand marché d'œuvres d'art et du plus grand centre d'action littéraire et artistique. Il est devenu l'école où viennent se former ou se perfectionner les artistes du monde entier.

L'évolution politique. — La Constitution de 1875 avait posé seulement les principes du régime ; l'interprétation en restait contestée. La majorité monarchiste, en créant le Sénat, avait voulu lui donner autant de pouvoir effectif qu'à la Chambre, de façon à empêcher une Chambre républicaine de prendre la prépondérance. Elle avait donné au Président de la République le droit de nommer les ministres, sans décider dans quelle mesure il pourrait réellement faire usage de ce droit. Avec un pouvoir analogue en 1849, Louis-Napoléon avait choisi des ministres à son gré et établi un gouvernement personnel. Le Sénat, élu par les délégués des conseils municipaux, un par commune, avait une petite majorité monarchiste. Mac-Mahon, personnellement royaliste, était dirigé par des conseillers royalistes ; il renvoya le ministère républicain, prit des ministres monarchistes et obtint du Sénat l'autorisation de dissoudre la Chambre.

Le régime définitif ne fut établi qu'après un conflit violent, sur-nommé "le 16 mai" (1877), entre la coalition des groupes conservateurs de Droite et celle des groupes républicains de Gauche. Le succès de la coalition de Gauche aux élections de 1877 décida la pratique dans le sens du régime parlementaire ; il fut admis que le Président ne doit prendre qu'un ministère accepté par la majorité de la Chambre et que les ministres doivent se retirer dès qu'ils sont [204] mis en minorité à la Chambre. Le pouvoir effectif du Sénat est resté sujet à controverse ; en fait ce n'est pas lui qui renverse les ministères. La dissolution de la Chambre, déconsidérée par le précédent de 1877, n'a plus jamais été appliquée. La Chambre, comme dans les autres républiques, Suisse et États-Unis, est toujours arrivée jusqu'au terme de son mandat, au contraire de l'usage anglais suivi dans les monarchies. Cette pratique a eu pour effet de rétablir indirectement la souveraineté du peuple. Le pouvoir réel appartient au Ministère qui dispose de la force irrésistible d'un gouvernement centralisé, puisqu'il nomme tous les fonctionnaires, commande l'armée et la police, prépare le budget et les lois. Or, la Chambre a le moyen, par une simple interpellation suivie d'un ordre du jour motivé, de renverser le ministère. Ainsi, le ministère dépend des députés qui dépendent eux-mêmes des électeurs et, par ce détour, le gouvernement dépend du peuple devenu indirectement souverain.

Suivant le principe du régime parlementaire, le gouvernement est devenu, comme en Angleterre, un gouvernement par les partis. Mais les partis en France ont toujours eu un caractère tout autre que dans les pays anglais. Tandis qu'en Angleterre et aux États-Unis, les députés et les électeurs sont réunis en grandes masses organisées, dirigées par des chefs reconnus, soumises à une discipline régulière, pourvues d'un programme officiel, il n'y a en France ni chefs, ni direction centrale, ni programme précis, ni organisation électorale. Il ne s'est constitué dans les Chambres que des "groupes" de sénateurs ou de députés de [205] tendance analogue dont chaque membre garde sa liberté d'action, et de vote ; dans le pays il n'existe rien que des "comités électoraux" temporaires et locaux.

Aucun groupe n'a jamais à lui seul réuni une majorité de la Chambre ; la majorité n'a donc jamais été formée que par une coalition de groupes et la question essentielle pour la vie politique de la France a toujours été de décider quels groupes seront réunis pour constituer la majorité qui prendra le pouvoir. Le gouvernement, par "la conjonction des centres", pratiqué par Thiers de 1871 à 1873, si rationnel qu'il parût en théorie, n'a plus été renouvelé pendant un demi-siècle. Le régime habituel a été le gouvernement par la coalition des groupes d'une même tendance, le plus souvent de la Gauche. Ces coalitions ne donnaient d'ordinaire qu'une majorité fragile. Aussi les crises ministérielles ont-elles été fréquentes, sauf pendant la période du conflit aigu entre la Gauche et le clergé de 1900 à 1910. Les ministères ont été d'ordinaire de courte durée, mais souvent "replâtrés", c'est-à-dire remaniés en conservant une bonne partie des membres, contrairement à l'usage anglais.

Les changements fréquents de ministère ne correspondent pas à un changement dans l'opinion du corps électoral. Les études précises faites sur le nombre de voix obtenues par chaque parti dans les élections successives montrent que, dans la plupart des pays de France, les opinions restent très fixes et que les voix des électeurs, ne se déplacent pas, comme en Angleterre, d'un parti à l'autre. La plupart des Français qui s'intéressent à la politique y voient surtout [206] un moyen de satisfaire leurs sentiments de sympathie pour un idéal général. L'électeur tient peu de compte des groupes et même des programmes politiques ; il vote pour le candidat dont la tendance correspond le mieux à ses sentiments politiques.

Le système français d'élection qui exige la majorité absolue pour être élu au premier tour permet à l'électeur de se rallier au second tour, à celui qui paraît avoir le plus de chance de battre le candidat dont la tendance lui est la plus antipathique. C'est cette pratique que les partis de gauche ont appelée "la discipline républicaine". La grande masse des électeurs va donc naturellement, soit à droite vers la politique conservatrice, qui tend à maintenir l'ancien état de choses, soit à gauche vers la politique d'innovation, celle des partis dits "avancés" qui tend à le changer.

