Le Grand Sommeil/XXVII

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Chapitre XXVI Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre XXVIII


CHAPITRE XXVII

— Donnez-moi l’argent.

Le moteur de la Plymouth grise palpitait et la pluie battait sur le toit. Le feu violet du sommet de la tour verte de Bullocks brillait tout là-haut, au-dessus de nous, serein et détaché de la ville noire et ruisselante. Sa main gantée de noir se tendit et j’y déposai les billets. Elle se pencha pour les compter à la faible lumière du tableau de bord. Un fermoir s’ouvrit et claqua. Elle laissa un soupir s’éteindre sur ses lèvres. Elle se pencha vers moi.

— Je m’en vais, flicard. Je me taille. C est tout ce que j’ai pour repartir et Dieu sait que j’en ai besoin. Qu’est-il arrivé à Harry ?

— Je vous ai dit qu’il a filé. Canino a appris quelque chose d’une façon ou de l’autre. Laissons Harry tranquille. J’ai payé et je veux mes tuyaux.

— Vous les aurez. Joe et moi nous roulions sur Foothill Boulevard, dimanche d’il y a deux semaines. Il était tard, et c’était la pagaïe habituelle. Nous avons dépassé un coupé brun et j’ai vu la fille qui conduisait. Il y avait un homme à côté d’elle, un type costaud et brun. La fille était blonde, je la connaissais. La femme d’Eddie Mars. Le type, c’était Canino. On n’oublie ni l’un ni l’autre quand on les a vus. Joe a filé le coupé en restant devant. Il savait faire ça très bien. Canino, le chien de garde, la sortait pour prendre l’air. À peu près à quinze cents mètres de Realito, il y a une route qui tourne vers les collines. Au sud, c’est le pays des orangers, mais au nord, c’est plat comme la cour de l’enfer et, aplatie contre les collines, il y a une usine de cyanamide où on fabrique les produits pour les fumigations.

« Au bord de la route, il y a un petit garage et une boutique de peinture pour voitures où travaille un type qui s’appelle Art Huck. Bagnoles maquillées, probablement. Il y a une baraque en bois un peu plus loin et, encore derrière, rien d’autre que les collines, le caillou nu et l’usine de cyanamide, à quatre kilomètres. C’est là qu’on la garde. Ils ont tourné à cet endroit-là. Joe a fait demi-tour et est revenu en arrière, et nous avons vu la voiture quitter la route devant la maison. Nous sommes restés là une demi-heure à surveiller les voitures qui passaient. Personne n’est revenu. Quand il a fait tout à fait noir, Joe s’est faufilé pour jeter un coup d’œil. Il a dit qu’il y avait des lumières dans la maison, une radio qui marchait et une voiture devant le coupé. Alors nous avons filé.

Elle s’arrêta et j’écoutai le sifflement humide des pneus sur Wilshire. Je suggérai :

— Ils ont pu changer de crèche depuis… Enfin, c’est ce que vous avez à vendre et ce n’est que ça. Vous êtes sûre que c’était elle ?

— Quand on l’a vue une fois, on ne peut pas se tromper la seconde. Au revoir, flic, et souhaitez-moi bonne chance. J’ai fait une sale affaire.

— Mon œil, que c’est une sale affaire, dis-je.

Je traversai la rue et gagnait ma voiture.

La Plymouth grise s’ébranla, prit de la vitesse et tourna au carrefour en direction de Sunset Place. Le bruit de son moteur mourut lentement, et avec lui, la blonde Agnès disparut du tableau pour de bon, tout au moins en ce qui me concernait. Trois morts : Geiger, Brody, Harry Jones, et la bonne femme filait en bagnole sous la pluie avec mes deux cents dollars dans son sac et pas une égratignure. J’appuyai sur mon démarreur et redescendis en ville pour dîner. Je me tapai un bon dîner. Soixante kilomètres sous la pluie, c’est un bout de chemin et je voulais les faire en une heure.

Je roulai vers le nord et traversai la rivière, pénétrai dans Pasadena, traversai Pasadena et, presque immédiatement, je fus dans les orangers. La pluie battante se matérialisait en aiguilles blanches à la lueur des phares. L’essuie-glace arrivait à peine à me laisser un petit coin pour y voir. Mais même l’obscurité trempée ne pouvait dissimuler la ligne droite ininterrompue des orangers qui défilaient comme des fantômes innombrables dans la nuit.

Des voitures passaient avec un bruit crissant en lançant des vagues de boue sale. La route tourna dans une petite ville de hangars et d’usines d’emballage, dont sortaient des voies de garage. Les plantations s’éclaircirent et descendirent vers le sud, les collines noires se rapprochèrent ; un vent aigre leur balayait les flancs. Puis, vagues dans l’ombre, deux lampes à vapeur de sodium jaunes brillèrent haut dans l’air : au milieu, une enseigne au néon annonçait : « Soyez les bienvenus à Realito ».

