Le Grand Sommeil/IV

Free texts and images.
Jump to: navigation, search

Chapitre III Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre V


CHAPITRE IV

Geiger tenait boutique du côté nord du boulevard près de Las Palmas. La porte d’entrée s’ouvrait dans un profond renfoncement au milieu des vitrines bordées de cuivre et que masquaient des paravents chinois, de telle sorte que je ne pus regarder dans la boutique. Il y avait pas mal de bric-à-brac oriental à l’étalage. J’ignorais si c’était du toc, n’étant pas collectionneur d’antiquités, si l’on excepte les factures impayées. La porte d’entrée était constituée par une glace sans tain, mais je ne vis rien tout de même car la boutique était très sombre. D’un côté se trouvait l’entrée de l’immeuble, de l’autre une scintillante bijouterie à crédit. Le bijoutier, debout devant sa porte, se balançait ; il avait l’air de s’embêter : un beau grand type à cheveux blancs dans un costume noir bien coupé, qui arborait à peu près neuf carats de diamant à la main droite. Un léger sourire complice détendit ses lèvres quand j’entrai dans la boutique de Geiger. Je laissai la porte se fermer doucement derrière moi et m’enfonçai dans un épais tapis bleu qui couvrait le plancher d’un mur à l’autre. J’avisai des fauteuils confortables de cuir bleu, séparés par des tables de fumeur. Quelques reliures de cuir ouvragé disposées sur des tables étroites et brillantes, entre des serre-livres. Dans des vitrines de glace, sur les murs, se trouvaient d’autres reliures analogues. Belle marchandise ; le genre de trucs qu’un riche financier achète au mètre après avoir embauché un aide pour y coller son Ex-Libris. Le fond de la boutique était constitué par une cloison de bois veiné. Une porte fermée en occupait le milieu. Dans l’angle formé par la cloison et un des murs, j’aperçus une femme, assise derrière un petit bureau, où se dressait une lanterne de bois sculpté.

Elle se leva lentement et s’approcha en ondulant dans sa robe noire collante de tissu mat. Elle avait de longues cuisses et elle marchait avec un certain petit air que j’avais rarement remarqué chez les libraires. Elle était blond cendré, les yeux gris, les cils faits, ses cheveux en vagues arrondies découvraient des oreilles où brillaient de gros boutons de jais. Ses ongles étaient argentés. Malgré son attirail, elle devait être beaucoup mieux sur le dos.


Elle s’approcha de moi en déployant un sex-appeal capable d’obliger un homme d’affaires à restituer son déjeuner, et, secouant sa tête, remit en place une boucle de cheveux doux et brillants… pas très dérangée d’ailleurs. Elle eut un sourire hésitant qu’on n’aurait pas eu de mal à rendre aimable.

— C’est pourquoi ? demanda-t-elle.

J’avais mis mes lunettes fumées à monture d’écaille. Je pris une voix de tête assez voisine du gazouillis d’un oiseau.

— Auriez-vous un Ben-Hur 1860 ?

Elle ne dit pas : quoi ? mais ce fut tout juste. Elle eut un sourire insignifiant :

— Une originale ?

— Troisième édition, dis-je. Celle où il y a un erratum à la page 116.

— Je crains que non… pour le moment.

— Et un Chevalier Audubon 1840 — toute la série, naturellement ?

— Heu… pas pour l’instant, ronronna-t-elle d’une voix revêche.

Son sourire ne tenait plus que par les dents et les sourcils et se demandait sur quoi il allait tomber en se décrochant.

— Vous vendez des livres ? demandai-je de mon fausset plein d’urbanité.

Elle me toisa. Plus de sourire. Yeux presque durs. Attitude cérémonieuse et raide. Elle pointa des ongles argentés vers les étagères de glace.

— Qu’est-ce que c’est, d’après vous ? Des pamplemousses ? demanda-t-elle sèchement.

— Oh ! Ces choses-là ne m’intéressent guère, voyez-vous. Probablement des seconds tirages de gravures sur acier, colorées au rabais, ce qu’il y a d’ordinaire… la vulgarité habituelle… Non, je regrette, non.

— Je vois.

Elle essaya de récupérer son sourire. Elle était aussi pénible qu’un greffier affligé des oreillons.

— Peut-être M. Geiger… mais il n’est pas ici pour le moment.

Ses yeux me scrutèrent. Elle se connaissait autant aux livres rares que moi au dressage des puces.

— Reviendra-t-il tout à l’heure ?

— J’ai peur qu’il ne revienne très tard…

— Bien ennuyeux, dis-je. Ah ! c’est bien ennuyeux. Je vais m’asseoir et fumer une cigarette dans un de ces fauteuils. Je n’ai rien à faire tantôt… Rien qui m’occupe excepté ma leçon de trigonométrie.

— Oui, dit-elle. Oui… naturellement

Je m’installai dans un des fauteuils et allumai une cigarette à l’aide du briquet rond de nickel posé sur la table de fumeur. Elle restait debout, mordait sa lèvre inférieure, les yeux vaguement inquiets. Elle hocha la tête enfin, se retourna lentement et revint à son petit bureau retiré. De derrière la lampe, elle me regarda. Je croisai mes chevilles et bâillai. Ses ongles d’argent faillirent saisir le téléphone, puis retombèrent et se mirent à pianoter sur le bureau.