Les partis de Droite, d'abord royalistes, qui se sont ensuite qualifiés "conservateurs", cherchaient à maintenir les influences anciennes, celles des grands propriétaires, des grands industriels, des hauts fonctionnaires, des militaires et du clergé. Ils avaient pour eux toute la noblesse et presque toute la bourgeoisie ; ils recrutaient surtout leurs électeurs, dans les villes parmi les petits commerçants fournisseurs des familles riches, dans les campagnes parmi les paysans dépendant matériellement des grands propriétaires ou accoutumés à suivre les avis de leur curé. Leur principale force était dans les régions les plus fidèles aux anciennes habitudes, l'Ouest, une partie du Sud-Ouest et les pays de montagnes.

Les partis de Gauche, d'abord réunis sous le nom de républicains, à mesure que la Droite s'est ralliée [207] à la République, ont adopté des noms nouveaux, radical, puis radical-socialiste et socialiste. Ils luttaient pour affaiblir les influences anciennes et demandaient une politique "démocratique" et "laïque", ce qui signifiait surtout l'enseignement laïque la réduction du service militaire, une réforme de l'impôt direct. Ils recrutaient leurs électeurs parmi les employés, les fonctionnaires subalternes, les ouvriers, et les gens du peuple indépendants par leur situation ou leur caractère, artisans, vignerons, paysans propriétaires. Ils dominaient dès l'origine dans les villes, les régions industrielles et les pays du Sud-Est où s'était, dès 1849, créé le parti républicain ; ils ont gagné ensuite le centre, le Sud-Ouest et enfin une partie de l'Ouest. Dans le Nord et le Nord-Est, l'évolution, moins nette, en est restée à un partage entre les deux tendances.

La Droite, ayant attiré la plus grande partie de la bourgeoisie aisée, les partis de gauche, formés presque uniquement de petits bourgeois et d'hommes du peuple, ont recruté une bonne partie de leurs chefs parmi les francs-maçons, les protestants et les juifs. Comme l'action politique s'exerce en France par la parole soit dans les Chambres, soit dans les campagnes électorales, le personnel politique a toujours compté un grand nombre d'avocats ; la plupart des premiers ministres ont commencé leur carrière dans le barreau et en un demi-siècle (depuis 1879), le Président de la République pendant 39 ans a été un avocat.

L'évolution vers la gauche. — La fixité des opinions a empêché les changements brusques de majorité, l'évolution a été lente, mais continue, — sauf pendant les crises produites par la suppression temporaire [208] (1885 et 1919) du scrutin uninominal, qui concentre la lutte entre deux tendances. Elle s'est toujours faite dans le même sens, vers la Gauche, probablement par l'entrée dans le corps électoral des nouvelles générations. La Droite a diminué jusqu'à ce qu'en 1914 il ne s'est plus trouvé un seul groupe pour se qualifier "droite" ou "conservateur". Les partis de gauche sont allés toujours en augmentant ; dès 1879, les républicains, ayant acquis la majorité au Sénat et la Présidence de la République, étaient en possession de tous les pouvoirs politiques ; les monarchistes ne gardaient plus qu'une influence sociale.

Les républicains firent alors les réformes libérales et démocrati-ques qu'ils avaient réclamées sous l'Empire, les lois sur la liberté de la presse et des réunions, l'instruction primaire gratuite et obligatoire, le service militaire de trois ans égal pour tous en principe, la liberté des syndicats. Ils donnèrent l'élection des maires et adjoints au conseil municipal dans toutes les villes excepté Paris, — réforme de grande portée, car le maire élu a conservé les pouvoirs de police qu'il exerçait comme délégué du gouvernement. Les élus de la population ont acquis ainsi une part dans la direction des affaires publiques locales, importante dans les grandes villes. Quoique la "tutelle administrative" du Préfet sur la commune n'ait pas été abolie, le régime municipal est en fait devenu à demi autonome.

La Gauche républicaine, ayant acquis une majorité écrasante, se coupa en deux. La masse des anciens groupes fondus en un parti appelé d'abord "modéré" et, depuis 1898, progressiste, (surnommé "opportuniste" par ses adversaires) fut peu à peu refoulée [209] vers la droite et réduite à une politique de conservation républicaine par l'antagonisme de groupes nouveaux de tendance plus nettement démocratique. Le groupe radical, avec l'ancien nom repris en 1869 par Gambetta, reprit les articles de son programme abandonné par les modérés ; révision de la Constitution, impôt sur le revenu, séparation de l'Église et de l'État. Le groupe radical-socialiste y joignit quelques réformes demandées par les socialistes, trop faibles encore pour élire des députés.

L'union entre tous les républicains, fut rétablie quelque temps (en 1889) pour résister à une coalition entre la Droite et le petit parti nationaliste, formé à Paris par les partisans du général Boulanger. Elle fut rompue définitivement en 1895, et dès lors le parti progressiste, attirant les électeurs de l'ancienne Droite, resta en conflit permanent avec la nouvelle gauche formée par les radicaux et les radicaux-socialistes et renforcée par le nouveau parti socialiste. Les socialistes, divisés d'abord en petits groupes séparés par des rivalités entre leurs chefs, s'étaient rapprochés en une fédération qui laissait à chaque groupe son autonomie. Elle s'allia en 1898 aux groupes de gauche contre l'agitation nationaliste née de l'affaire Dreyfus.

