Pasteur, le savant et l’homme

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Pasteur, le savant et l’homme
written by Paul Langevin
1945


  • PASTEUR, LE SAVANT ET L'HOMME

On ne saurait trop admirer l'œuvre de Louis Pasteur, autant pour son harmonie et la logique interne de son développement, pour la rigueur de sa méthode, que pour la variété et la richesse humaine de ses applications, pour l'amplitude sans cesse croissante de son rayonnement. Partie du souci purement scientifique d'expliquer et de relier entre eux les différents aspects de l'acide tartrique et de ses composés sous leurs formes optiquement actives ou inactives, elle établit tout d'abord de manière aussi lumineuse qu'imprévue la liaison profonde entre la dissymétrie des structures moléculaires et celle des formes cristallines correspondantes, et s'élève ensuite, à travers l'étude des fermentations et la solution rigoureuse du problème des générations spontanées, jusqu'à la mise en évidence du rôle immense des activités microbiennes dans le cycle constamment renouvelé des transformations qui concernent la vie, la maladie et la mort. Par ses découvertes, par l'importance des applications qu'il en a développées lui-même ou qu'il a rendues possibles, Pasteur a puissamment contribué à augmenter notre bien-être et nos moyens d'action et s'est acquis, plus que tout autre savant, des droits à la reconnaissance des hommes.

Ce cinquantième anniversaire de sa mort, qui marque en même temps le Centenaire de ses premiers travaux, nous est une occasion d'évoquer ici la figure de celui qui fut un maître dans l'art d'interroger la nature, qui put être à la fois un savant doué d'un exceptionnel génie et un homme éminemment représentatif de son temps dans son attitude envers les problèmes posés par la science et par la vie. Le savant, chez lui, est incomparable par la clarté de l'esprit, par la persévérance dans la recherche de la vérité, dans la recherche de cette certitude dont il a si profondément besoin, qu'il met tant d'ardeur et de passion à communiquer, à faire prévaloir lorsqu'il a conscience de l'avoir conquise. , La méthode expérimentale, qui fait l'unité profonde de son oeuvre et dont il donne de si parfaits modèles d'application, va, dit-il, « jusqu'à la preuve sans réplique (1)». Biot, qui s'y connaissait, dit de lui : « Il éclaire tout ce qu'il touche. » Dès ses premiers travaux, il est en pleine possession de cette méthode qu'il appliquera jusqu'à la fin de sa carrière avec une si admirable rigueur. Quarante ans avant cette fin, de Sénarmont dit, dans un rapport de 1857 à l'Académie des sciences (2) :

"Les découvertes si originales de M. Pasteur forment déjà dans la science un ensemble qui lui appartient tout entier. Elles prouvent qu'il est doué au plus haut degré de la pénétration qui conçoit et imagine et de la sagacité patiente qui observe et vérifie. Ses idées, en effet, ne se sont pas développées, précisées, formulées en un jour; pour se constituer, il leur a fallu se heurter continuellement aux épreuves d'une longue expérimentation, qui les a assurées ou redressées, étendues ou restreintes, qui souvent même les a complètement transformées. Telle est la marche des véritables inventeurs. Livré à la spéculation abstraite, au vague des hypothèses a priori, l'esprit méconnaît la vérité ou est impuissant à la dégager de l'erreur. Abandonnée au seul empirisme, l'observation passera à côté des phénomènes les plus délicats, insaisissables pour un œil non prévenu et que rien n'éclaire. L'histoire même du problème résolu par M. Pasteur nous offrirait au besoin le double exemple de la vanité des théories exclusivement contemplatives lorsqu'il s'agit de choses aussi profondément cachées que la constitution moléculaire des corps, et de l'insuffisance de l'expérimentation pure, abandonnée à elle-même et destituée de toute idée préconçue, de ces préjugés secrets, de ces convictions intuitives qui font la prescience des inventeurs."

Rien ne fait mieux sentir l'harmonieuse unité de l'oeuvre de Pasteur que cet autre passage du même rapport où se trouve, par anticipation, caractérisé, dès le début, tout l'ensemble :

"Il a su s'élever continuellement et avec un égal succès, de la conception théorique qui imagine, à l'expérience qui démontre, et de la démonstration même à de nouvelles vues spéculatives; de sorte que l'induction logique et l'observation matérielle se servent, tour à tour et par un enchaînement continu, de corollaires et de vérification."

