La Médecine devant la science et l’humanisme

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La médecine devant la science et l'humanisme
written by Jacques Solomon
1939
  • LA MEDECINE DEVANT LA SCIENCE ET L'HUMANISME

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Ici encore, c'est au moment où s'ouvrent, avec toutes ces découvertes et ces nouveaux moyens d'action, les plus belles perspectives pour l'art de guérir, qu'une offensive se déclenche pour semer le doute, pour ébranler la foi de l'homme de science, du médecin dans l'avenir de sa mission.

  • 1. LEVADITI et LÉPINE, Traité des ultravirus des maladies humaines. Paris 1938.
  • 2. La Pensée, n° 1, avril-mai-juin 1939, pp. 104-106; signé J.S.
  • 3. J. FIOLLE. « Malaise de la « Médecine» expérimentale. » (Presse Médicale du 19 octobre 1938). — A. BRUNEL «Les rythmes de l'évolution médicale.» (Presse Médicale du 23 mars 1938)

Deux articles parus récemment 3 dans la « Presse médicale » sont caractéristiques à cet égard. On nous explique que, depuis quelques années, on assiste à « une réaction assez timide, mais qui paraît durable, contre les idées et les méthodes de Descartes et de Claude Bernard ». C'est l'expérimentation qui est particulièrement attaquée, et l'on reproche à Claude Bernard d'avoir parlé, dans le titre d'un de ses plus célèbres ouvrages, de « Médecine mentale ». expéri- Sans doute savons-nous que la transposition mécanique sur l'homme des résultats des expériences pratiquées sur le chien ou le lapin a pu entraîner un certain nombre de mécomptes, dus, en quelque sorte, au mode de penser, trop « métaphysique » des chercheurs, qui découpent l'organisme en un certain nombre d'appareils, sans s'occuper particulièrement de leurs interactions. Dès lors, les résultats d'une expérience sur le foie du lapin par exemple ne peuvent être appliqués qu'avec prudence au foie humain. Mais est-ce une raison pour dire que : « en définitive, l'expérimentation représente, pour certains pathologistes, une sorte de rite obligatoire, un acte tout extérieur de dévotion; et l'esquisse du geste matériel, comme il advient chaque fois qu'une pratique est saisie par l'automatisme, prend une valeur symbolique qui tient lieu de tout.

Comment s'étonner qu'à la longue, quelques-uns des augures ne puissent plus se regarder sans rire et que la défiance enfin gagne le public » ? On voit ici de façon typique comment on peut utiliser les difficultés méthodologiques d'une science pour la discréditer, pour la nier même, pour nous expliquer que « nous assistons probablement au déclin de ce règne exclusif de la « raison discursive », instaurée par la Renaissance et dont la pensée cartésienne a, si j'ose dire, fixé la constitution ».

On nous explique ailleurs que « le xrx8 siècle a connu l'épanouissement de la médecine biologique ou scientifique, le triomphe de l'analyse, de la forme, du matérialisme » sous le signe de Claude Bernard et de Louis Pasteur; mais que « de nos jours, parmi les tendances de la médecine contemporaine, un esprit nouveau se manifeste; l'esprit philosophique reprend sa place essentielle, et sous l'influence de Bergson, la philosophie, remontant aux sources mêmes de la pensée, redevient spiritualiste. » C'est en fait non pas aller vers la conception synthétique dont rêve l'auteur, mais retourner en arrière : la médecine et la physiologie modernes ne se sont-elles pas édifiées contre le spiritualisme? Et le bergsonisme, dont on connaît les bases antiscientifiques, peut-il apporter quelque chose à la médecine, hors l'esprit de régression?

Nombreux sont les médecins qui, avec le Professeur Leriche, recherchent un humanisme médical, qui déplorent que bien souvent l'étude détaillée des différents constituants de l'organisme ait pu faire oublier le comportement de l'homme dans son ensemble, lequel, on le sait faisait l'objet à peu près exclusif de l'examen des médecins de l'antiquité. Mais qui ne voit que cet humanisme ne peut être atteint au xx6 siècle en négligeant tout l'acquis des siècles passés; qu'au contraire, sur la base des succès passés, en considérant ces résultats comme les moments successifs de la vaste synthèse nécessaire, nous pouvons arriver à un nouvel humanisme scientifique? C'est ainsi et seulement que « la médecine, plus sensible et plus riche qu'elle ne l'a jamais été, art de guérir, mais aussi art de conserver la santé, prend une conception plus vaste, plus exacte de son rôle éducateur et d'universelle compréhension de l'homme vivant ».

  • Source: Revue la Pensée, édition numérique sur Gallica