Cette alliance fut l'origine du "Bloc des gauches", coalition de quatre groupes formée après 1902, qui réduisit le service militaire à deux ans, supprima toutes les congrégations non autorisées et établit le régime de la séparation de l'Église et de l'État, en prenant des mesures pour assurer la liberté du culte. Ce régime, accepté par les églises protestantes et israélites, fut rejeté par le Saint-Siège, de sorte que le [210] culte catholique fut réglé par un compromis tacite propre à l'Église de France.

Le Bloc de Gauche commença à se désorganiser quand le parti socialiste français, adhérent à l’"Association internationale des Travailleurs" (la IIe Internationale), fut contraint par le Congrès socialiste international d'Amsterdam (1904), — contrairement à la tradition française, — d'adopter la tactique du parti socialiste allemand qui lui interdisait de collaborer avec aucun parti dit "bourgeois". La minorité qui refusa de se soumettre forma un groupe "républicain socialiste" qui resta allié au Bloc. La majorité prit officiellement le nom de "section française de l'Internationale ouvrière" (S.F.I.O.) ou "parti socialiste unifié". Sa politique, contrairement à l'usage français, fut dirigée, non par le groupe des députés du parti, mais par un Congrès de délégués et une "Commission administrative". Cette division des Gauches permit au groupe progressiste de reprendre une influence décisive sur la politique. L'union des Gauches ne se reconstitua que pour lutter contre le retour au service militaire de trois ans, adopté en 1913 en réponse à l'augmentation de l'armée allemande.

Le sens de l'évolution apparut nettement dans la Chambre élue en 1914, où les groupes furent rangés dans la salle des séances suivant la place qu'ils [211] occupaient dans l'échelle des partis. Dans la moitié siégeant à droite, où il ne restait plus de groupe conservateur, se trouvaient tous les groupes républicains antérieurs à 1880, y compris tous ceux qui gardaient le nom de Gauche (républicains de gauche, gauche radicale). La moitié à gauche était occupée uniquement par les groupes formés depuis 1880 sous des étiquettes nouvelles, radicaux-socialistes et radi-caux-unifiés, socialistes français, socialistes unifiés.

La Droite et la Gauche continuaient d'ailleurs à se recruter dans les mêmes parties de la société et les mêmes régions, sauf que Paris et sa banlieue étaient partagés entre les socialistes et une coalition des conservateurs et des nationalistes en possession de la majorité du conseil municipal de Paris. Ainsi Paris, resté le centre de la vie intellectuelle, a cessé de diriger la politique de la France. La direction a passé à la province où toute l'activité se concentre sur la politique et le travail économique. L'action des grandes entreprises financières et industrielles sur la politique de la France reste occulte et la portée réelle en est discutable. Quant à l'argent, il n'a jamais décidé une élection que dans un très petit nombre de circonscriptions.

Les pratiques réelles de la vie politique. — Les articles énumérés dans les programmes des partis intéressent peu les électeurs, sinon comme symbole de la tendance d'un candidat. L'électeur ne se pas-sionne pas pour les lois dont l'effet sur sa vie personnelle est lointain et incertain ; en élisant un député, il n'entend pas choisir un six centième de législateur ; il tient surtout à désigner un chef politique local qui sera son mandataire auprès du gouvernement central.

[212]

Avec le régime centralisé de la France où toutes les décisions relatives à une personne dépendent du pouvoir central, ce qui touche personnellement le Français, c'est l'action de "l'administration", c'est-à-dire des fonctionnaires. Ce sont eux qui accordent ou refusent les autorisations demandées par une municipalité pour les affaires locales, eux qui nomment aux emplois subalternes, eux qui accordent les faveurs pratiques, subventions ou dépenses, eux qui appliquent les règlements, poursuivent les contraventions ou les tolèrent.

Les députés, comme représentants de leurs électeurs, ont été amenés à s'occuper des relations entre eux et les fonctionnaires, soit pour activer la décision d'une affaire locale oubliée dans un bureau, soit pour approuver les demandes individuelles de faveurs, telles que nomination, décoration, réparation d'une erreur ou remise d'une amende. La tâche principale du député n'est plus d'assister aux séances de la Chambre, c'est de répondre aux lettres de ses électeurs et de faire des démarches pour eux dans les bureaux des ministères ou de la préfecture.

Cette pratique, appelée "l'intervention des élus dans l'administration", est condamnée par les juristes comme contraire à la séparation des pouvoirs ; mais elle a été l'expédient qui a permis de concilier l'administration centralisée, nécessaire à l'unité de la nation, avec les sentiments inspirés par le régime électif démocratique. L'homme du peuple se sentait isolé et impuissant en qualité d'administré en face du fonctionnaire tout puissant ; il a acquis le sentiment d'avoir, en qualité de commettant, dans son député, un protecteur d'accès facile, attaché à lui par [213] un lien personnel comme son mandataire ; c'est à lui qu'il s'adresse pour faire parvenir ses demandes au gouvernement lointain de Paris.