Vingt-cinq ans plus tard, Pasteur dit lui-même (3) :

"Peut-être aussi m'avez-vous su gré d'avoir apporté dans cette question ardue de l'origine des infiniment petits, une rigueur expérimentale qui a fini par lasser la contradiction. Reportons-en toutefois le mérite à l'application sévère des règles de la méthode que nous ont léguée les grands expérimentateurs.

Admirable et souveraine méthode qui a pour guide et contrôle incessant l'observation et l'expérience, dégagées, comme la raison qui les met en oeuvre, de tout préjugé métaphysique. La science sait qu'elle n'aurait rien à apprendre d'aucune spéculation métaphysique. Pourtant elle, ne se prive pas de l'hypothèse, mais c'est seulement à titre de guide et d'aiguillon pour la recherche et sous la réserve d'un sévère contrôle. L'expérimentateur dédaigne et rejette les idées préconçues dès que l'expérience lui démontre qu'elles ne correspondent pas à des réalités objectives."

Toujours prêt à s'incliner devant le témoignage des faits, il ne méconnaît cependant point l'importance des idées directrices, de la théorie qui suggère et prépare les questions précises posées par l'expérience à la réalité, qui formule les hypothèses soumises ait contrôle des faits, et qui permet aussi de relier entre eux de manière cohérente les résultats établis, d'aller au-devant des faits nouveaux pour rendre toujours plus vaste la synthèse de notre science. Pasteur a une confiance absolue dans la possibilité d'édifier semblable synthèse, d'atteindre cette vérité à laquelle il croit et vers laquelle toute sa force est tendue.

"La théorie, dit-il, est mère de la pratique. Sans elle, la pratique n'est que la routine donnée par l'habitude; la théorie seule fait surgir et développe l'esprit d'invention. C'est à nous surtout qu'il appartient de ne pas partager l'opinion de ces esprits étroits qui dédaignent tout ce qui, dans les sciences, n'a pas une application immédiate (4)."

Le rôle essentiel joué dans le développement de la science par la faculté de généralisation et d'anticipation, s'est constamment affirmé dans l'oeuvre de Pasteur, dont toutes les parties se sont enchaînées de manière si naturelle et si nécessaire. Dès 1862, en plein développement de ses expériences décisives sur les fermentations et la nécessaire intervention des germes, il voit se dessiner la ligne générale suivant laquelle devait, pendant plus de trente ans, se prolonger et se développer son oeuvre. En avril 1862, il envoie à son maître, le grand chimiste Jean-Baptiste Dumas, alors ministre de l'Instruction publique, une note dans laquelle il dit (5) :

"Nous savons que les matières extraites des végétaux fermentent lorsqu'elles sont abandonnées à elles-mêmes, et disparaissent peu à peu. Nous savons que les cadavres des animaux se putréfient et que bientôt après il ne reste plus que. leurs squelettes. Ces destructions de la matière organique morte sont une des nécessités de la perpétuité de la vie. Si les débris des végétaux qui ont cessé de vivre, si les animaux morts n'étaient pas détruits, la surface de la terre serait encombrée de matière organique, et la vie deviendrait impossible, parce que le cercle de transformations, dont j'empruntais tout à l'heure l'expression à Lavoisier, ne pourrait pas se fermer.

En d'autres fermes, lorsque les mouvements intestins viennent à s'arrêter dans un être vivant, l'oeuvre de la mort ne fait que commencer. Il faut, pour qu'elle s'achève, que la matière organique du cadavre quel qu'il soit, animal ou végétal, fasse retour à la simplicité des combinaisons minérales. Il faut que la fibrine de nos muscles, l'albumine de-notre sang, la gélatine de nos os, l'urée de notre urine, le ligneux des végétaux, le sucre de leurs fruits, la fécule de leurs graines... se réduisent peu à peu à l'état d'eau, d'ammoniaque et d'acide carbonique, afin que les principes élémentaires de ces matières organiques puissent être repris par les plantes, élaborés de nouveau, et servir d'aliments à de nouveaux êtres semblables à ceux qui leur ont donné naissance, et ainsi de suite perpétuellement pendant toute la durée des siècles. Comment s'opèrent toutes ces transformations ? Voilà le problème, qui se subdivise en une foule d'autres, pleins d'intérêt et d'avenir, à la solution desquels j'oserais prétendre. J'y ai déjà consacré six années du travail le plus assidu, et il me semble que je puis ajouter avec confiance que mes premiers résultats laissent entrevoir dès à présent la loi la plus générale de cet ordre de phénomènes. J'arrive, en effet, à la conclusion que la destruction des matières organiques est due principalement à la multiplication d'êtres organisés microscopiques, jouissant de propriétés spéciales de désassociation des matières organiques complexes, ou de combustion lente et de fixation d'oxygène, propriétés qui font de ces êtres les agents les plus actifs de ce retour nécessaire à l'atmosphère de tout ce qui a eu vie, dont je parlais tout à l'heure. J'ai démontré que l'atmosphère au sein de laquelle nous vivons charrie sans cesse les germes de ces êtres microscopiques, toujours prêts à se multiplier au sein de la matière morte. Vous pressentez, Monsieur le Ministre, combien est vaste le champ de ces études, qui offrent tant de rapports avec les maladies des animaux et des plantes, et qui sont certainement un premier pas dans la voie si désirable de recherches sérieuses sur les maladies putrides et contagieuses. Je craindrais, en entrant plus avant dans l'examen des résultats auxquels je suis déjà parvenu, d'abuser de votre indulgence. J'aurais eu cependant quelque satisfaction à vous entretenir encore d'un étrange résultat; je veux parler de la connaissance d'un animalcule infusoire, l'un dés agents principaux de la putréfaction, et qui jouit de cette singulière faculté, dont les sciences naturelles n'avaient pas encore d'exemple constaté, de vivre sans air; qui, bien plus, est frappé de mort lorsqu'il est mis au contact de ce fluide, en même temps qu'il perd son merveilleux pouvoir de putréfaction."

