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Science et laïcité

Science et laïcité
written by Paul Langevin
1931
  • Science et laïcité

Mesdames, Messieurs, Mes Chers Camarades,

Je dois tout d'abord vous dire combien j'ai été confus de ne pas pouvoir me rendre à la réunion qui avait été organisée, il y a à peu près un mois ; il a fallu une fatigue particulièrement grande pour que je renonce à la très grande joie de me trouver ici. Et je tiens en particulier, après ce que vient de dire Marceau Pivert, à vous assurer que si je pouvais avoir une hésitation à venir parmi vous, ce serait certainement par défiance de moi-même plutôt que par crainte de mal utiliser le temps que je vous consacre avec tant de plaisir. J'ai pu, en effet, puisque Marceau Pivert a bien voulu me communiquer les notes qui ont été prises à cette réunion à laquelle je n'ai pu participer, me rendre compte que ma présence n'était pas tellement nécessaire, et qu'une grande partie des choses que je puis avoir à vous dire aujourd'hui, ont été dites. Je vais en reprendre, par conséquent, une partie, essayer de mettre un peu d'ordre dans mes propres idées sur ces questions extrêmement importantes et difficiles. Je serai très heureux si, comme l'autre jour, un échange d'observations peut avoir lieu, parce que je n'oserais pas prétendre répondre directement à toutes les questions qui se posent dans vos esprits, et à tous les désirs que vous pouvez avoir en écoutant parler de ces relations de la science et de la morale, de ces rapports entre les préoccupations scientifiques, qu'on considère trop souvent comme exclusivement utilitaires, et 'les préoccupations que nous avons le droit de qualifier de spirituelles. Une grande partie de notre vie, une grande partie de notre activité d'esprit est certainement orientée vers ces questions qui dépassent les nécessités immédiates, l'adaptation purement matérielle de l'humanité à son séjour. Je voudrais, puisque c'est le thème que nous avons adopté, Pivert, Weber et moi, vous dire les raisons que je vois pour avoir confiance dans la science, dans l'effort scientifique pour déterminer et préciser l'attitude des hommes, non seulement vis-à-vis de la nature ou vis-à-vis d'eux-mêmes, mais aussi vis-à-vis des autres hommes ; et comment je crois que cette confiance dans l'effort précis de la pensée est à la base de ce que nous appelons l'attitude laïque. Il est tout à fait certain que, depuis l'apparition de l'esprit dans le monde, qui ne date pas seulement de l'espèce humaine, mais s'est dégagée sous une forme de plus en plus claire et consciente dans les espèces vivantes qui nous ont précédés, il se poursuit un effort séculaire et puissant de pénétration de la réalité, de domination du monde par cet esprit, par ce nouveau venu au milieu de phénomènes que nous appelons plus matériels. Plus exactement encore, il se poursuit une adaptation de l'esprit à la réalité qui nous est donnée. En effet, quand je dis pénétration et domination du monde par l'esprit, je semble impliquer par là une sorte de prédétermination de l'esprit, de kantisme en quelque sorte, ou de créationnisme, où l'esprit de l'homme en particulier, est quelque chose d'invariable, d'intangible, de déterminé dès son apparition, alors que tout ce qui se passe et ce qui s'est passé plus particulièrement dans les années récentes en physique montre que l'esprit, comme toute manifestation de la vie, est objet d'adaptation ; il doit se modifier, s'assouplir pour se conformer à la grande loi qui régit toutes les manifestations de vie, à la grande loi d'évolution, de développement harmonieux avec l'ensemble de la réalité.

Il est bien évident aussi que cet effort commencé depuis des millénaires pour adapter l'esprit à la réalité, procède d'un instinct très profond ; il a pour origine cette sainte curiosité, cette tendance de plus en plus claire que nous avons à vouloir comprendre le monde, même indépendamment de tout désir d'action sur lui. Le but de la science apparaît souvent comme étant celui de prévoir pour agir, de classer les phénomènes qui nous entourent en séries qui se succèdent nécessairement, qui ont, comme nous disons, un enchaînement causal. Le sens commun, à ce point de vue, est déjà un rudiment de science, puisque toutes les opérations, même les plus humbles, de la vie quotidienne, les opérations culinaires qui concernent le rite du feu, s'appuient précisément sur la découverte et sur l'utilisation de certains enchaînements réguliers, sur le fait que lorsque nous accomplissons un certain geste dans certaines circonstances, nous pouvons avec une grande sécurité prévoir ce qui en résultera. Et tout l'aspect utilitaire de la science est orienté autour de cette possibilité de prévision et d'action concertée qu'elle nous donne. Certaines tendances philosophiques cherchent à limiter là l'avenir et les possibilités mêmes de la science. Ce qu'on a appelé le positivisme, au sens étroit du mot, reste volontiers dans cette orientation que l'effort scientifique ne peut pas aller au delà de la découverte de lois, de règles de comportements humains, qui nous permettent d'obtenir certaine résultats, et par conséquent, de réaliser certaines applications. Mais quand nous analysons cet instinct qui nous pousse à développer ce que nous appelons la science, il est certain que nous y trouvons aussi bien, et même davantage peut-être, le besoin de comprendre que celui de prévoir, et je puis dire que, pour ma part tout au moins, j'ai trouvé de bien plus grandes satisfactions tau cours de mon effort scientifique dans la joie de com-prendre que dans la joie d'appliquer, de réussir matériellement. Et cette importance essentielle de l'attitude que nous appelons explicative et qui prévaut en ce moment-ci dans le développement scientifique récent, touche précisément le côté moral de la science; le besoin de comprendre est en quelque sorte aussi important du côté moral que le besoin de prévoir du côté matériel. Au point de vue des conséquences et des applications de la science, les premiers philosophes qui ont préconisé et développé systématique-ment l'effort scientifique, je pense surtout à Démocrite, à Épicure, à Lucrèce — Lucrèce n'étant que le poète qui a mis de belles paroles sur les pensées des philosophes grecs — ont vraiment représenté à cette époque l'esprit de pénétration du monde par l'intelligence humaine. Ils ont très clairement affirmé que c'était surtout le besoin de comprendre qui devait pousser les hommes à entrer en contact plus intime avec la réalité, et l'objet indiqué explicitement par Épicure en particulier pour la science, c'est de libérer les hommes de la crainte des Dieux et de la mort.

