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Problèmes d’économie politique, l’école de Lausanne

Problèmes d'économie politique, l'école de Lausanne
written by Jacques Solomon
1939
  • PROBLÈMES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
  • L'ECOLE DE LAUSANNE

(1)

Un assez grand nombre de livres et d'articles ont paru ces mois derniers, consacrés à l'Ecole de Lausanne, à Léon Walras et à ses précurseurs : à son père Auguste Walras ainsi qu'à Cournot. Essayons de dégager les traits essentiels de ce corps de doctrines.

Ce qui a frappé avant tout les économistes et ce qui explique pour une large part la faveur dont jouit l'Ecole de Lausanne, c'est l'utilisation qu'elle fait des mathématiques. L'économie walrasienne apparaît ainsi, suivant l'expression de M. Guitton, comme « l'économie rationnelle rigoureuse » après Quesnay et Ricardo. C'est dans le livre de Cournot, paru en 1838, sous le titre significatif de Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses et dans le livre d'Auguste Walras De la nature de la richesse et de l'origine de la valeur, paru en 1831, que l'on reconnaît généralement les origines de l'économie mathématique. « En France, disait Léon Walras, les économistes ne sont pas mathématiciens et les mathématiciens ne sont pas économistes. » Cournot et les Walras, comme Gossen, comme Jevons, ont essayé d'utiliser le formalisme mathématique pour achever de préciser les lois de l'économie : expression de la volonté de domination sur les phénomènes économiques.

Un des points fondamentaux de la doctrine walrasienne est, comme le souligne le titre de l'ouvrage de M. Gaétan Pirou, que c'est une doctrine d'équilibre économique. Il s'agit en effet essentiellement de l'étude des conditions dans lesquelles va se faire le troc : deux partenaires sont en présence, propriétaires de biens différents qu'ils désirent échanger. Comment va se faire cet échange ? Tel est un des problèmes fondamentaux de l'économie politique.

Nous allons y revenir; mais, tout de suite, remarquons que nos auteurs vont supposer que l'offre est toujours égale à la demande, que la situation ne se modifie pas tout le temps. Autrement dit, qu'il y a équilibre statique. Partout, la notion d'évolution, de transformation, disparaît. Par exemple, on montrera (L. Walras, p. 291) que la valeur de la monnaie est inversement proportionnelle à sa quantité, négligeant complètement la question de la vitesse de la circulation. Au reste, L. Walras ne le cache point : il pense à l'exemple de la mécanique, dans l'enseignement de laquelle il est d'usage de faire suivre la statique et la dynamique. Voici, à cet égard, un passage caractéristique :

« Je ne dis pas, comme on le sait déjà suffisamment, que cette science (la théorie de la valeur d'échange) soit toute l'économie politique. Les forces, les vitesses sont, elles aussi, des grandeurs appréciables, et la théorie mathématique des forces et des vitesses n'est pas toute la mécanique. Il est toutefois certain que cette mécanique pure doit précéder la mécanique appliquée. De même, il y a une économie politique pure qui doit précéder l'économie politique appliquée, et cette économie politique pure est une science tout à fait semblable aux sciences physico-mathématiques. »

  • 1. La Pensée, n° 1, avril-mai-juin 1939, pp. 142-147; signé J. S.

Dire, comme dans la théorie qui nous occupe, que l'offre et la demande s'équilibrent, cela signifie qu'il ne peut y avoir de déséquilibre entre production et consommation. Par là un des phénomènes les plus caractéristiques de l'évolution du système capitaliste, les crises périodiques de surproduction, disparaît, en tout cas échappe à toute explication rationnelle, alors que leur périodicité montre bien qu'il ne peut s'agir d'un phénomène contingent. Au contraire, pour L. Walras, « de même que le lac est parfois profondément troublé par l'orage, de même aussi le marché est parfois violemment agité par des crises, qui sont des troubles subits et généraux de l'équilibre. Et l'on pourrait d'autant mieux réprimer ou prévenir les crises qu'on connaîtrait mieux les conditions idéales de l'équilibre » (p. 308).