Quelques années plus tard, se sentant préparé pour aborder le grand mystère des maladies putrides dont il ne peut détacher sa pensée, il demande à l'empereur la création d'un vaste et riche laboratoire de chimie physiologique. Il fallut une campagne de presse pour qu'au début de 1868, la modeste somme de trente mille francs fût consacrée à bâtir le petit laboratoire de la rue d'Ulm, dont une plaque de marbre rappelle aujourd'hui l'existence et où furent accomplis pendant vingt ans tant d'immortels travaux. La construction venait à peine d'en commencer lorsque, le 19 octobre 1868, l'excessif labeur que Pasteur s'imposait depuis plus de vingt ans provoqua l'attaque d'hémiplégie dont il ne devait jamais être complètement remis. C'est seulement vingt ans plus tard qu'une souscription privée permit la construction de l'Institut Pasteur. A travers toutes ces difficultés, Pasteur conservait la même activité d'esprit, la même lucidité et la même conscience dans l'application des règles de cette recherche à laquelle il s'était donné tout entier. Nul n'a éprouvé plus intensément les émotions qu'elle procure, de l'angoisse du doute à la joie de la découverte. Tant qu'il n'avait pas la preuve en mains, dit son gendre (6) René Vallery-Radot, il était le plus timide et le plus hésitant des hommes. Pasteur a dit lui-même (7) :

"Dans les sciences expérimentales, on a toujours tort de ne pas douter alors que les faits n'obligent pas à l'affirmation."

Le 14 novembre 1888, lors de l'inauguration de l'Institut Pasteur, il donne ces conseils à la jeunesse (8) :

"N'avancez rien qui ne puisse être prouvé d'une façon simple et décisive. Ayez le culte de l'esprit critique. Réduit à lui seul, il n'est ni un éveilleur d'idées, ni un stimulant de grandes choses : sans lui tout est caduc. Croire que l'on a trouvé un fait scientifique important, avoir la fièvre de l'annoncer et se contraindre des journées, des semaines, parfois des années à se combattre soi-même, à s'efforcer de ruiner ses propres expériences, et ne proclamer sa propre découverte que lorsqu'on a épuisé toutes les hypothèses contraires, oui, c'est une tâche ardue. Mais quand, après tant d'efforts, on est enfin arrivé à la certitude, on éprouve une des plus grandes joies que puisse ressentir l'âme humaine."

Les émotions qu'il décrit ainsi devenaient particulièrement vives, en raison dé la grande bonté dont témoignent tous ceux qui ont vécu dans son intimité, lorsque l'expérience, dont le résultat était si impatiemment attendu, mettait en jeu des vies humaines. Les premiers essais de vaccination contre la rage sur le petit Meister ou le berger Jupille lui ont fait traverser des journées de profonde angoisse. La conscience avec laquelle il acceptait ces responsabilités ou s'imposait ces contraintes, n'avait d'égale que son ardeur à défendre la vérité quand il savait l'avoir établie.

"Cette vérité, il l'aimait par-dessus tout, il la proclamait. Il fallait qu'il convertît à sa foi magnifique ceux qui doutaient, ceux qui hésitaient, ceux qui dissertaient (9)."