Si on se reporte à ces âges primitifs où l'intelligence naissante procédait légitimement par la voie anthropomorphique, l'homme a pris d'abord conscience de lui-même ; c'est la première lueur qu'il a pu avoir sur la réalité ; il a nécessairement et légitimement, comme nous faisons à toutes les étapes du développement scientifique, extrapolé les moyens d'explication qui lui réussissaient pour rendre compte de ce qu'il ne comprenait pas encore ; il a en quelque sorte animé le monde extérieur, en interprétant toutes les forces qui l'écrasaient par l'action de volontés et de désirs analogues aux siens. Cela a été la période des Dieux, que l'homme a sublimés dans la mythologie, cette classification des forces naturelles, cette première tentative scientifique. Il n'avait à sa disposition que le sens interne de la volonté, des sensibilités humaines ; a cherché à expliquer le monde par ce qu'il savait déjà, exactement comme nous le faisons. Toutes les étapes de notre développement scientifique sont constituées par les tendances naturelles et nécessaires à extrapoler, à appliquer à des domaines nouveaux des méthodes d'explication ou de compréhension qui ont réussi dans d'autres domaines. Naturellement, cet anthropomorphisme les livrait à l'imprévisible et à l'arbitraire. Comme ils avaient conscience ide l'arbitraire de volontés ou des désirs humains, ils prêtaient à ces Dieux ou à ces personnifications des forces naturelles, des volontés et des désirs qui, le plus souvent, leur étaient hostiles. Étant dans l'incapacité de prévoir les réactions des hommes, et à plus forte raison les réactions des Dieux, ils vivaient dans la crainte. Aussi le grand souci de ces premiers philosophes nettement scientifiques a été de les libérer de la crainte par la compréhension, par l'application de leur intelligence à une espèce de classification des phénomènes naturels, à un processus de prévision, d'enchaînement causal des phénomènes, de manière à savoir à quoi s'attendre. Même quand le résultat devait être fatal, il était plus rassurant, plus sain moralement, de prévoir et de comprendre que d'être livré sans défense à des volontés arbitraires extérieures. Je veux appuyer cette affirmation en vous citant quelques passages d' Épicure ou de Lucrèce qui soulignent bien cette tendance et, lorsque aujourd'hui, nous prétendons créer une morale laïque, lorsque nous prétendons appuyer toute notre architecture morale sur le résultat de l'effort scientifique, nous ne faisons que rejoindre les buts primitifs assignés à la science par les premiers hommes qui l'ont véritablement développée de manière consciente. Voici, par exemple, ce que dit Épicure — c'est la traduction littérale : « Il faut, d'ailleurs, penser que le rôle de la physique est de préciser la cause des principaux phénomènes, mais que la béatitude relève aussi de son domaine. » Il appelle « physique » au sens étymologique du mot tout la science du monde. Il entend par béatitude la tranquillité de l'âme, la paix, au lieu de la crainte qui l'entourait. Voici qui est plus explicite encore : « Il faut bien se dire que le trouble fondamental de l'âme humaine provient d'abord de ce que l'on considère les phénomènes comme dus à des êtres bienheureux et immortels auxquels on attribue des volontés, des actes et des mobiles en contradiction avec ces deux caractères ; ensuite de ce que l'on redoute toujours comme certain ou comme probable, et sur la foi des mythes, quelque châtiment terrible et éternel, que l'on redoute même l'insensibilité de la mort, comme si nous devions en avoir conscience ; enfin, de ce que l'on éprouve toutes ces craintes en conséquence non d'opinions mûries mais d'imaginations sans raison, de sorte que, sans définir ce qui est à craindre, on ressent plus de trouble que si on s'était fait sur les choses une juste opinion. La paix de l'âme consiste à être délivré de toutes ces craintes et à conserver la mémoire constante des buts d'ensemble et des principes essentiels. On ne peut pas mieux définir cette sorte d'impression qu'avaient les hommes d'être livrés à des forces, à considérer les dieux comme bienheureux et immortels par cette tendance à la sublimation, mais en leur attribuant des volontés, des actes et des mobiles, comme dit Épicure, en contradiction avec ces deux caractères. Et vous pouvez trouver là une définition également très précise de tout le mécanisme de l'opération religieuse qui a duré longtemps après les religions qu' Épicure pouvait connaître. Par conséquent, c'est bien la libération de l'esprit par la science qu' Épicure donne comme but de l'effort scientifique. Une autre phrase, qui est également tout à fait précise : « Tout d'abord, il faut bien se persuader que la connaissance des phénomènes célestes envisagés soit en eux-mêmes, soit en connexion avec d'autres phénomènes, n'a d'autre fin que la paix de l'âme et une ferme confiance. »

Et encore ceci, qui se réfère à la libération non seulement de la crainte de Dieu, mais de la crainte de la mort : « Car il n'y a plus rien à craindre dans la vie pour qui a vraiment compris qu'il n'y a rien à craindre dans le non-vivre. » C'est vraiment quelque chose, et sur quoi il revient fréquemment, de très profond et d'humain que cette libération voulue par Épicure de la crainte de la mort en même temps que de la crainte des forces naturelles et des dieux dans lesquels on l'avait personnifiée. Voici la forme plus poétique sous laquelle, Lucrèce, dans trois beaux vers latins, vient décrire l'état qu'il appelle religieux. Il dit : « Cette terreur et ces ténèbres de l'âme, il faut donc que les dissipent, non les rayons du soleil, ni les traits lumineux du jour, mais la vue de la nature et son explication » Voilà du Lucrèce et du beau Lucrèce. Et maintenant, pour faire la transition et nous rapprocher de notre époque, je vous relirai cette admirable pensée de Pascal que vous connaissez tous, mais qu'on a toujours plaisir à entendre ; après la pensée 346, où il affirme : « Pensée fait la grandeur de l'homme », il dit : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de nature, mais c'est un roseau pensant. Il n'est pas nécessaire que l'univers entier s'arme pour l'écraser : une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui ; l'univers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, et non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale. » C'est sous ces aspects que je vais essayer de commenter bien faiblement les choses que je viens de vous lire, en vous disant que dans Épicure, dans Lucrèce et dans Blaise Pascal, nous trouvons un programme. Ils nous ont affirmé que c'était par l'effort d'explication et de compréhension du monde que nous pouvions donner aux hommes la paix de l'âme, et en même temps, j'ajouterai, les règles de la conduite. Ce programme tracé par les philosophes, la science s'est efforcée de le remplir. Je voudrais vous rappeler tout d'abord comment, et vous dire quels sont les points d'appui essentiels de notre représentation du monde, de notre confiance dans l'effort scientifique basé sur l'expérience.