On ne peut naturellement refuser à une théorie le droit de simplifier, de se placer dans des conditions « idéales » qui puissent être à la base de développements et de perfectionnements ultérieurs. Mais ici, il paraît bien que se limiter à l'équilibre ce n'est point se placer dans un cas particulier (comme le repos n'est qu'un cas particulier du mouvement) : on doit raisonnablement soutenir que l'équilibre n'est réalisé que de façon très exceptionnelle et que, bien au contraire, le déséquilibre est un caractère essentiel de notre économie sociale.

L. Walras fonde ses considérations sur l'échange entre deux personnes, mais en fait, dans notre société, la division sociale du travail fait que les différents producteurs, — quoique solidaires les uns des autres, — agissent indépendamment, n'entrent en relations les uns avec les autres que leurs produits une fois fabriqués, par l'intermédiaire du marché. De là résultent naturellement des fluctuations dans l'échange, suivant l'importance relative de l'offre et de la demande, fluctuations autour d'une valeur moyenne, — mais fluctuations qui ont un caractère particulièrement important : ces fluctuations correspondent en effet à la répartition du travail social entre les diverses branches de la production. Dans une société où les produits s'échangent par le marché, la distribution du travail social s'opère justement par l'intermédiaire de ces fluctuations, qui indiquent si trop ou trop peu de travail social est dépensé dans une branche déterminée de la production. C'est dire qu'il ne peut être question de passer sous silence comme contingents ces déséquilibres permanents et de sens variables : ils sont un des traits fondamentaux d'une économie où le caractère privé du travail entre en contradiction avec son but social.

Ainsi, partir d'un modèle statique de l'économie, c'est ne pas voir que l'offre et la demande sont en déséquilibre permanent, c'est ne pas voir les crises périodiques de surproduction, c'est ne pas voir le développement même de l'économie qui ne se reproduit jamais identique à elle-même, mais toujours sur un type élargi.

Mais allons plus loin, et examinons avec Walras les conditions dans lesquelles se fait l'échange : c'est donc de la théorie de la valeur que nous allons parler maintenant.

« J'appelle richesse sociale, nous dit L. Walras, l'ensemble des choses matérielles et immatérielles (car la matérialité ou l'immatérialité des choses n'importe ici en aucune manière) qui sont rares, c'est-à-dire qui d'une part nous sont utiles et qui, d'autre part, n'existaient à notre disposition qu'en quantité limitée. » (p. 30)

Mais qui ne voit les difficultés que doit entraîner une telle définition ? La notion de rare, de quantité limitée, est fort imprécise et est, en dernière analyse, liée à l'idée d'équilibre dont il vient d'être question plus haut. L'air est utile, mais n'est pas rare. Au contraire, les produits du travail humain sont en quantité limitée, sont rares. Mais comment indiquer ce par rapport à quoi la^ quantité est limitée ? et pourquoi cette quantité est-elle limitée ?

La difficulté va devenir saisissante, dès qu'il va s'agir de comparer les valeurs, c'est-à-dire les raretés. Faire correspondre un nombre à la rareté s'avère dès lors singulièrement difficile. Doit-on comparer les quantités simplement, et dire que plus un objet est abondant, moins il a de valeur ? Mais alors, il est bien permis de renverser la question et de se demander si justement cet objet n'est abondant que parce qu'il a peu de valeur. Si en effet les consommateurs réclament en grand nombre un objet, nous savons bien que l'objet sera fabriqué en plus grande quantité, qu'il sera moins rare (tout au moins si l'on fait abstraction des objets non reproductibles) tel le classique tableau ancien, — mais l'on conviendra que ce n'est pas sur ce qui ne fait qu'exceptionnellement l'objet d'échanges, que l'on doit édifier la théorie de l'échange) : ainsi la rareté nous apparaît dépendre de la demande. Mais il est clair que, comme notre théorie walrasienne postule l'équilibre, elle s'interdit par là toute modification de la rareté par la demande; la rareté de l'objet apparaît comme une donnée a priori, immuable, mais dont la valeur numérique paraît difficile à préciser.