Des maisons de bois espacées s’élevaient assez loin de la grande rue, puis j’avisai un petit tas de boutiques, les lumières d’un drugstore derrière des vitres embuées, les voitures collées devant le cinéma comme des mouches, une banque, obscure, à un coin de rue, avec des gens qui, debout dans la pluie, regardaient ses fenêtres comme si c’était un spectacle intéressant. La campagne déserte se referma sur moi.

Le destin avait réglé toute l’affaire. Près de Realito, à peine deux kilomètres plus loin, la route tournait ; la pluie me trompa et je m’approchai trop près du bord. Mon pneu avant droit me lâcha avec un sifflement rageur. Avant que je puisse stopper, le pneu arrière me joua le même tour. J’arrêtai la voiture cahotante, à moitié sur la route, à moitié sur l’accotement, sortis et tirai ma torche électrique. J’avais deux pneus crevés et une seule roue de rechange. La tête plate d’une pointe galvanisée me regardait ; elle sortait du pneu avant. Le bord de la route en était jonché. On les avait balayées, mais pas assez loin.

J’éteignis la torche et me mis à avaler de la pluie, en regardant une lumière jaune sur une petite route de traverse. Ça avait l’air de provenir d’une lampe très haute qui appartenait peut-être à un garage géré par un nommé Art Huck ; peut-être une maison de bois se trouvait-elle tout près de là. J’enfonçai mon menton dans mon col et me dirigeai vers elle, puis revins en arrière pour ôter les papiers du porte-carte de la voiture et les fourrer dans ma poche. Je me penchai un peu plus bas, sous le volant. Derrière une petite patte de cuir, juste sous ma jambe droite quand j’étais assis dans la voiture, se trouvait un compartiment secret. Il contenait deux pistolets. L’un d’eux appartenait à Lanny, le type d’Eddie Mars, l’autre était le mien. Je pris celui de Lanny. Il devait avoir plus d’entraînement que le mien. Je le fourrai la gueule en bas dans une poche intérieure et remontai le chemin de traverse. Le garage était à une centaine de mètres de la chaussée. Il présentait à la route un mur latéral nu. Je promenai rapidement la torche sur le mur. « Art Huck, réparations et peinture en voitures ». Je ricanai, puis l’image de Harry Jones surgit devant moi et je cessai de rire. Les portes du garage étaient fermées, mais des rais de lumière filtraient en dessous et à l’endroit où les deux battants se rejoignaient. Je le dépassai. La maison était là, deux fenêtres allumées, jalousies baissées. Elle s’élevait bien en retrait de la route, derrière un mince rideau d’arbres. Il y avait une voiture sur l’allée de gravier, par-devant, sombre, indistincte, mais ce devait être un coupé brun qui devait appartenir à M. Canino. Elle était là, pacifique, devant l’étroit porche de bois. Il devait lui laisser prendre la voiture pour se balader une fois de temps en temps, et rester près d’elle, sans doute avec un feu sous la main. La fille que Rusty Regan voulait épouser, qu’Eddie Mars n’avait pas pu retenir, la fille qui n’était pas partie avec Regan. Ce bon M. Canino.

Je revins au garage et cognai à la porte avec le culot de ma torche. Il y eut un grand silence aussi pesant que le tonnerre. À l’intérieur, la lumière s’éteignit. Je me mis à grimacer et à lécher la pluie sur mes lèvres. Je braquai le faisceau au milieu des portes, j’adressai un sourire au cercle blanc. J’étais parvenu à destination.

Une voix parla à travers la porte. Une voix revêche :

— C’que vous voulez ?

— Ouvrez. J’ai deux pneus crevés sur la route et une roue de rechange seulement. J’ai besoin d’aide.

— Désolé, mon pote. C’est fermé. Realito est à deux kilomètres à l’ouest. Essayez là-bas.

Ça ne me plaisait pas. Je cognai brutalement à la porte sans m’arrêter. Une autre voix se fit entendre, une voix qui ronronnait comme une petite dynamo derrière un mur. J’aimais bien cette voix-là. Elle lança :

— Un petit malin, hein ? Ouvre, Art.

Un loquet grinça et la moitié de la porte s’ouvrit vers l’intérieur. Ma torche éclaira un bref instant une figure maigre. Puis un objet luisant s’abattit et me fit choir la torche des mains. Un revolver était pointé vers moi. Je me baissai pour ramasser la torche allumée sur le sol humide et la saisis.