Il est tout à fait certain que le développement, si lent à notre gré, niais tout de même si progressif de l'esprit largue, a suivi précisément le développement des résultats de l'effort scientifique, et que la foi laïque qui nous anime et que nous voulons défendre et développer s'est appuyée aux différentes époques sur les résultats de la science. Je n'ai pas besoin d'insister. Vous vous rappelez tout d'abord que la doctrine copernicienne, qui a remis la Terre à sa place dans le système du monde, a été à l'origine du mouvement des idées de la Renaissance, en passant par Galilée, Kepler, Newton, etc. On peut dire sans crainte de grande erreur que Newton, pour ne citer aucun autre nom, a préparé la Révolution française. Il est certain que toute la fin du XVIIème siècle et tout le XVIIIème, le « siècle des lumières », le siècle de l'intelligence, ont vécu de Newton ; l'exaltation souvent imprudente et exagérée des résultats de Newton et le développement de la méthode qui lui avait réussi, sont à la base de tout le mouvement philosophique du XVIIIème siècle, et de cette étape essentielle dans le développement général de l'esprit que représente notre Révolution. Et on pourrait facilement trouver quantité d'exemples du même genre montrant que les grands événements scientifiques ont été en même temps de grands événements dans le développement de la pensée morale, de lia pensée sociale et de l'organisation de l'humanité. J'ai vu justement dans les notes que Marceau Pivert m'a transmises, que l'autre jour, Weber en particulier, et d'autres, ont fait allusion à l'influence possible de ce que nous appelons la relativité, qui est une chose toute récente, sur nos conceptions morales mêmes ; nous nous rendons mieux compte depuis la relativité de ce qu'il y a de légitime dans les points de vue personnels, puisque la relativité nous a appris que tous les systèmes de référence se valent, et que, soit au point de vue matériel, soit au point de vue moral, chaque individu ou chaque groupe humain représente un système de référence également légitime. Il est tout à fait raisonnable de penser gue, en attribuant une égale valeur et une égale importance aux divers systèmes de référence en physique, on peut être conduit à attribuer une égale importance aux différents systèmes de référencé au point de vue moral ou au point de vue humain. C'est, au fond, la démocratie, et le principe de l'égalité profonde des individus et des groupes humains, qui se trouvent compris en quelque sorte dans cette extension de la relativité ; sans compter que le mot "relativité" a été mal choisi, vous le savez. En réalité, nous n'aboutissons pas seulement à reconnaître l'équivalence des différents points de vue, mais à les réunir, à les synthétiser pour arriver à une notion plus élevée ; de même que les notions les plus vulgaires, la notion d'objet est déjà la synthèse très complexe des sensations tactiles et visuelles correspondant à des points de vue variés ; c'est par la confrontation d'expériences individuelles d'abord, et d'expériences collectives, par la confrontation des différents points de vue, qu'on est arrivé à grouper tout cela sous la notion déjà très abstraite d'objet. C'est grâce à des synthèses de ce genre que les hommes arrivent à s'entendre, à parler un langage commun. Nous affirmons l'égale importance ou Je n'ai l'égale légitimité des différents points de vue, bien qu'ils apparaissent doctrine contradictoires quand on n'en a pas fait cette synthèse qui aboutit à une unité plus haute. De même, au point de vue humain, la reconnaissance de l'égale importance, de l'égale légitimité des différents points de vue d'individus ou de groupes, doit être suivie de la synthèse qui donne la notion de l'ensemble, de quelque chose de supérieur à chacune des conceptions individuelles, la notion d'une unité, d'une collectivité humaine. Je vous indique ces choses-là pour bien vous montrer qu'historiquement les répercussions de l'effort scientifique, de la libération scientifique, si je puis dire, dans le domaine moral, ont été constantes et représentent toute une série de progrès dans le développement de l'idée laïque, de cette conception dans laquelle la morale doit s'appuyer sur la libération réalisée par la science.

Il est bien certain que, de plus en plus, les résultats de la science nous aident à avancer, sans peut-être jamais l'atteindre, vers la solution de ces problèmes essentiels posés à l'esprit depuis qu'il a pris conscience de lui-même, sur le sens de la vie, sur les relations entre les hommes et ce qui les entoure, entre les hommes et les autres représentants de leur espèce, sur le passé et sur l'avenir soit de la vie en général, soit de l'espèce humaine en particulier. Il est bien certain que nous n'avons pas encore beaucoup avancé dans l'intelligence de ces problèmes éternellement posés non seulement à l'esprit, mais au coeur humain ; mais le peu que nous savons à leur sujet, c'est à la science que nous le devons. Je voudrais vous rappeler rapidement ce fait que, comme des navigateurs livrés aux hasards de l'espace et du temps et de toutes les forces naturelles, c'est grâce à la Science que nous pouvons nous sentir un peu plus rassurés, un peu moins inquiets. Quand on est sur l'océan, on a tout de même une impression de sécurité un peu plus grande lorsque l'équipage, le personnel technique et scion.tique du bord réussit à faire le point. Cela ne supprime pas les dangers qui peuvent nous entourer, mais le fait de savoir où l'on est représente déjà un commencement de sécurité, et c'est sécurité là qu' Épicure poursuivit. En fait, la science sert à faire le point pour cette espèce humaine, livrée aux hasards de l'infini de l'espace ou de l'infini du temps. Comment avons-nous réussi à faire le point, à nous situer, nous, espèce humaine, et la Terre qui nous porte, au point de vue de l'espace comme au point de vue du temps? Je vous le rappelle brièvement, car cela a une grande importance. Justement cette conscience plus claire que nous avons de notre situation est de nature à influer profondément sur nos conceptions philosophiques et morales, sur la situation même de chacun des individus vis-à-vis de l'espèce humaine, et de cette espèce humaine vis-à-vis du monde qui l'entoure.

Vous savez combien autrefois on était, non seulement anthropomorphique, mais anthropocentrique, et la grande libération qu'a préparée Copernic en remettant la terre à sa place au lieu de l'imaginer comme le centre du monde, de comprendre qu'elle n'était qu'une parcelle perdue dans un ensemble qui la dépassait infiniment ; et vous savez combien il est bon parfois d'être mis à sa place. Vous savez comment on a pu déterminer, d'une part, les dimensions de la terre, connaître la finitude de notre globe, connaître notre distance aux astres les plus voisins, savoir que d'ici au soleil il y a huit minutes de lumière, c'est-à-dire 150 millions de kilomètres, ce qui, avec les moyens de déplacement terrestre dont nous disposons, représente un voyage pour l'instant inabordable. II en est de même, d'ailleurs, à l'égard des autres planètes et, à plus forte raison, à l'égard des étoiles autres que le soleil. Ce sont les résultats peut-être les plus impressionnants de l'astrophysique moderne que de nous avoir permis de passer de la mesure des distances au soleil, aux planètes ou aux étoiles les plus voisines, aux mesures de distances aux étoiles les plus lointaines, de faire un sondage complet de tout cet océan de ciel dans lequel nous sommes perdus. Pour les étoiles les plus rapprochées, les mesures ont été faites très peu de temps après la première mesure de la distance de la terre au soleil. Au moment de la Renaissance, on a compris que, par la méthode des parallaxes, nous pouvions savoir que nous étions à deux années lumière de l'étoile la plus rapprochée après le soleil, au lieu de huit minutes ; la lumière faisant 300.000 kilomètres par seconde, met deux ans pour venir de cette étoile qui se trouve ainsi 60.000 fois plus loin nombre de chiffres les uns à la suite des autres ! Et encore, ce n'est rien, parée que nous constatons que ces étoiles les plus prochaines, comme notre soleil lui-même, ne sont que des unités parmi quelques milliards d'unités analogues qui constituent les étoiles de notre nébuleuse, que nous appelons la voie lactée; elle a la forme d'un gâteau aplati, vers le centre duquel nous sommes placés et lorsque nous regardons dans le sens de la grande dimension, nous voyons beaucoup plus d'étoiles que lorsque nous regardons dans le sens de l'épaisseur. Le plan du gâteau se projette pour nous suivant le cercle approximatif que représente la voie lactée. Par extension, on appelle voie lactée aussi tout l'ensemble de ce gâteau d'étoiles qui constituent notre nébuleuse ; on a pu en mesurer le diamètre et admettre qu'il correspond à peu près à 20.000 années de lumière.

