Le Grand Sommeil/VIII

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Chapitre VII Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre IX


CHAPITRE VIII

Une faible lumière luisait derrière les petits carreaux cernés de plomb qui garnissaient la porte latérale de la maison des Sternwood. J’arrêtai la Packard sous la porte cochère et vidai mes poches sur le siège. La fille ronflait dans son coin, son chapeau posé en casseur sur son nez, les mains pendantes dans les plis de l’imperméable. Je sortis et sonnai. Des pas s’approchèrent lentement, comme exténués par une longue course. La porte s’ouvrit et le valet raide et argenté me dévisagea. La lumière de l’entrée formait un halo autour de ses cheveux.

Il dit : « Bonsoir, monsieur » poliment, et il regarda la Packard, derrière moi. Ses yeux revinrent à moi.

— Mme Regan est là ?

— Non, monsieur.

— Le Général dort, j’espère ?

— Oui. Le soir est le moment où il dort le mieux.

— Et la femme de chambre de Mme Regan ?

— Mathilda ? Elle est là, monsieur.

— Il vaut mieux la faire descendre. Ce travail exige une délicatesse toute féminine. Regardez dans la bagnole et vous verrez pourquoi.

Il regarda. Il revint.

— Je vois, dit-il. Je vais chercher Mathilda.

— Mathilda s’en arrangera très bien, dis-je.

— Nous essaierons tous de nous en arranger très bien, dit-il.

— Je suppose que vous avez de l’entraînement, dis-je.

Il laissa passer.

— Eh bien, bonsoir, dis-je. Je remets tout cela entre vos mains.

— Parfait, monsieur. Dois-je appeler un taxi ?

— Certainement pas, dis-je. À dire vrai, je ne suis pas là. Vous avez tout simplement des visions.

Il sourit à ce moment-là. Il m’adressa un signe de tête et je fis demi-tour, descendis l’allée et franchis la grille.

Ma promenade dura un bon kilomètre : je descendis des rues tortueuses balayées par la pluie sous le ruissellement implacable des arbres, je passai devant les fenêtres éclairées de grandes maisons, bâties sur de vastes terrains, de vagues ombres de toits et de pignons et de fenêtres éclairées aux étages, du côté de la colline, éloignées et inaccessibles, comme des demeures de sorcières dans la forêt. J’arrivai à une station service éblouissante de lumière inutile, où un employé dégoûté doté d’une casquette blanche et d’un ciré bleu foncé attendait recroquevillé sur une chaise, dans sa cage de verre embuée, en lisant un journal. J’allais entrer mais je continuai mon chemin : j’étais déjà trempé et, par une nuit pareille, le temps d’attendre un taxi, ma barbe aurait poussé. Et les chauffeurs de taxi ont de la mémoire.

J’accomplis le chemin du retour chez Geiger en un peu plus d’une demi-heure de marche accélérée. Il n’y avait personne, pas de voiture dans la rue, sauf la mienne devant la maison voisine. Elle avait l’air lugubre d’un chien perdu. Je m’assis à l’intérieur et allumai une cigarette. J’en fumai la moitié, jetai le mégot, sortis de nouveau et redescendis chez Geiger. Je rouvris la porte, entrai dans l’obscurité encore chaude, et m’égouttai tranquillement sur le plancher en écoutant la pluie. À tâtons, je cherchai une lampe et l’allumai.

La première chose que je remarquai, c’est que deux des panneaux de soie brodée avaient disparu du mur. Je ne les avais pas comptés mais le plâtre brun ressortait dans sa nudité évidente. J’allai un peu plus loin et allumai une autre lampe. Je regardai le totem. À son pied, derrière la bordure du tapis chinois, sur le plancher nu, on avait tendu un autre tapis. Il n’était pas là auparavant. Le corps de Geiger ne s’y trouvait plus.

Ça me refroidit. Je serrai les lèvres et regardai méchamment l’objectif du totem. Je parcourus la maison une seconde fois. Tout était exactement comme avant. Geiger n’était ni sur son lit à volants, ni dessous, ni dans le placard. Dans la cuisine non plus, ni dans la salle de bains. Restait la porte fermée à droite de l’entrée. Une des clés de Geiger ouvrait la serrure. Pièce intéressante, mais pas de Geiger. Intéressante, parce que très différente de la chambre de Geiger. Une chambre à coucher d’homme, dure et nue, plancher de bois poli, une paire de petits tapis indiens, deux chaises dures, bureau de bois noir veiné avec un nécessaire de toilette d’homme et deux bougies noires dans des bougeoirs en cuivre de trente centimètres. Le lit étroit, qui paraissait dur, était recouvert d’un batik marron. La chambre donnait une impression de froid. Je la refermai, essuyai le bouton de porte avec mon mouchoir et revins au totem. Je m’agenouillai et regardai vers la porte d’entrée, les yeux au ras du tapis. Je crus voir deux raies parallèles dans cette direction, comme si des talons avaient raclé le sol. L’auteur de ce déménagement avait pris son boulot au sérieux. Les morts sont plus lourds que les cœurs brisés.

Pas la police. Les flics se seraient encore trouvés sur les lieux ; ils auraient à peine eu le temps de commencer à s’exciter sur leurs bouts de ficelle, leurs caméras, leur craie, leurs poudres à empreintes et leurs mauvais cigares ! Ils ne seraient pas passés inaperçus. Pas l’assassin. Il était parti trop vite : il avait dû voir la fille. Il n’aurait pu s’assurer qu’elle était trop abrutie pour le remarquer. Il devait être loin, à présent. J’ignorais donc qui était le déménageur, mais si quelqu’un préférait faire croire à la disparition de Geiger plutôt qu’à son assassinat, ça ne me dérangeait pas du tout. C’était une occasion de raconter la chose sans mettre Carmen Sternwood dans le bain. Je refermai, ranimai ma voiture et filai à la maison pour prendre une douche, changer de vêtements et dîner tardivement. Après quoi, je me reposai chez moi et bus trop de grog bouillant en essayant de déchiffrer le code du carnet répertoire de Geiger. Tout ce dont je pus me rendre compte, c’est qu’il s’agissait d’une liste de noms et d’adresses, sans doute ceux des clients, Il y en avait plus de 400. Ça faisait une bonne petite affaire, sans compter les possibilités de chantage, et il devait y en avoir pas mal. Tous les noms du carnet pouvaient être soupçonnés du meurtre. Je n’enviais pas le boulot de la police quand on le lui communiquerait.

Je me mis au lit, rempli de whisky et malade de déception, et je rêvai d’un homme vêtu d’une tunique chinoise sanglante, qui donnait la chasse à une fille nue qui portait des boucles d’oreilles en jade, pendant que je leur courais derrière en essayant de les prendre en photo avec un appareil vide.

Chapitre VII Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre IX