Le Mur, de Jean-Paul Sartre

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« Le Mur » de Jean-Paul Sartre
written by Albert Camus
Alger républicain, 12 mars 1939

Jean-Paul Sartre, dont nous avons commenté ici même la Nausée, vient de publier un recueil de nouvelles, où l'on retrouve, sous une forme différente les thèmes singuliers et amers de son premier roman. De condamnés à mort, un fou, un déséquilibré sexuel, un impuissant et un pédéraste, ce sont les personnages de ces nouvelles. On pourrait s'étonner peut-être de ce parti pris. Mais la Nausée déjà s'attachait à faire une histoire quotidienne d'un cas exceptionnel. Et c'est aux limites du cœur ou de l'instinct que M. Sartre trouve son inspiration.

Mais il faut préciser. On peut démontrer que le plus banal des êtres est déjà un monstre de perversité et que, par exemple, nous souhaitons tous, plus ou moins, la mort de ceux que nous aimons. C'est du moins le propos d'une certaine littérature. Il me semble que ce n'est pas celui de M. Sartre. Et, pour hasarder une nuance peut-être subtile, il s'agit pour lui démontrer que le plus pervers des êtres agit, réagit et se décrit comme le plus banal. Et sous cet angle, s'il y avait une critique à faire, elle porterait seulement sur l'usage que fait l'auteur de l'obscénité.

L'obscénité en littérature peut atteindre la grandeur. À coup sûr, elle contient l'élément d'une grandeur, si on pense par exemple à l'obscénité de Shakespeare. Mais du moins il faut qu'elle soit commandé par l'œuvre elle-même. Et pour le Mur, si cela se trouve dans « Érostrate » par exemple, je n'en dirai pas autant d'« Intimité », où la description sexuelle semble souvent gratuite.


Il y a chez M. Sartre un certain goût de l'impuissance, au sens plein et au sens physiologique, qui le pousse à prendre des personnages arrivés aux confins d'eux-mêmes et trébuchant contre une absurdité qu'ils ne peuvent dépasser. C'est contre leur propre vie qu'ils butent, et, si j'ose dire, par excès de liberté.

Ces êtres restent sans attache, sans principes, sans fil d'Ariane, libres au point d'en être désagrégés, sourds aux appels de l'action ou de la création. Un seul problème les préoccupe et ils ne l'ont pas défini. De là, le prodigieux intérêt des récits de M. Sartre et du même coup leur maîtrise profonde.

Que ce soit le jeune Lucien qui commence par le surréalisme et finit par l'Action Française, Ève dont le mari est fou et qui veut à toute force pénétrer ce domaine insensé d'où elle est rejetée, ou le héros d'« Érostrate », tout ce qu'ils font disent ou sentent est imprévu. Et dans le moment où ils nous sont présentés, rien ne signale le geste qu'ils feront à l'instant suivant. C'est l'art de M. Sartre de raconter le détail, de suivre le mouvement monotone de ses créatures dérisoires. Il décrit, suggère peu, mais suit patiemment des personnages et n'attache d'importance qu'aux plus futiles de leurs actes.

On ne serait pas étonner d'apprendre qu'au moment où il entame son histoire, lui-même sait mal où elle le mène. Mais l'attrait qui se dégage d'un tel récit est indéniable. On n'abandonne plus l'histoire et le lecteur à son tour épouse cette liberté supérieure et ridicule qui mène les personnages à leur propre fin.

Car ces personnages, en effet, sont libres. Mais leur liberté ne leur sert de rien. C'est du moins la démonstration de M. Sartre. L'émotion de ces pages, si souvent bouleversantes, leur pathétique cruel, vient sans doute de là. Car, dans cet univers, l'homme est délivré de toutes les entraves de ses préjugés, de sa propre nature parfois et, réduit à se contempler, il prend conscience de son indifférence profonde à tout ce qui n'est pas lui. Il est seul, il est enfermé dans cette liberté. C'est une liberté qui se situe seulement dans le temps, et la mort lui donne un démenti bref et vertigineux. Sa condition est absurde. Il n'ira pas plus loin et les miracles de ces matins où la vie recommence n'ont plus de sens pour lui.

Comment rester lucide en face de ces vérités ? Il est normal que ces êtres, privés des divertissements humains, cinéma, amour ou Légion d'honneur, se rejettent dans un monde inhumain où, cette fois, ils créeront leurs propres chaînes : démence, folie sexuelle ou crime. Ève veut devenir folle. Le personnage d'« Érostrate » veut commettre un crime et Lala veut vivre avec son mari impuissant.

Pour ceux qui échappent à cette révolution ou qui ne l'achèvent pas, ils ont toujours la nostalgie de cet anéantissement de soi. Et dans la meilleure de ces nouvelles, « la Chambre », Ève regarde son mari délirer et se torture à chercher le secret de cet univers où elle voudrait se fondre, de cette chambre retranchée où elle aspire à s'endormir, la porte fermée pour toujours.

Cet univers intense et dramatique, cette peinture à la fois éclatante et sans couleurs, définissent bien l'œuvre de M. Sartre, et font sa séduction. et l'on peut bien déjà parler d'une œuvre à propos d'un écrivain qui, en deux livres, a su aller tout droit au problème essentiel et le faire vivre à travers des personnages obsédants. Un grand écrivain apporte toujours avec lui son monde et sa prédication. Celle de M. Sartre convertit au néant, mais aussi à la lucidité. Et l'image, qu'il perpétue à travers ses créatures, d'un homme assis au milieu des ruines de sa vie, figure assez bien la grandeur et la vérité de cette œuvre.

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