En dehors de notre voie lactée, on trouve dans le ciel ce que les astronomes appellent des objets célestes assez variés; il y a des groupes d'étoiles, qu'on appelle des amas: amas dispersés, amas globulaires qui sont en quelque sorte des satellites de notre voie lactée, immense accumulation de matière dont la densité moyenne est extrêmement faible ; mais néanmoins cette masse attire les masses environnantes, en particulier les amas globulaires, qui sont des groupes d'étoilés, placés dans le voisinage de notre voie lactée. Les plus éloignées restent globulaires parce que l'attraction n'exerce pas d'action différente sur les différents éléments ; au contraire, à mesure qu'elles se rapprochent, elles prennent un aspect plus dispersé ; tout cela constitue une espèce de cortège à notre nébuleuse à des distances qui vont jusqu'à des centaines de milliers d'années de lumière. Ces amas globulaires les plus éloignés sont tels que dans l'état où nous les voyons actuellement, nous sommes renseignés sur ce qu'ils étaient, il y a près d'un million d'années ; de même la lumière qui vient de nous et qu'ils peuvent recevoir les renseigne sur un passé lointain de l'espèce humaine. Un million d'années, c'était probablement le commencement du paléolithique ; l'état du développement humain était certainement très primitif encore à ce moment-là. Plus loin encore, on aperçoit d'autres objets qu'on appelle les nébuleuses spirales, en nombre considérable telles que la nébuleuse d'Andromède, la nébuleuse du Chien-de-chasse ; elles ne sont pas dissociables en étoiles, elles sont tellement loin de nous que nous les voyons seule-ment sous la forme d'une luminosité diffuse qui prend un aspect spiralé, un aspect de tourbillon. Grâce à l'apparition des novae. dans ces nébuleuses, comme il apparaît des novae dans la nôtre, par le choc des vieilles étoiles, peut-être même des jeunes, on a pu, en comparant leur grandeur apparente et la grandeur absolue que nous pouvons leur attribuer, déterminer leur distance. C'est tout récemment qu'il est devenu possible de faire ce sondage des profondeurs les plus éloignées du ciel. On arrive à des nombres fantastiques ; les plus rapprochées sont autour de 20 millions d'années de lumière et les plus éloignées à 200 millions à peu près, et ceci concerne seulement celles pour lesquelles on a pu faire des mesures. C'est une distance qui confond l'imagination, puisque la lumière qui nous arrive a voyagé depuis 200 millions d'années. Chacune de ces nébuleuses spirales constitue un ensemble d'étoiles analogue à notre voie lactée ; nous pouvons, en effet, constater parmi les étoiles de notre ciel des mouvements généraux qui ressemblent tout à fait à ce mouvement d'ensemble tourbillonnaire que nous voyons de loin dans les autres. Comme conséquence de la relativité, Albert Einstein est arrivé à concevoir que tout cet ensemble de nébuleuses est contenu dans un espace à trois dimensions, fini, fermé, mais sans borde, comme l'est, à deux dimensions, la surface de notre sphère terrestre. Un rayon de lumière qui partirait dans une direction reviendrait de l'autre côté, après en avoir fait le tour, exactement comme, sur la terre, si nous partons dans une direction en marchant droit devant nous, nous parcourons un cercle et nous revenons à notre point de départ, mais de l'autre côté. Les évaluations du chemin qu'on devrait parcourir ainsi sur cette espèce de grand cercle de la sphère universelle conduisent à plusieurs milliards d'années de lumière. Ainsi, ce que nous voyons jusqu'aux nébuleuses spirales les plus éloignées ne représente qu'une petite fraction des dimensions possibles de notre univers. Cela peut être . même assez satisfaisant, et calmer l'inquiétude de l'infini, de se sentir au sein de quelque chose dont on pourrait éventuellement faire le tour et où on sait à peu près comment on est situé par rapport aux autres objets qui s'y trouvent.

Cette situation dans l'espace, nous avons pu la compléter, et c'est peut-être plus important encore, par une détermination précise de notre situation dans le temps, par rapport à notre terre, et aussi par rapport à notre système solaire et aux étoiles qui nous entourent. Nous avons aujourd'hui la possibilité à la fois d'explorer le passé, de connaître notre âge au point de vue terrestre, et d'évaluer l'avenir, de savoir à peu près combien de temps nous avons devant nous pour cette oeuvre de perfectionnement de l'espèce humaine que la laïcité s'est assignée comme tâche. Au point de vue du passé, les résultats récents dus à la découverte de la radioactivité dépassent en précision tout ce que nous aurions pu espérer. Vous savez que la radioactivité consiste en une transmutation spontanée des atomes. L'uranium est un des atomes les plus lourds que nous connaissions, composé de 238 protons et 238 électrons, les premiers étant chargés d'électricité positive, les autres d'électricité négative ; 238 protons étant réunis avec 146 électrons dans ce que nous appelons le noyau, ce noyau complexe est le siège de phénomènes de désintégration, soit spontanés, soit provoqués par des rayonnements pénétrants. Il se produit de temps en temps des catastrophes qui sont toujours à peu près les mêmes : le noyau se simplifie en projetant soit des protons, généralement par groupes de 4, sous forme de rayons alpha, soit des électrons sous forme de rayons bêta, et ce processus s'accomplit à un rythme tout à fait régulier, indépendant de toutes les circonstances extérieures que nous pouvons réaliser. Si l'on a initialement un certain nombre d'atomes d'uranium, la moitié de ces atomes se sera transformée au bout de 4 milliards et demi d'années et aura donné finalement du plomb. Quand nous prenons un minerai qui contient de l'uranium et que nous constatons, dans ce minerai, la présence d'une certaine quantité de plomb, de ce plomb spécial qui provient de la désagrégation spontanée de l'uranium et n'est pas le même que le plomb ordinaire, en regardant quelle est la proportion de plomb par rapport à l'uranium, nous pouvons savoir quelle est la proportion d'uranium qui s'est transformée, et par conséquent l'âge du minéral. Il se trouve ainsi que tous ces minéraux radioactifs ont, par conséquent, une horloge intérieure, placée là par la nature prévoyante, qui nous permet, lorsque nous analysons le minéral, de lire l'heure marquée par cette aiguille que représente la quantité de plomb. On a pu constater ainsi que les minéraux des terrains quaternaires, à peu près contemporains de l'apparition de l'homme, ont deux millions d'années ; ils contiennent très peu de plomb ; ceux de l'époque tertiaire qui a précédé sont autour de 100 millions d'années ; ceux de l'époque secondaire, de 3 à 400 millions d'années ; ceux de l'époque primaire autour de 800 millions d'années. Enfin, pour les minéraux les plus anciens, dans les terrains tout à fait archéens, où l'on trouve déjà des fossiles, métamorphisés en granit, en geiss, le chiffre le plus élevé est de 1.600 millions d'années. Par conséquent, sur la terre animée d'êtres vivants, nous avons derrière nous un passé de l'ordre de deux milliards d'années. C'est vraiment assez imposant; et nous y remontons tous. La chose intéressante alors, c'est tout l'appui que ces constatations et ces mesures précises donnent à la théorie évolutionniste qui nous fait considérer que les espèces vivantes actuelles sont le résultat d'une évolution, sont issues d'une transformation lente, douloureuse, des espèces vivantes, pour aboutir aux formes que nous considérons comme supérieures, en particulier à la forme que représente l'espèce humaine. Représentants que nous sommes tous de ce passé, de cet héritage qui, tout de même, a un actif assez impressionnant, s'il a un passif quelquefois très lourd., nous avons, au fond, la tâche de le transmettre en l'enrichissant dans la mesure de nos forces. Nous pouvons maintenant nous rendre compte que nos descendants auront le temps de le faire fructifier. Pour cela, du coup d'oeil que je viens de jeter en arrière, je passe à un coup d'œil en avant, que nous pouvons déjà rendre assez précis en regardant les autres planètes, comme, par exemple, Mars. Mars est plus vieux que nous ; je ne veux pas dire par là que son ancienneté absolue soit plus grande, seulement, Mers étant plus petit, avait une atmosphère qu'il e perdue plus vite parce qu'il l'a retenue avec moins d'intensité d'attraction ; ses molécules gazeuses sont parties dans l'espace et il a perdu la plus grande partie de son eau ; de sorte que l'aspect actuel de Mars est, comme dans un miroir magique ou dans la carafe de Cagliostro, l'image de notre avenir ; nous finirons peut-être comme Mars, nous mourrons de soif comme Mars, à moins que nous ne trouvions auparavant la possibilité de nous évader d'une planète vieillie. Si nous regardons plus près du soleil, nous voyons Vénus ; elle est plus réconfortante que Mars, cela ne vous étonne pas (rires), parce que si Mars est vieux — ce sont généralement les vieux qui représentent l'esprit de guerre — (nouveaux rires), Vénus est jeune au contraire, c'est-à-dire qu'elle l'est probablement si l'on en juge d'après les voiles dont elle s'entoure ; elle est couverte de nuages qui montrent qu'elle a beaucoup d'eau ; elle est à l'époque où, probablement, l'océan n'est pas encore complètement condensé ; elle est peut-être dans un état équivalent à notre époque secondaire. Je ne sais pas si nous pourrons jamais aller voir et si nous coloniserons Vénus, ce qui ne serait peut-être pas sans agrément.