L'œuvre propre de la législation n'a eu qu'une importance se-condaire dans l'opinion. Elle a d'ailleurs été de plus en plus entravée par la complication du travail parlementaire ; depuis longtemps, il n'est plus possible de faire passer que les projets du gouvernement sur lesquels il insiste en employant la procédure d'urgence, c'est-à-dire exceptionnelle. Le peu qui a été fait de lois "ouvrières" sur la durée du travail, la protection des femmes et des enfants, les accidents et les retraites n'a guère été qu'une imitation de modèles étrangers.

La politique extérieure. — La politique extérieure de la France est restée dominée par les effets de la guerre de 1870. Le peuple de France avait de tout temps ressenti la guerre comme un fléau dont il avait horreur. Mais la bourgeoisie prenait assez légèrement la perspective de la guerre, la considérant comme une opération lointaine dont elle ne ressentait par les maux personnellement, puisque ses fils ne servaient pas dans l'armée. La défaite de 1870 a transformé ses sentiments ; la guerre lui est apparue sous la figure de l'invasion. Elle est devenue un épouvantail depuis que le service militaire universel a appelé ses fils à y prendre part en personne. L'idée de la "revanche", avec laquelle ont joué les nationalistes, a toujours été rejetée par le personnel politique, exactement informé des sentiments réels de la nation. Tout l'effort du gouvernement a tendu à maintenir la paix qui semblait menacée par la prépondérance de l'Allemagne. C'est pour éviter la guerre qu'il a accepté les énormes [214] dépenses militaires imposées par "la course aux armements" et qu'il a recherché avec passion la protection de l'Empire russe dont il s'exagérait la puissance.

L'activité, entravée en Europe, s'est tournée vers le dehors où la France a acquis, surtout en Afrique un très grand empire colonial, le second du monde. Mais, sauf l'Algérie où s'est formée une population de langue française, animée d'un esprit d'entreprise coloniale, cet Empire, créé presque malgré les Chambres et l'opinion publique ne paraît pas jusqu'en 1914 avoir eu d'effet appréciable sur l'évolution de la nation.

Les effets immédiats de la guerre. — La guerre de 1914-1918 qui a déçu toutes les prévisions, tant elle a différé de toutes les autres guerres, a bouleversé la vie de la nation française. Elle a arraché à leurs occupations tous les hommes valides, elle a fait un chiffre de victimes évalué officiellement à un million trois cent soixante-quatorze mille tués et sept cent quarante mille mutilés, elle a accru la Dette de cent cinquante-sept milliards. A l'extérieur la destruction des trois Empires militaires a fait temporairement passer la France au rang de puissance prépondérante en Europe. Il est trop tôt encore pour distinguer les effets durables de la guerre sur l'évolution de la nation ; on ne peut qu'en indiquer les effets immédiats, sans savoir s'ils ne seront pas passagers. Si pénible qu'ait été cette crise pour les contemporains, il ne semble pas qu'elle ait changé le sens de l'évolution ; elle paraît seulement l'avoir beaucoup accélérée.

La diminution de la population (de près de deux [215] millions d'âmes entre les recensements de 1911 et de 1921) n'a pas été entièrement compensée par la rentrée dans la nation des un million sept cent mille habitants de l'Alsace-Lorraine reprise à l'Empire allemand. Il en est résulté un déficit de main-d'œuvre qui a amené un appel d'ouvriers étrangers, employés surtout dans les mines. Le chiffre des étrangers a dépassé un million et demi. Beaucoup viennent non plus des pays voisins, mais des pays de langue slave de l'Europe orientale, Polonais, Russes, Tchèques ; ils apportent dans la nation un élément nouveau. La densité de la population a continué à diminuer rapidement dans les campagnes et à augmenter dans les villes, surtout à Paris et dans sa banlieue.

La crise économique, financière et monétaire, d'une violence sans précédent s'est manifestée par les chiffres inouïs de la Dette publique, du budget et des impôts, par l'avilissement du franc tombé à un cinquième de sa valeur d'avant la guerre, par la disparition complète de la monnaie d'or et d'argent, par la hausse extraordinaire des prix et des salaires. Jamais même pendant la Révolution française, l'État n'avait porté une atteinte si grave à la propriété privée ; la stabilisation a réduit des quatre cinquième toutes les valeurs mobilières, l'impôt sur les successions emporte une partie notable des héritages. La France a été entraînée dans la crise universelle résultant de l'inflation démesurée qui, en rendant la monnaie instable dans le monde entier, a détraqué l'unique instrument de mesure de toutes les valeurs ; ce qui empêche tout calcul d'avenir, et décourage à la fois l'épargne et les entreprises.

[216]

Cette crise a bouleversé les fortunes privées et les situations sociales. Elle a appauvri ceux qui vivaient du revenu de valeurs mobilières, d'une rente, d'une pension, d'un traitement. Elle a enrichi ceux qui avaient quelque chose à vendre, surtout les commerçants et les cultivateurs. Les paysans en ont profité pour rembourser leurs dettes, se libérer des hypothèques sur leurs biens ou acheter les terres qu'ils tenaient à ferme. Ils sont ainsi devenus plus indépendants, et leurs enfants n'ont plus eu le même besoin de se mettre en service. Les familles bourgeoises, habituées à trouver facilement des servantes à la campagne, se plaignent qu'on "ne peut plus se faire servir".

Les paysans, devenus plus aisés, ont amélioré leur condition matérielle. La différence énorme entre la vie des bourgeois et celle des travailleurs manuels s'est atténuée. Les conditions de vie se sont égalisées ; la société est devenue plus sincèrement démocratique ; on a dit que la France "s'américanise".

