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La relativité, conclusion générale

La relativité, conclusion générale
written by Paul Langevin
1932
  • LA RELATIVITÉ, CONCLUSION GÉNÉRALE

Après les quatre belles conférences qui vous ont retracé les différentes phases du développement de la théorie de la Relativité, il n'est peut-être pas inutile d'insister sur certains points particuliers, intéressants au point de vue de la Synthèse, et de souligner l'importance de la théorie relativiste non seulement pour la physique elle-même, mais aussi pour la philosophie, pour sa liaison avec les autres activités intellectuelles et finalement pour la théorie de la connaissance, c'est-à-dire la réflexion de l'esprit sur sa propre activité. Contrairement à ce qu'on a pu croire, la théorie de la relativité n'a pas eu un caractère de génération spontanée. Son développement a représenté un moment de l'évolution de la physique, et elle s'est imposée en quelque sorte comme la solution d'un conflit séculaire entre la conception de l'action instantanée à distance, solidaire de la notion de temps absolu, et la conception de l'action propagée de proche en proche, qui a finalement triomphé. Ainsi cette théorie est appuyée sur toute l'histoire de la physique. Mais, en outre, elle en est une partie intégrante comme lien entre le passé et l'avenir et comme instrument de travail indispensable aux physiciens, ainsi que vous l'a exposé M. Louis de Broglie. Elle est un lien entre le passé et l'avenir puisqu'elle nous a facilité la compréhension de l'ensemble des faits expérimentaux connus et qu'elle a permis de prévoir des phénomènes nouveaux. Elle est venue, en particulier, mettre de l'ordre dans ce que nous savions de plus précis. A cet égard, M. Edmond Bauer vous a montré qu'en optique on a pu obtenir une précision de 10(-11), ce qui représente une concordance réellement impressionnante entre la théorie et l'expérience. Enfin, et c'est le critérium le plus complet de l'efficacité d'une théorie, elle a permis non seulement, comme vous l'a montré M. Georges Darmois, de devancer l'expérience en prévoyant des phénomènes nouveaux. mais aussi de construire des théories nouvelles comme la mécanique ondulatoire dont l'apparition n'aurait pas été possible sans elle. Le succès de la théorie de la relativité, comme moyen de représentation cohérente du monde, constitue en quelque sorte sa justification pragmatique. Son intérêt philosophique réside dans la clarté qu'elle projette sur les notions fondamentales et sur tout le mécanisme évolutif de la pensée humaine. M. Bauer vous a montré que le développement de la relativité restreinte a pris son essor dans une analyse critique de la notion de temps. Cette analyse a été provoquée par le conflit entre la conception newtonienne de l'action instantanée à distance et la conception, symbolisée par Faraday d'une propagation des actions de proche en proche. La confrontation de ces deux points de vue va nous permettre de dégager des idées essentielles, qui se répercutent sur la notion de temps : le temps absolu étant lié à la possibilité d'action instantanée à distance et le temps relatif à l'existence d'action propagée. L'idée de causalité nous est imposée par la constatation d'enchaînements réguliers dans les phénomènes, ou, mieux, dans le cours des «événements». Lorsque deux événements se produisent au même instant en un même lieu, ils sont en coïncidence absolue au point de vue spatio-temporel. Tous les observateurs sont d'accord sur leur simultanéité et, si l'un détermine l'autre, sur leur liaison causale. Pour établir une liaison causale entre deux événements distants dans l'espace et dans le temps, nous devons remplir leur intervalle par une chaîne d'événements en coïncidence absolue. Celle-ci peut être constituée, par exemple, par des actions mécaniques, propagées par un solide. Dans le cas où cette chaîne est constituée par de la lumière, nous pouvons dire qu'un projectile lumineux part de la source en coïncidence avec l'événement cause et arrivera en coïncidence absolue avec l'événement effet. Au lieu de cette conception balistique de la