Le Grand Sommeil/X

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Chapitre IX Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre XI


CHAPITRE X

Le mince bijoutier à l’œil noir se tenait sur le pas de sa porte dans la même position que la veille. Il me jeta le même regard complice quand j’entrai. La boutique n’avait pas changé : la même lampe allumée sur le petit bureau d’angle, la même blonde dans la même robe collante qui se leva et vint à moi avec le même sourire hésitant.

— C’était pour… dit-elle, et elle s’arrêta.

Ses ongles d’argent s’agitèrent le long de ses flancs. Il y avait une trace de tension dans son sourire. Ce n’était d’ailleurs en aucune façon un sourire, mais une grimace. Elle seule croyait qu’elle souriait

— Encore moi, chantonnai-je d’un ton léger, en agitant une cigarette. M. Geiger est là, aujourd’hui ?

— Je… j’ai peur que non… Non… J’ai peur que non… Voyons… vous désiriez ?

Je retirai mes lunettes noires et en tapotai délicatement l’intérieur de mon poignet gauche. Si on peut jouer les libellules quand on pèse quatre-vingt-cinq kilos, je crois que je faisais de mon mieux.

— C’était une blague, ces éditions originales, murmurai-je. Je suis forcé d’être prudent. J’ai quelque chose qu’il sera content de se procurer. Quelque chose qu’il cherche depuis longtemps.

Les ongles d’argent se posèrent sur les cheveux blonds, au-dessus d’une des petites oreilles ornées de jais.

— Ah ! un représentant, dit-elle… Bon… Vous pourriez repasser demain… Je pense qu’il sera là demain.

— Laissez tomber, dis-je. Je suis dans le boulot aussi.

Ses yeux se rétrécirent, ne furent plus qu’un léger éclat verdâtre ; on aurait cru un lac de forêt très loin dans l’ombre des arbres. Ses doigts agrippèrent sa paume. Elle me regarda et poussa un soupir.

— Il est malade ? Je peux aller chez lui, dis-je impatiemment. Je n’ai pas toute la vie.

— Vous… euh… vous… euh… fit sa gorge.

Je crus qu’elle allait choir sur le nez. Tout son corps frémit et sa figure tomba en morceaux comme la croûte d’un pâté de mariage. Elle la recomposa lentement comme si elle soulevait un pénible fardeau, à force de volonté. Le sourire revint, mais les coins de la bouche pendouillaient.

— Non, soupira-t-elle. Non. Il n’est pas en ville… Ça ne servirait à rien… Vous ne pouvez pas revenir… demain ?

J’ouvrais la bouche pour lui répondre lorsque la porte de la cloison s’entrebâilla de trente centimètres. Le beau garçon brun en blouson de cuir y passa la tête ; il était pâle et serrait les lèvres ; il m’aperçut, referma la porte rapidement, non sans que j’aie pu voir sur le plancher, à côté de lui, une série de caisses en bois garnies de vieux journaux et pleines de livres en vrac. Un homme en salopette toute neuve s’en occupait. On déménageait une partie du stock de Geiger.

— Demain, alors. Je vous donnerais bien une carte, mais vous savez ce que c’est…

— Ou…i. Je sais ce que c’est.

Elle frémit de nouveau et fit un léger bruit de succion avec ses lèvres rouges. Je sortis de la boutique, arrivai au carrefour ouest, tournai au nord et gagnai la ruelle qui passait derrière les boutiques. Une camionnette noire aux flancs grillagés, sans publicité dessus, était adossée à la boutique de Geiger. L’homme en salopette toute neuve soulevait justement une des caisses et la posait sur le plancher. Je revins au boulevard et longeai le block voisin de la boutique Geiger ; je trouvai un taxi en station près d’une bouche d’incendie. Un garçon au visage frais lisait un magazine d’horreur derrière son volant. Je me penchai et lui montrai un dollar.

— Pister quelqu’un ?

Il me regarda :

— Flic ?

— Privé.

Il sourit.

— D’ac, Jack.

Il fourra le magazine derrière son rétroviseur et je montai. Nous fîmes le tour du block et il s’arrêta en face de la petite rue de Geiger, à côté d’une autre bouche d’incendie.