L'émancipation des femmes a été activée par le rôle important qu'elles ont joué pendant la guerre, dans les établissements d'industrie, les exploitations agricoles, les hôpitaux militaires. Elles sont de plus en plus entrées dans les professions qui leur donnent une indépendance économique. La transformation s'est marquée par un changement du costume féminin opposé à toute la tradition, la mode des robes courtes et des cheveux courts.

La transformation de la vie a continué à une allure accélérée. La tradition, les usages, la conduite, même le train de la vie quotidienne sont bouleversés, jusque dans le fond des campagnes, par les effets des inventions [217] récentes, l'automobile, le cinématographe, la radiophonie.

Le régime politique de la République a résisté sans effort à la crise qui a emporté les trois Empires d'Europe. La pratique même n'en a pas été changée, bien que la guerre ait fait rentrer dans l'unité française le peuple d'Alsace et de Lorraine qui a conservé des institutions de l'Allemagne impériale. La proportion des partis dans la Chambre a été troublée par la tactique du nouveau parti communiste adhérent à la 3.e Internationale, en lutte violente contre les partis de gauche. Mais l'augmentation du nombre des voix données à des candidats de gauche montre que l'évolution continue dans le même sens. Le groupe qui occupe l'extrême droite porte l'étiquette "Union républicaine démocratique", plus avancée que l'ancien groupe d'extrême gauche en 1876. La crise a fait passer au premier plan de la politique deux questions qui, avant la guerre, n'attiraient guère l'attention, les finances et la politique étrangère. Les électeurs tiennent aujourd'hui avant tout à éviter une crise financière et plus encore le retour de la guerre, c'est pourquoi ils se sont intéressés vivement à la Société des Nations.

La stabilité du régime politique et la volonté évidente de paix ont ébranlé à l'étranger le préjugé d'une France belliqueuse et capricieuse, préjugé fondé sur les guerres de Louis XIV et des deux Napoléons et sur les révolutions parisiennes du XIXe siècle. Le peuple français a commencé à paraître ce qu'il est réellement, un peuple prudent, raisonnable et pacifique.

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[219]

Histoire sincère de la nation française.

Tome second


CONCLUSION

Le pays qui, depuis dix siècles, porte le nom de France, est habité par plusieurs peuples, tous de race blanche, mais d'origines très différentes, dont nous ne savons même pas les noms. Ces peuples, organisés en groupes permanents sous l'autorité de chefs, possédaient depuis plusieurs milliers d'années les éléments d'une civilisation rudimentaire, culture des céréales, animaux domestiques, technique des arts nécessaires à la vie. De leur religion rudimentaire, quelques croyances fondamentales survivent encore obscurément aujourd'hui. Cette population, agricole et sédentaire, a été soumise successivement par trois peuples guerriers venus du dehors.

Les Gaulois, arrivés par le Nord-Est, longtemps avant notre ère, lui ont laissé ses plus anciennes divisions territoriales, conservées en partie par les diocèses et ses plus anciens centres de gouvernement devenus les cités ; probablement aussi le régime des grands domaines appartenant à une classe de privilégiés.

La conquête romaine, venue du Sud, lui a donné, avec un régime de paix, l'unité de domination dans [220] l'intérieur d'un Empire énorme, et une langue commune de culture. Elle lui a transmis la technique des métiers, créée en Orient, les sciences et les arts élaborés par les Grecs, les pratiques de droit privé, bref tous les instruments de la civilisation accumulée par les peuples de la Méditerranée ; le tout abaissé au niveau médiocre de l'esprit romain. L'Empire, à son déclin, lui a donné un régime politique absolutiste et aristocratique, soutenu par une hiérarchie de fonctionnaires et une fiscalité oppressive. Il lui a imposé une religion d'origine orientale, ascétique et doctrinale, étrangère à ses habitudes, qui s'est organisée sur le modèle du gouvernement impérial.

Les Germains, entrés par le Nord-Est, ont détruit le régime politique et social imposé par Rome et ont laissé ruiner les conditions nécessaires à la civilisation antique." Le clergé, attaché à la tradition romaine, n'en a guère conservé que les formes verbales. Il en est résulté un état de confusion barbare qui a duré sept siècles. Mais ces envahisseurs — et les bandes venues plus tard par mer des pays du Nord Scandinave — ont introduit dans les régions presque désertes au nord de la Seine les éléments d'une population nouvelle qui, tout en adoptant la langue romaine, a apporté des usages et des sentiments très différents de ceux des Romains. Cette rénovation n'a pas atteint les pays au Sud de la Loire appelés alors Aquitaine et Provence ; mais le Midi seul a conservé les usages du droit romain.

Sous toutes ces dominations, la cohésion entre les individus, comme chez tous les peuples antiques, était obtenue par la contrainte des forts sur les faibles, des guerriers sur les cultivateurs, du souverain sur [221] les sujets, du mari sur la femme et du père sur les enfants, du maître sur les serviteurs, du clergé sur les fidèles. La contrainte, prolongée pendant des siècles, s'est consolidée en une coutume qui a fini par être acceptée comme une loi de la nature. La continuité entre les générations successives était assurée par l'hérédité des pouvoirs et des conditions.