lumière, il est possible d'utiliser la conception ondulatoire : dans ce cas, c'est une perturbation qui se propage de proche en proche dans le milieu et qui relie les deux événements. La conception newtonienne est traduite dans la célèbre loi de gravitation et dans les lois à son image (lois de Coulomb, de Laplace, d' Ampère). L'événement cause, qui est la présence du corps attirant en un certain point, produit instantanément à distance l'événement effet, qui est la modification du mouvement du corps attiré. L'aspect même de ces lais élimine le temps de leur énoncé. Cette possibilité d'action instantanée permet de définir la simultanéité à distance sans aucune ambiguïté, et les mouvements possibles des observateurs n'interviennent alors aucunement dans la constatation de la causalité. Lorsque nous considérons deux événements distants dans l'espace et non simultanés, leur ordre de succession dans le temps a une signification absolue, et seul celui qui est postérieur à l'autre peut être considéré comme influencé par le premier. Plaçons-nous maintenant dans l'hypothèse d'une propagation différée. Si l'on suppose, pour les divers observateurs, la correspondance des temps en différents lieux établie par échange de signaux lumineux ou hertziens, l'ordre de succession de deux événements peut être inversé quand on passe d'un système de référence à un autre. Il est impossible, par conséquent, qu'un lien causal puisse exister entre ces événements. On peut montrer facilement que cela exige une propagation différée de ce lien causal avec une vitesse égale au maximum à celle de la lumière. La liaison causale ne peut ainsi exister entre deux événements en des lieux différents que si le second événement est postérieur à l'arrivée d'un signal lumineux ou hertzien venant du premier. Nous concevrons donc deux catégories de couples d'événements : 1° Le deuxième événement est postérieur à l'arrivée du signal émis par le premier à l'instant de sa production : les deux événements peuvent être en liaison causale ; 2° Le deuxième événement est antérieur à l'arrivée du signal venu du premier : il ne peut y avoir entre eux de lien causal. Pour cette seconde catégorie d'événements, il importe peu que l'observateur les voie dans un ordre de succession ou dans l'ordre opposé, puisqu'il ne peut exister de liaison causale entre eux. Il n'y a donc pas d'objection logique à voir s'inverser l'ordre de succession de tels événements quand on change le système de référence. Pour cette raison profonde, la notion de temps absolu s'est imposée dans la mécanique newtonienne parce que celle-ci admettait la propagation instantanée de la causalité, et il a été très difficile pour la Relativité, qui avait à sa base le temps optique, de se dégager des conceptions anciennes quand on ne voyait pas clairement la liaison entre la notion de temps et les conceptions d'action à distance immédiate, ou différée. Dans l'histoire de la physique cette idée d'action différée s'est introduite progressivement. En électromagnétisme, elle est contenue dans les idées de Faraday. Maxwell, transposant ces idées dans le domaine mathématique, a été surpris de voir que cette application de la conception de l'action de proche en proche aboutit à une équation de propagation d'ondes électromagnétiques dont la vitesse est précisément celle de la lumière. Et la confirmation expérimentale, par Hertz, des calculs de Maxwell conduisant à admettre la nature électromagnétique de la, lumière, a été un moment décisif de l'histoire des sciences. Cette théorie électromagnétique de la lumière a éclairé toute l'optique physique et remplacé la théorie de l'éther de Fresnel. Mais ce qui était resté inaperçu jusqu'à Hendrik Antoon Lorentz et Albert Einstein, c'est que la théorie électromagnétique est en contradiction avec la mécanique newtonienne. Il a fallu l'expérience de Michelson et les tentatives analogues pour révéler ce conflit profond qui existait dans les idées avant d'être révélé par l'expérience. Il aurait été possible de mettre cette contradiction en évidence au seul point de vue théorique, indépendamment de toute expérience. Les lois de