Le Grand Sommeil/XIII

Free texts and images.
Jump to: navigation, search

Chapitre XII Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre XIV


CHAPITRE XIII

C’était un homme gris, absolument gris, sauf ses chaussures noires luisantes et deux rubis piqués sur sa cravate de satin gris et qui ressemblaient aux losanges des tapis de roulette. Sa chemise était grise, ainsi que son complet croisé merveilleusement coupé dans une flanelle moelleuse. En voyant Carmen, il enleva son chapeau gris ; ses cheveux, sous son chapeau, étaient gris et fins comme si on les avait tamisés à travers de la gaze. Ses sourcils gris et fournis lui donnaient un certain petit air crâneur.

Un grand menton, un nez en bec d’aigle, des yeux gris pensifs au regard oblique à cause d’un repli de sa paupière supérieure qui couvrait le coin de la paupière elle-même.

Il resta debout poliment, une main sur la porte ; l’autre, qui tenait le chapeau, tapotait doucement sa cuisse. Il avait l’air dur, pas de la dureté du dur de dur, mais plutôt celle du cavalier bien entraîné. Mais ce n’était pas un cavalier. C’était Eddie Mars.

Il ferma la porte derrière lui, mit sa main dans la poche à revers de sa veste et laissa dépasser son pouce qui faisait une tache claire dans la pénombre de la pièce. Il sourit à Carmen. Il avait un joli sourire naturel. Elle lécha ses lèvres et le regarda. La peur s’effaça de son visage. Elle lui rendit son sourire.

— Excusez cette entrée désinvolte, dit-il. La sonnette ne m’avait semblé alerter personne. M. Geiger est-il là ?

J’intervint :

— Non. Nous ne savons pas où il est. Nous avons trouvé la porte ouverte. Nous sommes entrés.

Il hocha la tête et le bord de son chapeau effleura son menton effilé.

— Vous êtes de ses amis, naturellement ?

— De simples relations de travail. Nous sommes venus pour un livre.

— Ah ! un livre ?

Il dit ça rapidement, légèrement et un peu ironiquement, estimai-je, comme s’il savait ce qu’étaient les livres de Geiger. Puis il regarda Carmen et haussa les épaules.

Je gagnai la porte.

— Nous allons filer, dis-je.

Je prit le bras de Carmen. Elle regardait Eddie Mars. Il lui plaisait.

— Pas de commission si Geiger revient ? demanda aimablement Eddie Mars.

— Nous ne tenons pas à vous déranger.

— C’est très dommage, dit-il un peu trop intentionnellement.

Ses yeux gris clignèrent et se durcirent comme je passais devant lui pour ouvrir la porte. Il ajouta d’un ton détaché :

— La fille peut les mettre, j’aimerais vous parler quelques instants, militaire.

Je la lâchai, regardai l’homme d’un œil vide.

— Pas sérieux, hein ? dit-il gentiment. Perdez pas votre temps. J’ai deux hommes dehors dans la voiture et ils font toujours exactement ce que je leur dis.

Carmen émit un son à mes côtés et fonça à travers la porte. Le bruit de ses pas se perdit rapidement quand elle descendit la colline. Je n’avais pas vu sa voiture ; elle avait dû la laisser en bas.

— Qu’est-ce que diable… commençai-je.

— Oh ! laisse tomber, soupira Eddie Mars. Il y a quelque chose de louche par ici. Je veux savoir ce que c’est. Si tu as envie de prendre du plomb dans les tripes, tu n’as qu’à rester devant moi.

— Oh ! Oh ! dis-je. Un dur de dur !…

— Seulement quand il le faut, militaire.

Il ne me regardait plus. Il allait dans la pièce, rembruni, sans m’accorder la moindre attention. Je regardai dehors par la fenêtre de devant, au-dessus du carreau cassé. Le haut d’une voiture dépassait la haie. Son moteur tournait au ralenti.