La plus ancienne civilisation indigène originale se crée aux XIIe et XIIIe siècles dans la région où la population a été renouvelée par les invasions franque et normande. Elle s'est constituée par des liens personnels, sanctionnés par un serment, consolidés par la coutume et l'hérédité des conditions. Elle se traduit par des créations originales, sans analogue dans l'antiquité : le régime féodal, la courtoisie et la galanterie, la bourgeoisie, les communes, les métiers, les foires, l'architecture et la sculpture gothique, les chansons de geste et les romans d'aventures, les fabliaux, l'Université, les collèges, les examens et les grades. Elle se complète par les croisades qui rapprochent les chrétiens des différents pays et par l'adaptation du christianisme aux sentiments religieux du peuple. La royauté, encore très faible, n'y a eu aucune part.

Ainsi est fondée la civilisation française qui, par une tradition désormais continue, s'est prolongée jusqu'à nos jours. Elle diffère radicalement de toutes les civilisations de la Méditerranée et n'a de latin que le vocabulaire et les survivances latines conservées par le clergé. Elle s'est formée dans une région peu étendue autour de Paris qui reste désormais le centre d'organisation politique de toute la France. Tous les autres pays ont été des annexes ; mais chacun, à mesure qu'il s'est joint à la primitive région [222] française, a adopté la plus grande partie de sa civilisation. Il a pris sa langue comme langue commune, tout en conservant ses dialectes, ses coutumes particulières et dans le Midi l'usage du droit romain.

Dès ce temps sont constituées les classes de la société laïque, la noblesse des hommes de guerre possesseurs des grands domaines, la bourgeoisie des ville formée des commerçants et des gens de métiers, les paysans (vilains) cultivateurs de la terre. Le clergé, propriétaire de grandes domaines et investi d'une autorité de contrainte sur les fidèles, est inquiété avant la fin du XIIe siècle par l'hérésie indigène des Vaudois et l'hérésie orientale des Albigeois. Il les écrase par la croisade et l'Inquisition et commence à établir son influence sur les laïques par les nouveaux ordres prêcheurs et mendiants installés dans les villes. Les bourgeois commencent au XIIIe siècle à s'enrichir par le commerce et à adopter les nouveaux procédés de crédit introduits par les Italiens, les lettres de change, la banque, l'escompte.

Dans l'amalgame de peuples divers d'où va sortir la nation française, les envahisseurs du Nord, Francs et Normands semblent avoir apporté l'énergie, l'esprit d'entreprise, la discipline qui vont donner à la nation son armature politique et sociale ; peut-être aussi l'aptitude aux arts plastiques, à la poésie et à la musique. C'est dans la région où ils se sont établis que s'est formée la première civilisation française et que naîtront plus tard la plupart des écrivains et des artistes français.

Les populations sédentaires, établies anciennement, du centre, de l'Ouest et des montagnes, qui formeront la majorité de la nation, semblent avoir apporté la [223] vivacité d'intelligence, la facilité d'élocution, l'adresse manuelle, l'élégance des manières et du langage, un sentiment individualiste poussé jusqu'à l'anarchie. Leurs femmes semblent avoir été douées de la faculté d'exercer une influence sur les hommes, aptitude exceptionnelle que n'ont eue ni les femmes du Nord, ni celles des pays de la Méditerranée. Il n'est pas facile de distinguer l'apport des peuples également sédentaires et agricoles du Midi, Gascons, Languedociens, Provençaux. Leur sensibilité paraît être différente, mais ils ont plus encore que les autres l'esprit vif, la parole facile, l'allure élégante, et une finesse psychologique teintée de scepticisme.

L'unité politique s'est faite, à partir du XIIIe siècle, par la réunion sous un même prince, le roi de France, non seulement de presque toutes les provinces du royaume, mais des pays étrangers au royaume au delà du Rhône, de la Saône et de la Meuse, qui presque tous parlaient la langue française. Tous les pays entrés dans le domaine direct du roi, quelle que fût leur origine, ont constitué au XVIIIe siècle le territoire de la France.

L'unité politique a été consolidée aux XIVe et XVe siècles par la création des forces nouvelles au service du roi, l'armée royale permanente, les impôts royaux perpétuels, les assemblées d'État convoquées par le roi, les tribunaux du roi. Mais le pouvoir du roi, bien que devenu illimité, restait un commandement personnel ; sa puissance réelle s'affaiblissait dès qu'il était incapable de commander.

De la masse des "bourgeois" au sens primitif s'est détachée, dès le XVe siècle, une classe privilégiée formée des professions qui n'imposaient pas de travail [224] manuel. Elle seule a conservé en France le nom de "bourgeoisie". Elle s'enrichissait par le commerce et s'élevait à un rang supérieur par l'exercice de l'autorité municipale. Dans cette classe nouvelle, intermédiaire entre la noblesse et le peuple des villes, entraient, de plus en plus nombreux, les légistes au service du roi et les auxiliaires de la justice royale, avocats, procureurs, greffiers, qui prenaient une part toujours plus grande à la direction des affaires publiques. Au XVIe siècle, se propagent en France deux mouvements d'esprit d'origine étrangère. La Renaissance, d'origine italienne, introduit dans les arts une imitation qui altère la tradition indigène. Elle crée des arts savants accessibles seulement à une minorité de la nation ; les arts et la littérature du peuple se dégrade au niveau "populaire".