la mécanique classique sont, en effet, identiques pour des observateurs en mouvement de translation uniforme les uns par rapport aux autres, et ceci se traduit par le fait que les équations se conservent quand on leur applique la transformation de Galilée. Au contraire, Lorentz a observé que les équations de l'électromagnétisme se conservent pour un changement de variables différent (groupe de Lorentz). Ce seul fait aurait pu suffire à montrer la contradiction profonde existant entre la mécanique classique et l'électromagnétisme, et condamnait par avance toute possibilité d'explication mécanique de l'électromagnétisme, puisque, des équations de la mécanique classique qui se conservent pour les transformations du groupe de Galilée, on ne peut espérer déduire des équations qui, comme celles de l'électromagnétisme, se conservent pour les transformations du groupe de Lorentz. Comme, d'autre part, les équations de l'électromagnétisme étaient vérifiées avec une précision bien supérieure à celles de la mécanique, ces dernières devaient être abandonnées. Le grand mérite d' Einstein a été de montrer que la conciliation des deux points de vue exigeait qu'on constatât la répercussion profonde de l'idée d'action propagée à distance sur la notion de temps. il a su montrer que si on donnait, de la correspondance des temps à distance, une définition expérimentale, on aboutissait au groupe de Lorentz exigé par la théorie électromagnétique. Quand on a compris que l'idée qu'on se fait de la causalité se répercute sur la notion de temps, on a été justement conduit à abandonner la conception absolue de la simultanéité et à accepter ce résultat, en apparence paradoxal, que deux observateurs en mouvement peuvent voir deux événements se succéder dans un ordre ou dans l'ordre inverse ; au contraire, deux événements en liaison causale ne peuvent pas voir leur ordre de succession interverti. D'ailleurs il était convenu, dans les notions anciennes, que la coïncidence des événements dans l'espace sans coïncidence dans le temps n'avait qu'un caractère relatif, alors qu'on attribuait un caractère absolu à la coïncidence dans le temps sans coïncidence dans l'espace. L'unification par la théorie de la relativité des notions de temps et d'espace a introduit une harmonie qui n'existait pas. La fécondité des idées qui sont à la base de la relativité restreinte s'est manifestée, en particulier, par ce fait que le principe de relativité, joint aux principes généraux de la physique, conduit à une dynamique nouvelle en meilleur accord avec les faits que la dynamique de Newton. Francis Perrin vous a rappelé que la masse absolue est fille du temps absolu. Si on fait appel, au contraire, à la nouvelle cinématique, on obtient une dynamique nouvelle, dans laquelle la masse est fonction de la vitesse, et qui, de manière plus générale, introduit une simplification extraordinaire en affirmant l'identité de la masse et de l'énergie, ou, ce qui revient au même, l'inertie de l'énergie. La nouvelle mécanique est venue remplacer l'ancienne qui en était une première approximation, de même que la cinématique einsteinienne a remplacé la cinématique de Galilée qui en était une approximation valable aux faibles vitesses. En s'adressant aux électrons, on a pu réaliser des vitesses assez grandes pour permettre de vérifier les équations de la dynamique nouvelle. Les expériences faites sur des particules se déplaçant à des vitesses voisines de celle de la lumière ont nettement confirmé les prévisions de la dynamique relativiste. Et, en passant à la théorie même de la lumière, la nouvelle dynamique permet de supprimer le conflit qui opposait l'une à l'autre les conceptions ondulatoire et corpusculaire. On peut espérer, grâce à elle, arriver à construire, de ces deux théories, la synthèse que la mécanique ondulatoire exige aujourd'hui. Tous ces résultats dérivent de la notion d'action de proche en proche. Il a été douloureux d'abandonner des notions admises, mais le courage et l'audace ont été récompensés par la fécondité qu'a manifestée la nouvelle théorie. C'est la même chaîne d'idées qui a donné confiance à Einstein