En tout cas, nous avons déjà autour de nous des points de repère aussi bien concernant notre passé, comme Vénus, que concernant notre avenir, comme Mars. L'élément essentiel pour nous est tout de même celui-ci : c'est que la vie n'a été possible et n'est entretenue sur la terre que grâce au rayonnement solaire ; c'est notre Soleil l'ancêtre, c'est lui le père de toute existence, de toute manifestation vitale. Ce qui peut nous intéresser le plus, c'est de savoir pendant combien de temps le soleil pourra continuer à répandre généreusement autour de lui la lumière et la chaleur qui sont indispensables pour la vie sur la terre. C'est seulement depuis quelques années, quatre à cinq ans tout au plus, que nous pouvons donner une estimation assez précise du temps pendant lequel le soleil pourra continuer à rayonner comme il le fait aujourd'hui, et comme il le fait très probablement depuis les deux milliards d'an-nées dont je vous parlais tout à l'heure. Cela résulte de ce que nous pouvons maintenant nous faire une idée de l'évolution des étoiles, de ce que l'astrophysique nous a appris concernant les différentes catégories d'étoiles.

Il y a des étoiles géantes, comme Betelgeuse, dans l'intérieur de laquelle tiendrait tout l'ensemble du système solaire ; il y a, au contraire, des étoiles naines, comme le compagnon de Sirius. Il y a des différences énormes entre les géantes et les naines, comme dimensions et comme densité. On peut ainsi classer les étoiles par catégories, depuis les géantes rouges du type de Betelgeuse jusqu'à ce que nous appelons les naines rouges. Entre les deux, il y a toute une série de types d'étoiles géantes ou naines, et on constate une remarquable constance dans la masse des étoiles de chaque catégorie, chaque catégorie étant ainsi caractérisée par sa grandeur stellaire absolue, par son spectre lumineux et par sa masse. On a là des termes tout à fait précis pour les classer. On constate que lorsqu'on va à travers ces catégories, depuis les géantes rouges jusqu'aux naines rouges, en passant par les géantes jaunes, les blanches, les naines jaunes à la catégorie desquelles appartient notre Soleil, la masse des étoiles diminue progressivement. Toutes les géantes rouges ont à peu près cent fois la masse de notre soleil. Au contraire, à mesure qu'on passe à des étoiles plus denses, leur masse devient plus petite, et pour les naines rouges, la masse devient à peu près le cinquième de celle du soleil. Il s'impose à l'esprit que ces diverses catégories d'étoiles dont la masse va en diminuant progressivement représentent les différents termes de l'évolution spontanée d'une étoile qui est, comme Betelgeuse, sous la forme d'une masse très peu dense. Cette masse se condense de plus en plus en tendant vers les formes naines ; à mesure qu'elles s'échauffent elles arrivent aux étoiles blanches. Quand la condensation est arrivée à un certain degré, il y a refroidissement et on passe par les différents stades des naines jaunes et rouges. Cette évolution des étoiles s'accompagne d'une perte de masse, depuis à peu près cent fois la masse du soleil jusqu'au 1/5 de la masse du soleil. On ne comprenait d'abord rien à tout cela, parce que nous savons qu'étant donnée l'énormité de la masse des étoiles, elles ne peuvent pas perdre de matière et ne perdent que du rayonnement. Depuis la relativité, nous savons que la matière peut se transformer intégralement en lumière, et nous savons combien d'énergie lumineuse un gramme de matière peut donner, en se transformant en lumière, par neutralisation réciproque des grains d'électricité négative et des grains d'électricité positive. Cela fait une quantité d'énergie, de chaleur, énorme ; un gramme de matière en se transformant en lumière donne autant de chaleur que la combustion d'à peu près 20.000 tonnes de houille par combinaison avec l'oxygène ; seulement, dans le cas de la houille qui brille, la réaction qui donne du gaz carbonique est plus superficielle et ne fait pas disparaître les éléments constitutifs de la matière elle-même. La mesure de la quantité de chaleur qui nous arrive du soleil par unité de temps, nous permet de savoir combien le soleil envoie de chaleur autour de lui et quelle quantité.de la masse du soleil se détruit par seconde. Si nous attribuons la chaleur émise à la destruction de matière, cela fait déjà une quantité respectable, quelque chose comme 4.000 tonnes par seconde. La lumière qu'émet le soleil équivaut à la transformation en lumière de plusieurs milliers de tonnes par seconde, et cependant la masse du soleil est tellement grande, telle que nous savons depuis longtemps l'évaluer, qu'il peut suffire à cette combustion complète pendant dix mille milliards d'années ; comme nous n'avons que deux milliards d'années derrière nous et que nous sommes assurés que le soleil peut encore, à un régime très sensiblement le même qu'aujourd'hui, suffire pendant 10.000 milliards d'années, cela nous laisse du temps même pour préparer l'évacuation de notre système terrestre ou notre système solaire si nos descendants jugent qu'il est devenu difficilement habitable. Le plus probable, d'ailleurs, c'est que la terre deviendra inhabitable par dessication avant que le soleil cesse de l'inonder de ses rayons, mais enfin nous avons un moyen, une possibilité d'évaluation de ce dernier côté au moins, et il est rassurant de penser que la lumière du soleil ne nous manquera pas avant de très nombreux milliards d'années.

Il y a quelque chose d'important au point de vue humain à connaître le temps depuis lequel l'évolution de la vie a commencé, et aussi approximativement le temps que la vie a devant elle pour se développer à la surface de la terre.

Il y a des étoiles qui meurent, mais il y a aussi des étoiles qui naissent, par un processus que nous n'avons pas analysé complètement. Il est probable que cette lumière qui résulte de la destruction de la matière au sein des étoiles va dans l'espace interstellaire reformer des électrons et des protons, va reconstituer de la matière cosmique, et cette matière, par l'effet de la gravitation, se condense à nouveau en étoiles géantes. Il y aurait ainsi une sorte de retour éternel au point de vue de l'évolution des étoiles. Cette conclusion semble s'imposer à nous comme conséquence de tout ce que nous commençons à savoir.