La Réforme, venue d'Allemagne, répond à la préoccupation pratique du salut éternel. Le calvinisme, qui lui donne une forme française s'organise hors de France en pays de langue française. Il se présente comme une révolte nationale contre l'autorité de Rome et l'usage du latin ; mais, en rejetant toutes les pratiques consacrées par la tradition, il blesse le sentiment populaire. Combattu par le gouvernement royal, le calvinisme est, après quarante ans de guerres civiles, refoulé dans les pays du Sud-Ouest et du Midi. La réforme de l'Église par le Concile de Trente fonde la religion "catholique romaine", sur le maintien absolu de la tradition, restaure la discipline dans le clergé et rétablit son autorité sur les laïques. La concurrence entre les deux églises les pousse à donner [225] aux fidèles une instruction religieuse qui, pour la première fois, fait pénétrer dans la masse de la nation l'intérêt pour la théologie. La renaissance du catholicisme, opérée dans la première moitié du XVIIe siècle sous la direction des Jésuites, renforce l'influence des pays du Midi, surtout de l'Italie. La résistance de la tradition française prend la forme du gallicanisme. En même temps, la vénalité des offices, établie officiellement dès le début du XVIe siècle, a amené le roi à vendre en détail son autorité à ses sujets. Les bourgeois, seuls en possession des moyens de s'enrichir, achètent au roi les offices qui les élèvent dans la société et même les rendent nobles. Les bourgeois anoblis forment une nouvelle "noblesse de robe" qui, en se fondant avec la "noblesse d'épée", transforme le caractère de la noblesse française.

La monarchie, paralysée par les guerres de religion et la puissance nouvelle de la noblesse de cour, rétablit son autorité absolue par l'action de deux "premiers ministres", Richelieu et Mazarin. Le gouvernement personnel du roi se transforme alors en un gouvernement impersonnel, dirigé par quelques ministres et servi par des agents nouveaux, les intendants, envoyés dans les provinces pour surveiller les possesseurs d'offices.

C'est alors que se fixe la langue française, que se forme l'art français de la conversation, et que se crée la littérature classique française. La vie intellectuelle est désormais centralisée à Paris.

Dès ce moment aussi paraît fixé dans ses traits essentiels, malgré la très grande diversité entre les individus, le caractère de la moyenne des Français, caractère de paysan, d'artisan et de bourgeois, prudent, [226] défiant, économe, très enclin à la vanité, très sociable mais peu hospitalier, doué d'une intelligence rapide, claire, précise, plus portée à la moquerie qu'à l'enthousiasme, parlant facilement et aimant à parler, habile à l'observation psychologique, plus réfléchi que sa parole aisée et ses gestes abondants ne le laissent supposer aux étrangers, accoutumé à une vie régulière, très attaché aux habitudes de sa vie quotidienne, plus apte au travail individuel qu'aux entreprises collectives, capable de faire un bon soldat quand il y est contraint, mais n'ayant pas le goût de la guerre , très différent en somme de l'idée que s'en font d'ordinaire les étrangers.

La monarchie absolue, opérant au moyen d'un gouvernement arbitraire et secret, et surchargé par Louis XIV d'un cérémonial de cour contraire à la tradition française, achève à la fin du XVIIe siècle de constituer "l'ancien régime", assemblage de pratiques d'époques différentes accumulées sans avoir été adaptées les unes aux autres. Le gouvernement, en apparence tout puissant et centralisé, est en fait paralysé par l'indépendance autonome des propriétaires d'offices ; ils forment une aristocratie locale qui se soucie peu de servir le pouvoir central.

L'ancien régime, au XVIIIe siècle, est miné par une révolution dans les croyances fondamentales sur la destinée de l'homme, qui prend la forme de "la religion naturelle". Ces idées, venues d'Angleterre et activées par le progrès des sciences, sont propagées [227] par "les philosophes" disciples des Anglais, avec l'aide des "salons", dans les classes dirigeantes de la société. Elles commencent par ébranler l'autorité du clergé, puis elles inspirent le désir d'une "révolution" politique contre les abus de l'ancien régime.

Le conflit au sujet des impôts entre le gouvernement et les privilégiés aboutit à la réunion des États généraux qui rend possible la Révolution, Elle s'opère en 1789 par la révolte de la bourgeoisie, aidée du peuple de Paris et des paysans irrités contre les "droits féodaux". Elle transforme la monarchie absolue en une monarchie limitée par une Constitution qui partage le pouvoir entre le roi et une Assemblée de représentants élus. Elle transfère en fait le gouvernement intérieur du pays à la bourgeoisie qui organise toute la France sur un plan uniforme en créant le système de divisions territoriales où elle vit encore aujourd'hui. L'ancien régime est remplacé par un régime d'autonomie élective étendu même au clergé.

L'unité de la nation française s'achève alors par l'adhésion volontaire de toutes les populations de la France au nouveau régime sous la forme américaine de "fédération".

La résistance des privilégiés et du clergé contre cette révolution entraîne le roi dans un conflit qui aboutit à la guerre et à l'invasion. Une seconde révolution, faite en 1792, par le peuple de Paris, emporte la royauté, et établit la République. Une nouvelle insurrection parisienne, en 1793, remplace le régime d'autonomie par un régime centralisé provisoire, "le gouvernement révolutionnaire", opérant par la Terreur.