pour la construction de la relativité généralisée. Nos notations d'espace et de temps constituent un mode particulier de numérotage des événements. L'Univers est considéré comme un ensemble à quatre dimensions et chaque événement exige l'emploi de quatre coordonnées. Mais ce numérotage peut se faire de manières extrêmement différentes en rapportant les événements à divers systèmes de coordonnées (Voir la conférence de M. Darmois). Un ascenseur en chute libre, par exemple, est un système non galiléen par rapport auquel on peut repérer les événements. En généralisant davantage, le «mollusque» imaginé par Einstein, sorte de gelée déformable, où les axes de coordonnées seraient des filets colorés, pourrait encore servir à numéroter les événements, car il respecte toujours les coïncidences absolues. La possibilité d'une relativité généralisée est apparue à Einstein quand il s'est rendu compte que toutes les lois de la physique ne font que coordonner nos sensations et que celles-ci résultent toutes de coïncidences absolues. Toutes nos lois ne sont que l'affirmation d'enchaînements de coïncidences absolues, et, comme ces enchaînements sont indépendants des systèmes de référence, il doit être possible d'énoncer les lois de la physique indépendamment de ces systèmes. En créant la géométrie analytique, Descartes avait vu tout l'intérêt que présentait l'introduction des coordonnées, mais avant lui les géomètres raisonnaient directement sur les figures, et avaient construit une géométrie intrinsèque, où les propriétés des figures étaient énoncées indépendamment de tout moyen de repérage des points ou des lignes. Dans le langage de la géométrie analytique de Descartes, les coordonnées employées pour décrire la figure changent avec le système d'axes, bien que les lois ou propriétés qu'elles servent à démontrer soient indépendantes du choix de ce système. On doit pouvoir, en sens inverse, créer une géométrie de la physique. Une physique intrinsèque énoncerait les chaînes causales de coïncidences absolues et ne ferait appel à aucun système de coordonnées. L'effort véritablement génial d'Einstein a été de refaire. pour l'espace, l'équivalent de la critique faite pour le temps. De même que sur la signification de la simultanéité à distance, il a fallu revenir sur la signification profonde des coordonnées. Cette critique a été facilitée par les travaux antérieurs sur le contenu logique de l'ancienne géométrie. A ce titre, les fondateurs de la relativité sont aussi Lobatchewsky, Gauss, Bolyai, qui ont montré que des géométries peuvent être construites indépendamment des postulats d' Euclide. Ces géométries furent remarquablement développées par Riemann, et Henri Poincaré a montré qu'elles ne font qu'exprimer en un autre langage les mêmes faits que la géométrie euclidienne. Ce que Riemann avait déjà pressenti, c'est que la géométrie ne devait pas être considérée comme indépendante de la physique. Au lieu d'un espace nécessairement euclidien constituant un cadre rigide dont les propriétés sont indépendantes de son contenu, il faut envisager une géométrie déterminée par le contenu réel de l'Univers. Poincaré avait adopté une attitude en quelque sorte éclectique : puisqu'il n'y a pas de différence entre les valeurs logiques des diverses géométries, on peut indifféremment prendre l'une ou l'autre, quitte à modifier les lois physiques, quand on passe de l'une à l'autre. Il n'avait pas prévu qu'en ayant recours à la géométrie riemannienne dans laquelle les propriétés de courbure de l'espace-temps sont déterminées par son contenu Einstein réussirait à éclairer d'un jour nouveau le vieux mystère de la gravitation. Ainsi la critique approfondie de la notion de temps a permis une clarification de la mécanique, et celle de la notion d'espace a permis d'éclaircir le mystère de la gravitation. L'incorporation de la géométrie à la physique a permis de comprendre immédiatement l'identité de la masse d'inertie et de la masse d'attraction. Mais, à la partie critique de la théorie de la relativité, qui aboutit à l'abandon du temps absolu et de l'espace euclidien, est intimement liée une partie