Voilà le point à peu près fait au point de vue de l'espace et au point de vue du temps.

Maintenant, un troisième fait essentiel, c'est que, à la lumière de la paléontologie, de l'anthropologie, l'idée évolutionniste s'est imposée, suivant laquelle c'est au cours de ces deux milliards d'années qui sont derrière nous dans l'histoire de la Terre que les espèces vivantes se sont transformées. Alors nous apparaît cette idée essentielle au point de vue des problèmes généraux des sciences de la vie et de notre situation actuelle par rapport au passé et à l'avenir, que cette même évolution qui en deux milliards d'années, depuis les formes très primitives du protoplasme, .a abouti à ce que nous sommes, avec nos qualités et nos défauts, avec nos espoirs et nos limitations, tout de même très supérieurs au point de vue que j'appellerais spirituel, au point de vue de ce qui nous apparaît comme la chose primordiale, comme la floraison de l'uni-vers, cette apparition de l'esprit, de la conscience qui, peu à peu, sur notre Terre prend position de réalité. Que cela se soit produit dans ces deux milliards d'années, cela nous laisse supposer, le passé garantissant l'avenir, que nous avons devant nous, que nos descendants ont devant eux, des possibilités quasiment illimitées pour donner naissance à des êtres qui seront par rapport à nous plus intelligents et plus beaux que nous ne pouvons l'être par rapport au protozoaire ancestral. Notre imagination ne peut même pas se représenter ce que peuvent devenir ces formes de vie auxquelles nous donnerons naissance, et vis-à-vis desquelles nous sommes responsables de tout l'héritage du passé. Nous sommes les agents de transmission du résultat de toutes les souffrances et de tous les efforts de millions de générations qui nous ont précédés et devant lesquelles aussi nous sommes responsables de l'avenir. Nous aboutissons ainsi à une conception évolutionniste, non seulement des manifestations matérielles, mais des manifestations spirituelles de la vie, puisque l'esprit lui-même, comme je le disais tout à l'heure, n'échappe pas à cette loi d'évolution, et que, depuis les formes animales jusqu'aux formes humaines les plus évoluées, nous pouvons, d'une façon fragmentaire encore, mais certaine et continue, suivre le développement, la prolifération, l'enrichissement progressif des manifestations intellectuelles et spirituelles .Ne croyez-vous pas que sur cette conception évolutionniste, nous puissions trouver, pour asseoir la morale, pour libérer l'esprit de l'homme et définir son attitude vis-à-vis de lui-même, vis-à-vis des autres hommes et vis-à-vis de la nature, une base bien plus haute et plus large que dans les conceptions dites créationnistes où une morale dite révélée nous limite à des facultés introduites à priori chez l'homme, sans aucun espoir pour celui-ci de pouvoir les modifier et de pouvoir se libérer des tares que le créateur lui aurait insufflées avec l'âme et avec la vie ? Il est tout à fait certain que si on fait la comparaison, on se rend compte combien est supérieure la conception que le viens de développer et que nous avons le droit de laisser ouverte vers l'avenir. Cette conception établit dès l'abord une solidarité étroite non seulement entre les générations successives, mais entre l'individu et la collectivité, puisque chacun de nous n'est qu'un des éléments de cette transmission et que l'extraordinaire recul du passé comme l'extraordinaire étendue de l'avenir font que, au fond, nous avons tous les mêmes ascendants et tous les mêmes descendants ; les lois des grands nombres font que nous sommes étroitement solidaires les uns des autres ; nous sommes de la même famille les uns et les autres. D'autre part, et c'est là un des éléments les plus importants des découvertes scientifiques, l'avenir de notre espèce dépend non seulement des forces naturelles mais aussi de l'activité même de l'élément humain. Les manifestations matérielles ne sont pas les seules dans l'univers ; il y a des aspects psychiques, des aspects spirituels dont nous n'avons pas encore complètement analysé la nature, ni déterminé la structure, mais qui font partie, à côté des formes matérielles, de la réalité que nous avons à interpréter. Pour moi, une chose est certaine : c'est que, de même que nous arrivons aujourd'hui avec Einstein à une conception unitaire de la physique, dans laquelle les chapitres autrefois distincts de la gravitation, de l'électricité, de l'optique, sont maintenant réunis dans une synthèse harmonieuse, cette dualité du physique et du moral, du corps et de l'âme, sur laquelle les hommes ont depuis si longtemps discuté, ces aspects en quelque sorte opposés de la matière et de l'esprit ne sont certainement que des apparences diverses d'une réalité profonde dont nous avons à constituer la synthèse, comme Einstein réalise la synthèse de la physique proprement dite, ou comme la notion d'objet réalise la synthèse d'aspects en apparence contradictoires, mais unis en une conception plus haute.

Tout cela fait que les éléments individuels que nous sommes dans ce développement de formes de vie de plus en plus complexe et élevée, ces éléments individuels se sentent très étroitement liés les uns aux autres. Il en résulte que, comme on peut le dire, nous serons tous sauvés ou perdus en même temps. C'est de l'action collective de l'espèce que dépend l'avenir de chacun de nos descendants. Cette doctrine de solidarité s'oppose aux conceptions créationnistes qui, imaginant l'individu déterminé une fois pour toutes par la création, sans espoir de perfectionnement, ne lui laisse d'issue que clans l'espoir d'une vie ultérieure, que dans une vie future et meilleure, dans un espoir égoïste de salut individuel. Je tiens à souligner le fait que toutes ces doctrines de salut sont des doctrines égoïstes ; on y spécule sur le désir naturel de survie de l'homme qui se sent isolé parce qu'il ne voit pas la possibilité de se modifier lui-même ou de modifier les autres, au moins sous la forme de vie terrestre ; alors il s'échappe vers les croyances à la vie ultérieure, et il cherche à s'échapper tout seul, à s'échapper individuellement, puisque aucun lien nécessaire n'existe entre son salut personnel et le salut des autres.

Je voudrais vous signaler aussi, puisqu'il y a une répercussion des idées scientifiques et morales sur toute l'organisation sociale, que la préoccupation égoïste de salut qui isole les individus les uns des autres est tout à fait adéquate à la notion de propriété. La propriété isole les individus les uns des autres, au point de vue temporel, comme l'espoir de salut individuel isole les individus les uns des autres, au point de vue spirituel.

Là encore, vous .avez pour la morale à base scientifique, dans ses aspects purement individuels comme dans ses aspects sociaux, une origine et des possibilités qui me paraissent infiniment plus riches, plus belles, plus généreuses que ce qu'on nous met au défi de remplacer. Je dis que non seulement nous pouvons le remplacer, mais que nous faisons infiniment mieux et plus humain.