C'est pourquoi on est frappé de. voir L. Walras, après avoir défini en somme la rareté « par la double condition de l'utilité et de la 'limitation dans la quantité », aller en chercher une autre définition, en apparence du moins fort différente. Il s'agira d'une définition qui va dès lors apparenter fortement notre théorie à la théorie marginale de la valeur : il va définir rareté « l'intensité du dernier besoin satisfait par une quantité consommée de marchandise » (p. 87). Et plus loin (p. 109) : « La rareté est personnelle ou subjective, la valeur d'échange est réelle ou objective. C'est seulement en ce qui concerne tel ou tel individu qu'on peut, par l'assimilation rigoureuse de la rareté, de l'utilité effective, et de la quantité possédée d'une part, avec la vitesse, l'espace parcouru et le temps employé au parcours, d'autre part, définir la rareté : la déiivée de l'utilité effective par rapport à la quantité possédée, exactement comme on définit la vitesse : la dérivée de l'espace parcouru par rapport au temps employé à le parcourir ».

La rareté de la marchandise s'obtiendrait en faisant la moyenne des raretés de cette marchandise chez chacun des échangeurs après l'échange. On voit qu'on est loin du sens courant du mot rareté, et Joseph Bertrand ne s'est pas fait faute de rappeler à L. Walras « l'inconvénient de disposer du sens d'un mot bien connu et usuel ». Mais notre auteur prétend que les deux définitions se confondent : si la marchandise était illimitée en quantité, l'intensité du dernier besoin satisfait, nous dit-il, serait nulle. Et notre nouvelle définition de la rareté a l'avantage de nous la faire concevoir « comme une grandeur appréciable ». Examinons maintenant ce point.

La rareté est, comme nous venons de le voir, d'après Walras, personnelle ou subjective. On s'accordera bien à dire avec lui « que, quand un homme échange un objet contre un autre, c'est que l'objet qu'il achète, lui est plus utile que l'objet qu'il vend »; cette considération vague ne peut en rien préciser les conditions de l'échange. Walras va dès lors chercher à chiffrer la satisfaction que nous pouvons éprouver par cet échange. « Je" suppose donc qu'il existe un étalon de mesure de l'intensité de nos* besoins, ou de l'utilité intensive, commun non seulement aux unités similaires d'une même espèce de richesse, mais aux unités différentes des espèces diverses de la ricnesae » (p. 86). Mais quant à prouver l'existence d'un tel étalon, il n'en est pas question : c'est là un postulat de la théorie.

Il serait aisé de multiplier les objections; (variation dans le temps un même individu de la façon dont il apprécie les utilités comparées pour lui de deux marchandises), mais voici qu'une justification même de Walras semble se retourner contre lui. On cite en effet (voir l'article de M. Roy, p. 1555-1556) une lettre adressée par Henri Poincaré à Léon Walras et justifiant la légitimité des méthodes! employées par celui-ci : « Vous pouvez définir la satisfaction par une fonction arbitraire, pourvu que cette fonction croisse toujours en même temps que la satisfaction qu'elle représente. » Mais, dans ces conditions, s'il ne peut s'agir que de fonctions arbitraires, comment prétendre qu'on ait avancé d'un pas dans la détermination effective de la rareté / Ou bien il ne s'agira que de considérations qualitatives vagues, basées sur des faits de constatation banale, ou bien si l'on veut aller plus loin, qui peut nous dire que la fonction arbitraire est la même dans tous les cas?

Ainsi, en dépit des apparences, en dépit surtout du formalisme mathématique, nous ne sommes pas plus avancés dans la solution de notre problème avec la nouvelle définition de la rareté qu'avec l'ancienne. On pourra bien dire que « deux marchandises/ étant données sur un marché, la satisfaction maxima des besoins, ou le maximum d'utilité effective a lieu, pour chaque porteur, lorsque le rapport des intensités des derniers besoins satisfaits, ou le rapport des raretés, est égal au prix. Tant que cette égalité n'est pas atteinte, il y a avantage, pour l'échangeur, à vendre de la marchandise dont la rareté est plus petite que le produit de son prix par la rareté de l'autre, pour acheter de cette autre marchandise dont la rareté est plus grande que le produit de son prix par la rareté de la première » (L. Walras, p. 93). On pourra représenter ces considérations par des formules, utiliser des lettres pour symboliser les raretés : seule l'apparence en sera mathématique, car ces raretés, en fait, ne sont pas des grandeurs mesurables au sens habituel, physico-chimique, du mot.