Le succès des armées françaises, recrutées par un [228] service militaire obligatoire et commandées par de jeunes généraux sortis du peuple, donne à l'armée le rôle décisif dans les luttes pour la possession du pouvoir. Le personnel républicain, menacé d'une restauration royaliste, se maintient au pouvoir par des coups d'État militaires, et s'y consolide par une restauration partielle, en créant un régime administratif véritablement centralisé, dirigé par des fonctionnaires dépendants réellement du gouvernement central. L'Empire militaire, créé par Napoléon, entraîne la France dans une série de guerres qui aboutissent à l'invasion où l'Empire s'effondre.

La "Restauration" de la dynastie royale des Bourbons, en 1814, ne restaure que des symboles et conserve tout le régime social issu de la Révolution et toute l'organisation centralisée. La bourgeoisie, restée maîtresse des fonctions publiques, après une courte lutte contre la noblesse et le clergé, prend en 1830 le pouvoir politique qu'elle a toujours conservé depuis lors. Elle reste la classe dominante, dont le genre de vie devient le modèle pour toutes les autres classes.

Le suffrage universel, établi à l'improviste en 1848, n'enlève pas le pouvoir à la bourgeoisie, bien qu'il rende au clergé, sous forme d'influence sur les paysans, une partie de l'autorité que la Révolution lui avait fait perdre. Mais il fait entrer dans la vie politique, pour la première fois, la masse de la nation dont les sentiments désormais exerceront une action, parfois décisive, sur la direction des affaires publiques.

Après quatre essais avortés (trois révolutions parisiennes et un coup d'État militaire), il s'établit enfin, en 1875, un régime politique durable, sous la forme nouvelle d'une République à la fois parlementaire et [229] démocratique à laquelle, en un demi-siècle, toute la nation finit par se rallier. A la différence de son modèle anglais, ce régime fonctionne au moyen de majorités obtenues par la coalition de plusieurs groupes.

Sous ce régime, la révolution matérielle, résultant du progrès de la technique industrielle et des moyens de transport, a produit une abondance sans précédent des objets utiles à la vie. La bourgeoisie en a profité d'abord pour augmenter en nombre et en richesse. La masse des travailleurs manuels y a trouvé le moyen d'améliorer les conditions de sa vie matérielle et intellectuelle, au point qu'elle s'est rapprochée de celle des bourgeois. La crise amenée par la grande guerre n'a fait qu'activer cette évolution sans en changer le sens.

L'évolution à la fois politique et économique, de plus en plus accélérée, a achevé de bouleverser les conditions de vie traditionnelles de la nation française. La révolution politique et religieuse, aboutissant à la République démocratique et laïque, a détruit les anciennes autorités absolues du roi et du clergé et toutes les aristocraties héréditaires. La révolution dans les procédés de production et de transport en produisant une abondance prodigieuse de ressources, a transformé radicalement la vie matérielle du peuple.

Ces deux révolutions ont concouru à un même résultat. La contrainte personnelle et arbitraire, exercée de tout temps par les individus investis d'un pouvoir, a été peu à peu abolie ; les subordonnés en tout genre ont été libérés. La cohésion de la société n'est plus maintenue que par la contrainte impersonnelle et régulière exercée par les agents de l'État. La puissance [230] de l'État a changé de domaine ; il dispose de ressources infiniment plus grandes en argent et en hommes ; mais il a cessé de peser sur la pensée et la conduite privée des sujets.

L'effort énorme, exigé autrefois pour produire les objets indispensables à la vie, contraignait presque toute la population à s'absorber dans le travail manuel du paysan et de l'artisan, pour entretenir une très petite minorité de privilégiés, seuls admis à jouir du pouvoir et des bienfaits de la civilisation. La révolution de la technique, en mettant au service de l'homme les forces mécaniques et chimiques, a permis de faire participer les travailleurs manuels aux avantages, au loisir, à l'activité intellectuelle de la vie civilisée, tandis que la révolution politique leur donnait une part dans les affaires publiques.

Sous l'action des mêmes causes, l'inégalité blessante entre les conditions légales était formellement abolie, tandis que l'inégalité pénible entre les conditions de la vie s'atténuait, à mesure que le genre de vie des bourgeois s'étendait au reste de la nation. La dureté impitoyable envers les faibles et la cruauté envers les condamnés s'amollissaient sous l'action des sentiments de pitié et d'humanité inspirés par des idées plus larges et des mœurs plus douces. Dans cette mesure se réalisaient les trois termes de la devise de la Révolution française : Liberté, Égalité, Fraternité. La vie lente, monotone, dure, sédentaire, étroite, du Français, devenait de plus en plus rapide, variée, agréable, mobile, ouverte sur un horizon de plus en plus large.

C'est des villes qu'est parti ce progrès en tous les genres ; il s'est étendu aux habitants de la campagne [231] dans la mesure où ils ont adopté les innovations de la vie urbaine. C'est des campagnes que les paysans sont venus sans cesse combler les vides laissés par l'extinction des familles de la ville. Mais, depuis que la révolution industrielle, en diminuant la population rurale et en augmentant la population urbaine, a bouleversé la proportion traditionnelle entre les deux, l'équilibre traditionnel de la vie française s'est rompu ; la population des campagnes a cessé de faire la majorité de la nation. L'avenir seul montrera de quelle façon la nation française s'adaptera à des conditions de vie tout à fait différentes de celles dans lesquelles elle s'est formée.

  • Fin du IIe et dernier tome.


  • Source: les Classiques des Sciences Sociales