La recherche de la vérité a été vraiment la passion dominante de sa vie. Ce fut pour lui l'expression de cet idéal, source des grandes pensées et des grandes actions, qu'il souhaitait à tout homme de porter en lui-même.

Il n'y admettait l'intervention d'aucune considération étrangère. Au cours d'une discussion à l'Académie de médecine sur les générations spontanées, il disait (10) :

"Il n'y a ici ni religion, ni philosophie, ni athéisme, ni matérialisme, ni spiritualisme qui tienne. Je pourrais même ajouter : comme savant, peu m'importe. C'est une question de fait. Je l'ai abordée sans idée préconçue, aussi prêt à déclarer, si l'expérience m'en avait imposé l'aveu, qu'il existe des générations spontanées, que je suis persuadé aujourd'hui que ceux qui les affirment ont un bandeau sur les yeux. La science ne doit s'inquiéter en quoi que ce soit des conséquences philosophiques de ses travaux. Si, par le développement de mes études expérimentales, j'arrivais à démontrer que la matière peut s'organiser d'elle-même en une cellule ou en un être vivant, je viendrais le proclamer dans cette enceinte avec la légitime fierté d'un inventeur, et la conscience d'avoir fait une découverte capitale; et j'ajouterais, si l'on m'y provoquait : tant pis pour ceux dont les doctrines ou les systèmes ne sont pas d'accord avec la vérité des faits naturels. C'est avec la même fierté que je vous ai dit tout à l'heure, en mettant mes adversaires au défi de me contredire : dans l'état actuel de la science, la doctrine des générations spontanées est une chimère; et j'ajoute avec la même indépendance : tant pis pour ceux dont les idées philosophiques ou scientifiques sont gênées par mes études."

Il ne voit pas seulement dans la science le moyen de satisfaire le besoin de comprendre, la curiosité intellectuelle et d'augmenter le bien-être des hommes par le développement des applications, il lui attribue aussi une valeur morale de premier ordre. Au lendemain de notre défaite de 1870, il dit (11) :

"Au point où nous sommes arrivés de ce qu'on appelle la civilisation moderne, la culture des sciences dans leur expression la plus élevée est peut-être plus nécessaire encore à l'état moral d'une nation qu'à sa prospérité matérielle."

A côté du savant, qui fut de premier ordre, il y eut chez Pasteur l'homme dont j'ai déjà dit la grande bonté et qui, sous des dehors parfois rudes, cachait un coeur d'enfant, qui, pour rester fidèle à de chers souvenirs et par besoin de certitude, s'est interdit, comme l'ont fait bien d'autres savants avant le développement de ce que nous appelons aujourd'hui les sciences humaines, d'appliquer les forces de son esprit à la solution des problèmes proprement humains. Il a fait dans sa vie deux parts, dont il s'est efforcé de maintenir l'indépendance, celle de la raison et celle du sentiment, par crainte des conflits qui pourraient opposer l'une à l'autre.

Il a lui-même défini ces deux parts lors de l'apposition d'une plaque sur sa maison natale à Dôle, le 14 juillet 1883, il dit (12) :

"Deux grandes choses ont fait à la fois la passion et le charme de ma vie : l'amour de la science et le culte du foyer paternel,"

et il se conformera, sans les remettre en question, aux strictes disciplines et aux idées simples acquises autour de ce foyer. Il dit aussi :

"En chacun de nous, il y a deux hommes : le savant, celui qui a fait table rase, qui, par l'observation, l'expérimentation et le raisonnement veut s'élever à la connaissance de la nature, et puis l'homme sensible, l'homme de tradition, de foi ou de doute, l'homme du sentiment..., qui ne veut pas mourir comme meurt un vibrion, qui se dit que la force qui est en lui se transformera. Les deux domaines sont distincts et malheur à celui qui veut les faire empiéter l'un sur l'autre dans l'état si imparfait des connaissances humaines."

C'est bien la théorie de la protection du cœur par la cloison étanche. Dans une lettre à Sainte-Beuve, écrite en 1865, il dit:

"Ma philosophie est toute du cœur et point de l'esprit."

II refuse ainsi nettement d'appliquer aux questions sociales, politiques ou religieuses la méthode qu'il a si bien utilisée lui-même dans l'étude des sciences de la nature.

"Méthode si féconde, dit-il, que des intelligences supérieures, éblouies par les conquêtes que lui doit l'esprit humain, ont cru qu'elle pouvait résoudre tous les problèmes (13)."