Or, les courbes, — élément fondamental de la théorie de l'équilibre, — qui indiquent la variation de l'offre (ou de la demande) avec le prix de la marchandise qu'elles concernent, ne sont, dans la conception de L. Walras, que des conséquences mathématiques de cette théorie de la rareté. De là résulte naturellement l'emploi d'un certain nombre de postulats implicites concernant l'allure des courbes d'offre et demande, « artifices de démonstration » que l'article de M. Nogaro (paru dans la Revue d'Economie politique de mars-avril 1938) met bien en lumière. On peut naturellement, — c'est ce que fait Cournot, — partir des courbes d'offre et de demande en fonction du prix comme des données) (qu'on pourra déduire de l'observation), à partir desquelles va s'édifier la construction mathématique. Mais il est clair que le caractère « rationnel» en est fortement atteint.

On voit dans Cournot les difficultés qu'il y aurait à déterminer effectivement ces courbes « à cause des variations progressives que doit éprouver la loi de la demande dans un pays qui n'est point encore arrivé à un état sensiblement stationnaire ». (Encore l'idée d'équilibre, d'évolution!) S'il s'agit simplement de tirer quelques conséquences de l'examen de l'allure générale de ces courbes, peut-être doit-on craindre, avec Joseph Bertrand, « que les idées s'y dérobent sous l'abondance des signes algébriques ». Mais, de toute façon, il est clair que l'édifice walrasien prétendant construire ces courbes de manière déductive, par l'observation de la courbe de satisfaction de l'individu en fonction de la quantité consommée, ne peut être maintenu.

Ce qui précède ne saurait naturellement être interprété comme une hostilité de principe à l'emploi des mathématiques en économie politique. On peut attendre beaucoup de leur usage, qui n'est nullement limité à l'étude statique de l'échange. Mais il reste qu'il est nécessaire avant de les utiliser de partir de notions parfaitement définies, sans « fonctions arbitraires" ». Le mérite de Walras, de Cournot, aura été d'avoir attiré fortement l'attention des économistes sur l'intérêt que doit présenter pour l'étude des phénomènes économiques l'outil mathématique. On ne peut croire qu'ils en aient fourni les bases.


  • NOTE BIBLIOGRAPHIQUE
  • 1. Léon WALRAS. Abrégé des éléments d'économie politique (Edité par M. Gaston Leduc).
  • 2. Augustin COURNOT. Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses (avec des compléments de Léon WALRAS, Joseph BERTRAND et Vilfredo PARETO). Publié avec une introduction et des notes par Georges LUTFALLA.
  • 3. Gaétan PIROU. Les théories de l'équilibre économique: L. WALRAS et V. PARETO.
  • 4. Bertrand NOGARO. « Quelques observations sur la méthode de Léon WALRAS. (Extrait de la Revue d'économie politique, n° de mars-avril 1938).
  • 5. Henri GUITTON. Economie rationnelle, économie positive, économie synthétique: de Walras à Moore(préface de M. Gaétan PIROU).
  • 6. Firmin OULÈS. Le rôle de l'offre et de la demande et du marginalisme dans la théorie économique. (Préface de M. Gaëtan PIROU).
  • Fascicule I : «La véritable portée de la loi de l'offre et de la demande.»
  • Fascicule II : «La véritable portée du marginalisme.»
  • 7. René ROY. « A propos d'un centenaire: Cournot et la théorie des richesses» (Revue d'Economie politique, novembre-décembre 1938, pp. 1546-1560


  • Source: Revue la Pensée, édition numérique sur Gallica