constructive qui conduit à la synthèse de l'espace-temps. Minkowski a montré que l'union de l'espace et du temps conduit à un absolu nouveau dont l'espace-temps relatif à un observateur représente seulement une perspective particulière. Les divers observateurs sont ainsi différenciés par la non-coïncidence de leurs espaces et de leurs temps. La puissance de synthèse de la théorie de relativité se manifeste dans tous les domaines. Les exposés de MM. Bauer et Francis Perrin vous ont montré que l'on a été conduit à associer, comme composantes d'un même tenseur, des éléments jusqu'ici distincts : l'énergie et la quantité de mouvement sont les aspects temporel et spatial d'un tenseur d'Univers : l'Impulsion. De même, les champs électrique et magnétique ont été groupés dans le tenseur électromagnétique à six composantes. Et tout cela contribue à préparer la synthèse des conceptions corpusculaire et ondulatoire de la lumière. La relativité restreinte est venue bouleverser la hiérarchie des sciences d' Auguste Comte. La mécanique a cessé d'être le modèle sur lequel l'explication physique doit se construire. Au contraire, la relativité restreinte a incorporé la mécanique à la physique, elle en a fait le chapitre particulier de la physique qui concerne les mouvements de la matière. Cessant d'être la science rationnelle et prototype qui devait servir de base d'explication aux autres sciences, la mécanique nous apparaît, au contraire, comme la plus compliquée, la dernière dans l'ordre des explications. Toute la crise actuelle de la physique n'est-elle pas due à ce fait qu'on a voulu extrapoler, dans le domaine intra-atomique, la notion du point matériel de la mécanique rationnelle M. Darmois vous a montré qu'on arrive difficilement à établir les lois du mouvement d'un corps ; le problème peut être résolu uniquement dans le cas d'une masse infiniment petite placée dans le champ d'une masse notable. Cette difficulté est encore plus aiguë pour la seconde forme de la relativité généralisée, introduite par Einstein. Le nouveau résultat obtenu jusqu'ici comporte l'ensemble des lois qui régissent les champs électromagnétique et de gravitation, mais on ignore comment représenter la matière et comment elle se comportera dans ce champ généralisé. A mesure que se développe l'édifice de notre représentation. nous voyons les idées qui nous apparaissaient comme les plus simples se montrer en réalité les plus complexes. Ce fait s'explique fort bien si on remarque la différence fondamentale qui existe entre le simple et le familier. Une explication doit ramener l'inconnu au connu et elle se base nécessairement au début sur ce qui est familier. Comme les propriétés mécaniques se manifestent le plus immédiatement à nos sens, il était naturel que les premières tentatives d'explication du monde, s'appuyant sur les données immédiates des sens, fissent appel aux notions mécaniques. Le succès remarquable de ce mode d'explication en mécanique céleste devait inévitablement inciter à l'étendre à toute la Science. Puis l'électromagnétisme est apparu, un retournement s'est produit et nos idées ancestrales n'ont plus été adéquates à une représentation cohérente du monde. Ce retournement auquel nous assistons est un fait général en physique. Il semble que la Nature se présente toujours à nous dès l'abord sous sa forme la plus compliquée. Cela tient à ce que la recherche scientifique s'appuie nécessairement tout d'abord sur les données superficielles d'une expérience ancestrale, qui se révèlent ensuite grossièrement insuffisantes au fur et à mesure que nos moyens d'investigation deviennent de plus en plus raffinés. Il est, en somme, satisfaisant que les notions qui semblaient les plus fondamentales et les plus nécessaires soient en définitive abandonnées comme base d'explication. Ainsi, en optique, la propagation rectiligne de la lumière, en électricité l'attraction des corps légers, en magnétisme les propriétés des corps ferromagnétiques ont été découvertes les premières et considérées comme simples parce qu'elles étaient familières. Elles nous apparaissent maintenant comme les questions les plus complexes