Matérialisme mécaniste et matérialisme dialectique

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Matérialisme mécaniste et matérialisme dialectique
written by Paul Langevin
1945, La Pensée


  • MATERIALISME MECANISTE ET MATERIALISME DIALECTIQUE
  • Nous reproduisons ci-dessous les passages essentiels du discours prononcé par Paul Langevin le dimanche 10 juin 1945, au Palais de Chaillot, lors de la séance inaugurale de l' Encyclopédie de la Renaissance française (1)

Il y a exactement deux siècles, en 1745, Denis Diderot, alors âgé de trente-deux ans, acceptait, sur la demande du libraire Le Breton, de diriger une entreprise limitée tout d'abord à la traduction du dictionnaire anglais d' Ephraïm Chambers, paru en 1728, mais qui, magnifiée par le génie de Diderot, devait aboutir à l'édification du monument le plus caractéristique de l'esprit français du dix-huitième siècle, à la publication de l'Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. ...L'esprit et le contenu de l'Encyclopédie sont parfaitement définis par ce titre. Elle se place en effet avant tout sous le signe de la raison, cette raison qui, selon la croyance très ferme des dirigeants de l'Encyclopédie, juge en dernier ressort et à laquelle il faut, en définitive, avoir recours selon la méthode cartésienne. Ainsi que le dit d'Alembert dans son discours préliminaire :

" Descartes a osé montrer aux bons esprits à secouer le joug de la scolastique, de l'opinion, de l'autorité, en un mot, des préjugés et de la barbarie, et, par cette révolte dont nous recueillons aujourd'hui les fruits, il a rendu à la philosophie un service plus essentiel que tous ceux qu'elle doit à ses illustres successeurs."

Mais si la raison peut se suffire à elle-même dans le domaine des mathématiques, elle doit, quand il s'agit de construire-ou d'exposer les sciences de la nature, avoir recours à la méthode expérimentale, préconisée par Bacon, inaugurée par Galilée, et qui, depuis plus de trois siècles, s'est montrée d'une si extraordinaire fécondité. C'est donc l'interrogation de la nature qu'invoquent et qu'utilisent les encyclopédistes dans le domaine des sciences, de même qu'ils recherchent l'expression de la nature dans celui des arts. Ce n'est pas un des aspects les moins intéressants du génie de Diderot que d'avoir, à ce propos, créé la critique d'art en commentant les premières expositions publiques nommées Salons. Le caractère le plus original de l'Encyclopédie est le rôle important qu'y jouent les métiers. Pour la première fois était mis clairement en évidence le lien profond qui unit la science et la technique, la théorie et la pratique, la pensée et l'action, et leur fécondation réciproque dans le développement du progrès humain. On commençait à comprendre ce que nous voyons clairement aujourd'hui : "homo faber" et "homo sapiens" ne font qu'un.

La science, issue des besoins de l'action et seule capable de féconder celle-ci, ne peut grandir elle-même qu'en faisant par l'expérience appel à l'action et en utilisant les moyens d'action de plus en plus larges mis à sa disposition par la technique. Nous savons que la main de l'homme, par le maniement de l'outil, a créé le cerveau et que la pensée, née de l'action, doit, selon le vieux mythe d' Antée, pour rester forte et féconde, retourner à l'action en lui inspirant des formes de plus en plus riches et de plus en plus hautes. ...Un autre aspect de l'étroite solidarité de la pensée et de l'action, aspect que n'avaient point prévu les auteurs mêmes de l'Encyclopédie, correspond au rôle joué par celle-ci dans la vie politique en France, dans les origines de notre Révolution.

