Le Grand Sommeil/XX

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Chapitre XIX Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre XXI


CHAPITRE XX

Le capitaine Gregory, du Bureau des Disparus, posa ma carte sur sa grande table de façon que ses bords soient exactement parallèles à ceux du bureau. Il l’examina en rejetant sa tête de côté, grogna, pivota dans son fauteuil rotatif et regarda, par sa fenêtre, le dernier étage grillagé du Palais de Justice, à cinquante mètres de là. C’était un homme corpulent aux yeux fatigués et ses mouvements étaient lents et circonspects comme ceux d’un gardien de nuit. Sa voix était sans timbre, plate et indifférente.

— Flic privé, hein ? dit-il sans me regarder.

De la fumée s’éleva du fourneau noirci d’une pipe de bruyère qui pendait à ses canines.

— Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

— Je travaille pour le compte du général Sternwood, 3765 Alta Brea Crescent, West Hollywood.

Sans lâcher sa pipe, le capitaine Gregory souffla un peu de fumée du coin de sa bouche.

— À quoi ?

— Pas exactement à un travail comme le vôtre. Mais le vôtre m’intéresse. J’ai pensé que vous pourriez m’aider.

— Vous aider à quoi ?

— Le général Sternwood est un homme riche, dis-je. C’est un vieil ami du père du procureur du district. S’il a envie d’embaucher à la journée un type pour faire ses courses, c’est pas l’affaire de la police. C’est tout simplement un luxe qu’il peut s’offrir.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que je serais disposé à l’aider ?

Je ne répondis pas. Il pivota lentement et lourdement dans son fauteuil tournant et reposa ses grands pieds sur le linoléum nu qui recouvrait le plancher. Son bureau dégageait l’odeur de moisi due à des années de train-train quotidien. Il me regarda d’un œil vide.

— Je n’ai pas envie de vous faire perdre votre temps, capitaine, dis-je en reculant ma chaise de dix centimètres.

Il ne bougea pas, il continua à me regarder de ses yeux délavés et fatigués.

— Vous connaissez le procureur du district ?

— Nous nous connaissons. J’ai travaillé pour lui une fois. Je connais assez bien Bernie Ohls, son enquêteur en chef.

Le capitaine Gregory détacha son téléphone et marmonna dedans :

— Passez-moi Ohls, du bureau du procureur du district.

Il reposa le téléphone sur son support sans le lâcher. Du temps passa. De la fumée sortait de sa pipe. Ses yeux étaient lourds et immobiles comme sa main. La sonnerie retentit et sa main gauche se tendit pour prendre ma carte.

— Ohls ? ici Al Gregory, du Bureau Central. Un nommé Philip Marlowe est dans mon bureau. D’après sa carte, il est détective privé. Il veut que je lui donne des renseignements… Oui ? Quelle tête est-ce qu’il a ?… D’accord. Merci.

Il reposa le téléphone, retira sa pipe de sa bouche et tassa le tabac avec l’embout en cuivre d’un gros crayon. Ceci, soigneusement et solennellement, comme si c’était aussi important que tout ce qu’il ferait dans sa journée. Il se renversa en arrière et m’accorda un supplément d’examen.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Savoir à peu près où vous en êtes, si vous avez avancé.

Il rumina ma réponse.

— Regan ? demanda-t-il enfin.

— Naturellement.

— Vous le connaissez ?

— Je ne l’ai jamais vu. On m’a dit que c’est un bel Irlandais qui approche de la quarantaine, que c’est un ex-trafiquant d’alcool, qu’il a épousé la fille aînée dit général Sternwood et que ça n’a pas collé. On m’a dit aussi qu’il a disparu depuis un mois.

— Sternwood aurait dû s’estimer heureux au lieu de faire appel à vos capacités pour fouiner dans la brousse.

— Le général s’est pris d’amitié pour lui. Ces choses-là arrivent. Le vieux bonhomme est infirme et solitaire, et Regan s’asseyait près de lui pour lui tenir compagnie.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que vous pourriez y arriver mieux que nous ?

— Rien du tout. Tout au moins en ce qui concerne la recherche de Regan. Mais il y a un côté chantage plutôt mystérieux. Je veux m’assurer que Regan n’y est pas mêlé. Ça pourrait me rendre service de savoir où il est et où il n’est pas.

— Mon vieux, je voudrais bien vous aider, mais je ne sais pas où il est. Il a tiré le rideau et puis c’est tout.

— C’est pas tellement facile de vous faire ça avec votre organisation, n’est-ce pas, capitaine ?

— Oui, mais c’est possible, pendant quelque temps.

Il appuya sur un bouton de sonnette sur le côté de son bureau. Une femme d’âge moyen passa la tête par une porte latérale.

— Donnez-moi le dossier de Terence Regan, Abba.