de ces trois domaines respectifs de la physique. Et il en est de même pour l'ensemble de notre Science, si bien que, contrairement à ce que pensait Auguste Comte, la mécanique sera au dernier rang dans la physique future. La relativité généralisée a effectué pour l'espace la même transformation que la relativité restreinte pour le temps. Dans la géométrie naturelle d'Einstein, qui régit effectivement les propriétés spatiales de la matière, les lois géométriques dépendent de toute la matière présente dans l'univers. Le déplacement vers le rouge des raies émises au voisinage d'une grosse masse attirante (le soleil par exemple) traduit expérimentalement la dilatation du temps en présence de la matière. La crise actuelle des quanta est intimement liée, sous un autre aspect, à un découpage trop absolu de ce qui nous entoure. C'est la conception de l'individualité des corpuscules qui est à la base des difficultés que nous rencontrons. Nous avons voulu introduire dans la dynamique intra-atomique la notion assez superficielle d' «individu» et nous nous apercevons aujourd'hui qu'il n'est pas légitime de parler des mouvements de corpuscules individuels à une échelle aussi fine. Il semble bien que la solidarité qui existe entre tous les éléments de l'Univers doive se répercuter dans la structure même de la science. Le processus de pensée que met en évidence le développement de la relativité est essentiellement un processus évolutif, qui consiste à créer des notions nouvelles, en n'attachant pas une valeur absolue aux notions issues d'un contact initial et superficiel avec la nature. En relativité restreinte, les constatations faites par des observateurs en mouvement pouvaient sembler contradictoires. Par exemple, des règles identiques semblaient différentes à différents groupes d'observateurs en mouvement relatif. Par une sorte de dialectique hégélienne, la relativité restreinte a levé ces contradictions en construisant une synthèse dans laquelle chacun des faits, en apparence opposés, ne représente qu'un des aspects de l'ensemble. Il est intéressant de remarquer que cette méthode de travail n'est pas nouvelle. La notion même «d'objet» est en réalité très complexe, elle représente la synthèse d'un ensemble de sensations tactiles et visuelles en apparence contradictoires. Et, quand nous «pensons un objet», nous réalisons une synthèse de toutes nos sensations possibles par rapport à cet objet. La relativité de la notion d'objet est à la base de tout notre langage et de notre possibilité de communiquer les uns avec les autres. Il en est de même pour la théorie de la relativité en physique. L'Univers vu par les uns, ou par les autres, paraissait très différent ; les contradictions ont disparu grâce à la création d'un objet nouveau. Notre physique est devenue une géométrie de l'Univers. De même que la géométrie pure est la science des figures, la physique est la science de l'en-semble des enchaînements d'événements. Ce processus, qui prolonge celui des diverses branches de la connaissance, n'est qu'un des aspects de l'effort nécessaire d'adaptation de la pensée aux faits, effort commencé depuis que la vie est apparue dans le monde. L'effort scientifique n'est ni arbitraire ni isolé, la science elle-même n'étant qu'un sens commun un peu plus avancé. Le travail scientifique procède comme tout travail humain, il ne peut être poursuivi qu'en gardant le contact avec toutes les ressources de la collectivité humaine. Il en résulte nécessairement que nous ne devons pas laisser limiter à un petit nombre de cerveaux le résultat de nos efforts. Ce que la plupart des hommes connaissent aujourd'hui était, il y a cinquante ans, l'apanage d'un petit nombre d'esprits, et cette progression se poursuivra sans cesse, car les connaissances scientifiques sont un des moments de l'adaptation collective de la pensée aux faits.

  • Collège de France.

Après que M. Berr eut, en termes chaleureux, remercié M. Langevin pour avoir organisé et dirigé cette belle série d'exposés et de discussions, et pour lui avoir donné une si profonde et si émouvante conclusion, M. Raymond Lenoir demanda la parole.