Notre histoire nous montre que la transformation ainsi commencée aboutit bien vite à un désarroi profond dont nous commençons à peine à sortir, et dont je vois une des raisons dans une contradiction intérieure à la conception qu'avait le dix-huitième siècle du but poursuivi par la science. Celle-ci était dominée par le prodigieux succès des idées de Newton, qui avait achevé de fonder la mécanique, et plus particulièrement la mécanique céleste. On voyait là le prototype auquel devait se conformer toute science de la nature, dans l'esprit d'un déterminisme mécaniste, ou déterminisme absolu, dont l'expression la plus parfaite se trouve dans la phrase bien connue de Laplace :

"Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la structure respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir comme le passé serait présent à ses yeux. Tous les efforts de l'esprit humain tendent à le rapprocher sans cesse de l'intelligence que nous venons de concevoir, et dont il restera toujours infiniment éloigné."

Il est nécessaire de souligner le caractère surhumain, et quasiment inhumain de l'idéal ainsi proposé à la science. Les sciences de la vie s'y trouvent elles-mêmes impliquées. Diderot, dans son Interprétation de la nature, dit de Maupertuis qu'il eût défini l'animal :

"Un système de différentes molécules organiques qui, par l'impulsion d'une Sensation semblable à un toucher obtus et sourd que celui qui a créé la matière en général leur a donné, se sont combinées jusqu'à ce que chacune ait rencontré la place la plus convenable à sa figure et à son repos."

Et La Mettrie écrivait son livre sur la Machine humaine. Notre passé et notre avenir étant ainsi contenus dans l'impulsion initiale donnée à l'immense projectile auquel le déterminisme mécaniste assimile l'univers, l'attitude de l'homme, et celle de la science, ne peut plus être que contemplative, comme elle est en astronomie, et l'on aboutit à un fatalisme, avec ce paradoxe que la science, issue des besoins de l'action arrive seulement à nier la possibilité même de l'action. De là un désarroi qui a dominé tout le dix-neuvième siècle avec des manifestations aussi variées que lointaines, depuis le désespoir romantique jusqu'à ce divorce entre la science et la philosophie qui a confiné si longtemps cette dernière dans nos facultés, des lettres, qui s'est traduit par des affirmations périodiques dé faillite de la science ou par le recours à l'intuition bergsonienne, par un idéalisme métaphysique sans contact avec le réel, alors que la science n'était guère envisagée que sous son aspect utilitaire, source de force matérielle et de profit, égoïste. Divorce de la science et de la justice, dont nous subissons encore les monstrueuses conséquences. Crise enfin des humanités où, depuis cent cinquante ans, la science n'a pas., trouvé sa place, parce que le déterminisme absolu l'a déshumanisée et que son enseignement fut trop orienté vers les applications au lieu de s'intégrer dans une culture digne de ce nom. La contradiction fondamentale que je viens de souligner est aujourd'hui surmontée par le renouvellement qui s'est opéré depuis le dix-huitième siècle avec l'introduction, française d'abord avec Buffon et Lamarck, de la notion d'évolution et par le développement même, de notre science qui a fait évoluer notre conception de la raison elle-même. Il y a deux siècles, la raison était conçue comme statique avec les catégories kantiennes de l'espace et du temps absolus et sa logique aristotélicienne. Le renouvellement a commencé dans le domaine des mathématiques avec l'introduction des géométries non-euclidiennes et les contradictions soulevées par la théorie des ensembles. Puis le mouvement a gagné la physique, qui, depuis cinquante ans, traverse des crises essentielles. Celle de la relativité, issue d'une contradiction entre les conceptions classiques de l'espace et du temps et les résultats de l'expérience, n'a pu être surmontée, en relativité restreinte, que par la synthèse einsteinienne de l'espace-temps, et, en relativité généralisée, que par une synthèse de la physique et de la géométrie où celle-ci a pris un aspect entièrement nouveau. Ouverte à peu près en même temps que la précédente, la crise des quanta, non encore terminée, conduit à des conséquences encore plus profondes en ce qu'elle atteint la notion même du déterminisme et redonne à la science son caractère humain en rendant sa place à l'action. La nouvelle physique substitue en effet au déterminisme absolu un déterminisme statistique en vertu duquel notre connaissance actuelle d'un système matériel ne nous permet de prévoir que des probabilités quant aux divers états ultérieurs possibles de ce système, probabilités d'autant plus floues que la prévision est à échéance plus lointaine. Pour les systèmes à notre échelle, et pour la plupart des applications, cette probabilité peut approcher pratiquement de la certitude, ce qui permet la technique, mais elle s'épanouit, se diffracte comme le fait un faisceau de lumière à travers une petite ouverture lorsque le système matériel tend vers les dimensions atomiques. Par ses deux affirmations fondamentales, nos possibilités de prévision dépendent avant tout de notre information, et celle-ci ne peut s'augmenter que par l'action, la nouvelle conception du déterminisme rejoint l'expérience de la vie quotidienne et fait de notre science la forme précise et toujours plus parfaite de-celle-ci. Elle humanise ainsi la science et substitue à l'attitude contemplative et quelque peu désespérante du déterminisme absolu une attitude active où se réalise la synthèse du sujet et de l'objet et où celui-là peut transformer celui-ci sans qu'un implacable destin ait à l'avance fixé des limites à cette action.