La porte se ferma. Le capitaine Gregory et moi nous regardâmes dans un nouveau silence pesant. La porte se rouvrit et la femme déposa un dossier vert sur le bureau. Le capitaine Gregory lui fit signe de sortir, mit une paire de grosses lunettes d’écaille sur son nez aux veinules apparentes et feuilleta lentement les pièces du dossier. Je tripotai une cigarette.

— Il a fichu le camp le seize septembre. La seule importance de cette date est que c’était le jour de congé du chauffeur et que personne n’a vu Regan prendre sa voiture. Pourtant c’était vers la fin de l’après-midi. Nous avons trouvé la voiture quatre jours après dans le garage privé d’une voie particulière de villas de luxe près de Sunset Towers. Un employé du garage l’a signalée au bureau des voitures volées en disant que ce n’était pas une des leurs. Cet endroit s’appelle La Casa de Oro. Ça présente un certain intérêt, je vais vous dire lequel dans une minute. Nous n’avons rien pu apprendre sur la personne qui avait amené la voiture là-bas. Nous avons relevé des empreintes sur la voiture, mais elles ne correspondent à aucune de celles que nous avons. Le fait que la voiture soit dans le garage n’implique pas nécessairement une sale histoire, quoique nous avons une raison de soupçonner une sale histoire, mais ça se relie à quelque chose d’autre que je vais vous dire dans un instant.

Je suggérai :

— Ça se relie au fait que la femme d’Eddie Mars est sur la liste des disparus.

Il parut embêté.

— Oui. Nous avons épluché la liste des locataires et nous nous sommes aperçus qu’elle habite là. Partie à peu près le même jour que Regan, à deux jours près en tout cas. On a vu avec elle un type qui paraît ressembler à Regan, mais nous ne savons rien de certain. Voici ce qu’il y a de bougrement drôle, dans notre boulot de policier : une vieille femme qui regarde par sa fenêtre voit un gars en train de cavaler et elle est capable de le repérer dans une queue six mois après, mais si on présente une bonne photo à un employé d’hôtel, il ne peut rien affirmer…

— C’est justement une des qualités requises des bons employés d’hôtel, dis-je.

— Ouais. Eddie Mars et sa femme vivaient séparés mais ils étaient en bons termes, affirme Eddie. Voici quelques-unes des possibilités. D’abord, Regan portait toujours quinze mille dollars sur lui. Pas du bluff, à ce qu’on m’affirme. Pas un vrai sur le dessus et un paquet de faux. Ça fait pas mal de pèze, mais ce Regan était tout à fait le type à sortir ça devant n’importe qui pour l’épater. Et peut-être aussi qu’il s’en contrefichait. Sa femme assure qu’il n’a jamais coûté un sou au vieux Sternwood, sauf pour la chambre et l’entretien et une Packard 120 que sa femme lui a donnée. Comment ça peut-il coller avec un ex-trafiquant qui fraye avec les richards ?

— Ça me dépasse, dis-je.

— Bon ; voilà donc un type qui disparaît et qui a quinze mille dollars sur lui, tout le monde le sait. Ben, ça fait du pognon. Je disparaîtrais bien moi-même si j’avais quinze mille dollars, surtout que j’ai deux gosses à l’école. Aussi la première idée qui vient, c’est qu’on l’a un peu assommé pour les piquer, et qu’on y est allé un peu fort… si bien qu’on est forcé de l’emmener dans le désert et de le planquer parmi les cactus. Mais ça ne me plaît guère. Regan avait un feu et il savait s’en servir, et pas seulement avec les gueules de raie qui bossent dans l’alcool. Je sais qu’il a commandé une brigade entière en Irlande. Un type de ce genre, ça n’est pas du tout cuit pour les malfrats. Et puis le fait que sa bagnole soit dans ce garage prouve que celui qui l’a dépouillé savait qu’il avait le béguin pour la femme d’Eddie Mars, ce qui est exact, je crois, mais ce que ne pouvait pas savoir n’importe quel miteux de salle de billard.

— Vous avez une photo ? demandai-je.

— De lui, pas d’elle. Ça aussi c’est marrant. Il y a un tas de côtés marrants, dans cette histoire. Tenez.

Il me tendit une épreuve glacée et je contemplai une figure d’Irlandais, plus triste que joviale et plus réservée qu’impudente. Pas une figure de dur et pas la figure d’un homme qui se laisse marcher sur les pieds. Des sourcils noirs et droits et des os solides dessous. Un front plutôt large que haut, une masse de cheveux noirs et drus, un nez mince et court, une grande bouche, un menton fermement dessiné mais petit pour la bouche. Une physionomie un peu tendue, celle d’un type rapide et d’un client sérieux. Je lui rendis la photo. Je reconnaîtrais cette tête-là si je la voyais.