M. RAYMOND LENOIR. - Je tiens à m'associer à l'hommage de notre Directeur. M. Langevin vient de nous présenter la moisson qui est faite; permettez aux philosophes de cueillir les bluets. Il est exact que nous nous trouvons en présence d'un moment nouveau et qu'il nous faut transformer notre théorie de la connaissance. Depuis que les philosophes ont cessé d'être des savants, ils ont suivi les progrès des disciplines d'un pas traînant. C'est sans doute qu'ils étaient poètes. Il ne convient pas de revenir sur les considérations pénétrantes consacrées à la cause, au temps et à l'espace. Elles semblent définitives. Les événements distants dans l'espace non reliés par une chaîne causale autorisant une interversion des systèmes de références permettent d'atteindre le moment où la cause change de sens en quelque sorte. Vous avez montré le temps uni à la relativité restreinte, l'espace lié à la relativité généralisée. Si ces notions ont, de tout temps, attiré la dialectique, c'est qu'elles permettent d'imposer aux forces et aux êtres une information géométrique. Mais le physicien considère la réalité compacte douée de propriétés complexes qu'il dégage peu à peu pour rétablir ensuite un jeu d'action réciproque. Il paraît possible ici de suivre l'impulsion donnée et de constater les modifications qu'elle apporte dans la conception que nous nous faisons des corps. Les philosophes modernes se sont contentés de suivre le plus souvent les données de l'expérience familière. Ils ont considéré les corps comme un tout cohérent, au point de faire, jusqu'à Leibniz, de l'impénétrabilité une propriété fondamentale. Or l'interprétation nouvelle du monde met fin, comme l'a montré M. Bauer, à la théorie du solide parfait. D'autre part, nous ne concevons plus qu'un corps conserve des dimensions invariables ici et là. Les notions de contraction et de dilatation rendent compte des déformations qu'il subit, quand il se trouve animé d'un mouvement de translation dans un champ électromagnétique. D'autres corrections pourraient être envisagées. Toutes conduisent à une réflexion de méthode sur le progrès des sciences. On considère, en général, que la suite des découvertes est due à un approfondissement de l'analyse. Il n'en est rien. Les époques et les milieux scientifiques ont le choix entre plusieurs points de vue. Chacun constitue une vision des choses sous un angle qui en singularise les proportions sans rien altérer et sans rien détruire. Il reste que les unes appauvrissent le réel et que les autres restituent sa richesse. La conception nouvelle semble correspondre au point de vue le plus satisfaisant pour être le plus compréhensif. Au regard de l'histoire des idées, l'alternance des points de vue devient un rythme qui entraîne les civilisations. Dans les temps modernes, il paraît que les notions poussées à bout ne connaissent pas de limites. Dans l'antiquité, système solaire des Pythagoriciens et système géocentrique de Ptolémée s'opposent. Et pourtant la philosophie ionienne avait dépassé les contrastes stériles. A partir des sensations, qui sont comme le substrat de la réflexion scientifique, elle avait constitué des couples de contraires. Grâce à eux, la pensée saisit d'emblée ses proportions exactes calquées sur les limites des champs d'action. L'examen de quelques-uns a rempli l'activité des écoles. Or il en est une que n'avaient abordé ni Ioniens ni Italiens. Le contraste de l'absolu et du relatif pourra sembler courant au point de résumer, dans les dissertations des jeunes philosophes, la correspondance rigoureuse du microcosme et du macrocosme. Il n'avait jamais été envisagé dans sa nature. A peine le même et l'autre traversent-il les Dialogues de Platon enveloppés d'une signification imprécise. Il n'a de sens qu'au sein de toutes les considérations physiques de détail qui viennent d'être exposées avec tant de clarté. Il n'y a donc qu'à reconnaître la conquête des physiciens contemporains sur le monde. Ce que la modestie des savants se refuserait à dire, il appartient peut-être aux historiens des idées de l'établir. Tout effort de l'intelligence serait vain s'il n'avait pour but ultime la dignité humaine.

  • Collège de France.
  • Source: Centre International de Synthèse