Il y avait à peu près une douzaine de caisses dans la camionnette lorsque l’homme en salopette ferma les portes, remonta le marchepied arrière et s’installa au volant.

— Suivez-le, dis-je à mon chauffeur.

L’homme en salopette éperonna son moteur, jeta un coup d’œil à droite et à gauche et fila à toute vitesse. Il tourna à gauche en sortant de l’allée. Nous fîmes de même. J’entrevis la camionnette qui tournait vers l’est dans Franklin et demandai à mon chauffeur de se rapprocher un peu. Il ne le fit pas… ou ne put le faire. Je vis la camionnette à deux blocks devant nous quand nous débouchâmes dans Franklin. Nous l’eûmes en vue jusqu’à Vine, après Vine, et tout le temps jusqu’à Western. Nous la vîmes deux fois après Western. Il y avait pas mal de circulation et le garçon au visage frais suivait de trop loin. Je le lui appris sans détours lorsque la camionnette, maintenant loin devant nous, vira de nouveau au nord. La rue dans laquelle elle tourna s’appelait Brittany Place. Quand nous arrivâmes à Brittany Place, la camionnette avait disparu.

Le gars au visage frais émit des bruits réconfortants, à travers la séparation, et nous remontâmes la colline à six à l’heure, en observant si la camionnette n’était pas planquée derrière les buissons. Deux blocks plus haut, Brittany Place tournait vers l’est et rejoignait Randall Place, près d’une langue de terrain sur laquelle s’élevait un immeuble de rapport dont la façade donnait sur Randall Place et le garage souterrain sur Brittany. Nous allions le dépasser et le garçon me disait que la camionnette ne pouvait pas être loin quand, en regardant par l’entrée centrale du garage, je l’aperçus dans l’ombre ; ses portes étaient ouvertes.

Nous fîmes le tour, gagnâmes la façade et je sortis. Personne dans la loge, pas de tableau. Un bureau de bois contre le mur à côté d’un panneau de boîtes à lettres dorées. Je regardai les noms. Un nommé Brody habitait l’appartement 405. Un nommé Joe Brody avait reçu cinq mille dollars du général Sternwood pour cesser de s’amuser avec Carmen et se trouver une autre fille. C’était peut-être le même Joe Brody. J’en aurais fait le pari.

Le mur faisait un coude que je suivis et j’arrivai à un escalier carrelé qui cernait la cage de l’ascenseur automatique. Le haut de l’ascenseur était au niveau du plancher. Il y avait une porte, à côté de la cage, marquée garage. Je l’ouvris et descendis un escalier étroit qui accédait à la cave. L’ascenseur était ouvert et l’homme en salopette neuve soufflait dur en y entassant les lourdes caisses. Je restai debout à côté de lui, allumai une cigarette et le surveillai. Ça ne lui plut pas.

Au bout d’un moment, je pris la parole :

— Gare à la surcharge, mon vieux. Il est garanti pour une demi-tonne seulement. Où est-ce que ça monte ?

— Brody, 405, grogna-t-il.

— Le gérant ?

— Oui. Fameuse récolte, hein…

Il me regarda de ses yeux pâles bordés de blanc.

— Des livres, dit-il, hargneux. Cinquante kilos pour chaque caisse, facilement, et moi j’ai le dos garanti pour trente.

— Eh bien, fais attention à la surcharge, dis-je.

Il monta dans l’ascenseur avec six caisses et ferma les portes. Je remontai les marches jusqu’à l’entrée, regagnai la rue et le taxi me redescendit jusqu’à mon bureau. Je donnai trop d’argent au garçon au visage frais et il me tendit une carte de travail cornée que, pour une fois, je ne flanquai pas dans la jarre de majolique pleine de sable, à côté de l’ascenseur.

J’occupais une pièce et demie au septième étage sur la cour. La demi-pièce était un bureau coupé en deux pour faire deux pièces de réception. Le mien portait mon nom et rien d’autre, et ceci seulement dans la pièce de réception. Je laissais toujours celle-ci ouverte, au cas où j’aurais un client et où le client voudrait s’asseoir et attendre.

J’avais un client.

Chapitre IX Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre XI