Le capitaine Gregory vida sa pipe, la remplit et tassa le tabac avec son pouce ; il l’alluma, souffla de la fumée et reprit la parole,

— Eh bien, il pouvait y avoir des gens qui savaient qu’il en pinçait pour la femme d’Eddie Mars. En dehors d’Eddie lui-même. Parce que le marrant, c’est que lui le savait. Ça a l’air de l’avoir laissé complètement froid. Nous avons son emploi du temps à peu près à ce moment-là. Naturellement, Eddie ne l’aurait pas descendu par jalousie. Les faits l’auraient trop visiblement désigné.

— Ça dépend s’il est très malin, dis-je. Il pouvait essayer le double bluff.

Le capitaine Gregory hocha la tête.

— S’il est assez malin pour se débrouiller avec son racket, il est trop malin pour ça. Je vois bien ce que vous voulez dire. Il fait la connerie exprès parce qu’il pense que nous ne le croyons pas capable de faire une connerie pareille. Du point de vue de la police, c’est une erreur. Parce qu’il nous aurait eus sur le dos tout le temps et ça l’aurait gêné dans son boulot. Vous pourriez croire que ce serait très malin de risquer cette connerie. Moi aussi. Mais pas les simples flics. Ils lui auraient empoisonné la vie. J’ai écarté cette solution. Si je me trompe, prouvez-le-moi et je boufferai mon sous-cul. En attendant, je laisse Eddie tranquille. La jalousie n’est pas un mobile qui lui aille. Les gros combinards ont des cerveaux d’hommes d’affaires. Ils apprennent à faire ce qui est de bonne politique et à laisser leurs sentiments personnels se démerder comme ils peuvent. J’écarte cette solution.

— Qu’est-ce que vous conservez ?

— La poule et Regan lui-même. Personne d’autre. Elle était blonde à ce moment-là, elle ne doit plus l’être. Nous n’avons pas retrouvé sa voiture, ils sont donc probablement partis avec. Ils avaient une fameuse avance sur nous, quatorze jours. Sans la voiture de Regan, je crois que nous n’aurions pas eu à nous occuper de ça du tout. Sans doute, je suis habitué à ça, particulièrement dans les familles riches. Et naturellement, j’ai dû travailler en douce.

Il se renversa en arrière et se mit à tambouriner sur les bras de son fauteuil avec ses grosses pattes.

— Je ne vois rien d’autre à faire qu’attendre, dit-il. Nous avons organisé la surveillance, mais c’est trop tôt pour un résultat. Regan, à notre connaissance, avait quinze billets. La femme avait quelque chose aussi, peut-être pas mal de cailloux. Mais tôt ou tard, ils auront besoin de fric. Regan signera un chèque, un reçu, écrira une lettre. Ils sont dans une autre ville, ils portent d’autres noms, mais ils ont le même appétit. Il faudra bien qu’ils reviennent au vieux système fiscal.

— Que faisait la fille avant d’épouser Eddie Mars ?

— Elle poussait la goualante.

— Vous n’avez pas de vieilles photos professionnelles ?

— Non. Eddie doit en avoir mais il ne les lâchera pas. Il tient à leur ficher la paix. Je ne peux pas le forcer. Il a des amis ici, sans ça il ne serait pas ce qu’il est.

Il grogna.

— Y a-t-il quelque chose dans tout ça qui vous soit utile ?

Je constatai :

— Vous ne les retrouverez jamais ni l’un ni l’autre. L’océan Pacifique est trop près.

— Ma proposition tient toujours, en ce qui concerne mon sous-cul. On les trouvera. C’est une question de temps. Ça prendra peut-être un an ou deux.

— Le général Sternwood ne vivra peut-être pas si longtemps, dis-je.

— On a fait tout ce qu’on a pu, mon vieux. S’il veut promettre une récompense et dépenser un peu de fric, on aura peut-être des résultats. La ville ne m’attribue pas des subventions de cet ordre-là.

Ses gros yeux se fixèrent et ses sourcils hérissés s’agitèrent.

— Vous croyez sérieusement qu’Eddie les a butés tous les deux ?

Je rigolai.

— Non. Je plaisantais. Je suis de votre avis, capitaine, je crois que Regan a filé avec une femme qui représentait plus pour lui que l’épouse riche avec laquelle il ne s’entendait pas. D’ailleurs, elle n’est pas encore riche.

— Vous la connaissez, je suppose ?

— Oui Elle vous ferait passer un week-end épatant, mais pour tout le temps, elle doit être plutôt épuisante.

Il grogna. Je le remerciai de m’avoir accordé son temps et des renseignements et je le quittai. Une conduite intérieure grise me suivit depuis le palais de justice. Je lui donnai une chance de me rejoindre dans une rue tranquille. Elle décima l’offre, je la semai donc et allai au boulot.

Chapitre XIX Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre XXI