  • (Applaudissements)

Il y a également ceci sur quoi on n'insiste pas assez dans l'aspect ordinaire de la morale, c'est que cette dévotion nécessaire de l'individu à la collectivité pour concourir au but commun doit s'accompagner du respect de la collectivité pour l'individu, parce que c'est justement un des caractères nouveaux de l'esprit qui ne s'est guère manifesté jusqu'ici, que dans l'espèce humaine l'esprit souffle où il veut et qu'il peut suffire d'un seul individu, de manifestations de génie individuel pour bouleverser les conditions d'existence de toute l'espèce. Nous n'avons aucun moyen a priori de savoir dans quelles circonstances un tel individu peut prendre naissance ; toutes les génétiques du monde ne le disent pas, et nous ne savons pas non plus reconnaître à sa naissance dans quel individu cette manifestation peut se produire. Pour ne prendre qu'un exemple, il est certain que l'apparition d'un homme comme Pasteur s'est traduite par un bouleversement déjà très profond des conditions dans lesquelles nous luttons contre la maladie et contre la mort. Il est possible que ce qu'il a fait, un autre l'aurait fait, mais, de toute manière, nous pouvons considérer que nous avons gagné du temps et des vies humaines à n'avoir pas laissé Pasteur manquer de naître, ou rester gêné clans le développement de ses aptitudes. Nous devons nous féliciter de lui avoir permis, comme on aurait dû le faire pour une infinité d'autres, de développer librement et pleinement en lui le caractère imprévisible et spontané des manifestations de l'esprit. La solidarité entre les différents éléments de l'espèce humaine nous fait un devoir d'organiser les choses de cette manière, et nous nous rattachons ainsi à tous les grands problèmes de l'éducation. Il faut manifester notre foi dans l'esprit en le respectant dans toutes les créatures où nous ne savons pas d'avance à quelles formes supérieures de manifestation il peut donner lieu. Cette liaison étroite entre l'intérêt de la collectivité et celui de l'individu, cette dévotion nécessaire de l'individu à la collectivité et de la collectivité à l'individu, montre sous une forme particulièrement claire que l'avenir de l'espèce dépend de. l'action volontaire, que l'homme est lui aussi un élément important dans la marche du monde, ce que certaines civilisations ont trop oublié. Tl est bien évident qu'une des infériorités de certaines civilisations orientales, de l'Islam en particulier, c'est la conception fataliste qui dans la représentation du monde oublie le facteur humain; c'est évidemment une chose essentielle. Il semble bien que les conditions d'existence issues de ces conceptions sont tout de même inférieures à celles ou nue nous avons développées ou que nous pouvons espérer développer lorsque nous aurons donné toute son importance à cette découverte de l'action de la volonté individuelle et de la volonté collective humaines, dans la modification des circonstances extérieures. Les manifestations de ce facteur nouveau peuvent être quelquefois chaotiques. Il est bien évident que c'est le développement très rapide de la science quia créé à la fois les difficultés sociales du capitalisme actuel et la gravité du danger de guerre actuel. Mais la chose essentielle est que la seule manière dont nous pouvons nous libérer de ces dangers que je veux croire temporaires, est d'avoir confiance dans l'efficacité de l'action humaine, d'apporter, comme conséquence des résultats scientifiques, une sorte d'optimisme actif dans notre attitude morale les uns vis-à-vis des autres ou vis-à-vis de la nature. En même temps que cette morale peut nous inspirer un optimisme actif, elle doit nous inspirer aussi une certaine indulgence. Nous assistons évidemment à des ondulations d'une ligne générale qui, si nous l'envisageons depuis Tes temps les plus reculés, nous apparaît nettement progressive. Il n'y a aucun doute qu'à quelque point de vue qu'on se place, nous sommes en progrès sur le protoplasme, malgré certaines ondulations, certaines fluctuations. L'optimisme doit s'accompagner d'une grande indulgence, parce que nous devons reconnaître que les hommes sont très jeunes. Au fond, l'espèce humaine n'a derrière elle tout au plus, depuis qu'on peut appeler les hommes ses représentants, que les deux millions d'années de l'époque quaternaire, par rapport aux deux millards d'années, c'est-à-dire mille fois plus, représentés par l'évolution des formes vivantes qui nous ont précédés, et, au total, nous devons savoir gré aux hommes, étant si jeunes, de et plein d'espoir. Et comme le passé est certainement beaucoup plus court que ne sera l'avenir, cela doit nous remplir d'une certaine philosophie. Celle-ci ne doit cependant pas nous détourner de l'action, parce qu'il y a des périodes où les conditions sont particulièrement difficiles, où la tâche est particulièrement dure pour les représentants d'une espèce comme la nôtre qui doit faire l'effort de s'adapter si elle ne veut pas disparaître. Il se trouve que, soit pour des raisons d'ordre social, soit et surtout pour des raisons d'ordre international, à l'époque actuelle, le milieu, modifié par la science, est devenu quasiment mortel pour l'homme s'il ne fait pas le nécessaire pour échapper au danger. Cela nous impose évidemment le devoir de faire attention, et il faut demander à l'être relativement jeune qu'est l'espèce humaine de bien profiter de sa jeunesse, de montrer qu'elle a des qualités d'adaptation et qu'elle saura introduire dans les conditions générales de son existence les modifications nécessaires.

Vous voyez qu'il y a là toute une possibilité de construction de ce que j'appellerai, si vous le voulez, une morale de la science, d'une morale appuyée sur les résultats de la science pour créer les conditions nécessaires à ces autres constructions humaines que sont la justice, la bonté et la paix, qui, pas plus que la science, ne sont données dans la nature. Nous devons partir de la construction scientifique qui est la plus ancienne, parce qu'il y a eu, à son origine, des nécessités peut-être plus immédiates, pour préparer ou pour faciliter ces autres constructions humaines que sont, comme je viens de le dire, la justice, la liberté, la bonté et enfin la paix qui doit être le couronnement de l'édifice.

Mais encore une fois, le passé garantissant l'avenir, nous pouvons avoir confiance. En même temps que je viens de vous esquisser ce que je crois pouvoir être le fondement scientifique de la morale, je crois répondre aux préoccupations de certains d'entre vous dont témoignent les notes que Marceau Pivert m'a remises, en disant que la morale de la science doit s'accompagner d'une science de la morale, c'est-à-dire qu'il y a tout intérêt, comme certains philosophes, et notre ami Albert Bayet en particulier, ont commencé à le faire, à appliquer à l'étude des faits moraux, à l'étude des relations entre les hommes, les mêmes méthodes d'observation objective et précise que la science proprement dite a utilisées pour la compréhension du monde matériel. On constate ainsi expérimentalement que certains actes suivis dans leurs répercussions, aboutissent à des conséquences dont les unes doivent être considérées comme favorables parce qu'elles permettent le développement, l'enrichissement de la vie, d'autres, au contraire, comme néfastes, parce qu'elles aboutissent à la négation, à la destruction de la vie. C'est là le critérium, parce que nous ne pouvons guère nous donner comme base humaine, et comme principe humain d'action, que cette mission de continuer l'oeuvre commencée avant nous pour permettre le développement de la vie et pour accélérer dans la mesure de nos forces l'apparition de ces formes que nous pouvons légitimement considérer comme supérieures.

Alors, le fondement expérimental de la morale, ce sera la discrimination entre les actes qui sont, les uns favorables, les autres défavorables à ce développement de la vie. Beaucoup d'actes apparaîtront comme indifférents à ce point de vue, et souvent les répercussions des actes seront difficiles à suivre. On s'explique par là le caractère relatif des morales observées et on aboutit à un certain éclectisme en ce sens que beaucoup des éléments par lesquels ces morales diffèrent les unes des autres appartiennent à cette catégorie indifférente, qui n'a pas d'importance vitale pour le but essentiel qui est le développement, l'enrichissement de la vie, l'apparition de formes de plus en plus hautes et de plus en plus variées.