Eddie Mars trouva le flacon pourpre et les deux verres veinés d’or sur le bureau. Il renifla un des verres, puis le flacon. Un sourire de dégoût plissa ses lèvres.

— Le sale maquereau… dit-il d’une voix neutre.

Il regarda quelques livres, grogna, fit le tour du bureau et s’arrêta devant le petit totem et son objectif. Il l’examina et son regard tomba sur le plancher, au pied de l’appareil. Il écarta du pied le petit tapis, puis se baissa très vite, le corps tendu. Il mit un de ses genoux gris en terre. Le bureau me le cachait en partie. Il y eut une brève exclamation et il se releva. Sa main jaillit de sous sa veste et un Lüger noir apparut. Il le tenait de ses longs doigts bruns, sans me viser, sans viser personne.

— Du sang, dit-il. Du sang, ici, sous ce tapis. Beaucoup de sang.

— Pas possible ? dis-je d’un air intéressé.

Il se glissa dans le fauteuil du bureau, attira à lui le téléphone groseille et fit passer le Lüger dans sa main gauche. Il fronça ses épais sourcils gris à l’adresse du téléphone, ce qui creusa une ride profonde dans la chair tannée en haut de son nez courbe.

— Je pense qu’on va inviter quelques flics, dit-il.

Je flanquai un coup de pied dans le tapis, à l’endroit où le corps de Geiger était tombé.

— C’est du vieux sang, dis-je. Du sang sec.

— On va quand même inviter quelques flics.

— Pourquoi pas ? dis-je.

Ses yeux s’amincirent. Son vernis s’écaillait, laissait apparaître un dur bien habillé nanti d’un Lüger. Il n’aimait pas que je sois de son avis.

— Qui êtes-vous, sacré nom ?

— Marlowe, détective.

— Jamais entendu parler. Qui est la fille ?

— Cliente. Geiger essayait de lui passer la corde au cou à l’aide d’un petit chantage. On est venus discuter de ça. Il n’était pas là. La porte était ouverte, nous sommes entrés pour attendre, je ne vous l’avais pas dit ?

— Commode, dit-il. La porte ouverte. Et justement vous n’aviez pas de clé.

— Non. Comment se fait-il que vous en avez une ?

— C’est votre boulot, militaire ?

— Ça se pourrait.

Il eut un sourire tendu et rejeta son chapeau en arrière sur ses cheveux gris.

— Et je pourrais m’arranger pour que votre boulot soit le mien.

— Ça ne vous conviendrait pas. C’est trop mal payé.

— D’accord, petit finaud. Cette maison est à moi. Geiger est mon locataire. Qu’est-ce que ça vous dit ?

— Vous fréquentez des gens adorables.

— Je les prends comme ils viennent. Il y en a de toutes les sortes.

Il regarda son Lüger, haussa les épaules et le remit sous son bras.

— Vous avez des idées, militaire ?

— Des tas. Quelqu’un a tué Geiger. Quelqu’un a été tué par Geiger, qui a fichu le camp. Ou alors c’étaient deux autres types. Ou bien Geiger était grand prêtre d’un culte et il a fait un sacrifice sanglant devant ce totem. Ou alors il a mangé du poulet à dîner et il aime bien tuer les poulets dans son salon.

L’homme gris fronça les sourcils.

— J’abandonne, dis-je. Appelez plutôt vos amis du commissariat central.

— Je ne pige pas, aboya-t-il. Quel jeu jouez-vous ?

— Allez-y, appelez les flics. Vous allez déclencher un fameux boucan.

Il rumina ces mots sans bouger. Ses lèvres se tendirent sur ses dents.

— Je ne pige pas ça non plus, dit-il brièvement.

— Peut-être que c’est pas votre bon jour. Je vous connais, monsieur Mars. Le Cypress Club à Las Olindas. Du gros jeu pour de gros pontes. La police de l’endroit dans votre poche et un accès aisé à Los Angeles. En d’autres termes, des protections. Geiger était dans une combine qui en avait besoin également. Peut-être que vous le protégiez un petit peu de temps en temps, considérant que c’était votre locataire.