L'expérience nous montre donc que notre raison, et la science qu'elle crée en s'adaptant de plus-en plus près à la réalité, sont, comme tous les êtres vivants et l'univers lui-même, soumis à la loi d'évolution, et que celle-ci se fait à travers une série de crises où chaque contradiction ou opposition surmontée se traduit par un enrichissement nouveau. Pour ne parler que des sciences physico-chimiques, je vous rappelle, en relativité, la contradiction entre la théorie de l'éther immobile et les expériences relatives à la propagation de la lumière dans les corps en mouvement, surmontée pari la synthèse de l'espace-temps, la contradiction entre la mécanique céleste de Newton et l'expérience astronomique, surmontée par la synthèse physico-géométrique d'un espace-temps dont les propriétés sont déterminées par la matière et le rayonnement qu'il renferme. L'ancienne opposition entre les deux notions de matière et de lumière fait place à la notion d'une énergie qui tantôt se matérialise. par transformation du rayonnement en particules matérielles, et tantôt se « dématérialise » par la transformation inverse. Depuis la fin du dix-septième siècle, deux théories s'opposaient pour rendre compte des propriétés de la lumière : celle de l'émission et celle des ondulations. On avait cru, au milieu du dix-neuvième siècle, par l'expérience dite cruciale de Fizeau et Foucault, trancher le différend en faveur de la théorie ondulatoire. La nouvelle mécanique issue de la théorie de la relativité est venue infirmer cette conclusion et permettre à la théorie des quanta de poser dialectiquement le problème. Il s'agit, non pas d'éliminer une des deux conceptions corpusculaire ou ondulatoire, mais au contraire de réaliser une synthèse entre elles, puisque l'expérience montre que la lumière présente des caractères favorables tantôt à l'une et tantôt à l'autre de ces deux conceptions. La mécanique ondulatoire, inaugurée par Louis de Broglie, est venue montrer qu'une synthèse analogue est nécessaire pour rendre compte des propriétés de la matière. Cette double synthèse, celle de l'onde et du corpuscule pour la matière comme pour la lumière, n'est pas encore achevée; elle sera l'oeuvre des années qui viennent et marquera pour notre physique un progrès essentiel. L'histoire de la chimie a été dominée pendant tout le dix-neuvième siècle par la contradiction entre la théorie. de l'unité de la matière, qui voit dans chaque atome le résultat de la condensation d'un nombre entier d'atomes d'hydrogène, et l'expérience qui, au nom du principe de conservation de la masse de Lavoisier, montre que les masses, atomiques des divers éléments ne sont pas multiples exacts de celle de l'atome d'hydrogène. La doctrine de l'inertie de l'énergie, conséquence de la théorie de la relativité, est venue d'un seul coup supprimer la difficulté et réaliser la synthèse entre des. faits qui semblaient jusque-là contradictoires. Bien mieux, les écarts généralement faibles entre la masse atomique d'un élément et le multiple entier le plus voisin de la, masse atomique dé l'hydrogène nous permettent aujourd'hui d'évaluer, l'énergie libérée sous forme de rayonnement lorsque l'atome condensé se forme à partir de l'hydrogène. L'histoire de toutes nos sciences est jalonnée par de semblables processus dialectiques qui en marquent les moments essentiels. J'ai conscience de n'avoir bien compris celle de la physique qu'à partir du moment où j'ai eu connaissance des idées fondamentales du matérialisme dialectique. Cette doctrine, qui prolonge la grande ligne de la pensée philosophique humaine, est elle-même le résultat d'une synthèse commencée il y a un siècle par Karl Marx et Friedrich Engels entre le matérialisme mécaniste de nos philosophes français du dix-huitième siècle et la dialectique idéaliste de Hegel. Elle semblé bien être d'une application générale, comme philosophie du changement, à la constante évolution du monde, aussi bien dans le domaine de la pensée, pour éclairer et guider la marche de notre science et de notre action, que dans le domaine de la nature elle-même. Celle-ci, contrairement au vieil adage : "Natura non facit saltus", semble bien procéder dialectiquement, par bonds, aussi, bien lorsqu'il s'agit de l'apparition de formes nouvelles de vie que lors du passage d'un atome d'un des états quantiques dont il est susceptible à un autre. L'application de cette doctrine par ses fondateurs eux-mêmes à l'évolution des sociétés humaines semble bien avoir été la première en date, sous le nom de matérialisme historique, et leur avoir permis, ainsi qu'à leurs continuateurs, de comprendre et de prévoir dans un domaine particulièrement difficile et complexe. Sur le plan de l'action où la doctrine doit se traduire en méthode, le matérialisme dialectique semble se montrer aussi fécond que sur le plan de l'explication ou de la compréhension. il semble permettre une extension de la méthode expérimentale elle-même.