Il préfère ne pas tenter lui-même l'aventure et classer sous le signe de l'infini tous les problèmes inquiétants (14).

"La conception positive du monde ne tient pas compte de la plus importante des-notions positives, celle de l'infini. Celui qui proclame l'existence de l'infini, et nui ne peut y échapper, accumule dans cette affirmation plus de surnaturel qu'il n'y en a dans tous les miracles de toutes les religions. Quand cette notion s'empare de l'entendement, il n'y a qu'à se prosterner. Cette notion, positive et primordiale, le positivisme l'écarté gratuitement, elle et toutes ses conséquences dans la vie des sociétés."

L'attitude de Pasteur dans ce qu'il considère comme étant le domaine inaccessible à là raison me paraît procéder du même besoin de certitude que nous avons vu jouer un rôle essentiel dans son oeuvre scientifique et qui a si admirablement soutenu son effort.

Par tempérament et par éducation, comme le dit son petit-fils, le docteur Vallery-Radot, il a l'aversion du désordre dans les moeurs comme dans les esprits. Il aime la discipline dans la vie sociale comme dans l'expérimentation. Il est un homme de tradition. Autant il est révolutionnaire en science, autant il respecte certaines conventions qu'il estime utiles à la cohésion morale d'une nation. Le scepticisme et l'ironie lui sont étrangers, car en lui rien n'est artificiel. Il est tout d'un bloc. Ce qui domine dans ses écrits, c'est l'enthousiasme : à la fin de sa vie, il est ardent, passionné comme il l'était à trente ans. C'est en réalité le même désir de certitude et d'absolu, d'équilibre intellectuel et moral, qui lui fait en même temps chercher si passionnément la vérité dans la science et accepter les solutions traditionnelles dans d'autres domaines pour l'exploration desquels il ne se sent pas suffisamment armé. Il n'a nullement tenté dans son esprit la conciliation de la science et du dogme, social, politique ou religieux. Il est un pur savant qui s'est interdit, par crainte du doute, la réflexion sur certains problèmes. Avec beaucoup de force, il a affirmé cette abdication de sa raison devant le sentiment. Dans un discours de distribution de prix aux élèves du collège d'Arbois, il dit (15) :

"Prétendre introduire la religion dans la science est d'un esprit faux. Plus faux encore est l'esprit de celui qui prétend introduire la science dans la religion parce qu'il est tenu à un plus grand respect de la méthode scientifique. L'homme de foi ne sait pas et ne veut rien savoir. Il croit à une parole surnaturelle. C'est incompatible avec la raison humaine, direz-vous; je suis de votre avis, mais il est plus incompatible encore avec la raison humaine de croire à la puissance de la raison sur les problèmes de l'origine et de la fin des choses. Et puis la raison n'est pas tout; il y a le sentiment, et ce qui fera éternellement la force des convictions de l'homme de loi, c'est que les enseignements de sa croyance sont en harmonie avec les élans du cœur, tandis que la croyance du matérialiste impose à la nature humaine des répugnances invincibles."

Un dernier trait finira de montrer jusqu'où peut conduire l'état d'esprit, si différent du nôtre, d'un très grand savant, représentatif d'une époque et d'un milieu (16) :

"Vous placez la matière avant la vie et vous faites la matière existante de toute éternité. Qui vous dit que le progrès incessant de la science n'obligera pas les savants qui vivront dans un siècle, dans mille ans, dans dix mille ans... à affirmer que la vie a été de toute éternité et non la matière ?"

  • 1. Discours de réception à l'Académie française. Oeuvres, t. VII, p. 335.
  • 2. Oeuvres de Pasteur, t. VII, p. 439.
  • 3. Discours de réception. Oeuvres, t. VII, p. 326.
  • 4. Oeuvres, t. VII, p. 131.
  • 5. Oeuvres, t. VII, p. 4.
  • 6. Vie de Pasteur, p. 95. (Flammarion, éditeur.)
  • 7. Oeuvres, t. II, p. 629.
  • 8. Oeuvres, t. VII, p. 419.
  • 9. Vie de Pasteur, p. 32-5.
  • 10. Oeuvres, t. II, p. 334.
  • 11. Oeuvres, t. VII, p. 215.
  • 12. OEuvres, t. VII, p. 360.
  • 13. OEuvres, t. VII, p. 326.
  • 14. OEuvres, t. VII, p. 327.
  • 15. OEuvres, t. VII, p. 294.
  • 16. OEuvres, t. VII, p. 30.
  • Source: Revue la Pensée, édition numérique sur Gallica