La voix revêche ordonna :

— Eteins cette torche, vieux. C’est comme ça qu’on attrape des boutonnières.

J’éteignis la torche et me redressai. De la lumière s’alluma dans le garage et éclaira un homme mince en salopette. Il recula en s’écartant de la porte ouverte, son revolver braqué sur moi.

— Entrez et fermez la porte. On va voir ce qu’on peut faire.

J’entrai et fermai la porte derrière moi. Je regardai le type maigre, mais pas l’autre homme qui était dans l’ombre près d’un établi, immobile. L’atmosphère du garage était douce et sinistre et sentait la peinture pyroxylée chaude.

— Vous n’êtes pas cinglé ! me reprocha le type maigre. On a braqué une banque à Realito cet après-midi.

— Pardon, dis-je, me rappelant les gens qui regardaient la banque, sous la pluie. C’est pas moi. Je ne suis pas d’ici.

— Eh ben ! c’est un fait, dit-il, morose. On dit que c’est deux petits salauds et qu’on les a traqués dans les collines.

— Belle nuit pour se cacher, dis-je. Je suppose qu’ils ont semé des clous. J’en ai encaissé quelques-uns. Je croyais que vous les mettiez pour avoir du boulot.

— Vous n’avez jamais reçu un coup de pied dans les fesses, non ? dit brièvement le maigre.

— Jamais d’un type de votre poids.

La voix ronronnante sortit de l’ombre et dit :

— Arrête tes menaces et joue pas les durs, Art. Ce type est emmerdé. T’es un garage, non ?

— Merci, dis-je en persistant à ne pas le regarder.

— Ça va, ça va, dit le type en salopette.

Il fourra son revolver dans sa veste par une fente et se mordit une phalange en me regardant en même temps d’un air de méchante humeur. L’odeur de la peinture pyroxylée était aussi écœurante que de l’éther. Dans le coin, sous une lampe, un pistolet à peinture était posé sur une aile.

Je regardai l’homme assis près de l’établi. Il était petit et costaud, avec de larges épaules. Il avait une figure impassible et des yeux froids et sombres. Il portait un imperméable de cuir brun à ceinture qui était largement taché de pluie. Son chapeau brun était incliné en casseur. Il s’appuya à l’établi et me regarda sans hâte, sans intérêt, comme s’il regardait une tranche de viande froide. Peut-être les gens lui faisaient-ils cet effet-là.

Il promena lentement ses yeux noirs de haut en bas, puis examina ses ongles un par un en les tenant contre la lumière et en les scrutant avec soin, selon les enseignements de Hollywood. Il parla, la cigarette au bec :

— Deux pneus crevés, hein ? C’est vache. On avait balayé ces clous, je suppose ?

— J’ai un peu dérapé dans le virage.

— N’êtes pas d’ici, vous disiez ?

— Je traverse. Je vais à Los Angeles. C’est loin ?

— Soixante kilomètres. Ça fait long, de ce temps-là. D’où vous venez ?

— Santa Rosa.

— Pris par le plus long, hein ? Tahoe et Lone Pine.

— Pas Tahoe. Reno et Carson City.

— C’est tout de même le plus long.

Un sourire flotta sur ses lèvres.

— C’est défendu ? lui demandai-je.

— Quoi ? Sûr que non. Je suppose que vous nous trouvez curieux. C’est à cause de ce cambriolage, là-bas. Prends un cric et va chercher ses pneus, Art.

— J’ai du boulot jusqu’au cou, grogna le maigre. J’ai un travail à faire. J’ai cette peinture. Et il pleut, t’as peut-être remarqué ?

L’homme en brun dit gaiement :

— Trop humide pour bien peindre, Art. Grouille-toi.

J’intervins :

— C’est ceux de devant et de derrière, du côté droit ; vous pouvez vous servir de la roue de secours pour un des deux, si vous avez du boulot.

— Prends deux crics, Art, dit l’homme brun.

— Ecoute… voulut protester Art.

L’homme brun leva les yeux, adressa à Art un regard calme et très doux, puis les baissa presque timidement. Il ne dit rien. Art chancela comme si un coup de vent violent l’avait enveloppé. Il alla dans un coin, mit un caoutchouc sur sa salopette, un suroît sur son crâne. Il saisit une clé à tube et un cric à main, et tira un cric roulant jusqu’à la porte.

Il sortit sans mot dire en laissant la porte ouverte. La pluie entra. L’homme brun alla fermer la porte, revint à l’établi et s’assit exactement à l’endroit où il était avant. J’aurais pu l’avoir à ce moment-là. Nous étions seuls. Il ignorait qui j’étais. Il me regarda gaiement, jeta sa cigarette sur le sol cimenté et l’écrasa.