Cinq minutes de silence. La porte s’ouvrit et un long oiseau maigre, l’air affamé, pourvu d’une canne et d’un grand nez, entra prestement, ferma la porte derrière lui malgré la pression du blount, alla jusqu’au bureau sur lequel il déposa un paquet. Il tira de sa poche un portefeuille à coins d’or et montra quelque chose à la blonde. Elle appuya sur un bouton. Le long maigre gagna la porte de la cloison et l’ouvrit juste assez pour s’y glisser.

Je terminai ma cigarette et en allumai une autre. Les minutes se traînèrent. Des klaxons beuglèrent et grognèrent sur le boulevard. Un gros autobus rouge interurbain vrombit et passa. La blonde s’appuya sur son coude, mit une main au-dessus de ses yeux et m’examina. La porte de la cloison s’ouvrit et le grand oiseau à la canne se faufila. Il portait un autre paquet, qui avait l’aspect d’un gros livre. Il gagna le bureau et donna de l’argent. Il s’en alla comme il était venu, sur la pointe des pieds ; il respirait la bouche ouverte et me lança un regard aigu en passant devant moi.

Je me levai, touchai mon chapeau à l’adresse de la blonde et sortis derrière lui. Il tourna à l’ouest en balançant sa canne en un arc étroit juste au-dessus de son soulier droit. Il était facile à suivre. Son manteau était taillé dans un morceau de couverture de cheval, plutôt tapageur, aux épaules si larges que son cou ressemblait à une tige de céleri au bout de laquelle sa tête oscillait au rythme de sa marche. Nous marchâmes pendant une centaine de mètres. Au feu rouge de Highland Avenue, je me portai à sa hauteur et m’arrangeai pour qu’il me voie. Il me regarda d’abord distraitement, puis d’un œil acéré, et se détourna aussitôt. Nous traversâmes Highland à la faveur du feu vert et marchâmes pendant une cinquantaine de mètres. Il actionnait ses longues pattes et il avait vingt mètres d’avance sur moi en arrivant au carrefour. Il tourna à droite. Après avoir remonté la colline pendant trente mètres, il s’arrêta, fourra sa canne sous son bras et fouilla dans une poche intérieure d’où il sortit un étui à cigarettes en cuir. Il mit une cigarette dans sa bouche, laissa tomber l’allumette, regarda derrière lui en la ramassant, me vit qui le guettais depuis le coin de la rue et se redressa comme si on venait de lui botter le derrière. Il remonta la rue à longues enjambées désarticulées, si vite qu’il en laissait presque un nuage de poussière derrière lui, tout en poignardant le trottoir à grands coups de canne. De nouveau, il tourna à gauche. Il avait au moins trente mètres d’avance sur moi quand j’atteignis l’endroit où il avait tourné. Il m’avait fait souffler. La rue était étroite, bordée d’arbres ; je notai un mur de soutènement d’un côté et trois petites allées privées de l’autre.

Il avait disparu. Je me traînai le long de la rue en regardant à droite et à gauche.

A la seconde allée, je vis quelque chose. Ça s’appelait « La Baba », un petit coin tranquille où s’élevait une double rangée de maisonnettes à l’ombre des arbres. L’allée centrale était bordée de cyprès d’Italie taillés courts et mastocs, un peu de la forme des grandes jarres d’huile dans Ali Baba et les quarante voleurs. Derrière la troisième jarre, un coin de manche au dessin tapageur s’agita. Je m’appuyai contre un poivrier du chemin et j’attendis. Le tonnerre grondait de nouveau sur les collines. La lueur des éclairs se réfléchissait sur les couches de nuages noirs entassés vers le sud. Quelques gouttes hésitantes s’écrasèrent sur le trottoir et firent des ronds grands comme des pièces de vingt sous. L’air était aussi immobile que dans la serre à orchidées du général Sternwood.

La manche apparut de nouveau derrière l’arbre ; puis un grand nez, un œil, et quelques cheveux couleur sable, sans chapeau. L’œil me scruta. Il disparut. Son frère jumeau réapparut comme un pivert de l’autre côté de l’arbre. Cinq minutes passèrent. Elles l’achevèrent. Ce genre de types est à moitié nerfs. J’entendis gratter une allumette et on se mit à siffloter. Puis une ombre vague glissa sur l’herbe jusqu’à l’arbre suivant. Puis il sortit dans l’allée ; il venait droit sur moi en balançant sa canne et en sifflotant. Un sifflotement aigre, un peu grelottant. Je regardai distraitement le ciel noir. Il passa à trois mètres de moi et ne m’accorda pas un regard. Il était tranquille, maintenant. Il l’avait caché.

Je le regardai disparaître, pris l’allée centrale de « La Baba » et écartai les branches du troisième cyprès. J’en sortis un livre enveloppé, le glissai sous mon bras et m’en allai. Personne ne me rappela.

Chapitre III Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre V