Hommage à Georges Urbain

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Hommage à Georges Urbain
written by Paul Langevin
1939
  • Hommage à Georges Urbain
  • La Pensée
  • 1939

Le 10 juin dernier, à la Maison de la Chimie, nous célébrions le jubilé scientifique de Georges Urbain, à l'occasion du quarantième anniversaire de ses premières publications et du trentième anniversaire de sa nomination comme professeur de Chimie générale à la Faculté des Sciences de Paris, et voici qu'à cinq mois d'intervalle, il disparaît en pleine activité, brutalement enlevé en moins de vingt-quatre heures par une crise foudroyante, après quelques jours d'une indisposition sans gravité qui semblait terminée.

Je voudrais faire comprendre ici la grandeur de cette perte pour la science en général, pour notre pays en particulier, et l'immense douleur de ceux qui l'aimaient et l'admiraient pour ses dons exceptionnels de coeur et d'esprit, pour la richesse et la diversité des aptitudes qui l'ont fait à la fois savant, artiste, écrivain, aptitudes servies et mises en valeur par une inlassable activité, par une admirable continuité d'intention et d'effort, par un heureux équilibre entre l'esprit critique et le sens de l'action, de l'organisation et du travail collectif, toutes qualités qui lui ont permis, groupant autour de lui un nombre considérable de collaborateurs et de disciples, français ou étrangers, de réussir dans des entreprises difficiles où tant d'autres avaient échoué.

Né en 1872, il fut profondément sensible à l'influence de son père, lui-même excellent chimiste, répétiteur à l'Ecole Centrale, collaborateur de Frémy au Muséum et professeur à l'Ecole Lavoisier, où Georges entra en 1887, à l'âge de quinze ans, pour préparer l'Ecole de Physique et de Chimie. Il y fut admis en 1890 et en sortit major chimiste trois ans plus tard, après y avoir eu pour maîtres Paul Schützenberger et Pierre Curie et pour camarade de promotion André Debierne, aujourd'hui successeur de Marie Curie (Sklodowska) à la Direction de l'Institut du Radium. C'est dans ce milieu de l'Ecole de Physique et de Chimie, éminemment favorable au développement de l'esprit de recherche, que se mûrit sa vocation d'homme de laboratoire dans un heureux équilibre de pensée et d'action.

Sa thèse de docteur es sciences, soutenue en 1899, pose de façon très précise les bases de toute son activité ultérieure dans le domaine des terres rares, activité développée à un rythmé tel que sa réputation est établie dans le monde entier avant d'être officiellement reconnue chez nous et qu'il est, dès 1907, nommé membre de la Commission internationale des poids atomiques, composée des quatre chimistes les plus éminents du monde entier dans ce domaine, commission dont il devait ensuite devenir et rester jusqu'à sa mort le Président. Du côté purement scientifique, son oeuvre principale concerne cette chimie des terres rares qu'il a réussi par un magnifique effort à élucider complètement, couronnant ainsi une difficile entreprise collective, commencée plus d'un siècle avant lui et à laquelle ont collaboré plus de deux cents chimistes de toutes nationalités, parmi lesquels quelques-uns des plus grands, tels que Berzélius, Crookes, Marignac, Lecoq de Boisbaudran.

Pour faire comprendre toute la difficulté de cette entreprise, il me faut rappeler qu'il s'agissait de découvrir, d'identifier, de séparer une vingtaine d'éléments chimiques nouveaux, dits métaux des terres rares, dont les propriétés chimiques sont extrêmement voisines les unes des autres et que la nature nous présente toujours mélangés dans deux groupes de minéraux aussi variés que peu abondants, ceux des terres cériques d'une part, et ceux des terres yttriques d'autre part. L'étude des terres cériques, plus avancée, avait permis d'y reconnaître la présence de six éléments : lanthane, cerium, praséodyme, néodyme, samarium et thorium.

Le problème des terres yttriques, beaucoup plus difficile, puisqu'on y reconnaît maintenant la présence de onze éléments métalliques : yttrium, europium, gadolinium, terbium, dysprosium, holmium, erbium, thulium, ytterbium, lutetium et scandium, est aujourd'hui complètement résolu, en grande partie grâce à Urbain, qui a réussi non seulement à séparer à l'état pur et à identifier complètement ceux de ces éléments dont l'existence dans le mélange avait été signalée avant lui, mais encore à découvrir des éléments nouveaux, Vytterbium actuel, qu'il appelle néovytterbium, et le lutetium. L'importance et la difficulté du problème ainsi résolu peut être soulignée par le fait que pendant cinquante ans, depuis Berzélius en 1795 jusqu'à Mosander qui, en 1845, reconnut le premier leur caractère complexe, les terres yttriques ont été considérées par les chimistes comme ne renfermant qu'un seul élément métallique au lieu des onze actuellement reconnus.

On ne sait ce qu'il faut le plus admirer dans le travail d' Urbain : la patience et le soin nécessaires pour poursuivre pendant de longues années des fractionnements qui ont représenté au total plus de deux cent mille cristallisations, ou l'ingéniosité qui lui a fait découvrir des méthodes nouvelles de fractionnement, en particulier celle qui consiste à introduire entre deux éléments voisins un élément de solubilité intermédiaire qui fonctionne comme élément séparateur et qu'il est facile ensuite, en utilisant d'autres propriétés, de séparer de chacun des éléments recherchés.

Même ingéniosité en ce qui concerne les méthodes employées pour caractériser les éléments nouveaux : mesure des poids atomiques, observation des spectres d'émission, d'absorption, de fluorescence cathodique, introduction des mesures de constantes magnétiques, particulièrement précieuses en raison des grandes différences qui existent à ce point de vue entre les éléments à identifier.

Ce travail gigantesque a permis à Georges Urbain de préparer à l'état pur des quantités importantes de chacun des corps si intimement mêlés par la nature, et de rendre à la science d'incomparables services en fournissant aux savants du monde entier les substances pures dont ils avaient besoin pour leurs travaux sur les métaux des terres rares.

Il ne m'est pas possible d'insister ici sur les applications qu'ont déjà trouvées, ou que permettront, ces résultats scientifiques dans divers domaines de la technique — éclairage, métallurgie, magnétisme, médecine — ni sur les autres recherches d'ordre chimique, physico-chimique ou thermodynamique entreprises par Georges Urbain ou dirigées par lui au milieu de ses élèves, ni sur son enseignement qui s'est traduit par la publication d'ouvrages tels que l'Introduction à la spectrochimie, l'Introduction à la Chimie des Complexes, qui lui valut d'être appelé par l'Université de Madrid, avec un magnifique laboratoire mis à sa disposition pour y former de nouveaux élèves. A ces ouvrages viennent s'en ajouter d'autres, d'ordre plus général, montrant la tendance philosophique de son esprit qui réfléchissait profondément aux bases mêmes de sa science : Notions fondamentales d'éléments et d'atomes, les disciplines d'une science, la Chimie, la Coordination des atomes dans la molécule et la symbolique chimique.

J'ai parlé jusqu'ici de l'oeuvre et des qualités du savant, mais ce qui faisait de Georges Urbain un être exceptionnel de richesse intérieure est qu'il s'y ajoutait un besoin d'expression artistique manifesté dès sa jeunesse, et là aussi, sous la bienfaisante influence de son père, par une activité multiple de sculpteur, de peintre et de musicien.

Tous ces dons, et la vivacité d'esprit qu'ils supposent, faisaient de lui un homme de haute culture et d'irrésistible séduction. Mince et de haute taille, sa tête fine aux longs cheveux rejetés en arrière, aux yeux gris dont il savait tirer tant d'expressions de finesse ou de douceur, à la bouche mobile, au sourire fréquent de bonté ou de raillerie dans son cadre de barbe un peu broussailleuse, tout cela lui donnait cet aspect à la fois de savant et d'artiste qui lui convenait si bien.

Ses élèves, pour lesquels il était plein de sollicitude et de bonté, ses amis dont certains, comme moi, le connaissaient et l'aimaient depuis plus de cinquante ans, le pleurent aujourd'hui aux côtés de sa femme, de ses enfants et de ses petits-enfants. Ils conserveront vivant son souvenir et s'efforceront de prolonger son oeuvre, une des plus belles et des plus parfaites que puisse espérer un savant; ils auront devant eux l'exemple de sa vie, une des plus pleines et des meilleures que puisse désirer un homme.

  • Source: Revue la Pensée sur Gallica