Si nous réfléchissons, en même temps, que cette expérience scientifique et morale que nous voudrions systématiser est commencée depuis que la vie est apparue sur la Terre, et que les expériences ancestrales, pour confuses et incohérentes qu'elles puissent paraître, ont laissé des traces dans chacun de nous, nous héritons d'instincts très variés, depuis les meilleurs jusqu'aux plus violents. Notre premier devoir est d'y mettre de l'ordre pour les orienter dans un sens conforme à l'intérêt de l'espèce. Dans le coeur de chacun de nous, il y a non seulement le cochon de Monselet, mais un singe, un tigre, même une alouette qu'on attire avec des oripeaux plus ou moins militaires (rires). Chacun de nous apporte ainsi la trace des expériences de ses ancêtres, et ce que nous appelons notre conscience est le résultat de cette espèce d'application un peu chaotique et inorganisée des méthodes scientifiques à l'étude des faits humains. Le fait que nous avons tout de même une conscience et que le sens dans lequel elle nous guide apparaît bien conforme dans l'ensemble à l'intérêt commun, doit nous encourager. Nous pouvons espérer de bons résultats de cette grande aventure d'une espèce humaine, vouée, si elle veut vivre, à la recherche des conditions nécessaires, à la recherche de la Vérité. J'ai été trop long et je m'arrête ici. j'ai voulu vous dire en toute sincérité quel sentiment j'ai pu me faire sur ce que doit être une morale de la science et les résultats que nous pouvons espérer d'une science de la morale.

(Applaudissements nourris et prolongés).

Marceau PIVERT. - M. le Professeur Langevin a exprimé le désir qu'on lui posât quelques questions. Je suis certain que vous allez le faire pour lui démontrer au moins que, contrairement à ce qu'il a affirmé en terminant, il n'a pas été trop long. Qui veut poser des questions ?

M. LANGEVIN. - Nous pourrons peut-être une autre fois entrer dans plus de détails.

BURLOT-BURAL. - Gaston Moch, dans une réunion, avait posé la question suivante : Le monde est-il infini, ou illimité mais fini ?

M. LANGEVIN. - La conception qu'on en peut faire le tour le fait considérer comme illimité, c'est-à-dire sans limites, de même que sur une sphère il n'y a pas de limites ou de bords. Tous les endroits se valent pour nous, il n'y a rien qui différencie un endroit d'un autre ; seulement, l'ensemble reste fini parce que tous les points sont à distance finie les uns des autres ; on peut passer d'un quelconque d'entre eux à un autre par un chemin de longueur finie.

BURLOT-BURAL. - Mais ce n'est pas illimité.

M. LANGEVIN. - Sans limite, mais pas infini. L'image de la sphère à deux dimensions représente très bien cela ; sur une sphère il n'y a pas de limites, il n'y a pas de bords, mais vous pouvez aller en un temps fini d'un point quelconque à un outre point.

BURLOT-BURAL. — Je vous remercie.

Marceau PIVERT. — Personne d'autre n'a de questions à poser ? Alors, j'en déduis que vous avez le désir de méditer cette magistrale conférence et sans doute aussi le désir de la voir imprimer (nombreuses marques d'approbation). Je demanderai donc, comme le Groupe Fraternel n'est pas riche, à ceux d'entre vous qui n'en font pas partie, de vouloir bien tout à l'heure, à la porte, voir notre camarade Prudhomme ; il vous demandera de bien vouloir contribuer au lancement de cette petite publication que nos camarades de province seront très heureux de pouvoir consulter.

Et pour terminer, je dirai encore, mon cher Maître, combien nous sommes heureux de pouvoir appuyer notre action de tous les jours sur ces réflexions pénétrantes qui ont enrichi notre vue de la réalité. Certes, il est possible que dans les explications des choses, d'autres hypothèses, d'autres interprétations puissent prendre place. Il est évident que l'interprétation des transformations sociales pourrait être discutée. Vous avez affirmé que Newton était, en somme, l'initiateur de la Révolution française, à peu près comme De Bonald affirmait que la Révolution française était le dernier tome de l'Encyclopédie, cette interprétation idéaliste de l'histoire n'est certainement pas la seule possible.

Vous en avez précisé le caractère en ce qui concerne, par exemple, la propriété par rapport à la conception égoïste du salut, vous avez souligné, en passant, le déterminisme de certaines idées qui naissent à certaines époques, des institutions, des structures sociales, des besoins collectifs.

Par conséquent, des explications, je ne dis pas différentes, mais complémentaires de celles que nous avons entendues, pourraient être apportées ici sur certains points. Qu'est-ce qui, en réalité, doit être pris en considération ? Est-ce que c'est la manière de vivre des hommes qui détermine leur manière de penser ou est-ce leur manière de penser qui détermine leur manière de vivre ? Vous avez, je crois, défini parfaitement ce problème et cette dualité apparente en indiquant qu'il y avait une sorte de synthèse à faire des deux ordres de causes et qu'il n'y a pas nécessité de souligner un des facteurs de l'évolution plus que l'autre ; il y a retentissement de l'un sur l'autre ; il y a influence de l'évolution des idées sur l'évolution sociale et inversement.

Mais ce que nous avons retenu surtout, c'est un accord possible, un accord général en dépit de petites nuances de détail, ou de préférences personnelles, c'est encore plus cet optimisme réconfortant qui jaillit de la somme de vos connaissances scientifiques. Cet optimisme que nous avons recueilli auprès de vous, nous le protégerons de toutes nos forces contre tout ce qui pourrait limiter les moyens d'investigation de l'esprit sur la nature par le mouvement scientifique, et sur la société aussi par le mouvement social.

Et vous avez parfaitement souligné également le caractère de certains problèmes que se pose notre époque. Vous avez parfaitement souligné cette solidarité de l'espèce qui a le devoir de transmettre à l'avenir le patrimoine qu'elle a recueilli du passé ; vous avez souligné que dans cette espèce même, il y avait des contradictions, des obstacles, des iniquités, des résistances, des minorités, qui empêchaient l'évolution, qu'il y avait, par conséquent, des luttes à mener, des batailles à conduire et à gagner. Et nous avons le sentiment commun, en vous quittant, cher Maître, que vous nous avez aidé profondément contre toutes ces iniquités comme contre tous les fléaux.

Nous avons vu dans cet Univers où nous nous sommes promenés avec vous et où vous nous avez conduits avec cette simplicité qui fait précisément la définition même et la qualité du savant, nous avons vu les vieilles constructions cosmogoniques s'écrouler et nous avons senti combien était réconfortante cette morale laïque qui est la nôtre. Nous avons constaté que le domaine d'investigation de l'homme était déjà formidable et la confiance qui en découle nous conduit à vouloir que, non seulement dans le domaine de la connaissance de l'Univers, mais dans le domaine de la transformation sociale, la science nous mène à une amélioration de l'espèce. Grâce à elle, nous réduirons tous les obstacles, nous chasserons tous les fléaux, en particulier nous maîtriserons le monstre de la guerre. Oui ! C'est sur ce dernier espoir que je veux conclure : L'humanité, grâce aux savants, grâce aux méthodes scientifiques, grâce aux disciplines de formation de l'esprit qui sont celles de la laïcité, l'humanité vaincra la guerre.

  • (Applaudissements unanimes et répétés).
  • Source: Groupe fraternel de l'enseignement (Région parisienne)