Le Grand Sommeil/XXXI

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Chapitre XXX Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre XXXII


CHAPITRE XXXI

Le valet parut ; il me tendit mon chapeau. Je le mis et dis :

— Qu’est-ce que vous pensez de son état ?

— Il n’est pas si faible qu’il le paraît, monsieur.

— S’il l’était, il serait prêt pour l’enterrement. Qu’est-ce qu’il avait, ce Regan, qui lui plaisait tant ?

Le valet me regarda bien en face, et pourtant, avec une curieuse absence d’expression.

— La jeunesse, monsieur, dit-il. Et l’œil du soldat.

— Comme vous, dis-je.

— Et, si je puis me permettre, monsieur, pas très différent du vôtre.

— Merci. Comment vont les dames, ce matin ?

Il haussa les épaules, poliment.

— Exactement ce que je pensais, dis-je.

Il m’ouvrit la porte.

Debout sur le perron, je contemplai à mes pieds les pelouses en terrasse, les arbres peignés et les massifs, qui s’étendaient jusqu’à la grande grille de fer en bas des jardins. Je vis Carmen à peu près à mi-chemin, assise sur un banc de pierre, la tête entre les mains, solitaire et abandonnée.

Je descendis les marches de brique rouge qui menaient de terrasse en terrasse. J’arrivai tout près d’elle avant qu’elle me voie. Elle sursauta et se retourna comme un chat. Elle avait les slacks bleu clair qu’elle portait la première fois que je l’avais vue. Ses cheveux blonds faisaient la même vague floue. Sa figure était blanche. Des plaques rouges flambèrent sur ses joues quand elle me vit. Ses yeux étaient gris ardoise.

— On s’embête ? dis-je.

Elle sourit lentement, plutôt timidement, puis acquiesça très vite. Elle murmura :

— Vous n’êtes pas furieux contre moi ?

— Je croyais que, vous, vous étiez furieuse contre moi.

Elle leva son pouce et gloussa :

— Non.

Quand elle gloussait, je ne l’aimais plus du tout. Je regardai autour de moi. À dix mètres, dans une cible accrochée à un arbre, quelques fléchettes étaient plantées. Il y en avait trois ou quatre autres sur le banc de pierre.

— Pour des gens qui ont de l’argent, vous et votre sœur, vous n’avez pas l’air de beaucoup rigoler, dis-je.

Elle me regarda derrière ses longs cils. C’était le regard qui était censé me faire frétiller sur le dos. Je repris :

— Ça vous amuse de lancer des fléchettes ?

— Voui.

— Ça me rappelle quelque chose.

Je regardai la maison derrière moi. Je m’avançai d’un mètre pour me dissimuler derrière un arbre. Je tirai de ma poche son petit revolver à crosse de nacre.

— Je vous ai rapporté votre artillerie. Je l’ai nettoyé et chargé. Un conseil : ne tirez pas sur les gens avant de savoir tirer. Compris ?

Sa figure pâlit et son drôle de pouce s’abaissa. Elle me regarda, puis l’arme que je tenais. Il y avait un air de fascination dans son regard.

— Oui, dit-elle en hochant la tête.

Puis, tout à coup :

— Apprenez-moi à tirer. Je voudrais.

— Ici ? C’est défendu.

Elle s’approcha de moi, me prit le revolver des mains, crispa ses doigts sur la crosse. Puis elle le fourra prestement dans son pantalon, presque furtivement, et regarda autour d’elle.

— Je sais où, dit-elle d’une voix pleine de mystère. Tout en bas, près des vieux puits.

Elle désigna le bas des collines.

— Vous m’apprenez ?

Je contemplai ses yeux bleu ardoise. Autant regarder des capsules de bouteilles.

— D’accord, rendez-moi le revolver, et je verrai si l’endroit convient.

Elle sourit, fit la moue et me le rendit de l’air d’une vilaine petite fille, comme si elle me donnait la clé de sa chambre. Nous descendîmes les marches et fîmes le tour de la maison jusqu’à ma voiture. Les jardins paraissaient déserts. Le soleil était vide comme le sourire d’un maître d’hôtel. Nous montâmes et je descendis l’allée encaissée, puis nous franchîmes les grilles.

— Où est Vivian ? demandai-je.

— Pas encore levée.

Elle gloussa.

Je descendis la colline par les rues cossues et lavées par la pluie, tournai à l’est vers La Brea, puis au sud. Nous fûmes à l’endroit désigné en dix minutes à peu près.

— Par là…

Elle se pencha par la portière et tendit son doigt. C’était un étroit chemin de terre, guère mieux qu’un sentier, comme l’entrée d’un ranch dans les collines. Une grande barrière à cinq planches était ouverte, appliquée contre une souche, et paraissait ne pas avoir été fermée depuis des années. Le chemin était bordé de grands eucalyptus et plein d’ornières profondes. Des camions l’avaient emprunté. Vide et ensoleillé maintenant, mais pas encore poussiéreux ; la pluie avait été trop violente et trop récente. Je suivis les ornières et le bruit de la circulation de la ville diminua curieusement et rapidement, comme si nous n’étions plus dans la ville, mais dans un pays de rêve. Puis la poutre oscillante, maintenant immobile, huileuse, d’un derrick carré en bois, apparut au-dessus d’une branche. J’aperçus le vieux câble d’acier rouillé qui reliait la poutre oscillante à une demi-douzaine d’autres. Elles ne bougeaient pas, n’avaient pas dû bouger depuis un an peut-être. Le pompage était arrêté. Il y avait une pile de tuyaux rouillés, une plate-forme de chargement affaissée à un bout, une demi-douzaine de barils à pétrole gisant en tas irréguliers. L’eau stagnante, pleine de pétrole, d’un vieux puisard, s’irisait à la lueur du soleil.