Je viens d'essayer de vous montrer combien, depuis deux siècles, nos idées les plus fondamentales, depuis celle de raison jusqu'à celle de matière, ont subi des transformations profondes auxquelles sont seuls comparables les bouleversements subis par nos techniques, en. liaison profonde et en constante interaction avec le développement de la science. Au moment où, après une crise sans précédent, notre pays doit renaître, le moment est particulièrement favorable pour procéder, à deux cents ans de distance, à un inventaire comparable à celui que dirigea Diderot, de sa jeunesse à son âge mûr. Le. fil conducteur capable, de nous guider dans cette lourde et longue tâche ne semble pouvoir être, pour nous rattacher à la grande ligne philosophique du progrès humain, que celui, du matérialisme dialectique. Nous aurions pu nous réunir ce matin dans la simple intention de commémorer, comme il le mérite, le deuxième centenaire de la mémorable entreprise que fut la publication de l'Encyclopédie du dix-huitième siècle. Pour unir ici encore la pensée et l'action, les organisateurs de cette réunion désirent qu'elle soit aussi le point de départ d'un mouvement qui renouvelle à deux siècles d'intervalle celui qui a précédé notre Révolution. Ils vous convient tous à y réfléchir et à y contribuer dans la mesure de vos forces.

  • On sait comment cette oeuvre grandiose, que dirigeait Paul Langevin et dont Henri Mougin assurait le secrétariat, a été retardée par la disparition successive de ses deux principaux animateurs. Elle a été reprise sous l'impulsion énergique de Marcel Prenant. Surmontant les plus graves difficultés, une équipe ardente de collaborateurs s'est mise à la besogne et compte bien faire paraître, dès l'année prochaine, les premiers fascicules de l'Encyclopédie de la Renaissance française. Le premier volume de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert n'avait paru que six ans après que le plan en eut été conçu; c'est, espérons-nous, moins de trois ans après que l'idée en a été lancée que commencera la publication de la nouvelle Encyclopédie de Langevin, Mougin et Prenant. (N. D .L. R.)
  • (1) Voir dans la Pensée de juillet-août-septembre 1945, n° 4, pp. 17-22, le texte du discours prononcé à la même occasion par le docteur Henri Wallon : Pour une Encyclopédie dialectique. Sciences de la nature et Sciences humaines.
  • Source: Revue la Pensée, édition numérique sur Gallica