Sa bouche eut un rictus dur et pâle.

— Geiger était dans quelle combine ?

— Les livres obscènes.

Il me regarda pendant une longue minute.

— Quelqu’un l’a eu, dit-il doucement. Vous savez quelque chose. On ne l’a pas vu à la boutique aujour­d’hui. Ils ne savent pas où il est. Il n’a pas répondu au téléphone ici. Je monte voir pourquoi. Je trouve du sang sur le plancher, sous un tapis. Et vous avec une fille.

— Un peu faible, dis-je. Mais vous pourrez peut-être vendre cette salade à un acheteur complaisant. Vous avez oublié un petit quelque chose, pourtant. Quel­qu’un a emmené ses livres de la boutique, aujourd’hui… les jolis livres qu’il louait…

Il fit claquer sèchement ses doigts et dit :

— J’aurais dû penser à ça, militaire. Vous avez l’air d’y être. Comment arrangez-vous ça ?

— Je pense que Geiger a été liquidé. Je pense que c’est son sang. Et le fait que les livres aient été déménagés indique pourquoi on a caché le corps pendant un certain temps. Quelqu’un reprend la combine et a besoin d’un petit délai pour s’organiser.

— Ça ne se passera pas comme ça, dit Eddie Mars sauvagement.

— Qui est-ce qui dit ça ? Vous et une paire de tueurs dans votre voiture ? Ce patelin est devenu une grande ville, Eddie. Il y a des vrais durs qui se sont amenés par ici récemment. La rançon du développement.

— Vous parlez foutrement bien, dit Eddie Mars.

Il découvrit ses dents et siffla deux coups aigus.

La porte d’une voiture claqua au-dehors et des pas accoururent en longeant la haie. Mars exhiba de nouveau son Lüger et le pointa vers ma poitrine.

— Ouvre la porte.

La serrure s’agita et une voix appela de l’extérieur. Je restai immobile. La gueule du Lüger me rappelait l’entrée du tunnel de la Deuxième Rue, mais je restai immobile. L’idée que je ne suis pas invulnérable, j’avais déjà eu le temps de m’y habituer.

— Ouvrez-la vous-même, Eddie. Qui diable êtes-vous pour me donner des ordres ? Soyez gentil, et je pourrai peut-être vous tirer de là.

Il se leva d’un bloc et fit le tour du bureau jusqu’à la porte. Il l’ouvrit sans détacher ses yeux de moi. Deux hommes firent irruption dans la pièce, fort occupés à fouiller sous leurs aisselles. L’un, de toute évidence, était un lutteur, un garçon pas mal avec un nez amoché et une oreille comme un chateaubriand. L’autre était mince, blond, cadavérique et doté d’yeux mal ouverts et incolores.

Eddie Mars ordonna :

— Regardez si cet oiseau-là ne porte pas de feu.

Le blond exhiba un court pistolet et me tint en joue. Le lutteur m’aborda de biais et tâta mes poches avec soin. Je pivotai devant lui comme un mannequin désabusé qui présente une robe du soir.

— Pas d’arme, dit-il en grasseyant.

— Vois qui c’est.

Le lutteur glissa une main dans ma poche de poitrine et en sortit mon portefeuille. Il l’ouvrit et en examina le contenu.

— Eddie, c’est un nommé Philip Marlowe. Habite à Hobart Arms sur Franklin. Carte professionnelle, shérif honoraire et tout. Un privé.

Il remit le portefeuille dans ma poche, me donna un petit coup sous le nez et s’éloigna.

— Cassez-vous, dit Eddie Mars.

Les deux tueurs sortirent et fermèrent la porte. On ne les entendit pas remonter dans la voiture. Ils mirent le moteur en marche et le laissèrent tourner.