— Ils vont faire un parc de tout ça ? demandai-je.

Elle baissa son menton et me regarda.

— Il commence à être temps. L’odeur de ce puisard ferait crever un troupeau de boucs. C’est cet endroit-là que vous vouliez dire ?

— Voui.

— C’est superbe.

Je m’arrêtai près de la plate-forme de chargement. Nous sortîmes. Je prêtai l’oreille. La rumeur de la ville n’était plus qu’un léger bruit de fond, comme un bourdonnement d’abeilles. L’endroit était aussi désert qu’un cimetière. Mais après cette pluie, les grands eucalyptus avaient l’air poussiéreux. Ils ont toujours l’air poussiéreux. Une branche cassée par le vent était tombée au bord du puisard et les feuilles de cuir plat frissonnaient dans l’eau.

Je fis le tour du puisard et regardai dans la cabine de pompage. Il y avait pas mal de vieux trucs, rien qui dénotât une activité récente. Dehors, une grande roue de bois s’appuyait au mur. Ça avait l’air du coin idéal.

Je revins à la voiture. Debout à côté d’elle, la jeune fille soulevait ses cheveux et les tendait au soleil.

— Donnez… dit-elle en avançant la main.

Je pris le revolver et le posai dans sa paume. Je me baissai et ramassai un bidon rouillé.

— Attention, maintenant, dis-je. Les cinq balles y sont. Je vais poser ce bidon là-bas, dans le trou carré de cette grande roue en bois. Vous voyez ?

Je la désignai. Elle hocha la tête, ravie.

— Ça fait dans les dix mètres. Ne commencez pas à tirer avant que je sois revenu près de vous. D’accord ?

— D’accord, gloussa-t-elle.

Je fis le tour du puisard et disposai le bidon au milieu de la roue. Ça faisait une belle cible. Si elle loupait le bidon, ce qui était sûr, elle aurait probablement la roue. Ça devait arrêter net une balle de petit calibre. D’ailleurs, elle ne toucherait même pas.

Je fis le tour dans l’autre sens. J’étais à trois mètres d’elle, au bord du puisard, lorsqu’elle me montra toutes ses petites dents aiguës, leva le revolver et se mit à siffler.

Je m’arrêtai net. Derrière moi, l’eau stagnante du puisard empestait.

— Bouge plus, fumier… dit-elle.

L’arme visait ma poitrine. Sa main paraissait parfaitement assurée. Le sifflement se fit plus fort et sa figure prit son aspect de tête de mort. Vieillie, abîmée, animale… et pas un joli animal.

Je lui ris au nez. Je marchai vers elle. Je vis le petit doigt appuyer sur la détente et son extrémité blanchir. J’étais à peu près à deux mètres d’elle quand elle commença à tirer.

Le bruit du coup de feu fut un claquement sec, sans consistance, comme une branche craquant en plein soleil. Je ne vis pas de fumée. Je m’arrêtai et lui souris.

Elle tira encore deux fois, très vite. Je crois qu’aucune des balles ne m’aurait manqué. Il y en avait quatre. Je me jetai sur elle.

Je ne voulais pas recevoir la dernière dans la figure et je fis un plongeon latéral. Elle me tira dessus très soigneusement, pas du tout gênée. Je crois que je sentis le vent chaud de la capsule.

Je me redressai.

— Mince ! Mais vous êtes chou ! dis-je.

La main qui tenait le revolver vide commença à trembler violemment et le laissa choir. Sa bouche se mit à frémir. Son visage se défit entièrement. Puis sa tête se dévissa et de l’écume lui vint aux lèvres. Sa respiration faisait un bruit chuintant. Elle chancela.

Je l’attrapai au vol. Elle était déjà inconsciente. J’ouvris sa bouche à deux mains et lui fourrai un mouchoir roulé en boule entre les dents. Il me fallut employer toute ma force. Je la soulevai, la mis dans l’auto, puis revins ramasser l’larme et la fourrai dans ma poche. Je m’installai au volant, fis une marche arrière et repartis par le chemin que nous avions suivi, la route aux ornières, la barrière, la colline, et la maison.

Carmen gisait recroquevillée dans un coin de la voiture, immobile. À mi-chemin de l’allée qui menait à la maison, elle se mit à gigoter. Puis ses yeux s’ouvrirent tout d’un coup, agrandis et affolés. Elle s’assit.

— Qu’est-ce qui est arrivé ? hoqueta-t-elle.

— Rien. Pourquoi ça ?

— Oh ! si, gloussa-t-elle. J’ai fait pipi…

— EIles font toutes ça, dis-je.

Elle me regarda d’un air soudain rêveur et maladif, puis elle se mit à gémir.

Chapitre XXX Le Grand Sommeil
written by Raymond Chandler, translated by Boris Vian
Chapitre XXXII