— Vous boiriez sûrement un coup, dit-il. Humectons-nous l’intérieur pour nous remonter.

Il prit une bouteille sur l’établi derrière lui, la posa sur le bord et plaça deux verres à côté. Il en versa un bon coup dans chacun et m’en tendit un.

Je m’approchai d’une démarche de somnambule et le pris. Le souvenir de la pluie me glaçait encore le visage. L’odeur de peinture chaude empoisonnait l’air renfermé du garage.

— Cet Art ! dit l’homme en brun. Il est comme tous les mécanos. Toujours le nez dans un boulot qu’il aurait dû faire y a une semaine. Voyage d’affaires ?

Je reniflai délicatement mon verre. Odeur correcte. Je le regardai boire avant d’avaler le mien. Je m’en rinçai la bouche. Pas de cyanure. Je vidai le petit verre, le posai près de lui et m’éloignai.

— En partie, dis-je.

Je parvins jusqu’à la conduite intérieure à moitié peinte, avec le gros pistolet posé sur l’aile. La pluie cingla le toit plat. Art était dehors là-dessous, il pestait et jurait.

L’homme brun regarda la voiture.

— Il aurait suffi d’une simple couche, fit-il d’une voix désinvolte dont le whisky adoucissait encore le ronronnement. Mais le type avait du fric et le chauffeur avait besoin de fric. Connaissez la combine.

Je répliquai :

— Il n’y en a qu’une qui soit plus vieille.

J’avais les lèvres sèches. Je n’avais pas envie de parler. J’allumai une cigarette. Je voulais que mes pneus soient réparés. Les minutes se traînèrent. L’homme brun et moi, nous étions deux étrangers qui s’étaient rencontrés par hasard, et nous nous regardions par-dessus le cadavre d’un petit homme nommé Harry Jones. Mais l’homme en brun l’ignorait encore.

Des pieds pataugèrent au-dehors et la porte s’ouvrit. La lumière frappa les filets de pluie et en fit des cordes d’argent. Art fit rouler d’un air sombre deux pneus boueux, ferma la porte d’un coup de pied, laissa un des pneus tomber sur le côté. Il me regarda d’un air furax.

— Vous choisissez vos endroits pour placer un cric, grinça-t-il.

L’homme en brun rit et prit dans sa poche un rouleau de pièces de monnaie avec lequel il jongla en le faisant sauter dans la paume de sa main.

— Râle pas comme ça, dit-il sèchement. Répare ces pneus.

— Je les répare, non ?

— Alors n’en fais pas un plat.

— Ouais…

Art retira son caoutchouc et son suroît et les flanqua par terre. Il sortit le bord d’un des pneus avec un démonte-pneus et le libéra d’une torsion brutale. Il ôta et répara la chambre en un rien de temps. Toujours bougonnant, il s’approcha du mur, près de moi, empoigna un tube d’air comprimé, gonfla la chambre suffisamment pour qu’elle se tienne et laissa retomber le tube sur le mur blanchi à la chaux.

J’observais le rouleau de monnaie danser dans les mains de Canino. L’impression de tension sourde m’avait quitté. Je tournai la tête et regardai le maigre mécanicien saisir la chambre raidie par l’air. Il la regarda amèrement, jeta un coup d’œil vers le grand bassin d’eau salée, dans le coin, et grogna.

L’affaire avait dû être fort bien combinée. Je ne vis rien, ni regard, ni signe qui puisse avoir une importance particulière. Le maigre tenait la chambre en l’air et l’examinait. Il se tourna à moitié, fit un grand pas preste et me l’abattit sur la tête et les épaules : un carcan de premier choix.

Il bondit derrière moi et tira dur sur le caoutchouc. Son poids me pesa sur la poitrine, me cloua les avant-bras aux flancs. Je pouvais encore remuer les mains, mais pas atteindre l’arme dans ma poche.

L’homme brun s’approcha d’un pas dansant. Sa main se crispa sur le rouleau de monnaie. Je me penchai en avant et tentai de soulever Art.

Le poing lesté de son rouleau passa entre mes mains tendues comme une pierre à travers un nuage de poussière. Je connus le moment d’étonnement où les lumières dansent, où le monde extérieur cesse d’être au point, mais reste visible. Il me frappa une seconde fois. Je ne sentis rien. Le halo se fit plus éclatant. Il n’y avait rien qu’une très douloureuse lumière blanche. Puis l’obscurité, dans laquelle un vague objet rouge gigotait comme un bacille sous un microscope. Puis plus de clarté, plus de mouvement, le noir, le vide, un vent violent et comme la chute d’un grand arbre.

Chapitre XXVI Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre XXVIII