— Ça va. Parle, aboya Eddie Mars.

Les sommets de ses sourcils dessinaient des angles aigus sur son front.

— Je ne suis pas encore prêt à tout lâcher. Tuer Geiger pour reprendre sa combine, ça serait idiot et je ne suis pas sûr que ce soit arrivé comme ça, en admettant qu’il ait été tué. Mais je suis certain que celui qui a les livres maintenant sait de quoi il retourne et que la blonde de la boutique a les foies pour une raison ou une autre. Et j’ai la vague idée du gars qui a peut-être les bouquins.

— Qui ?

— C’est le morceau que je ne suis pas disposé à lâcher. J’ai un client, vous comprenez.

Il fronça son nez.

— Cette… dit-il rapidement.

— Je pensais que vous connaissiez la fille, dis-je.

— Qui a les livres, militaire ?

— Pas envie de parler, Eddie. Pourquoi le ferais-je ?

Il posa le Lüger sur le bureau et y fit claquer sa paume ouverte.

— Ça, dit-il. Et je pourrais aussi m’arranger pour que vous n’y perdiez pas.

— Voilà le ton que je préfère. Ne mêlez pas le revolver à tout ça. J’ai toujours une oreille qui traîne quand on me parle fric. Combien vous balancez ?

— Pour faire quoi ?

— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?

Il cogna durement sur le bureau.

— Ecoute, militaire. Je te pose une question et tu me réponds par une autre. Nous n’aboutirons à rien. Pour des raisons à moi, je veux savoir où est Geiger. Sa combine était mocharde et je ne le protégeais pas. Il se trouve que j’étais son propriétaire. Ça ne m’affole pas, maintenant. Je comprends parfaitement que tout ce que tu sais là-dessus est sous cloche, sans ça, ça serait plein de grosses pompes à clous grinçantes par ici. T’as rien à vendre. Mon idée, c’est que tu as besoin toi-même d’un peu de protection. Alors, crache.

C’était une pas mauvaise supposition, mais je n’allais pas le lui dire. J’allumai une cigarette, soufflai l’allumette et la lançai sur l’œil de verre du totem.

— Vous avez raison, dis-je. Si quelque chose est arrivé à Geiger, il faudra que je refile ce que je sais à la police. Ce qui place d’office la chose dans le domaine public et ne me laisse plus rien à vendre. Aussi, avec votre permission, je vais les mettre.

Sa figure blanchit sous son hâle. Un instant, il eut l’air méchant, rapide et dur. Il fit un mouvement pour lever son arme. J’ajoutai, désinvolte :

— Au fait, comment va Mme Mars en ce moment ?

Pendant un instant, j’eus l’impression que j’avais char­rié. Sa main se crispa en tremblant sur le revolver. Des muscles durs se dessinèrent sur sa figure.

— Casse-toi, dit-il doucement. Je me contrefous de ce que tu vas faire et de l’endroit où tu vas en sortant d’ici. Mais je vais te prévenir d’une chose, militaire. Ne me mêle pas à tes histoires, sinon tu regretteras de ne pas t’appeler Alice pour vivre au Pays des Merveilles.

— Eh bien, c’est pas si loin de Clonmel, dis-je. J’ai appris qu’un de vos copains en venait.

Il s’accouda au bureau, les yeux froids, immobile. Je gagnai la porte, l’ouvris et me retournai pour le regarder. Ses yeux m’avaient suivi, mais son corps mince et gris était resté immobile. Il y avait de la haine dans son regard. Je sortis, passai la haie, remontai la colline jusqu’à ma voiture où je grimpai. Je fis demi-tour et dépassai la crête. Personne ne me tira dessus. Quelques rues plus loin, je changeai de direction, arrêtai le moteur et m’immobilisai quelques instants. Personne ne me suivait.

Je revins à Hollywood.

Chapitre XII Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre XIV